John Fante
Cette période de fêtes que, pour des raisons qui touchent sans doute à mon histoire personnelle, je supporte aussi difficilement sur un plan émotionnel que beaucoup des accueillis du centre de soins où je travaille, est l’occasion pour moi de vérifier une fois de plus que la puissance de création, de travail et de productivité est bien souvent proportionnelle à la détresse existentielle, psychologique et affective. Certes, il serait dangereux de cultiver un tel sentiment – avec ses risques masochistes et mortifères -, mais il n’est pas mauvais d’adopter une perspective stoïcienne à cet égard, et donc de garder cette idée en tête dans les moments difficiles.
Dans le cadre de mes travaux et recherches portant sur les liens de la thérapie et de la philosophie, je m’intéresse beaucoup - en m’appuyant notamment sur les considérations de Proust et Bergson sur ce sujet - à l’apport de la littérature comme source de sens, comme pouvoir de révélation, aussi bien pour la philosophie qu’en tant que vecteur socio-thérapeutique. Dans un article précédent ( De l’essentielle solitude ), j’avais évoqué le potentiel d’assomption de notre solitude existentielle que recelaient des textes comme ceux de Roth et Céline.
Dans les lignes suivantes que j’extrais du roman de John Fante, Les compagnons de la grappe, je retrouve la même lumière qui émane du cœur des ténèbres, ce même amour, mais sous forme d’un jaillissement de joie sauvage - caractéristique du style Fantien. Ces lignes fortes et crues touchent à la violence des rapports au père. Ecrites par un auteur qui fait partie de mon panthéon littéraire personnel (comme Dostoïevski que Fante évoque ici, ou encore Céline et Roth que je situerais dans la même « fraternité »), je dirais que ces pages lumineuses participent d’une démarche thérapeutique en ce qu’elles sont puissamment réparatrices. Dans une sorte de mise en abyme magnifique (au sens où la lecture de Dostoïevski impacte Fante et la lecture de Fante nous impacte), leur pouvoir de transfiguration (de la détresse, la rancœur, voire la haine) les rend en effet inoubliables à mon sens.

L’extrait que je cite ici décrit les rapports du narrateur (vers ses 20 ans) et de son père, vieux maçon originaire des Abruzzes, alcoolique, joueur, violent, bourré de préjugés, etc. Alors qu’Henry découvre la littérature, son père ne peut concevoir que l’on puisse ainsi perdre son temps.
« Sois un homme. Tu sais ce que c’est un homme ? ça bosse, un homme ; ça en chie ; ça creuse ; ça bâtit ; ça martèle ; ça gagne quelques dollars et ça fait des économies. Ecoute, quand je te parle ! Je ricanais.
Il était hors de question de répondre à ce rital de mes deux, à ce gominé péteux originaire des Abruzzes, à ce maudit cul-terreux, ce bouffeur de merde à vingt sous de l’heure, cette raclure immonde. Que savait-il au juste ? Quels livres avait-il lus ?
Je me sentais en pleine forme. J’étais sur un coup fumant. Je débordais d’une excitation nouvelle qui allait bien au-delà de San Elmo et de la télévision, un projet palpitant, scandaleux, qui faisait gicler mon adrénaline. Pourquoi n’avais-je pas découvert ça plus tôt ? Pourquoi avais-je perdu toutes ces années ? Essayé de transporter une hotte de briques, préparé le mortier ? Qui donc m’avait mis des œillères, qui m’avait écarté des livres, qui les ignorait et les méprisait ? Mon paternel. Son ignorance crasse, la vie abrutissante sous son toit, ses beuveries, ses menaces, sa cupidité, sa violence, sa passion pour le jeu. Les Noëls sans le sous. Un costume pour l’examen final au lycée. Et des dettes, des dettes sans fin. Nous avons cessé de nous parler. Un jour nous nous sommes croisés alors que nous traversions la voie de chemin de fer. Il a encore fait quelques pas, puis il s’est figé et mis à rire. Je me suis retourné. Il me montrait du doigt en rigolant. Il faisait semblant de lire un livre et il riait. Mais il n’y avait aucune joie dans son rire. Seulement de la rage, de la déception et du mépris.
Alors c’est arrivé. Une nuit que la pluie tambourinait sur le toit incliné de la cuisine, un grand esprit s’est glissé à jamais dans ma vie. Je tenais son livre entre mes mains tremblantes tandis qu’il me parlait de l’homme et du monde, d’amour et de sagesse, de souffrance et de culpabilité, et j’ai compris que je ne serais plus jamais le même. Il s’appelait Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski. Personne n’en savait autant que lui sur les pères et les fils, les frères et les sœurs, les prêtres et les fripons, la culpabilité et l’innocence. Dostoïevski m’a changé. L’idiot, les Possédés, les Frères Karamazov, le Joueur. Il m’a bouleversé de fond en comble. J’ai découvert que je pouvais respirer, voir des horizons invisibles. La haine que j’éprouvais pour mon père a fondu. Je me suis mis à l’aimer, cette pauvre épave livrée à ses obsessions et à la souffrance. J’ai aussi découvert mon amour pour ma mère, et pour toute la famille. L’heure était venue de devenir un homme, de quitter San Elmo pour m’ouvrir au monde. Je voulais penser et sentir comme Dostoïevski. Je voulais écrire.
La semaine qui précéda mon départ, l’armée me convoqua à Sacramento pour qu’un médecin m’examine. J’ai été ravi d’y aller. Quelqu’un allait donc prendre la décision à ma place. L’armée m’a refusé. J’avais de l’asthme. Inflammation des bronches.
- Mais c’est rien, j’ai toujours eu ça.
- Consultez votre médecin.
J’ai appris toutes les informations nécessaires dans un livre de médecine à la bibliothèque publique. L’asthme était-il une maladie mortelle ? Parfois. Qu’il en soit donc ainsi. Dostoïevski souffrait d’épilepsie, et moi j’avais mon asthme. On n’écrit pas bien sans maladie mortelle. C’était la seule manière d’accepter la présence de la mort. »

On voit ce que des écrivains comme Roth, ou même Philippe Djan en France, doivent à cet auteur. Je ne saurais trop recommander la lecture de Fante, qui fait partie de ces grands écrivains dont on reconnaît le style dès les premières lignes.
Pour ce qui me concerne, dans mes moments de tristesse je me dis que tant qu’il restera des pages à lire comme celles-ci, tout n’est pas perdu !!



