Je poursuis mon travail d'écriture du livre La Chair du monde et je publie ici un petit extrait du quatrième chapitre
Ce chapitre traite plus spécifiquement de l'aventure phénoménologique.
Voici l'extrait en question qui porte sur l'apport de l'art à la réflexion phénoménologique.
"L’idée selon laquelle les artistes font apparaître un monde auquel nous n’avons pas accès dans la quotidienneté ordinaire et instrumentale est très présente au 20ème siècle. Elle fait référence à la fuite des dieux, à la disparition du sacré que l’artiste aurait pour vocation de relever. Kandinsky, très motivé par les dimensions spirituelles et éthiques de son art, en vient progressivement à se détourner de l’objet pour fonder l’abstraction afin de manifester l’invisible.[1] C’est aussi le cas de plusieurs poètes post-modernes, comme le dit Jean-Claude Pinson dans Habiter en poète :
« …l’interrogation quant à la possibilité du sacré après la fuite des dieux est au cœur de toute une lignée de démarches poétiques, de Hölderlin à Jaccottet. Ou encore : l’éthos poétique moderne serait non seulement ouverture phénoménologique à la sacralité du monde, en vue d’en préserver la trace et le sens, mais aussi, comme c’est le cas chez Yves Bonnefoy, engagement éthique de la parole poétique en vue de bâtir un lieu où puisse se ‘reformer’ le sacré et demeurer habitable une terre préservant un autre rapport au monde que celui qu’impose la domination de la rationalité étroitement instrumentale. Sauvegarder et instaurer le sacré serait alors le but de la poésie, sa tâche suprême en tant que ‘poéthique’ » (c’est l’auteur qui souligne).
Au-delà de la dimension sacrée dont le sens et l’importance varient selon les artistes, un certain nombre de phénoménologues mettent l’accent sur le pouvoir qu’a l’art de manifester le monde lui-même, en sa vérité la plus originaire. C’est notamment le cas de Maldiney, avec une formule dont l’extraordinaire concision n’a d’égale que la puissance évocatrice : « L’art est la vérité du sentir en ce qu’il ne laisse pas s’accomplir la réduction du réel à l’objectif. »
Plus généralement, l’idée qu’un monde se manifeste à travers l’œuvre d’art est une intuition fondamentale de la phénoménologie[2]. Or, il faut entendre par là que c’est le monde lui-même qui crée à travers l’artiste, « C’est l’Etre muet qui en vient lui-même à manifester son propre sens »[3]. Autrement dit, le monde est à la fois sujet de l’activité et objet de l’œuvre. Cette dernière est dévoilement du monde au double sens du génitif : c’est le monde qui est dévoilé, et c’est le monde qui se dévoile."
[1]Du Spirituel dans l’art. Il faut aussi lire au sujet de Kandinsky le remarquable Voir l’invisible de Michel Henry
[2] Pour toute cette partie finale, je suis redevable du formidable travail de Charles Bobant.
Le texte qui suit est un extrait du troisième chapitre de La Chair du monde, "Essais sur le lien", ouvrage en cours dont je prévois l'achèvement et la parution au printemps. Après la naissance de l'esthétique (chap. 1) comme vecteur de revalorisation du sensible, puis le Romantisme (chap. 2) comme entreprise de poétisation du monde, ce chapitre porte sur des philosophes du début du vingtième siècle - William James et Henri Bergson - qui se sont attachés à penser la vie, ou plutôt à partir de la vie comme source permanente d'inépuisable nouveauté. Peut-on conceptualiser le monde en train de se faire, et construire une pensée où le moment originaire reste coprésent à l'expérience ?
"Penser la vie, ou plutôt inscrire la pensée dans le mouvement même de la vie, de telle sorte qu’elle puisse être ressentie, vécue dans son essence même, comme une source permanente d’inépuisable nouveauté : voici l’horizon philosophique d’Henri Bergson (1859-1941) dans une époque caractérisée par la puissance de la science et un affaiblissement corrélatif de la sphère spirituelle. Pour effectuer cette conversion, source d’un regard régénéré sur l’existence, il s’agit de dépasser d’abord l’expérience commune, et, plus loin, la pensée scientifique elle-même.
Mais que faut-il entendre par là, une fois dit qu’il ne s’agit pas de rejoindre un monde idéal, stable et inamovible de vérités éternelles, comme dans la Métaphysique classique ? Que faut-il entendre par « vie » chez Bergson, et quelle est cette méthode permettant de la penser réellement, ou, plus précisément, de penser à partir d’elle ? Comment s’inscrire réellement dans le flux de la vie, et donc éviter de la transformer en un objet fini comme les autres ? Peut-on ne pas la scléroser dans des catégories conceptuelles classiques ? Comment conserver à la vie sa vitalité ?
Le dépassement de l’expérience commune ne signifie donc pas une adhésion aux thèses de la Métaphysique classique[i], puisque Bergson dénonce fortement la dévalorisation ontologique du sensible - « du mouvant » comme il le nomme - inhérente à cette pensée dès les origines :
« Toute cette philosophie qui commence à Platon pour aboutir à Plotin est le développement d’un principe que nous exprimerons ainsi : Il y a plus dans l’immuable que dans le mouvant, et l’on passe du stable à l’instable par une simple diminution. »[ii]
Autrement dit, dès les origines la Métaphysique prépare le terrain de la science moderne et préfigure ainsi la saisie technico-mathématique du monde qui lui est inhérente. L’approche rationnelle du monde est donc moins conjoncturelle et historique que structurelle. C’est pourquoi l’entreprise bergsonienne de revalorisation du sensible passe par une remise en question de l’intelligence. Non que celle-ci soit niée pour sa valeur intrinsèque, mais l’erreur des penseur de la Tradition est d’avoir considéré cette faculté comme l’outil privilégié à même de nous conduire sur le chemin philosophique d’une ultime réalité.
En fait, Bergson montre que l’intelligence a tout simplement une fonction vitale, en ce qu’elle nous permet de concevoir les choses de façon stable, de comprendre les rapports entre elles, de travailler la matière, de la transformer à notre avantage, de construire, bref de survivre.
Or - et c’est ce qui rend sa position très originale – Bergson considère que, finalement, la science physique ne procède pas différemment ; elle ne fait qu'extrapoler l'expérience commune. Avec ses concepts, elle prolonge cette approche « fixiste » des données de l’expérience, ce qui lui permet d’établir des lois régulières et intangibles. Certes, les vérités de la science sont souvent contre intuitives, et ses concepts sont des outils remarquables qui permettent de mieux appréhender la réalité que ne peut le faire le sens commun. Mais, là aussi, ces paramétrages donnent accès au monde de façon intéressée, et tendent par là-même à figer la mouvance du réel. Ainsi, croyant cheminer vers les choses mêmes, les scientifiques ne proposent rien d’autre qu’un puissant outil au profit de l’utilité et de la maîtrise de l’homme.
Pour Bergson, l’objet d’une métaphysique est tout autre. Une philosophie qui ne se fourvoierait pas dans des faux problèmes[iii], s’attacherait justement à ce qui se situe entre les termes isolés par la science, à l’entre-deux, au mouvant lui-même, c’est-à-dire la durée. Or, penser cet entre-deux a d’énormes conséquences, tant sur les plans théoriques que pratiques, au sens où cette pensée est à la source d’une perception nouvelle de la vie."
[i]Métaphysique avec une majuscule désigne la pensée de la Tradition, par opposition avec la pensée métaphysique de Bergson.
[ii]Histoire de l’idée de temps, Cours du Collège de France (1903-1904)
[iii]Le fameux exemple du paradoxe de Zénon est capital à cet égard en ce qu’il permet d’illustrer l’erreur, non de la pensée commune, ni de la science physique, qui ont besoin de schémas fixes et répétitifs, de lois intangibles, mais de la Métaphysique censée aller au cœur de la réalité. Le problème c’est qu’elle transforme la durée en espace mesurable. La logique de Zénon consiste à partir du postulat de son Maître, Parménide, pour qui seul l’être est véritablement. Le reste est non-être, ce qui est le cas du mouvement. Pour Zénon, le mouvement n’est pas, ce qu’il illustre avec le paradoxe d’Achille et la tortue : Achille au pas léger ne peut pas rattraper la tortue. A chaque fois qu’il voudra rejoindre un point p où se situe la tortue, il lui faudra d’abord rejoindre la moitié de la distance jusqu’à ce point ; mais avant d’atteindre cette moitié, il lui faudra rejoindre la moitié de cette moitié, et ceci à l’infini, d'autant plus que la tortue avance malgré tout. Conclusion : le mouvement est impossible, il n’est pas. Bergson montre que cette logique vaut pour la matière et l'espace, pas pour le mouvement lui-même, c'est-à-dire ce qui se situe entre les deux points fixes. Cette erreur logique tient à l’intelligence qui pense les termes, les états fixes, pas la durée. Jamais des états fixes, enchaînés les uns aux autres, ne feront de la durée. D’ailleurs, c’est aussi le cas pour le moi et des états psychologiques fixes : ils ne feront jamais le flux de conscience. Autrement dit, l’erreur initiale et fondamentale de Zénon a été de convertir le temps, la durée, l'entre-deux, en espace accessible à une mesure quantitative.
Le lecteur trouvera ci-après le début du deuxième chapitre de La Chair du monde, extrait qui concerne plus particulièrement le Romantisme en tant que mouvement littéraire et philosophique inscrit dans l'histoire des 18 et 19ème siècles.
C'est ainsi le premier mouvement à se soucier explicitement de la question du lien (qui fait l'objet de mon livre), et qui s'efforce de retrouver la source vitale originaire, ou de "rejoindre la vie", comme le dit F. Schlegel.
"Le premier mouvement important qui illustre pleinement la résistance à l’omni puissance d’un tout rationnel et mécaniste est sans doute le Romantisme.[i] En effet, à cet égard il est historiquement le premier à se constituer comme un corps de doctrine, bien qu’on ait pu déceler des prémisses de cette pensée donnant la priorité à la sensibilité dans le piétisme aux 16ème et 17ème siècles, chez Fénelon ou même chez Rousseau – notamment dans La Nouvelle Héloïse.
Certes, en tant que qu’attitude face à la prose de la quotidienneté ordinaire et révolte vis-à-vis des valeurs bourgeoises, le romantisme est de toutes les époques. Il serait par exemple difficile de contester la dimension romantique de Mai 68 – même si ce n’est pas, bien sûr, la seule composante de ce mouvement. Cependant, le Romantisme dont il est question ici est à la fois une philosophie et une esthétique qui s’inscrit dans un moment particulier de l’histoire des idées, de l’art et de la littérature.
Ce mouvement se caractérise par une certaine ambivalence. La nostalgie d’un âge d’or, d’une unité originaire perdue, est très marquée chez ces différents poètes et philosophes ; et en même temps, leur quête vaut comme la promesse mystique d’une restauration de cet âge d’or. Leurs préoccupations furent pour les profondeurs du passé originel susceptible de restaurer le lien organique qui cimente le social ; d’où leur intérêt pour un Moyen-âge idéalisé, pour les contes, les légendes, ou encore pour un ailleurs - une Inde mythique, par exemple, qui serait le véritable berceau de l’humanité. Mais toute leur énergie se tourne aussi vers l’avenir, elle s’attache à cette trouée divine qui doit un jour résorber dans la lumière le cours temporel du temps. Hâter la grande réconciliation de l’homme dans l’harmonie future fut la vocation de la plupart de ces poètes et philosophes.
Le Romantisme oscille entre lumière et ténèbres. Son horizon est lumineux, mais cette lumière procède de la nuit, un peu comme cette nuit lumineuse des mystiques telle qu’on la trouve dans l’itinéraire spirituel d’un Saint Jean de la Croix. Comme le mystique, le Romantique passe par une épreuve, une conversion dans laquelle s’abolit sa vision diurne au profit de l’œil de l’esprit, qui est, lui, à la source d’une véritable connaissance. La part des ténèbres est l’une des composantes du Romantisme, qu’il s’agisse de cette dimension initiatique grâce à laquelle un Novalis va pouvoir « romantiser le monde », ou encore de cette mélancolie qui touche bien des poètes..."
[i] J’appelle « Romantisme » avec une majuscule le mouvement historique, essentiellement allemand et français, des 17ème au 19ème siècles. Le terme est une appellation a posteriori réunissant un ensemble de poètes, d’artistes et de philosophes parfois très différents. Pour les sources allemandes, j’ai une dette particulière envers Albert Béguin (1949 et 1991). Je n’oublie pas les britanniques qui seront rapidement évoqués dans le chapitre 6 comme une source du transcendantalisme américain.
Je poursuis dans cet article la démarche consistant à publier des extraits de mon livre actuellement en cours d'écriture, et dont j'ai changé le sous-titre - l'ancien étant trop savant en termes de politique éditoriale, paraît-il. Le livre s'appelle donc désormais La Chair du monde, Essais sur le lien.
Le texte qui suit est un court extrait du premier chapitre (du premier Essai) portant sur l'art, la naissance de l'esthétique et la régénération de la sensibilité dans le contexte de l'entrée dans la modernité. La deuxième partie de l'Essai porte sur le thème du peintre cosmo-générateur.
Voici donc cet extrait qui constitue en fait l'introduction de cet Essai :
"Une thématisation de la puissance créatrice qui nous relie à la chair du monde se doit bien sûr d’aborder la question artistique, en l’occurrence celle de la peinture, et plus particulièrement celle de la couleur.
L’importance donnée ici à la question de l’art se justifie également en partie parce que les mouvements et sentiments d’une époque tels qu’ils se manifestent dans ce champ préfigurent bien souvent des mouvements analogues dans des domaines très différents - social, philosophique ou moral. Ainsi, par exemple, la révolution que constitue l’invention de la perspective topologique en Ombrie au 15ème siècle par des artistes comme Brunelleschi ou Piero Della Francesca : en adoptant le point de vue de l’homme, mesure de toute chose, comme point de référence dans la composition de la toile, elle anticipe des évolutions humanistes et démocratiques qui se manifesteront comme telles plus de deux siècles plus tard avec les doctrines du contrat social.
Dans la mesure où la régénération de la sensibilité dans le contexte post galiléen constitue ici un tropisme assumé, dans sa première partie cet Essai se focalise sur l’art dans la modernité, et notamment sur un ensemble de composantes ayant abouti à la naissance de l’esthétique. Il faut entendre ici cette dernière à la fois comme discipline autonome valorisant la dimension sensible des productions picturales et comme discours ayant tenté de faire valoir la légitimité de la sensibilité face à la toute-puissance de la connaissance rationnelle dans notre civilisation.
La seconde partie porte sur ce que l’on pourrait appeler la dimension cosmophanique de l’art des avant-gardes, avec une explicitation de l’idée selon laquelle l’artiste est susceptible de manifester un monde invisible."
Dans cet article le lecteur trouvera un nouvel extrait du livre que j'espère terminer au printemps - Le Lien à l'ère de l'individualisme, "La Chair du monde".
Le travail d'élaboration nécessaire à la réalisation de ce livre constitue aussi la trame de mes conférences philosophiques dans les Universités Inter-Âges de Normandie.
Concernant le fond de l'ouvrage, il s'agit de mettre en valeur un certain nombre de résistances, de mouvements, de doctrines et de pratiques qui se sont élevés contre la toute puissance de l'approche rationnelle liée à l'entrée dans la modernité. Ces différents mouvements ont cherché, et cherchent encore, à privilégier une puissance de vie régénératrice.
Sans omettre le versant sombre et les dangers de certains de ces mouvements, il sera donc question dans ce livre et ces conférences des artistes des avant-gardes du 20èmes siècle, du Romantisme, des philosophies de William James et de Bergson, de la phénoménologie, des transcendantalistes américains et d'un certain rapport initiatique à la nature, de la marche, des disciplines extrême-orientales, et de... l'amour.
L'extrait publié aujourd'hui est issu de la fin de l'introduction.
"Or, il se trouve que, concernant l'entreprise d’émancipation de l'acte philosophique, force est de constater que l’appel à la rationalité ne fonctionne plus aujourd’hui comme auparavant. A l’époque des Lumières, la raison a permis de lutter contre des préjugés obscurantistes et la superstition. Désormais, la raison est, certes, toujours très importante, a fortiori face au complotisme - signe d’une formidable régression obscurantiste qu’il faut combattre en ce début de 21ème siècle. Mais l’appel à la rationalité est devenu insuffisant, voire contre-productif, dans la mesure où celle-ci est de plus en plus identifiée aujourd’hui au calcul. De fait, l’approche quantitative qui colonise désormais toujours plus de secteurs où elle n’était pas de mise auparavant rend la rationalité suspecte, bien souvent perçue par les acteurs de certains champs (hôpital, secteurs médico-social, éducatif…) comme un nouvel asservissement, une source de souffrances multiples, et surtout une dissolution du sens de leur action ainsi qu’une perte de qualité de la relation humaine. Ainsi, souvent réduite à un instrument comptable, la rationalité tend à s’exercer au détriment de la dimension qualitative de l’activité humaine.
En fait, cette caractéristique de la rationalité, essentiellement attachée à notre postmodernité, entraîne une quasi-inversion de la problématique de l’émancipation. L’idée d’émancipation n’est certes pas caduque, mais le problème consiste moins aujourd’hui à se libérer des ténèbres de la superstition – même si cela reste important. Il s’agit plutôt de repérer des forces, des énergies souvent enfouies - à la condition bien sûr qu’elles se manifestent comme puissance de désaliénation permettant l’essor d’un nouvel imaginaire et des initiatives recréatrices.
A notre époque complexe où la domination est caractérisée par l’emprise de la technique et du tout économique, de nombreuses forces contraires déshumanisantes sont susceptibles de phagocyter cette puissance de vie et d’élévation. Remonter à la source de cette puissance permet de manifester une certaine confiance en la fécondité et la pérennité de l’imagination vitale qui traverse l’histoire et en constitue l’autre versant.
Puisse cet appel à la puissance de vie permettre de régénérer l’innocence du devenir et retrouver ainsi une enfance du monde !"
je retrouve avec plaisir mon blog et ses lecteurs pour publier, aujourd'hui et dans les semaines à venir, une série d'articles ayant pour teneur les "bonnes feuilles", des textes significatifs issus de différents chapitres d'un livre sur lequel je travaille depuis un an (mais avec un matériau qui m'est familier depuis très longtemps), et que j'espère achever - et publier - avant le printemps.
la thématique générale de ce livre, Le Lien à l'ère de l'individualisme, "La Chair du monde", est celle du lien - aussi bien celui horizontal qui nous attache aux autres hommes, que celui vertical qui nous met en connexion avec le cosmos. Il s'agit donc d'un sujet qui nous concerne tous à bien des égards en ce qu'il enveloppe différents plans - affectifs, sociaux, existentiels, cosmiques. En fait cette question apparaît prioritairement en passant par la négation ; elle nous touche bien souvent sur le mode de l'absence et d'une souffrance subséquente : manque de lien, sentiment de non appartenance à un Tout, de rupture avec la nature, perte de sens de notre action.
L'approche de cet ouvrage est d'abord philosophique puisqu'elle consiste à prendre pour point de départ, comme moment fondateur, l'entrée dans la modernité (le 17ème siècle). En effet, c'est alors que, dans un même mouvement, le lien traditionnel se délite, mais que ce délitement suscite en retour différentes tentatives, des résistances et surtout des doctrines et des pratiques visant à le maintenir, ou plutôt à trouver une source vive permettant d'en recréer de nouvelles formes plus en adéquation avec ce qui devient l'individualisme des sociétés modernes.
Les Essais de ce livre traitent dès lors de sujets qui peuvent être très différents, et qui ne surprendront pas les lecteurs réguliers de ce blog. Cependant, qu'il s'agisse de l'esthétique et du rapport au cosmos des peintres des avant-gardes du 20ème siècle, du Romantisme, de la philosophie de William James ou de Bergson qui cherchent à ancrer la pensée dans le mouvement de la vie, ou encore de l'effort phénoménologique pour retrouver "la chair du monde", ils ont tous pour tropisme commun cette problématique de la quête d'un fonds originaire générateur de lien. C'est aussi le cas de pratiques qui engagent le corps comme l'art-thérapie, de disciplines dont je suis adepte depuis longtemps comme la marche de grande randonnée et des "techniques de soi" généralement originaires d'Extrême-Orient - toutes expériences source d'évolution existentielle dont il sera ici question. Le dernier chapitre portera enfin sur l'amour, ce qui est la moindre des choses quand on prétend aborder la question du lien.
Je précise en outre que les différents chapitres de ce livre me servent aussi de support pour des conférences de philosophie et d'histoire de l'art dans diverses universités Inter-Ages de Normandie durant l'année scolaire 2020-21.
Je publie aujourd'hui un texte court : la première partie du préambule du livre.
PREAMBULE
Deux situations
Première expérience :
Mon but était de passer la frontière espagnole en milieu de journée par le col pyrénéen du Somport. Mais, ce matin-là, la montée solitaire à travers les sous-bois était particulièrement difficile. Le froid matinal, l’humidité, le brouillard succédant à une pauvre nuit pluvieuse et l’effort de la marche me rendaient le chemin étranger, voire hostile. Plus profondément, enfermé en moi-même, cette montée faisait douloureusement écho à une solitude personnelle, plus insidieuse. Le cœur serré, une sombre tonalité affective enveloppait mes pas, source d’abyssales et définitives cogitations existentielles.
Pourtant, au fil des heures, la clarté du jour dévoilait le sentier de pierre et de terre qui s’élevait progressivement en résonnant à travers tout mon corps. Les arbres se faisant plus rares avec l’altitude, j’avais un accès toujours plus étendu au ciel et au sommet de la montagne. Sous mes pas, le chemin cotonneux baignait désormais dans une étrange lueur argentée. Sans disparaître totalement, mon sentiment initial se métamorphosait, et ma pensée, s’extrayant des mélancoliques brumes matutinales, s’éclaircissait. La marche chaotique avait doucement fait place à un rythme plus régulier et apaisant ; le vent, les rochers, les sources, les lueurs timides du soleil, les oiseaux devenaient autant d’interlocuteurs familiers, de signes amicaux sur le chemin. Alors que se dressait tout près le sommet du Somport, une sensation nouvelle avait monté en moi, baignant d’abord la tristesse de mon cœur d’une lueur douce-amère, à laquelle avait succédé un fugitif éclair de joie. J’atteignais le col et m’apprêtais à descendre sur le versant espagnol.
Tel Ulysse à quelques lieues d’Ithaque, le dehors étranger s’était transformé en un chez-soi. J’étais à ma place.
Seconde expérience :
Mes paroles avaient du sens, mon discours était cohérent, mais il ne semblait rencontrer aucun écho. Sensation étrange et déprimante de parler dans le vide pour un enseignant. Ce n’était pas vraiment lié à ma force de conviction – j’avais une foi raisonnable en ce que je racontais et je maîtrisais assez bien mon sujet ; ni à un déficit de travail préparatoire – une ou deux fois j’avais été assez échaudé par l’expérience du dilettantisme pour ne pas risquer d’y revenir. Non, malgré des efforts qui augmentaient désagréablement ma température corporelle, ce jour-là j’étais simplement dans une bulle solitaire, une sorte de monade leibnizienne sans portes ni fenêtres, privé de réel contact avec mes auditeurs.
Quel fut, après de longues et pénibles minutes, l’élément transformateur, source d’un régime qualitatif supérieur ? Un mot, une formule, une phrase ? Une posture corporelle, un regard, un sourire, une inflexion de voix qui renforçait la teneur dramatique du discours ? L’ensemble de ces composantes, ou quelques-unes d’entre elles ? Sans doute ne le saurai-je jamais. Mais de toute évidence, un cap avait été franchi et la tonalité affective de la séance se modifiait insensiblement. J’accrochais désormais les regards et ressentais progressivement se propager la dimension énergétique de mon discours. Et plus je devenais moi-même sensible à l’écoute des participants, plus je prenais de la joie dans l’expression de mon propos. Cette puissance nouvelle se mêlait à celle des participants et me revenait sous forme de sourires, d’expressions de surprise, de questions, de réactions.
Plus je donnais, plus je recevais ; la distinction formelle conférencier/auditeurs s’était progressivement estompée pour une forme supérieure d’échange. La communication était établie.
Deux situations, donc, très différentes en apparence. La première concerne l’axe vertical de la relation des hommes aux éléments naturels ou cosmiques ; la seconde, l’axe horizontal de la relation des hommes entre eux.
Quelles que soient les différences susceptibles d’exister entre ces deux petites histoires, elles ont un point commun : dans les deux cas, je suis relié.
Dans cette rubrique, devraient se succéder un certain nombre de Nouvelles. Elles ont généralement trait
à l'irruption du merveilleux, de l'étrange ou de l'incongru. Elles sont en grande partie liées à mon expérience du voyage en Inde, même si certaines d'entre elles se situent ailleurs (Grèce,
Compostelle, France). Je les "rumine" depuis longtemps quoi qu'il en soit, et des esquisses ont déjà été élaborées - dont certaines se sont perdues dans la canicule de 2002 qui a grillé mon
disque dur. Ce blog me fournit l'occasion de m'y remettre vraiment, même s'il ne saurait être question d'une rédaction intégrale dans ce cadre.
Le texte qui suit introduit ce qui devrait constituer une petite dizaine de
Nouvelles.
KASHI EXPRESS
Le train ralentit en passant sur un pont métallique. Le rythme et la sonorité de ses roues sur les traverses de la voie en furent sensiblement modifiés. A la
position du soleil qui pointait à l’horizon, Yann se dit qu’il ne devait pas être loin de sept heures. Il fallait compter environ vingt deux heures de train pour rejoindre Bénarès depuis Delhi.
Normalement, le Kashi express ne devait pas aborder les faubourgs de Bénarès avant quatre ou cinq heures, en fin de matinée. Il observa le paysage entre les barreaux horizontaux de la fenêtre.
Sous le pont il aperçut un cours d’eau au bord duquel des hommes, des enfants à demi nus et des femmes vêtues de saris multicolores se livraient à leurs ablutions matinales, sans qu’il soit
possible de faire la part de rituel, de jeu et d’hygiène. Il aimait ce genre de scènes, surtout au lever et au coucher du soleil, heures particulières où sa sensibilité esthétique s’exacerbait.
Il lui semblait qu’en Inde la nature toute entière, plus artiste qu’ailleurs, conspirait à l’intensité et l’harmonie de ces moments. La veille déjà, alors que le train avait quitté Delhi depuis
cinq ou six heures, il avait été touché par le spectacle d’un troupeau de buffles qui suivaient le cours d’une rivière dans les lueurs du crépuscule. Seuls leur tête et leur dos puissant
émergeaient ; de grands oiseaux les survolaient en tourbillonnant et se posaient sur eux de temps à autres pour picorer quelque parasite.
- « Tchaï !
tchaï garam, tchaï ! ». La voix rugueuse dans la coursive fit sursauter Yann. Il adressa un signe du regard à l’homme en marinière et short marron qui transportait une bouilloire
imposante. Celle-ci surplombait une caisse en fer cylindrique contenant un foyer rougeoyant. Une anse de fortune rendait mobile cet assemblage improbable. Un thé lui ferait du bien ; il
avait mal dormi, comme de juste dans ce wagon de seconde classe « sleeper », et il se sentait courbaturé. Le marchand de thé lui tendit un gobelet transparent qui lui brûla les doigts.
Ces récipients en plastique que des millions de voyageurs jetaient quotidiennement par les fenêtres des trains après usage étaient l’une des nouvelles plaies de l’Inde.
Yann paya quatre
roupies et se renfonça sur son siège. Il était fatigué certes, mais ce n’était pas un sentiment désagréable ; un état cotonneux propice à la rêverie. Bercé par le tempo lent et régulier du
train, il s’abandonna. Le yoga lui avait progressivement appris à cultiver son imagination, à sculpter en lui des images pour mieux les conserver. Il pouvait ainsi les rappeler plus ou moins à
volonté, déclencher des processus de réminiscence afin de se ressourcer. Les ablutions et les buffles viendraient rejoindre une répertoire intérieur déjà bien fourni : dans le Sud, cette
petite fille conduisant ses chèvres sur un chemin escarpé ; cette femme en sari qui ramenait d’un puit quelconque une jarre pleine d’eau qu’elle maintenait d’une main sur sa tête en ondulant
doucement sur un chemin bordé de palmiers ; la beauté et la noblesse de ces chameliers dans le désert du Rajasthan, etc.
L’homme à la
bouilloire repassa en criant ; un marchand de cacahuètes qui arrivait en sens inverse le bouscula sans qu’il ne s’en formalisât. Une étrange musique se fit entendre dans le
compartiment : un portable ! Son propriétaire, un homme d’une trentaine d’années qui voyageait avec sa femme et ses deux enfants, engagea d’une voie très forte et sans aucune gêne une
conversation très animée avec un interlocuteur invisible. Les mobiles – les « mobayle » - étaient partout et sonnaient à tout moment, souvent de façon incongrue – sur les lieux de
pèlerinage, dans les temples, etc. Eux aussi faisaient partie des nouveaux casse-tête – headache – de l’Inde !
Le va et vient dans la
coursive s’intensifiait, les passagers allant aux toilettes à l’extrémité du wagon. Comme son thé était terminé, Yann se demanda que faire du gobelet. Il connaissait bien l’Inde, mais un blocage
culturel l’empêchait de le balancer par la fenêtre, comme tout le monde. Décidément, il préférait les gobelets en terre cuite à usage unique du passé que l’on prenait un certain plaisir à voir se
fracasser au bord des voies ferrées après avoir bu le tchaï. Et même qu’on l’entendait distinctement ce fracas quand le train roulait très lentement !
Un marchand de
fournitures scolaires avec un baluchon imposant sur le dos passa dans la coursive en brandissant des petits cahiers d’écolier. D’un bruit significatif des lèvres un passager voisin de Yann appela
le marchand et demanda à voir les cahiers ; une longue discussion en hindi s’ensuivit dans laquelle il était manifestement question de prix et de qualité. L’acheteur potentiel examinait
minutieusement les cahiers comme s’ils étaient éminemment suspects ou qu’ils recelaient des trésors cachés. Il redonnait des cahiers puis en réclamait d’autres, manifestement les mêmes, semblant
y trouver des différences notables. Toute la partie du wagon dans laquelle se trouvait Yann, y compris le marchand de thé, observait la scène que les deux protagonistes prenaient visiblement
plaisir à prolonger. Des passagers étaient pris à témoin par le client ou donnaient spontanément leur avis ; des cahiers circulèrent, et Yann lui-même, jouant le jeu, en soupesa un avec un
air d’expert. Finalement, après plusieurs minutes de palabres, le passager eut quelques mots définitifs et rendit tous les cahiers
au marchand qui poursuivit son chemin sans marquer d’agacement. Il fut immédiatement remplacé par un marchand de beignets.
:
Dans Fraterphilo, les idées de soin, d'art thérapie, de réflexion philosophique, de yoga et de pèlerinage constituent un lien et une trame pour ce qui se construit progressivement : ce que j'appelle une philosophie de "l'expérience-source d'évolution existentielle".
La transmission de la philosophie et de l'esthétique est une chose difficile qui requiert la concentration de l'étudiant. Elle ne relève donc pas d'un discours démagogique ou sophistique dont la popularité médiatique n'a souvent d'égal que la pauvreté conceptuelle. Inversement, à l'attention des profanes, il ne peut s'agir non plus de procéder selon un discours élitiste, du type normalien. En ce qui me concerne, je dirais que mon but et ma profession de foi, que ce soit dans mes conférences, mes ateliers ou sur ce blog, c'est de tendre à rendre accessibles ces choses difficiles avec un minimum de déperdition conceptuelle.
Paru en Mars 2018 chez HDiffusion, Penser la violence de Pascal Coulon. 20 euro dans toutes les "bonnes librairies"
La violence a fait au cours des deux derniers siècles l'objet d'une pléthore de recherches dans bien des domaines, et nombreux sont les livres qui ont traité de la question en lui apportant des réponses fécondes. Bien peu cependant l'ont abordée dans sa dimension génétique essentielle de violence fondatrice. Et, pour cause ! Penser que toutes les communautés humaines et l'ensemble des processus civilisateurs, avec leurs rites, leurs cultures, etc., trouvent leurs origines dans une violence radicale qui en constitue la fondation ne va pas de soi ! De ce point de vue, Freud semble bien avoir la paternité de l'idée fondamentale d'un meurtre initial, paradoxalement à la source de la civilisation, de la morale et de la religion. Mais ne s'agit-il pas d'un mythe ? La question de la violence ne requiert-elle pas plutôt une méthode indiciaire, s'appuyant sur des recherches et un matériau anthropologiques ? L'oeuvre de René Girard tend dans un effort continu, magistral et souvent solitaire à remonter contre vents et marées aux sources d'une violence à la fois effective, revenant périodiquement, fondatrice et génétique. Sans omettre les failles de la doctrine, l'auteur met clairement en évidence l'articulation des théories girardiennes, désir mimétique, victime émissaire, méconnaissance, et nous en découvre la fécondité pour penser notre époque. (4ème de couverture)
De nombreuses personnes trouvent dans les groupes d'entraide des ressources pour lutter contre leurs souffrances, se reconstruire psychologiquement et recréer du lien social. Quel est le véritable potentiel de ces groupes ? Quelles sont les origines de ces fraternités ? Quelles sont leurs valeurs ? Comment expliquer leur relative confidentialité et les résistances que ces groupes rencontrent en France ? Cet ouvrage met en lumière les polémiques qui opposent vainement la psychanalyse aux autres thérapeutiques de groupe face aux sujets addictés.
L'Harmattan, 22,50 euro ISBN : 978-2-296-10844-8 • février 2010 • 226 pages