Après plusieurs mois de silence je publie un article sur mon blog pour signaler la parution chez L'Harmattan de mon livre commencé avant le premier confinement, Le Lien à l'ère de l'individualisme ; La Chair du monde. Je souhaitais à l'origine privilégier La Chair du monde comme titre, mais c'est le choix de l'éditeur d'en faire le sous-titre.
Les derniers articles de ce blog donnent plus de détail sur le contenu du livre puisque une petite dizaine d'entre eux sont constitué d'extraits des différents chapitres ou constituent des introductions à ces chapitres.
Le lecteur trouvera ci-dessous la quatrième de couverture du livre, puis un lien permettant de mieux voir la couverture et surtout de le commander chez L'Harmattan. Il est aussi possible de commander le livre sur les plateformes classiques, en librairie, ou même de me contacter afin que je l'envoie, voire que je vous le transmette en main propre.
La question du lien — aussi bien celui horizontal qui nous attache aux autres hommes, que celui vertical qui nous met en connexion avec le cosmos — présente en ce début de 21ème siècle un caractère d’urgence. Manque de lien, sentiment de non-appartenance à un Tout, de rupture avec la nature, perte du sens de notre action, voire de notre vie, ce problème enveloppe différents plans — affectifs, sociaux, existentiels, cosmiques.
Ce livre part plus précisément du moment fondateur de l’entrée dans la modernité, entre le 17e et le 18e siècle. C’est alors en effet que, dans un même mouvement, les liens traditionnels se délitent, mais que ce délitement suscite en retour des résistances, différentes tentatives, et surtout des doctrines et des pratiques visant à retrouver la chair du monde.
Comment déceler une source vive permettant de créer de nouvelles formes de lien plus en adéquation avec l’individualisme des sociétés modernes? Philosophie, art, littérature, sociologie, pratiques spirituelles et éthiques, sont les formes les plus significatives de régénération du lien qui, de l’âge classique à nos jours, sont étudiées dans cet essai afin d’extraire la substance de cette énergie qui traverse l’histoire et de mettre en évidence sa fécondité en termes de réponses aux défis de l’époque contemporaine.
Pascal Coulon enseigne la philosophie et l’histoire de l’art depuis une vingtaine d’années dans des lieux aussi différents que des établissements d’enseignement secondaire catholique, des universités ouvertes, des centres de formation pour travailleurs sociaux ou encore des maisons d’arrêt. Ce quatrième ouvrage est aussi fécondé par une longue expérience du voyage en Extrême-Orient, du pèlerinage sur les chemins européens et de pratiques thérapeutiques dans un Centre parisien de soin des addictions.
Alors que je suis en train de rédiger la conclusion de la La Chair du monde, voici dans cet article l'introduction de "Faire société", le 9ème et avant-dernier chapitre de ce livre. Il porte essentiellement sur les formes alternatives de société dans l'histoire et sur leur apport pour penser les difficultés de notre époque contemporaine. A cet égard, il y est aussi bien question de la Cité idéale de Platon que du phalanstère de Fourier, du familistère de Godin (voir photo), ou encore des tentatives communautaires et de retour à la terre des hippies dans la seconde moitié du 20ème siècle !
« La béatitude n’est pas le prix de la vertu, mais la vertu elle-même » (Spinoza)
Le projet général de cet ouvrage consistant à étudier les différents mouvements et doctrines qui ont cherché à régénérer l’imagination créatrice et les forces de vie au sein de la modernité, il faut bien entendu aborder la question de l’organisation sociale.
A cet égard, l’entrée dans la modernité politique s’est caractérisée par la substitution des doctrines du Contrat aux doctrines naturalistes, ou divines, du pouvoir, mais surtout par le projet d’importer la rationalité dans ce champ. C’est plus particulièrement le cas de Hobbes qui use en politique de l’analogie avec le modèle mécaniste galiléen. Chez le philosophe britannique, ou encore chez Montesquieu, par exemple, il s’agissait de considérer les rapports entre les hommes comme des rapports de forces que le politique avait pour vocation d’équilibrer. En outre, et c’est bien sûr essentiel, cette approche rationnelle du politique sera complétée par la doctrine des droits de l’homme et du citoyen issue du siècle des Lumières et de la Révolution, doctrine privilégiant l’égalité et la liberté en droit de chaque citoyen.
Cependant, cette entrée dans la modernité politique a fait – et fait toujours, pour autant que l’amplification de certains problèmes leur a conféré une dimension éminente aujourd’hui – l’objet de trois grandes critiques, de trois formes de résistances qui se sont traduites par autant de mouvements sociaux, de luttes et de doctrines, ces dernières ayant contribué à les structurer et à leur donner des finalités positives.
Tout d’abord, dès lors que les doctrines du Contrat – celle de Locke, par exemple – et des Droits de l’Homme et du Citoyen ne remettaient pas en question le privilège de la propriété, il est vite apparu que cette égalité et cette liberté en droit étaient surtout des abstractions. Ces grandes notions n’avaient aucun sens pour les non-possédants, qui sont restés les plus défavorisés, et sans doute plus encore lors de la révolution industrielle avec ses conditions de travail très difficiles, ses horaires interminables, etc. Quel sens peuvent avoir l’égalité et la liberté pour des femmes et des hommes qui n’ont d’autre choix que de travailler comme des bêtes jusqu’à épuisement afin d’assurer tout juste les conditions de leur subsistance ? Ce sont ces criantes injustices qui sont à la source des mouvements souvent violents inspirés par le marxisme[1] et l’anarchisme de la fin du 19ème siècle.
Ensuite, la rationalisation du rapport au monde, pour féconde qu’elle ait pu être en termes d’amélioration des conditions de vie, de santé, de transports, etc., notamment pendant les décennies qui ont succédé à la Seconde Guerre Mondiale, est désormais contestée en ce qu’elle est trop souvent assimilée à une approche comptable qui ne prend pas suffisamment en compte la sensibilité des êtres humains. Le rationalisme est trop souvent devenu économicisme ; la fonctionnarisation et la bureaucratisation, sans doute liées en partie à l’expansion démographique, sont bien souvent perçues comme des sources de souffrance en ce qu’elles font perdre aux femmes et aux hommes le sens de leur action. A cet égard, le déficit de sens est sans doute la plus grande source de souffrance au travail – générant toutes sortes de conflits mortifères, de dépressions, etc. - comme le montre le psychologue du travail Christophe Dejours.[2]
Enfin, ce que l’on peut appeler la saisie technico-scientifique de l’ensemble de l’étant inhérente à la modernité, qui découle de la volonté de « se rendre comme maître et possesseur de la nature », nous fait courir aujourd’hui le danger qui présente le plus grand caractère d’urgence. L’usage rationnel et technico-scientifique du monde a pu bien sûr s’avérer très bénéfique en termes d’amélioration des conditions de vie. La sortie des ténèbres de la superstition a généré de nombreux succès sous forme de progrès techniques et scientifiques éminemment profitables à l’ensemble des êtres humains. Malheureusement ce sont surtout les dangers de cet usage du monde pour l’ensemble de la communauté des vivants qui deviennent évidents ces dernières décennies, dangers qui participent grandement de l’éveil de la sensibilité écologique de nos contemporains.
L’état des sociétés contemporaines prête donc le flan à diverses critiques et appellent d’importantes remises en question. Cependant, dès lors qu’il ne peut s’agir raisonnablement en Occident de revenir à des modèles de vie dits traditionnels faisant définitivement partie du passé, ni à des alternatives révolutionnaires dont la violence n’a pu que déboucher sur des formes totalitaristes de pouvoir, en quoi peuvent consister des alternatives sociales ?
[1] Ou les évènements inspirant le marxisme comme La Commune
[2] Dejours C., Souffrance en France,La banalisation de l’injustice sociale, Paris, Seuil, 1998
Alors que je termine le travail de relecture de La Chair du monde ; Essais sur le lien à l'ère de l'(hyper) individualisme (et avant la "rédaction à froid" d'une conclusion), je publie dans cet article quelques extraits que j'espère significatifs du chapitre 8, "Le souci de soi". Cet assez long essai porte tout à la fois sur la dimension éthique et socio-thérapeutique des philosophies antiques, sur la rupture de la modernité en la matière à partir du 17ème siècle, et sur le rétablissement d'une certaine continuité grâce à l'apport des pensées et pratiques extrême-orientales.
(le système de notes de bas de page étant difficilement transposable sur le blog, le lecteur trouvera néanmoins en fin d'article les références).
"La pensée philosophique de l’Antiquité avait une vocation à la fois spéculative et thérapeutique. Des auteurs comme Hadot, Foucault ou Luc Ferry ont bien montré que les visées pratiques et éthiques de divers penseurs – épicuriens et stoïciens principalement – se confondaient bien souvent avec la dimension purement spéculative de leur pensée, et que leur tropisme majeur était le Souverain Bien, le bonheur, ou encore l’accomplissement optimum des potentialités humaines. Autrement dit, la spéculation était subordonnée à l’éthique, une fois bien entendu que, loin de la connotation morale restrictive que les individualistes modernes attachent aujourd’hui à ce terme, l’éthique des Anciens consistait à définir les conditions d’un bien-vivre ; ce qui passait essentiellement par la levée des obstacles à ce bien vivre, et notamment un ensemble de peurs, de névroses - celle de la mort plus particulièrement, qui les subsume toutes en quelque sorte. Bref, ces pensées eudémonistes (du grec eudemon : le bonheur) visaient l’ataraxie – l’absence de troubles [....]
Ainsi les stoïciens percevaient le monde comme un Tout englobant ce qui vit, un bel orbe à l’intérieur duquel chaque élément résonnait affectivement de façon solidaire, aussi bien avec les autres qu’avec l’ensemble. Chacun de ses éléments – pierre, arbre, étoile, animal, homme, etc. - fonctionnait selon un réseau de correspondances et d’analogies, qu’il s’agisse de la vision globale du monde, du rapport à la nature, du rapport à l’autre homme, ou encore de la santé de l’âme et du corps [....]
L’entrée dans la modernité constitue à cet égard une véritable rupture : l’approche analytique liée à l’avènement de la science ne permet plus en effet d’appréhender réellement les choses, la nature et les être en fonction de l’organicité d’un Tout. Comme l’écrit Eliade, « Le risque de toute analyse est de fragmenter et pulvériser en éléments séparés ce qui, pour la conscience qui les a représentés, composait une seule unité, un Cosmos »
Dès lors, la philosophie moderne prend acte de ces ruptures et les entérine métaphysiquement en quelque sorte - notamment avec l’affirmation cartésienne du dualisme de l’étendue et de la pensée. Il n’était pourtant pas écrit qu’il dût forcément en être ainsi. Il eut été possible de prendre plus en considération la pensée d’un Maine de Biran, par exemple, et de la valoriser de telle sorte que la face théorique de l’Occident en eut été modifiée dans le sens d’une attention prononcée à la sensibilité, et plus encore à ce que l’on peut appeler « l’être atmosphérique ». Les « dispositions affectives » des hommes eussent été alors privilégiées, et surtout la sympathie organique qui fusionne toutes les choses [...]
[...] la clé permettant de comprendre l’apport de l’Orient et la fécondité de certaines pratiques, c’est la continuité, celle que nous avons perdue depuis l’entrée dans la modernité. Au-delà même de l’Orient, comme le dit Philippe Descolas : « Seul l’Occident moderne s’est attaché à bâtir l’opposition, donc la discontinuité supposée, entre la nature et la culture. »
Cependant, la différence entre holisme asiatique et individualisme occidental prend ici tout son sens, tant sur les plans sociopolitiques que métaphysiques. Alors que les recherches scientifiques de l’Occident tendent à conduire vers des fragmentations, des subdivisions et des oppositions, les pratiques issues des cultures extrême-orientales nous enseignent la continuité de toute chose - entre l’homme et la nature, entre les différents règnes, entre les hommes et les dieux, entre les plans matériels et subtils, entre micro et macrocosme, etc. A l’encontre de l’approche analytique occidentale, l’Orient permet d’appréhender la réalité comme un ensemble où les oppositions ne sont certes pas absentes, mais où elles se coordonnent et s’harmonisent [...]
Cependant, il convient de remarquer que, dans le contexte individualiste occidental, l’expansion du capitalisme et de son pragmatisme utilitariste à des domaines toujours plus étendus – la culture et la spiritualité – n’est pas étrangère au fait que, de dérivée, la fonction socio thérapeutique de ces disciplines est passée à une place prééminente, généralement sous la forme des activités de bien-être. De ce point de vue, Marx lui-même n’avait sans doute pas prévu que la dynamique capitaliste dépasserait la sphère de la production matérielle et la fétichisation de la marchandise, et qu’elle en viendrait à toucher la production intellectuelle et spirituelle. Devenu progressivement un capitalisme cognitif, c’est ainsi que ce dernier transforme toutes sortes d’états ou d’émotions en marchandises. Comme dans beaucoup d’autres domaines, les pratiques de « disciplines de soi » (yoga, zen et leurs dérivés) ont progressivement été récupérées en grande partie par "le nouvel esprit du capitalisme" [...]
Enfin, ce sont certains Textes sacrés eux-mêmes qui fournissent la clé de l’intégration du yoga dans nos sociétés modernes, un moyen de concilier modernité et discipline de soi. Extrait de la grande épopée nommée Mahabharata, c’est notamment le cas de la Bhagavad-Gita, ce texte des environs du 2ème siècle avant Jésus Christ. Il faut certes extraire son noyau philosophique de la gangue poétique qui l’enserre pour comprendre qu’il fournit ses lettres de noblesse au yoga. En quel sens ce texte sacré peut-il être assimilé au yoga ? En quoi cet écrit dont l’ancienneté remonte à plus de deux millénaires peut-il constituer un guide spirituel pour nos contemporains ?
La Gita est bien un yoga, mais une de ses formes particulières qui s’écarte de l’ascèse forestière traditionnelle des sanyasins (renonçants). En Inde même la prise de conscience de la Mâyâ (l’illusion) ne conduit pas nécessairement à l’ascèse et à l’abandon de toute existence sociale et historique. Elle peut conduire à un autre rapport au monde, à d’autres yogas, et notamment le karma yoga, ou yoga de l’action. Pour la Gita, seuls quelques moines sont contemplatifs. On ne peut s’exclure de la société ; que nous le voulions ou non, nous sommes engagés dans un monde où la société a besoin de nos actions [...]"
[1] Illouz E., Les Marchandises émotionnelles,Paris, Premier parallèle, 2019
[1]Descola P., Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des sciences humaines », 2005 (p. 30)
[2]Comme l’écrit F. Jacquet : « …la modernité galiléo-cartésienne se caractérise par la pulsion séparatiste »
[1] Eliade M., Traité d’histoire des religionsParis, Payot, « Bibliothèque scientifique », 1949 (p. 302)
[1]Hadot P., Qu’est-ce que la philosophie antique ? Paris, Gallimard, ‘Folio Essais », 1995 ; Foucault M., Histoire de la sexualité vol. 3, « Le souci de soi », Paris, Gallimard, 1984 ; Ferry L., Vaincre les peurs. La philosophie comme amour de la sagesse, Paris, Odile Jacob, « Essais », 2007
Alors que je viens de terminer le dixième et dernier Essai - portant sur l'amour - de La Chair du monde, je publie ici quelques extraits du sixième Essai concernant la puissance philosophique de la marche. D'ailleurs, comme je profite du déconfinement pour repartir marcher vers la mi-juin entre Toulouse et Pau sur le Chemin d'Arles, je crois que je vais laisser un peu retomber l'énergie de l'écriture, et profiter de cette pérégrination pour méditer avec un peu de recul la conclusion de ce livre pour lequel je me suis beaucoup investi depuis bientôt vingt mois .
Voici donc les extraits en question :
De toute évidence, la marche - ce geste simple et si profondément humain - possède un pouvoir régénérateur. Alors que nombre d'entre nous souffrent aujourd'hui d'une dispersion chronique, de l’impossibilité à se concentrer, il est notable que la marche de randonnée permet de se recentrer. Des recherches scientifiques anglaises (université de British Columbia) et américaines (une récente étude publiée dans les comptes rendus de l’Académie américaine des sciences) montrent ainsi que les randonnées réduisent le stress, l’anxiété, dopent la confiance en soi, et libèrent de l’endorphine ...
En tant que vecteur de ressourcement, cet acte simple est un formidable moyen de lutte contre les différentes formes de mal-être et les tendances dépressives inhérentes à l’hyper individualisme du monde contemporain dont souffrent les plus sensibles d’entre nous. En effet, dans ce contexte, l’angoisse du vide et de la solitude tend à générer des frustrations de toute nature et à entraîner une mutation du désir en répétition compulsive et en comportements addictifs. Nous sommes ainsi conduits à chercher toujours plus de satisfactions dans l'accumulation de biens matériels, d’honneurs, de connexions, ‘d’amis’ sur les réseaux, de substances, etc., - accumulation elle-même alimentée par une rivalité mimétique exponentielle. La marche est thérapeutique parce qu’elle brise cette mécanique implacable. En effet, elle fait partie de ces pratiques minimalistes autorisant un passage du quantitatif au qualitatif (cf. infra, chap. 5, § b) ...
La vie de Rousseau consiste ainsi en des alternances de vie sociale et de vie solitaire dans la nature. A la séparation d’avec les hommes succède un rapprochement heureux avec la nature au cours duquel se produisent des modifications progressives de son âme, modifications dont il rend compte au moyen de ce qu’il appelle un « baromètre intérieur ». C’est ainsi qu’il évoque un moment au cours de ses pérégrination – il atteint un certain degré énergétique – où s’établit un accord subtil entre lui et ce qui l’entoure. Plus il se tourne vers lui-même dans sa marche méditative, plus il découvre ce qui le dépasse et le comprend. C’est alors qu’émerge ce que Bruce Bégout appelle « le fond tonal de l’existence », sans division du moi et du monde. Ainsi, à l’encontre du petit moi social des tracas et des intérêts, le moi tonal se perd dans l’immensité, se plonge dans l’océan de la nature, ...
On pourrait parler de la marche comme vecteur phénoménologique en ce sens qu'elle permet de "revenir aux choses mêmes", comme le disait Husserl. Elle nous reconduit vers ce que Merleau-Ponty appelle "la chair du monde", vers les dimensions telluriques de notre rapport au monde et les rythmes cosmiques de l'univers.
« Caminante no hay camino, se hace camino al andar » : pour le pèlerin, le chemin n’est pas déjà là ; il n’y a de chemin que celui ouvert par l’avancée au-devant de soi. Notre traduction, très libre (et qui est déjà une interprétation) entend signifier la dimension à la fois phénoménologique et existentielle de la marche.Tout se passe comme si le pèlerin, de même que le peintre ou le poète, s’extrayait d’un rapport utilitaire au monde environnant pour aller vers l’initial, un monde fait de signes, ‘avant’ la saisie rationnelle et pratico-technique de cet univers ...
Dans un tel rapport au monde, c'est d'abord le corps qui est sollicité ; c’est par lui, par la symphonie des sens pleinement éveillés, tout autant que par ses douleurs, que j’ai le sentiment d’être partie prenante du cosmos, et plus loin, d’un réseau de significations oubliées, mais subitement régénérées. Les arbres, l’eau de la fontaine, les lapins, le renard, les serpents, les cigognes, mais aussi les femmes et les hommes croisés sur le chemin, les paroles et les regards échangés, s’inscrivent alors dans un subtil réseau de sens...
A la fois œuvre d'imagination et séquence d'histoire de l'art, le court article de Suzanne Martin Vigier, qui s'appuie sur une toile de Ingres, correspond à ce que je cherche à faire en esthétique dans mon travail de transmission : une manière agréable de s'imprégner d'une œuvre, d'y trouver du sens et du plaisir grâce à une connaissance de ses présupposés, de son contexte historique et philosophique, etc. C'est pourquoi je le publie ici bien volontiers.
En ouvrant mon blog à cette doctorante talentueuse dont la fibre pédagogique est évidente il s'agit aussi de faire connaître et d'encourager son travail, et d'inviter à cet effet celles et ceux qui le souhaitent à la rejoindre sur son site qui fait partie d'une plateforme participative. Cet article constitue en ce sens un exemple de ce que le lecteur pourra trouver régulièrement sur ce site.
Après le lien vers ce dernier et une rapide présentation par ses propres soins, le lecteur trouvera l'intégralité du texte de Suzanne martin Vigier.
"Bienvenue sur Art&fact! Diplômée d'histoire de l'art, j'ai toujours ressenti le besoin de transmettre et de partager. J'aime aussi passionnément raconter des histoires. Histoires d'oeuvres mais aussi histoires inventées, qui naissent au fil de mon inspiration.
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-François Ier reçoit les derniers soupirs de Léonard de Vinci, Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780 – 1867), 1818, Huile sur toile, H. 40 x l. 50,5 cm, Petit Palais
« Une atmosphère lourde de moiteur et de chagrin règne dans la pièce. Les épaisses tentures orangées ne laissent passer aucune brise du dehors et les fenêtres à meneaux sont closes pour éviter que l’état du malade ne s’aggrave. Pourtant, l’air au-dehors est doux et bon. Nous sommes au mois de mai, au château du Clos-Lucé. Placé en haut d’une colline, entouré d’un parc à la nature verdoyante, le château est l’un des joyaux de la vallée de la Loire. Et chacun sait qu’il n’est nul autre endroit en terre de France où le climat est plus agréable, foi de poète. Mais l’éclosion flamboyante des fleurs et des feuilles, la caresse du vent et la douce chaleur d’Hélios sont les derniers des soucis du petit groupe éploré qui se masse dans la chambre mortuaire. Au centre, caché dans les replis des draps, sommeille il maestro. Sa longue barbe blanche de prophète s’écoule en ondes sur sa poitrine. Il est coiffé d’un petit berretto de nuit et d’une chemise aux manches bouffantes, qui glisse sur son torse au rythme des secousses provoquées par les crises de conscience qui l’animent à intervalles réguliers. Alors, se relevant brusquement, son front fécond emperlé de sueur, il dessine tantôt dans l’air de son long doigt noueux un motif encore inconnu au monde, tantôt chuchote quelques phrases en toscan, inaudibles pour ses auditeurs. Puis, il retombe sur la couche, les yeux levés vers le plafond qu’il semble ne pas voir, comme si le ciel lui était déjà accessible, à lui, l’homme qui avait toujours voulu voler. On chuchote, on prie, on veille et on attend. Au chevet du vieil homme, près de la tête du lit, le prêtre qui a donné l’extrême-onction à sa demande deux semaines auparavant, est là. Égrenant un chapelet d’ivoire et d’ébène, il prie. Le cardinal *** est présent lui aussi, imposant dans sa robe rouge qui le recouvre de la tête aux pieds. Mais l’ordre des honneurs est ici bouleversé, la pourpre cardinalice n’y est pas souveraine. Elle se confond avec le rouge des rideaux et des tapisseries, comme tout le reste d’ailleurs. Le cœur de cette scène, c’est Léonard, seule tache blanche qui luit d’un pâle éclat au milieu de cette fournaise. Car même au seuil de la mort, il reste le prince. En parlant de monarque…Soudain, les pages se pressent sur la pointe des pieds pour mieux y voir. Les chuchotements se font plus pressants, un cor retentit au loin. Quelqu’un écarte les rideaux fébrilement, un rai de lumière perce la pénombre. On s’agite. La silhouette juvénile et athlétique de Francesco, disciple et compagnon du maître, se penche à son oreille et lui murmure quelques mots : « il re, Padrone… ».
Léonard de Vinci esquisse alors un léger sourire, de celui qui sait que la délivrance est proche. Quelques minutes plus tard, la nouvelle est confirmée : le roi est là. »
Il faudra me pardonner cette envolée fictive quelque peu lyrique mais Jean-Auguste-Dominique Ingres fournit ici une telle matière à rêver que je n’ai pu m’en empêcher. En effet, ce tableau, François Ier reçoit les derniers soupirs de Léonard de Vinci, peint en 1818, représente une scène extrêmement touchante et symbolique – la mort du grand savant et artiste Léonard de Vinci – mais néanmoins inventée de toutes pièces. Mais revenons un peu en arrière…Suite à son séjour à Rome comme pensionnaire de l’Académie de France, Ingres reste en Italie jusqu’en 1824. Le peintre vit alors grâce aux commandes de portraits et réalise, pour une clientèle privée, de petites scènes à sujet historique. En l’occurrence, le tableau est commandé par le comte de Blacas, ambassadeur de France à Rome pour Louis XVIII, et personnalité influente sous la Restauration.
-Le comte Pierre Louis Jean Casimir de Blacas d’Aulps
Le peintre rassemble ici ses souvenirs pour composer son œuvre. Divers tableaux célèbres exposés au musée du Louvre lui ont en effet servi de modèles pour représenter les personnages de la scène. Le recours à la citation iconographique se décèle ainsi aisément dans le visage de François Ier, transposé du portrait peint par Titien en 1539. La figure de Léonard mourant est en revanche une création typiquement « ingresque » avec sa torsion expressive du cou et son chromatisme subtil.
-Portrait de François Ier, Titien, 1539, Huile sur toile, H. : 1,09 m. ; L. : 0,89 m. Musée du Louvre
Description de l’œuvre
Dans une composition très chaleureuse, aux tons rouges et orangés, Ingres a décidé d’inclure des éléments aussi bien pittoresques que romantiques. Léonard de Vinci repose sur un lit à baldaquins en bois, légèrement surélevé au-dessus du sol. On devine une chambre agrémentée de quelques meubles de riche facture et, au sol, un parquet finement marqueté. A la tête du lit, un prêtre en habit joint ses mains en prière. A côté de lui, sur une table de chevet, sont placés des objets religieux qui servent à administrer les derniers sacrements : une Bible ouverte, un petit crucifix et une petite cloche. Plusieurs personnages entourent le lit, dont un groupe assez dense et animé à droite. On peut notamment noter la présence d’un cardinal. Un jeune enfant en habits princiers observe la scène : il pourrait s’agir d’un des enfants royaux mais le premier né de François Ier et de Claude de France est François, dauphin de France, né en 1518. Il n’a donc qu’un an lorsque Léonard meurt et l’enfant représenté est déjà grand, d’au moins dix ans. Les personnages sur la droite de la toile, observant la scène ou la désignant des mains, ont des postures très théâtrales, tandis que Léonard de Vinci et François Ier révèlent les influences romantiques d’une grande émotion. François Ier, dans une attitude de grande dévotion, presque filiale, se penche vers l’artiste qu’il tient affectueusement dans ses bras. Cette scène se caractérise par un grand pathos. Mais qu’en est-il en réalité ? Ingres peint-il une scène historique ou compose-t-ilavec la réalité afin de proposer une œuvre où la puissance évocatrice l’emporte sur la véracité ? Emporté par la maladie, le savant de la Renaissance italienne meurt au château du Clos-Lucé, à l’âge de 67 ans, le 2 mai 1519. Peu de temps après la disparition de l’artiste, les rouages de la légende se mettent en branle.
-Frontispice des Vies de Giorgio Vasari.
Giorgio Vasari, dans une édition de ses Viesdes meilleurs peintres, sculpteurs et architectes datant de 1550, rapporte une épitaphe en latin qui va tout changer. Ouvrage fondateur de l’histoire de l’art, Vasari consacre dans Les Vies plus de deux cent notices aux grands artistes, de la fin du XIIIe siècle jusqu’à l’époque contemporaine (la sienne, c’est-à-dire le XVIe siècle). Cette épitaphe, qui n’a jamais été observée sur aucun monument, dit ceci : « In Sinu Regio ». Si on traduit au sens littéral, on peut comprendre : « Sur la poitrine d’un roi », mais si on prend la chose dans un sens plus métaphorique, on peut alors comprendre : « dans l’affection d’un roi », évoquant par-là les liens très forts qui unissaient le peintre de la Joconde et le vainqueur de Marignan. De plus, à cette période, la Cour de France, encore itinérante à l’époque, se trouve au château de Saint Germain en Laye, où la Reine vient de donner naissance au futur roi Henri II de France, le 31 mars. Le journal de François Ier n’évoque par ailleurs aucun voyage jusqu’au mois de juillet, ce qui tend à confirmer qu’il n’était pas présent au Clos-Lucé lors du dernier soupir de Léonard de Vinci. Enfin, l’élève de Léonard, Francesco Melzi, qui était présent au moment fatidique, évoque la disparition de son maître dans sa correspondance, sans pour autant citer une seule fois une quelconque présence royale. Or, la présence du roi à cette date n’aurait pu être passée sous silence. La toile de Jean-Auguste-Dominique Ingres, d’esprit troubadour, n’est donc pas à prendre au pied de la lettre. Représentation romancée de l’Histoire de France, celle-ci cherche avant tout à idéaliser un épisode historique plutôt que s’attacher aux faits. Restent la qualité de l’exécution de la toile, ses couleurs surprenantes et l’élégance de sa composition.
Autoportrait de Francesco Melzi, vers 1510, aquarelle, musée Bonnat, Bayonne.
Texte fictif et notice par Suzanne Martin-Vigier. Tous droits réservés.
Au moment où je travaille sur le dixième et dernier chapitre, "Aimer", de La Chair du monde, je publie ici quelques extraits de son sixième chapitre que j'ai intitulé "Un soi plus vaste".
Ce chapitre concerne l'appropriation américaine - par des poètes philosophes comme Emerson et Thoreau - du Romantisme européen, et de la façon dont ils ont privilégié un Soi plus vaste en communion avec les espaces sauvages américains. Leur approche ne sera pas sans incidence à la fois sur la "beat generation", les hippies, mais aussi sur la pensée écologiste actuelle (cf. infra, chap.9).
"En traversant l’Atlantique la source vive Romantique se transforme en un torrent tempétueux. Sans doute, le tempérament fougueux du principal fondateur du transcendantalisme américain, Ralf Waldo Emerson (1803-1882), n’est-il pas étranger à cette nouvelle configuration. Mais, au-delà des singularités individuelles, il faut aussi prendre en considération des déterminations liées au territoire américain, à ces grands espaces sauvages qui ne sont pas sans incidence sur la pensée, sur ses rythmes et sa puissance [...]
L’approche géo-philosophique permet ici de distinguer les manières différentes dont la pensée se déploie, selon qu’elle s’exerce sur un territoire déterminé par l’histoire d’une part, ou sur un territoire vécu subjectivement comme étant vierge et à conquérir, d’autre part. Cette approche implique donc que la pensée ne se déploie pas nécessairement de façon unique et éternelle, mais que ses formes sont produites de façon contingente par la rencontre avec un territoire donné, qu’elles sont contemporaines de telle ou telle caractéristique territoriale [...]
A la limite de la poésie et de la philosophie, Emerson s’efforce d’exalter un soi qui croît en authenticité à mesure qu’il fusionne avec la nature et qu’il s’émancipe de la superficialité des exigences urbaines. Ainsi, l’originalité d’Emerson tient au fait qu’il appartient à deux mondes : d’un côté il est grec, allemand, voire hindou – et donc ancré dans l’ancien monde. Concernant l’Inde, il est très sensible à la philosophie du Vedanta que l’Amérique commence à découvrir, au thème de l’itinéraire initiatique qui conduit à la fusion de l’atman (l’âme individuelle) dans le Brahman (le principe supérieur) ; cette thématique n’est pas sans incidence sur celle – émersonienne - du dépassement du moi individuel au profit d’un Soi en harmonie avec les forces cosmiques. Mais d’un autre côté, il est clairement le descendant des anglo-saxons, de ces rudes émigrants du Mayflower qui savent remonter les manches de leur chemise, et qui se caractérisent par la confiance dans leurs muscles et l’énergie de leur volonté [...]
L’abandon d’un moi urbain, superficiel et divisé, au profit de la découverte d’un Soi plus profond, en accord avec une nature régénératrice est aussi un motif très prégnant chez Thoreau, le premier disciple d’Emerson. Il éprouve une méfiance instinctive pour la vie citadine et quitte à vingt-huit ans le confort de la petite ville de Concord pour vivre seul au bord de l’étang de Walden (tout proche de Concord, Massachusetts). Grand lecteur de Nature, l’œuvre fondamentaled’Emerson, Thoreau entend incarner dans son existence même les idéaux de son aîné, et il s’efforce d’entrer en résonance avec la vie universelle – expérience qu’il retrace dans Walden, ou la vie dans les bois. Sa méfiance envers la ville est symétrique de l’exaltation des grands espaces, et la confiance envers la nature régénératrice prolonge celle qu’il faut éprouver ou cultiver envers soi-même. Thoreau est l’un des pionniers du thème du ‘wild’, de ces grands espaces sauvages du nouveau continent :
« L’ouest dont je parle n’est rien qu’un synonyme du mot ‘sauvage’… dans la vie sauvage repose la sauvegarde du monde… La vie s’accorde à la Vie sauvage. Le plus vivant est le plus sauvage » (Ibidem)
La dimension cosmique de l’œuvre poétique de Thoreau le rapproche, lui aussi, du Vedanta et de la Bhagavad Gîta dont il est un grand lecteur. Il s’inscrit aussi dans le sillage Romantique en ce qu’il écrit moins sur la nature qu’à partir d’elle. Ainsi dans son Journal, il écrit : « Je reste en plein air à cause de l’animal, du minéral, du végétal qui sont en moi. » [...]
Alors que je viens de terminer le neuvième chapitre de La Chair du monde (qui en contiendra dix), je publie ici les premières lignes du cinquième chapitre, "Soigner", qui concerne l'activité thérapeutique, et plus particulièrement l'usage de l'art en la matière.
Dans le domaine des soins psychiques, il est en effet permis de considérer que certaines pratiques comme l'art thérapie jouent comme des vecteurs du passage d'une approche quantitative du monde - souvent source de souffrances et de perte de sens - à une approche qualitative, source d'ouverture à une existence plus créatrice.
"Loin de comporter des dimensions uniquement ontologiques, la question du lien a une très grande importance aujourd’hui pour la vie des individus que nous sommes. Elle est fondamentale pour ce qui concerne la façon dont se construit notre rapport au monde et aux autres, aussi bien sur les plans sensible qu’affectif et politique.
Cependant, c’est plutôt par l’absence, en passant donc par la négation, que le lien apparaît comme un vecteur essentiel de rapport à soi-même et au monde. C’est en effet en tant que manque ou perte que cette problématique du lien se manifeste comme une source de souffrances plus ou moins conscientes. A ce titre, elle est très présente dans les champs sociaux et sanitaires. Elle fonctionne même comme un quasi-paradigme dans le secteur de la santé mentale, les professionnels du soin des addictions, entre autres, étant tous à peu près d’accord pour reconnaître les troubles addictifs comme des pathologies du lien.
Or, si le mal-être psychique et les pathologies mentales ont souvent trait à l’histoire personnelle des individus - qu’il s’agisse d’antécédents familiaux, de traumatismes, ou encore de facteurs génétiques - il apparaît de plus en plus que ces facteurs « internes » sont relayés par des facteurs externes liés aux évolutions des conditions de vie dans les sociétés individualistes contemporaines. Ce sont ces conditions en effet qui, chez les plus fragiles, actualisent bien souvent un mal-être sous-jacent, ou renforcent le cinétisme de la pathologie.
La littérature est féconde en la matière : Le psychologue du travail Christophe Dejours montre que la souffrance majeure au travail est moins liée à des conditions d’exercice difficiles ou à des rapports difficiles avec des supérieurs ou des collègues, qu’au sentiment d’absence de sens des acteurs dans bien des domaines[1]. Les travaux du sociologue Alain Ehrenberg montrent que le sentiment de délitement du lien, les messages incitant les individus à accomplir leur vie, les injonctions au bonheur ou à la jouissance peuvent être source de dépression[2]."
Je poursuis mon travail d'écriture du livre La Chair du monde et je publie ici un petit extrait du quatrième chapitre
Ce chapitre traite plus spécifiquement de l'aventure phénoménologique.
Voici l'extrait en question qui porte sur l'apport de l'art à la réflexion phénoménologique.
"L’idée selon laquelle les artistes font apparaître un monde auquel nous n’avons pas accès dans la quotidienneté ordinaire et instrumentale est très présente au 20ème siècle. Elle fait référence à la fuite des dieux, à la disparition du sacré que l’artiste aurait pour vocation de relever. Kandinsky, très motivé par les dimensions spirituelles et éthiques de son art, en vient progressivement à se détourner de l’objet pour fonder l’abstraction afin de manifester l’invisible.[1] C’est aussi le cas de plusieurs poètes post-modernes, comme le dit Jean-Claude Pinson dans Habiter en poète :
« …l’interrogation quant à la possibilité du sacré après la fuite des dieux est au cœur de toute une lignée de démarches poétiques, de Hölderlin à Jaccottet. Ou encore : l’éthos poétique moderne serait non seulement ouverture phénoménologique à la sacralité du monde, en vue d’en préserver la trace et le sens, mais aussi, comme c’est le cas chez Yves Bonnefoy, engagement éthique de la parole poétique en vue de bâtir un lieu où puisse se ‘reformer’ le sacré et demeurer habitable une terre préservant un autre rapport au monde que celui qu’impose la domination de la rationalité étroitement instrumentale. Sauvegarder et instaurer le sacré serait alors le but de la poésie, sa tâche suprême en tant que ‘poéthique’ » (c’est l’auteur qui souligne).
Au-delà de la dimension sacrée dont le sens et l’importance varient selon les artistes, un certain nombre de phénoménologues mettent l’accent sur le pouvoir qu’a l’art de manifester le monde lui-même, en sa vérité la plus originaire. C’est notamment le cas de Maldiney, avec une formule dont l’extraordinaire concision n’a d’égale que la puissance évocatrice : « L’art est la vérité du sentir en ce qu’il ne laisse pas s’accomplir la réduction du réel à l’objectif. »
Plus généralement, l’idée qu’un monde se manifeste à travers l’œuvre d’art est une intuition fondamentale de la phénoménologie[2]. Or, il faut entendre par là que c’est le monde lui-même qui crée à travers l’artiste, « C’est l’Etre muet qui en vient lui-même à manifester son propre sens »[3]. Autrement dit, le monde est à la fois sujet de l’activité et objet de l’œuvre. Cette dernière est dévoilement du monde au double sens du génitif : c’est le monde qui est dévoilé, et c’est le monde qui se dévoile."
[1]Du Spirituel dans l’art. Il faut aussi lire au sujet de Kandinsky le remarquable Voir l’invisible de Michel Henry
[2] Pour toute cette partie finale, je suis redevable du formidable travail de Charles Bobant.
Le texte qui suit est un extrait du troisième chapitre de La Chair du monde, "Essais sur le lien", ouvrage en cours dont je prévois l'achèvement et la parution au printemps. Après la naissance de l'esthétique (chap. 1) comme vecteur de revalorisation du sensible, puis le Romantisme (chap. 2) comme entreprise de poétisation du monde, ce chapitre porte sur des philosophes du début du vingtième siècle - William James et Henri Bergson - qui se sont attachés à penser la vie, ou plutôt à partir de la vie comme source permanente d'inépuisable nouveauté. Peut-on conceptualiser le monde en train de se faire, et construire une pensée où le moment originaire reste coprésent à l'expérience ?
"Penser la vie, ou plutôt inscrire la pensée dans le mouvement même de la vie, de telle sorte qu’elle puisse être ressentie, vécue dans son essence même, comme une source permanente d’inépuisable nouveauté : voici l’horizon philosophique d’Henri Bergson (1859-1941) dans une époque caractérisée par la puissance de la science et un affaiblissement corrélatif de la sphère spirituelle. Pour effectuer cette conversion, source d’un regard régénéré sur l’existence, il s’agit de dépasser d’abord l’expérience commune, et, plus loin, la pensée scientifique elle-même.
Mais que faut-il entendre par là, une fois dit qu’il ne s’agit pas de rejoindre un monde idéal, stable et inamovible de vérités éternelles, comme dans la Métaphysique classique ? Que faut-il entendre par « vie » chez Bergson, et quelle est cette méthode permettant de la penser réellement, ou, plus précisément, de penser à partir d’elle ? Comment s’inscrire réellement dans le flux de la vie, et donc éviter de la transformer en un objet fini comme les autres ? Peut-on ne pas la scléroser dans des catégories conceptuelles classiques ? Comment conserver à la vie sa vitalité ?
Le dépassement de l’expérience commune ne signifie donc pas une adhésion aux thèses de la Métaphysique classique[i], puisque Bergson dénonce fortement la dévalorisation ontologique du sensible - « du mouvant » comme il le nomme - inhérente à cette pensée dès les origines :
« Toute cette philosophie qui commence à Platon pour aboutir à Plotin est le développement d’un principe que nous exprimerons ainsi : Il y a plus dans l’immuable que dans le mouvant, et l’on passe du stable à l’instable par une simple diminution. »[ii]
Autrement dit, dès les origines la Métaphysique prépare le terrain de la science moderne et préfigure ainsi la saisie technico-mathématique du monde qui lui est inhérente. L’approche rationnelle du monde est donc moins conjoncturelle et historique que structurelle. C’est pourquoi l’entreprise bergsonienne de revalorisation du sensible passe par une remise en question de l’intelligence. Non que celle-ci soit niée pour sa valeur intrinsèque, mais l’erreur des penseur de la Tradition est d’avoir considéré cette faculté comme l’outil privilégié à même de nous conduire sur le chemin philosophique d’une ultime réalité.
En fait, Bergson montre que l’intelligence a tout simplement une fonction vitale, en ce qu’elle nous permet de concevoir les choses de façon stable, de comprendre les rapports entre elles, de travailler la matière, de la transformer à notre avantage, de construire, bref de survivre.
Or - et c’est ce qui rend sa position très originale – Bergson considère que, finalement, la science physique ne procède pas différemment ; elle ne fait qu'extrapoler l'expérience commune. Avec ses concepts, elle prolonge cette approche « fixiste » des données de l’expérience, ce qui lui permet d’établir des lois régulières et intangibles. Certes, les vérités de la science sont souvent contre intuitives, et ses concepts sont des outils remarquables qui permettent de mieux appréhender la réalité que ne peut le faire le sens commun. Mais, là aussi, ces paramétrages donnent accès au monde de façon intéressée, et tendent par là-même à figer la mouvance du réel. Ainsi, croyant cheminer vers les choses mêmes, les scientifiques ne proposent rien d’autre qu’un puissant outil au profit de l’utilité et de la maîtrise de l’homme.
Pour Bergson, l’objet d’une métaphysique est tout autre. Une philosophie qui ne se fourvoierait pas dans des faux problèmes[iii], s’attacherait justement à ce qui se situe entre les termes isolés par la science, à l’entre-deux, au mouvant lui-même, c’est-à-dire la durée. Or, penser cet entre-deux a d’énormes conséquences, tant sur les plans théoriques que pratiques, au sens où cette pensée est à la source d’une perception nouvelle de la vie."
[i]Métaphysique avec une majuscule désigne la pensée de la Tradition, par opposition avec la pensée métaphysique de Bergson.
[ii]Histoire de l’idée de temps, Cours du Collège de France (1903-1904)
[iii]Le fameux exemple du paradoxe de Zénon est capital à cet égard en ce qu’il permet d’illustrer l’erreur, non de la pensée commune, ni de la science physique, qui ont besoin de schémas fixes et répétitifs, de lois intangibles, mais de la Métaphysique censée aller au cœur de la réalité. Le problème c’est qu’elle transforme la durée en espace mesurable. La logique de Zénon consiste à partir du postulat de son Maître, Parménide, pour qui seul l’être est véritablement. Le reste est non-être, ce qui est le cas du mouvement. Pour Zénon, le mouvement n’est pas, ce qu’il illustre avec le paradoxe d’Achille et la tortue : Achille au pas léger ne peut pas rattraper la tortue. A chaque fois qu’il voudra rejoindre un point p où se situe la tortue, il lui faudra d’abord rejoindre la moitié de la distance jusqu’à ce point ; mais avant d’atteindre cette moitié, il lui faudra rejoindre la moitié de cette moitié, et ceci à l’infini, d'autant plus que la tortue avance malgré tout. Conclusion : le mouvement est impossible, il n’est pas. Bergson montre que cette logique vaut pour la matière et l'espace, pas pour le mouvement lui-même, c'est-à-dire ce qui se situe entre les deux points fixes. Cette erreur logique tient à l’intelligence qui pense les termes, les états fixes, pas la durée. Jamais des états fixes, enchaînés les uns aux autres, ne feront de la durée. D’ailleurs, c’est aussi le cas pour le moi et des états psychologiques fixes : ils ne feront jamais le flux de conscience. Autrement dit, l’erreur initiale et fondamentale de Zénon a été de convertir le temps, la durée, l'entre-deux, en espace accessible à une mesure quantitative.
Le lecteur trouvera ci-après le début du deuxième chapitre de La Chair du monde, extrait qui concerne plus particulièrement le Romantisme en tant que mouvement littéraire et philosophique inscrit dans l'histoire des 18 et 19ème siècles.
C'est ainsi le premier mouvement à se soucier explicitement de la question du lien (qui fait l'objet de mon livre), et qui s'efforce de retrouver la source vitale originaire, ou de "rejoindre la vie", comme le dit F. Schlegel.
"Le premier mouvement important qui illustre pleinement la résistance à l’omni puissance d’un tout rationnel et mécaniste est sans doute le Romantisme.[i] En effet, à cet égard il est historiquement le premier à se constituer comme un corps de doctrine, bien qu’on ait pu déceler des prémisses de cette pensée donnant la priorité à la sensibilité dans le piétisme aux 16ème et 17ème siècles, chez Fénelon ou même chez Rousseau – notamment dans La Nouvelle Héloïse.
Certes, en tant que qu’attitude face à la prose de la quotidienneté ordinaire et révolte vis-à-vis des valeurs bourgeoises, le romantisme est de toutes les époques. Il serait par exemple difficile de contester la dimension romantique de Mai 68 – même si ce n’est pas, bien sûr, la seule composante de ce mouvement. Cependant, le Romantisme dont il est question ici est à la fois une philosophie et une esthétique qui s’inscrit dans un moment particulier de l’histoire des idées, de l’art et de la littérature.
Ce mouvement se caractérise par une certaine ambivalence. La nostalgie d’un âge d’or, d’une unité originaire perdue, est très marquée chez ces différents poètes et philosophes ; et en même temps, leur quête vaut comme la promesse mystique d’une restauration de cet âge d’or. Leurs préoccupations furent pour les profondeurs du passé originel susceptible de restaurer le lien organique qui cimente le social ; d’où leur intérêt pour un Moyen-âge idéalisé, pour les contes, les légendes, ou encore pour un ailleurs - une Inde mythique, par exemple, qui serait le véritable berceau de l’humanité. Mais toute leur énergie se tourne aussi vers l’avenir, elle s’attache à cette trouée divine qui doit un jour résorber dans la lumière le cours temporel du temps. Hâter la grande réconciliation de l’homme dans l’harmonie future fut la vocation de la plupart de ces poètes et philosophes.
Le Romantisme oscille entre lumière et ténèbres. Son horizon est lumineux, mais cette lumière procède de la nuit, un peu comme cette nuit lumineuse des mystiques telle qu’on la trouve dans l’itinéraire spirituel d’un Saint Jean de la Croix. Comme le mystique, le Romantique passe par une épreuve, une conversion dans laquelle s’abolit sa vision diurne au profit de l’œil de l’esprit, qui est, lui, à la source d’une véritable connaissance. La part des ténèbres est l’une des composantes du Romantisme, qu’il s’agisse de cette dimension initiatique grâce à laquelle un Novalis va pouvoir « romantiser le monde », ou encore de cette mélancolie qui touche bien des poètes..."
[i] J’appelle « Romantisme » avec une majuscule le mouvement historique, essentiellement allemand et français, des 17ème au 19ème siècles. Le terme est une appellation a posteriori réunissant un ensemble de poètes, d’artistes et de philosophes parfois très différents. Pour les sources allemandes, j’ai une dette particulière envers Albert Béguin (1949 et 1991). Je n’oublie pas les britanniques qui seront rapidement évoqués dans le chapitre 6 comme une source du transcendantalisme américain.
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Dans Fraterphilo, les idées de soin, d'art thérapie, de réflexion philosophique, de yoga et de pèlerinage constituent un lien et une trame pour ce qui se construit progressivement : ce que j'appelle une philosophie de "l'expérience-source d'évolution existentielle".
La transmission de la philosophie et de l'esthétique est une chose difficile qui requiert la concentration de l'étudiant. Elle ne relève donc pas d'un discours démagogique ou sophistique dont la popularité médiatique n'a souvent d'égal que la pauvreté conceptuelle. Inversement, à l'attention des profanes, il ne peut s'agir non plus de procéder selon un discours élitiste, du type normalien. En ce qui me concerne, je dirais que mon but et ma profession de foi, que ce soit dans mes conférences, mes ateliers ou sur ce blog, c'est de tendre à rendre accessibles ces choses difficiles avec un minimum de déperdition conceptuelle.
Paru en Mars 2018 chez HDiffusion, Penser la violence de Pascal Coulon. 20 euro dans toutes les "bonnes librairies"
La violence a fait au cours des deux derniers siècles l'objet d'une pléthore de recherches dans bien des domaines, et nombreux sont les livres qui ont traité de la question en lui apportant des réponses fécondes. Bien peu cependant l'ont abordée dans sa dimension génétique essentielle de violence fondatrice. Et, pour cause ! Penser que toutes les communautés humaines et l'ensemble des processus civilisateurs, avec leurs rites, leurs cultures, etc., trouvent leurs origines dans une violence radicale qui en constitue la fondation ne va pas de soi ! De ce point de vue, Freud semble bien avoir la paternité de l'idée fondamentale d'un meurtre initial, paradoxalement à la source de la civilisation, de la morale et de la religion. Mais ne s'agit-il pas d'un mythe ? La question de la violence ne requiert-elle pas plutôt une méthode indiciaire, s'appuyant sur des recherches et un matériau anthropologiques ? L'oeuvre de René Girard tend dans un effort continu, magistral et souvent solitaire à remonter contre vents et marées aux sources d'une violence à la fois effective, revenant périodiquement, fondatrice et génétique. Sans omettre les failles de la doctrine, l'auteur met clairement en évidence l'articulation des théories girardiennes, désir mimétique, victime émissaire, méconnaissance, et nous en découvre la fécondité pour penser notre époque. (4ème de couverture)
De nombreuses personnes trouvent dans les groupes d'entraide des ressources pour lutter contre leurs souffrances, se reconstruire psychologiquement et recréer du lien social. Quel est le véritable potentiel de ces groupes ? Quelles sont les origines de ces fraternités ? Quelles sont leurs valeurs ? Comment expliquer leur relative confidentialité et les résistances que ces groupes rencontrent en France ? Cet ouvrage met en lumière les polémiques qui opposent vainement la psychanalyse aux autres thérapeutiques de groupe face aux sujets addictés.
L'Harmattan, 22,50 euro ISBN : 978-2-296-10844-8 • février 2010 • 226 pages