Début juin, je suis revenu sur le chemin de Compostelle, que j’avais quitté en septembre 2009 à Burgos. En raison d’une supposée affluence exceptionnelle de pèlerins liée à cette année jacquaire, j’ai fait une première tentative sur le Camino del norte (entre Hendaye et Bilbao), normalement beaucoup moins fréquenté. Mais cette tentative s’est avérée décevante, d’abord à cause d’une météo épouvantable (pluie, vent, brouillard dans les Pyrénées), mais surtout parce que je n’y ai absolument pas retrouvé l’esprit du chemin ; seulement l’idée de performance sportive qui ne correspond évidemment pas à ma recherche personnelle. Bref, j’ai très rapidement décidé de retourner sur le « vrai » camino, et j’ai pris un bus à San Sebastian pour Burgos, avec mon idée initiale de marcher jusqu’à Leon (un peu plus de 200 kms).
J’ai donc retrouvé le chemin là où je l’avais laissé, avec ses sensations, ses pèlerins (pas plus nombreux que d’habitude finalement), ses « albergues » (les auberges de pèlerins), ses rencontres, ses joies, ses souffrances aussi (ampoules, tendinite), et toute sorte de réjouissances (punaises de lit, piqûres d’insectes divers). La particularité de ce tronçon fut la découverte de la Meseta, cette Espagne profonde, désertique, - avec ses villages quasi abandonnés dignes d’un western - où l’on peut très bien marcher par endroits pendant dix sept kilomètres sous un soleil torride, sans rencontrer âme qui vive, ni même un point d’eau.
Mais, l’intuition à l’origine de cet article m’étant venue en marchant, c’est sous le signe de Nietzsche que je souhaite le placer. On le sait en effet, la pensée qui découle d’une marche est à privilégier sur toute autre pour Nietzsche. En outre, cette réflexion concerne principalement l’aurore, titre de l’un de ses ouvrages majeurs, et métaphore qui féconde l’ensemble de son œuvre à maints égards.
Dans un article précédent (Texte 1. Pérégrinos ), j’écrivais que, étrangement, j’avais retrouvé dans cette aventure du camino des sensations, des émotions – une certaine qualité d’atmosphère - que j’avais éprouvées bien des années auparavant sur les routes de l’Inde. C’est cette idée que je voudrais préciser ici avec un exemple particulier.
En Janvier 1991, j’ai séjourné quelques semaines près de Pushkar dans le désert du Rajasthan, avant que ce village ne devienne un lieu touristique prisé. Pushkar faisait partie de ces lieux un peu magiques, de ceux que nous appelions des « Shiva places » (comme Hampi, Gokarna, Omkareshwar, Rishikesh, Puri, Bénares, bien sûr), et que les voyageurs-pèlerins se recommandaient sur le ton de la confidence, avec un air d’initié, comme s’ils avaient conscience du danger de galvaudage qui les guettait.
Ce début d’année 1991 était une période à la fois étrange et tendue, puisque la première guerre du Golfe menaçait. Certes, les autochtones et moi-même étions assez loin – géographiquement et mentalement - de ces préoccupations géo politiques, quoique les villageois étaient globalement favorables à Saddam ; ce qui n’était pas sans créer certaines tensions, notamment avec les américains, ou encore les nombreux jeunes israéliens qui sillonnent l’Inde, le shilum en bandoulière, après leur long et difficile service militaire. Il flottait quoi qu’il en soit quelque chose dans l’air qui rendait très particulière l’atmosphère de ce village dédié à Brahma le créateur, et dont le lac sacré, source de régénération célèbre dans toute l’Inde, en fait un haut lieu de pèlerinage.
Le lac de Pushkar est entouré d’anciens palais de Maharajas plus ou moins en ruine, dans lesquels résidaient et officiaient encore à cette époque toute sorte de clochards célestes et de sectes étranges. Ces palais forment un superbe écrin pour le merveilleux petit lac du village, lui-même encaissé entre des collines au cœur du désert.
C’est dans ce contexte particulier que j’ai vécu quelques semaines avec un groupe de sâdhus à la lisière du désert, en périphérie du village. Les sâdhus sont, dans la société indienne, ces ascètes barbus et chevelus, souvent recouverts de cendre, développant d’étranges pouvoirs yoguiques, errant de temples en temples, de lieux saints en villes sacrées. Ils sont censés avoir renoncé à toute vie sociale et familiale, à ce que la société traditionnelle des castes appelle la loi du dharma, pour se consacrer à une quête purement spirituelle. Dépositaires des Textes sacrés et des savoirs ancestraux, dans les lieux saints comme Pushkar ils tendent à assurer les rituels (pujas) en collaboration avec les brahmines. Ils passaient ainsi une partie de la nuit à chanter et à réciter des mantras. La lancinante mélopée de leurs chants rituels qui résonnaient en écholalie sur le lac, entre les collines, contribuait à renforcer l’atmosphère fantastique du lieu.
En présence de ces Sages, contemplant la perfection de leurs gestes ancestraux, j’avais constamment l’étrange sentiment d’une transcendance vécue concrètement, de me situer à un autre niveau de réalité au regard des affaires terrestres, de la guerre qui menaçait, etc. - lesquelles tendaient à m’apparaître comme des jeux d’enfants déraisonnables. Un peu comme dans ces pièces de théâtre ou ces films dans lesquels on voit les dieux grecs délibérer dans l’Olympe sur le sort des hommes, marionnettes du destin. Il faut dire qu’un véhicule incontournable des rituels en question était le soma, nectar d’éternité, - qui n’est rien d’autre que le charras, le haschich -, que nous consommions sans modération. Je dois avouer quoi qu’il en soit que cette expérience métaphysique vivante m’a marqué, et qu’il m’arrive encore aujourd’hui d’avoir des doutes sur le statut de notre réalité quotidienne - d’autant que mes études philosophiques ultérieures ont alimenté (sur un mode plus intellectuel) ce type d’interrogations.
Les conditions étaient rudes pour un occidental, la vie quotidienne étant réduite à des gestes et préoccupations de base – le bois, le feu, l’eau, le riz, la couverture. De plus, à cette époque de l’année, le désert est très chaud en journée et glacial la nuit. Conditions ascétiques donc, et difficiles, d’autant que j’étais moi-même dans une période délicate, à une croisée des chemins de ma vie, en quête éperdue d’un sens quelconque. Mais, dans l’état d’esprit où je me trouvais à ce moment précis, il me semble que j’avais justement besoin d’une expérience extrême de ce genre. D’ailleurs, ce parcours initiatique fut effectivement décisif pour moi à bien des égards, expérience-source d’évolution existentielle dont certains épisodes sont si particuliers que je ne peux y faire allusion autrement que de façon romanesque, sur le mode onirique de la Nouvelle fantastique ou merveilleuse (Création littéraire ).
Cependant, en marchant sur le camino, je me suis souvenu d’une chose particulière concernant Pushkar : aux portes du désert, nous passions normalement la nuit autour des braises encore fumantes d’un foyer entretenu tard dans la nuit. Mais, vers 4 ou 5 heures du matin, les sâdhus avaient l’habitude de préparer un feu pour lequel on sentait que le rituel était plus solennel. C’était une puja quotidienne, incontournable et très codifiée, qui avait une fonction bien précise : elle visait à invoquer la venue du soleil, ou peut-être du jour. Et ces hommes étaient absolument persuadés – cela ne se discutait pas en fait – que c’était grâce à cette puja que l’aube apparaissait aux hommes, que sans le rituel en question (ses gestes, ses mantras) nous serions restés dans la nuit. J’éprouvais, devant ce mystère, un sentiment très étrange, de joie et de puissance aussi, quand l’aurore s’annonçait. Mais peut-être plus étrange encore, le fait que je conçoive comme plausible, comme non indue, cette sorte d'extension de la fonction performative du langage. Un peu, cela dit, comme il n’est sans doute pas absurde de concevoir la possibilité de la réincarnation quand on partage le quotidien de lamas tibétains pour qui c’est une chose « naturelle », ou évidente. Il faut dire en l’occurrence que les gestes ancestraux des sâdhus étaient parfaits. Ces hommes, semblant avoir annihiler tout ego, donnaient une telle impression d’harmonie, de communion avec la nature en train de s’éveiller, que j’avais le sentiment que les gestes de salutation au soleil et l’advenue de l’aurore se fondaient mystérieusement dans une espèce d’unité nécessaire.
Quoi qu’il en soit, c’est peut-être de cette époque que date mon attirance pour les doctrines et disciplines mettant en jeu les analogies entre micro et macrocosme (yoga). De même que ma tendresse pour l’anthropologue Marcel Mauss, avec son respect pour les interprétations émanant des indigènes eux-mêmes sur leur rapport au monde, sur leur propre expérience (conception qui lui valut des reproches de non scientificité, de la part de Lévi Strauss, notamment).
Mais, me dira-t-on, quel rapport avec le camino ? En fait, la question serait plutôt : pourquoi me suis-je souvenu de cette épisode particulier alors que je marchais sur le Chemin de Compostelle ? Et en quoi est-il suffisamment significatif pour justifier un article ?
Le point commun entre les deux scènes est clairement l’aurore. Et, plus précisément, la jubilation lors de ce moment privilégié que constitue son advenue, quand l’intensité de l’aurore à son acmé est aussi bien celle des arbres, des ruisseaux, des animaux, que celles des corps des pèlerins. Jamais sans doute n’ai-je éprouvé plus profondément, dans la solitude de l’aurore, ces harmonies rythmiques du corps communiant avec la nature. Là, sur le camino, m’est apparu en pleine lumière le sens de cet adage : « le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt ». Sentiment de joie et de puissance, d’être maître du monde, régisseur de cette symphonie des sens - expérience d’unité cosmique de la marche que je n’échangerais pour rien au monde.
La marche, au sens de la longue randonnée, de par sa régularité, voire sa monotonie, est propice, si ce n’est à une relecture de sa vie, du moins à des processus de réminiscences. Elle est sans doute aussi, plus prosaïquement, productrice d’endorphines, et donc d’états de conscience jubilatoires tels que ceux que je décris ici.
Que les pèlerins plus traditionnels de Compostelle – que je respecte au plus haut point - me pardonnent mon espèce de paganisme. L’expérience religieuse se situe précisément pour moi dans ces moments privilégiés de communion, d’unité cosmique, expériences de joie, source d’ouverture sur soi-même et les autres.










