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20 novembre 2020 5 20 /11 /novembre /2020 18:00

Je poursuis dans cet article la démarche consistant à publier des extraits de mon livre actuellement en cours d'écriture, et dont j'ai changé le sous-titre - l'ancien étant trop savant en termes de politique éditoriale, paraît-il. Le livre s'appelle donc désormais La Chair du monde, Essais sur le lien.

Le texte qui suit est un court extrait du premier chapitre (du premier Essai) portant sur l'art, la naissance de l'esthétique et la régénération de la sensibilité dans le contexte de l'entrée dans la modernité. La deuxième partie de l'Essai porte sur le thème du peintre cosmo-générateur.

 

Voici donc cet extrait qui constitue en fait l'introduction de cet Essai :

 

 

"Une thématisation de la puissance créatrice qui nous relie à la chair du monde se doit bien sûr d’aborder la question artistique, en l’occurrence celle de la peinture, et plus particulièrement celle de la couleur.

L’importance donnée ici à la question de l’art se justifie également en partie parce que les mouvements et sentiments d’une époque tels qu’ils se manifestent dans ce champ préfigurent bien souvent des mouvements analogues dans des domaines très différents - social, philosophique ou moral. Ainsi, par exemple, la révolution que constitue l’invention de la perspective topologique en Ombrie au 15ème siècle par des artistes comme Brunelleschi ou Piero Della Francesca : en adoptant le point de vue de l’homme, mesure de toute chose, comme point de référence dans la composition de la toile, elle anticipe des évolutions humanistes et démocratiques qui se manifesteront comme telles plus de deux siècles plus tard avec les doctrines du contrat social.

 

Dans la mesure où la régénération de la sensibilité dans le contexte post galiléen constitue ici un tropisme assumé, dans sa première partie cet Essai se focalise sur l’art dans la modernité, et notamment sur un ensemble de composantes ayant abouti à la naissance de l’esthétique. Il faut entendre ici cette dernière à la fois comme discipline autonome valorisant la dimension sensible des productions picturales et comme discours ayant tenté de faire valoir la légitimité de la sensibilité face à la toute-puissance de la connaissance rationnelle dans notre civilisation.

La seconde partie porte sur ce que l’on pourrait appeler la dimension cosmophanique de l’art des avant-gardes, avec une explicitation de l’idée selon laquelle l’artiste est susceptible de manifester un monde invisible."

 
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7 novembre 2020 6 07 /11 /novembre /2020 09:40

Dans cet article le lecteur trouvera un nouvel extrait du livre que j'espère terminer au printemps - Le Lien à l'ère de l'individualisme, "La Chair du monde".

Le travail d'élaboration nécessaire à la réalisation de ce livre constitue aussi la trame de mes conférences philosophiques dans les Universités Inter-Âges de Normandie.

 

Concernant le fond de l'ouvrage, il s'agit de mettre en valeur un certain nombre de résistances, de mouvements, de doctrines et de pratiques qui se sont élevés contre la toute puissance de l'approche rationnelle liée à l'entrée dans la modernité. Ces différents mouvements ont cherché, et cherchent encore, à privilégier une puissance de vie régénératrice.

 

Sans omettre le versant sombre et les dangers de certains de ces mouvements, il sera donc question dans ce livre et ces conférences des artistes des avant-gardes du 20èmes siècle, du Romantisme, des philosophies de William James et de Bergson, de la phénoménologie, des transcendantalistes américains et d'un certain rapport initiatique à la nature, de la marche, des disciplines extrême-orientales, et de... l'amour.

 

L'extrait publié aujourd'hui est issu de la fin de l'introduction.

 

 

"Or, il se trouve que, concernant l'entreprise d’émancipation de l'acte philosophique, force est de constater que l’appel à la rationalité ne fonctionne plus aujourd’hui comme auparavant. A l’époque des Lumières, la raison a permis de lutter contre des préjugés obscurantistes et la superstition. Désormais, la raison est, certes, toujours très importante, a fortiori face au complotisme - signe d’une formidable régression obscurantiste qu’il faut combattre en ce début de 21ème siècle. Mais l’appel à la rationalité est devenu insuffisant, voire contre-productif, dans la mesure où celle-ci est de plus en plus identifiée aujourd’hui au calcul. De fait, l’approche quantitative qui colonise désormais toujours plus de secteurs où elle n’était pas de mise auparavant rend la rationalité suspecte, bien souvent perçue par les acteurs de certains champs (hôpital, secteurs médico-social, éducatif…) comme un nouvel asservissement, une source de souffrances multiples, et surtout une dissolution du sens de leur action ainsi qu’une perte de qualité de la relation humaine. Ainsi, souvent réduite à un instrument comptable, la rationalité tend à s’exercer au détriment de la dimension qualitative de l’activité humaine.

En fait, cette caractéristique de la rationalité, essentiellement attachée à notre postmodernité, entraîne une quasi-inversion de la problématique de l’émancipation. L’idée d’émancipation n’est certes pas caduque, mais le problème consiste moins aujourd’hui à se libérer des ténèbres de la superstition – même si cela reste important. Il s’agit plutôt de repérer des forces, des énergies souvent enfouies - à la condition bien sûr qu’elles se manifestent comme puissance de désaliénation permettant l’essor d’un nouvel imaginaire et des initiatives recréatrices.

 

A notre époque complexe où la domination est caractérisée par l’emprise de la technique et du tout économique, de nombreuses forces contraires déshumanisantes sont susceptibles de phagocyter cette puissance de vie et d’élévation. Remonter à la source de cette puissance permet de manifester une certaine confiance en la fécondité et la pérennité de l’imagination vitale qui traverse l’histoire et en constitue l’autre versant.

Puisse cet appel à la puissance de vie permettre de régénérer l’innocence du devenir et retrouver ainsi une enfance du monde !"

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5 octobre 2020 1 05 /10 /octobre /2020 19:09

je retrouve avec plaisir mon blog et ses lecteurs pour publier, aujourd'hui et dans les semaines à venir, une série d'articles ayant pour teneur les "bonnes feuilles", des textes significatifs issus de différents chapitres d'un livre sur lequel je travaille depuis un an (mais avec un matériau qui m'est familier depuis très longtemps), et que j'espère achever - et publier - avant le printemps.

 

la thématique générale de ce livre, Le Lien à l'ère de l'individualisme, "La Chair du monde", est celle du lien - aussi bien celui horizontal qui nous attache aux autres hommes, que celui vertical qui nous met en connexion avec le cosmos. Il s'agit donc d'un sujet qui nous concerne tous à bien des égards en ce qu'il enveloppe différents plans - affectifs, sociaux, existentiels, cosmiques. En fait cette question apparaît prioritairement en passant par la négation ; elle nous touche bien souvent sur le mode de l'absence et d'une souffrance subséquente : manque de lien, sentiment de non appartenance à un Tout, de rupture avec la nature, perte de sens de notre action.  

L'approche de cet ouvrage est d'abord philosophique puisqu'elle consiste à prendre pour point de départ, comme moment fondateur, l'entrée dans la modernité (le 17ème siècle). En effet, c'est alors que, dans un même mouvement, le lien traditionnel se délite, mais que ce délitement suscite en retour différentes tentatives, des résistances et surtout des doctrines et des pratiques visant à le maintenir, ou plutôt à trouver une source vive permettant d'en recréer de nouvelles formes plus en adéquation avec ce qui devient l'individualisme des sociétés modernes.

Les Essais de ce livre traitent dès lors de sujets qui peuvent être très différents, et qui ne surprendront pas les lecteurs réguliers de ce blog. Cependant, qu'il s'agisse de l'esthétique et du rapport au cosmos des peintres des avant-gardes du 20ème siècle, du Romantisme, de la philosophie de William James ou de Bergson qui cherchent à ancrer la pensée dans le mouvement de la vie, ou encore de l'effort phénoménologique pour retrouver "la chair du monde", ils ont tous pour tropisme commun cette problématique de la quête d'un fonds originaire générateur de lien. C'est aussi le cas de pratiques qui engagent le corps comme l'art-thérapie, de disciplines dont je suis adepte depuis longtemps comme la marche de grande randonnée et des "techniques de soi" généralement originaires d'Extrême-Orient - toutes expériences source d'évolution existentielle dont il sera ici question. Le dernier chapitre portera enfin sur l'amour, ce qui est la moindre des choses quand on prétend aborder la question du lien.

 

Je précise en outre que les différents chapitres de ce livre me servent aussi de support pour des conférences de philosophie et d'histoire de l'art dans diverses universités Inter-Ages de Normandie durant l'année scolaire 2020-21.

 

Je publie aujourd'hui un texte court : la première partie du préambule du livre.

 

 

PREAMBULE

 

Deux situations

 

Première expérience :

 

Mon but était de passer la frontière espagnole en milieu de journée par le col pyrénéen du Somport. Mais, ce matin-là, la montée solitaire à travers les sous-bois était particulièrement difficile. Le froid matinal, l’humidité, le brouillard succédant à une pauvre nuit pluvieuse et l’effort de la marche me rendaient le chemin étranger, voire hostile. Plus profondément, enfermé en moi-même, cette montée faisait douloureusement écho à une solitude personnelle, plus insidieuse. Le cœur serré, une sombre tonalité affective enveloppait mes pas, source d’abyssales et définitives cogitations existentielles.

 

Pourtant, au fil des heures, la clarté du jour dévoilait le sentier de pierre et de terre qui s’élevait progressivement en résonnant à travers tout mon corps. Les arbres se faisant plus rares avec l’altitude, j’avais un accès toujours plus étendu au ciel et au sommet de la montagne. Sous mes pas, le chemin cotonneux baignait désormais dans une étrange lueur argentée. Sans disparaître totalement, mon sentiment initial se métamorphosait, et ma pensée, s’extrayant des mélancoliques brumes matutinales, s’éclaircissait. La marche chaotique avait doucement fait place à un rythme plus régulier et apaisant ; le vent, les rochers, les sources, les lueurs timides du soleil, les oiseaux devenaient autant d’interlocuteurs familiers, de signes amicaux sur le chemin. Alors que se dressait tout près le sommet du Somport, une sensation nouvelle avait monté en moi, baignant d’abord la tristesse de mon cœur d’une lueur douce-amère, à laquelle avait succédé un fugitif éclair de joie. J’atteignais le col et m’apprêtais à descendre sur le versant espagnol.

 

Tel Ulysse à quelques lieues d’Ithaque, le dehors étranger s’était transformé en un chez-soi. J’étais à ma place.

 

 

Seconde expérience :

 

Mes paroles avaient du sens, mon discours était cohérent, mais il ne semblait rencontrer aucun écho. Sensation étrange et déprimante de parler dans le vide pour un enseignant. Ce n’était pas vraiment lié à ma force de conviction – j’avais une foi raisonnable en ce que je racontais et je maîtrisais assez bien mon sujet ; ni à un déficit de travail préparatoire – une ou deux fois j’avais été assez échaudé par l’expérience du dilettantisme pour ne pas risquer d’y revenir. Non, malgré des efforts qui augmentaient désagréablement ma température corporelle, ce jour-là j’étais simplement dans une bulle solitaire, une sorte de monade leibnizienne sans portes ni fenêtres, privé de réel contact avec mes auditeurs.

 

 Quel fut, après de longues et pénibles minutes, l’élément transformateur, source d’un régime qualitatif supérieur ? Un mot, une formule, une phrase ? Une posture corporelle, un regard, un sourire, une inflexion de voix qui renforçait la teneur dramatique du discours ? L’ensemble de ces composantes, ou quelques-unes d’entre elles ? Sans doute ne le saurai-je jamais. Mais de toute évidence, un cap avait été franchi et la tonalité affective de la séance se modifiait insensiblement. J’accrochais désormais les regards et ressentais progressivement se propager la dimension énergétique de mon discours. Et plus je devenais moi-même sensible à l’écoute des participants, plus je prenais de la joie dans l’expression de mon propos. Cette puissance nouvelle se mêlait à celle des participants et me revenait sous forme de sourires, d’expressions de surprise, de questions, de réactions.

Plus je donnais, plus je recevais ; la distinction formelle conférencier/auditeurs s’était progressivement estompée pour une forme supérieure d’échange. La communication était établie.

 

Deux situations, donc, très différentes en apparence. La première concerne l’axe vertical de la relation des hommes aux éléments naturels ou cosmiques ; la seconde, l’axe horizontal de la relation des hommes entre eux.

Quelles que soient les différences susceptibles d’exister entre ces deux petites histoires, elles ont un point commun : dans les deux cas, je suis relié.

 

 

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5 août 2020 3 05 /08 /août /2020 14:26

En dehors de sa traduction classique par « mythe », le « mythos » grec signifie « rumeur », à l’origine un discours véhiculé oralement, de proche en proche, mais aussi de générations en générations. On peut parler d’une forme de savoir qui participe de l’éducation des jeunes générations, de la culture d’un peuple et de l’élaboration de ses croyances fondamentales.

Dans son acception moderne, le mythe renvoie plutôt à ce que chaque communauté a besoin de se raconter pour trouver un sens et parler de l’origine, pour expliquer l’inexplicable, ou encore trouver une cause à ses souffrances. En temps de crise, c’est par la rumeur que s’élabore le discours désignant un coupable ; en ce sens, se recoupent l’acception classique du terme « mythos » et celle de la rumeur, telle que nous la comprenons aujourd’hui.

Le mécanisme archaïque de la désignation d’un coupable a longtemps eu pour principale « vertu » de mettre un terme à la violence généralisée. Si nos sociétés modernes occidentales – celles des Lumières et des progrès techniques - ont dépassé en grande partie ce mécanisme, surtout après la 2nde Guerre mondiale, il est assez fascinant de constater qu’un retour de l’archaïque est toujours susceptible de se produire au sein du cœur connecté et post moderne de la cité en réseaux.

Par quels étranges mécanismes l’extrême contemporain voisine-t-il avec le plus archaïque ? Pour mieux saisir cet apparent paradoxe, nous ferons ici appel à l’œuvre de René Girard (1923-2015). 

La pensée de Girard consiste en une réflexion fondamentale sur les origines de la violence, mais aussi sur la violence des origines. Cette réflexion permet en effet de mieux comprendre les raisons de la violence qui traverse périodiquement toute société, mais elle fournit aussi un éclairage anthropologique concernant la façon dont se structurent les communautés les plus diverses en lien avec ces explosions de violence.

Ainsi l’œuvre de Girard, dans un effort continu, magistral et souvent solitaire, tend à remonter aux sources d’une violence à la fois effective, périodique, génétique et fondatrice.

De ce point de vue, cet anthropologue s’inscrit dans une tradition de grands penseurs de la violence (Hobbes et Freud, entre autres) avec qui il ne manque pas de dialoguer tout au long de son œuvre.

Nous reprendrons ici une partie des thèmes que nous avions exposés lors d’une conférence à l’occasion du séminaire sur la violence organisé par J. P. Klein en 2019 à la Halle Saint Pierre. Dans un premier temps, il s’agira donc de montrer la spécificité de la pensée de Girard en mettant en lumière l’articulation de ses théories du désir mimétique et de la victime émissaire.

Cependant, comme toute grande pensée susceptible d’être universalisée, celle de Girard fournit une grille d’intelligibilité très appréciable des problématiques de notre post modernité. C’est ainsi que, dans un second temps nous verrons en quoi les théories du désir mimétique et de la victime émissaire éclairent la dynamique des réseaux sociaux.

 

 

 

  • LE TRIANGLE DU DESIR

Avec sa théorie du désir mimétique - qui constitue la thèse essentielle sur laquelle il bâtit l’ensemble de son système - Girard affirme que, à l’encontre de l’intuition commune, le désir a une structure triangulaire, et non binaire. Le désir ne s’exerce jamais en ligne droite d’un sujet vers un autre, il est toujours médiatisé, tributaire d’un autre, d’un tiers que le sujet cherche à imiter, ou avec qui il rivalisera.

Dans la mesure où, traditionnellement, pour les philosophes, le désir est ancré soit dans l’objet, soit dans le sujet, on comprendra que la théorie girardienne qui l’ancre dans le tiers soit apparue comme assez exotique, et ceci explique en partie la relative confidentialité de la pensée de cet auteur dans le champ académique.

On peut dire en effet que de Platon à Freud, c’est bien l’objet qui détermine le désir ; qu’il s’agisse chez Platon des beaux corps, lesquels peuvent ensuite conduire vers les belles Idées et, ultimement, vers le Beau en soi (Phèdre) ; de même, Freud parlera « d’investissement objectal maternel », faisant ainsi de la mère l’objet d’attachement primordial. A l’inverse, opérant une quasi-révolution copernicienne, Spinoza inscrit clairement le désir dans le sujet quand il affirme (Ethique III) que ce n’est pas parce que l’objet est beau que nous le désirons, c’est parce que nous le désirons que nous le déclarons beau.

Or, échappant à ces alternatives, Girard affirme que le désir ne trouve son ancrage ni dans l’objet, ni dans le sujet, mais dans le tiers - modèle, le médiateur, le rival. Le modèle a ainsi une part très importante dans le mécanisme du désir, et des mécanismes comme l’imitation, la rivalité ou la jalousie en participent de façon essentielle. C’est un ressort assez bien connu des jeux de l’amour et du hasard, au théâtre ou dans la vie réelle : souvent, l’irruption d’un rival dans un couple déliquescent contribue à ranimer les braises du désir.

 

Mais comment et pourquoi, par quelles évolutions passe-t-on de l’imitation à la rivalité, voire la violence ?

Les philosophes n’ont pas attendu Girard pour penser la mimésis bien sûr, et ce fut le cas dès Platon et encore plus à partir de l’œuvre d’Aristote qui valorise sa dimension pédagogique et positive d’imitation des Anciens. C’est même sur elle historiquement que s’appuie une partie non négligeable de l’histoire de l’art. Mais ils n’ont pas réellement pensé ce que Girard appelle « la mimesis d’appropriation », dans sa dimension rivalitaire, pourrait-on dire, toujours susceptible de déboucher sur une violence généralisée.

Or, c’est cette théorie que Girard découvre alors qu’il enseigne la littérature en Amérique dans les années 50. Ce sont en effet les romanciers qui l’amènent à découvrir cette vérité à laquelle il donne une forme élaborée conceptuellement dans Mensonges romantiques et vérités romanesques (1961), mais disons aussi à l’appui de ce que nous cherchons à démontrer plus loin, que ce mouvement d’internalisation progressive peut aussi se comprendre avec une grille d’intelligibilité sociologique, et plus particulièrement avec l’appareil conceptuel de Tocqueville : ce dernier décrit en effet un mouvement inéluctable de l’histoire, la démocratisation, ou égalisation croissante des conditions, corrélatif de l’avènement progressif d’un individualisme de plus en plus exacerbé.

Dans la cadre de cet article il ne saurait être question de déployer de façon exhaustive la démonstration girardienne de la progressive internalisation du modèle telle qu’il la repère en littérature de Cervantès à Dostoïevski, en passant par Flaubert, Stendhal ou Proust.[i] Disons que lorsque le modèle est dans le ciel, transcendant, mythologique, imaginaire ou lointain (le prince des chevaliers, Amadis de Gaulle, pour Don Quichotte, ou à un degré moindre les héros des mauvais roman que lit Emma Bovary), l’imitation est pure et pacifique, la médiation complètement externe. Mais, dans ce mouvement du ciel vers la terre, au fur et à mesure que le médiateur se rapproche, topologiquement et socialement, et que la médiation s’internalise, celui-ci risque de plus en plus de se transformer en rival, avec la violence qui peut en découler.

Ainsi, chez Proust (La recherche du temps perdu), le caractère imitatif du désir triangulaire se manifeste dans tout son éclat avec sa description du snobisme. Selon le schéma girardien, la vérité du désir est dans ce roman clairement passée chez le médiateur. Ainsi, à l’Opéra il s’agit tout autant d’aller voir et écouter chanter la cantatrice (la Berma), que d’observer et d’être observé, envier et être envié, commenter, gloser sur les rapports des spectateurs de l’orchestre avec ceux des loges. On guette les regards et sourires que ces derniers – inaccessibles dans leur « baignoire » – daignent adresser aux premiers. Sans jamais le montrer car l’étiquette implique un air indifférent, cela fait dix ans que Madame de Cambremer rêve d’être invitée dans la loge de la Duchesse de Guermantes.

Ainsi le snob reporte toute son attention sur le médiateur, sur son cercle de fréquentations, ses goûts esthétiques, ses choix philosophiques ou politiques, ses lieux de villégiatures, etc., qu’il s’efforce alors d’imiter, et plus encore, de s’approprier, de faire réellement siens. Il tend à croire en effet que c’est chez ce médiateur que se trouve le mystère ultime – nous dirions aujourd’hui : « la jouissance ». Quitte d’ailleurs à ce que le sujet désirant ressente presque inévitablement de la déception lorsque le but est atteint, quand il a enfin réussi à pénétrer le cercle enchanté : dans La recherche, une fois désacralisées par l’effet de proximité topologique et sociale les personnes qui le peuplent, le salon des Guermantes à Saint germain des Prés, avec ses sempiternels rapports humains, s’avère bien décevant pour celui qui a tout fait pour en faire partie.

Hors du cadre littéraire, pensons à la manière dont, bien souvent, nous choisissons nos vêtements (la mode), musiques, spectacles, lieux de villégiature (La Baule en été, Chamonix en hivers ou, dans un autre style, Ibiza et Goa), nos lectures (« j’ai relu Proust cet été »). Il faut toujours trouver un lieu plus exotique que le voisin, lire le dernier livre que n’ont pas lu les autres, etc. Le rôle de l’autre, du modèle, du rival est ici évident : je n’aime pas La Baule ou Courchevel pour la mer ou la montagne, mais pour faire partie du cercle enchanté de ceux qui détiennent le secret du désir.

 

Mais c’est la lecture de Dostoïevski (et notamment de L’Eternel mari) qui révèle l’essence ultime de la médiation interne et son potentiel renversement en violence. Le mari d'une femme décédée qui vient de retrouver une compagne potentielle a besoin de retrouver l'amant de sa première épouse pour rejouer la triangulation. Ce n'est que dans ce cadre qu'il peut désirer à nouveau, comme si l'obstacle était une garantie de la valeur érotique de sa conquête. L'objet a définitivement disparu au profit du médiateur-obstacle.

Dès lors, plus le médiateur et le sujet se rapprochent, « plus les possibilités des deux rivaux tendent à se confondre, et plus l’obstacle qu’ils s’opposent l’un à l’autre se fait infranchissable ». Ils deviennent ce que Girard appelle des doubles mimétiques, expression caractéristique qu’il est possible d’illustrer sur un autre plan avec la guerre civile ou la vendetta - lesquelles en fournissent une bonne approximation.

Cet exemple n’est pas anodin, le philosophe indien contemporain, Pankaj Mishra, parle de « compétition de ressemblance » concernant les rapports internationaux. Le ressentiment mimétique est une composante essentielle des relations conflictuelles entre Etats. Pour lui, « La colère émerge d’un intense désir compétitif de ressemblance, bien plus que d’une différence. C’est un jeu de miroirs ».

Ainsi, à l’encontre de nos conceptions communes de démocrates, ce ne sont pas les différences qui génèrent la violence, mais les ressemblances, l’indifférenciation mimétique des doubles. Certes, les différences existent au niveau des acteurs eux-mêmes, mais non pas pour un observateur extérieur ayant le « point de vue de Sirius » qui voit la crise des doubles monstrueux à son paroxysme.

Retenons que, de façon quasi-mécanique, plus la crise mimétique s’exaspère, plus les rivaux tendent à oublier les objets qui sont à son origine, plus ils sont fascinés les uns par les autres, plus ils deviennent des doubles (ce que nous tenterons d’illustrer plus loin quand nous évoquerons les réseaux).

 

  • LA VICTIME EMISSAIRE

Il convient aussi de voir que, poussée à l’extrême dans des crises mimétiques qui se produisent périodiquement, la logique du désir triangulaire et de la médiation double conduit à une contagion de la violence, laquelle se répand de manière exponentielle et contamine l’ensemble du corps social. La crise tend bien souvent à se généraliser jusqu’à atteindre un point de rupture.

Comment la crise liée à la contagion de la violence trouve-t-elle à se polariser ? Le long processus de maturation qui se forge dans l’étude patiente des anthropologues anglo-saxons du 19ème siècle (et notamment leurs recherches sur le sacrifice) conduit la pensée de Girard à son zénith et à la pleine cohérence de son système avec la théorie du mécanisme émissaire – ou de la victime émissaire - permettant de trouver une réponse à cette question.

Son itinéraire anthropologique amène en effet Girard à formuler cette deuxième grande théorie, laquelle ne prétend à rien de moins qu’à percer le mystère de l’origine des civilisations – voire du processus d’hominisation -, et à mettre en avant la violence de cette origine (un peu sur le modèle de Totem et tabou de Freud). Là aussi, nous ne pouvons que renvoyer à notre ouvrage (Penser la violence) pour mieux comprendre à la fois ses découvertes, la richesse de ses références et ce qui le distingue de Freud, de Lévi-Strauss, mais aussi de Hobbes.

Le philosophe anglais du 17ème siècle est considéré comme l’un des grands penseurs de la violence. Il est sans doute le premier philosophe du contrat social dans une époque où tendent à s’épuiser les conceptions naturalistes ou divines du pouvoir et l’idée de hiérarchies naturelles entre les hommes. Sur fond d’une relative égalité, la question du pouvoir devient progressivement une affaire de convention.

Mais Hobbes nous intéresse ici pour sa conception de la violence des hommes à l’état de nature, et surtout pour la façon dont ils sortent de cet état afin de se constituer en corps social. Si Girard suit Hobbes pendant un certain temps, c’est sur la question du passage à l’état social que leurs théories achoppent.

Pour Hobbes, l’égalité des hommes entre eux n’est pas fondamentalement une bonne nouvelle dans la mesure où elle favorise les déchaînements des passions en vue d’obtenir les mêmes avantages ; elle favorise un mimétisme violent et généralisé, dirait Girard. Ainsi, les hommes sont naturellement mauvais, animés par toutes sortes de passions, telles que la rivalité, le besoin de prestige, l’amour propre, et leur vie est caractérisée par une méfiance réciproque. On connaît les fameuses formules caractérisant l’homme à l’état de nature : « la guerre de tous contre tous » et « l’homme est un loup pour l’homme ».

Précisons qu’il s’agit ici d’un constat anthropologique et non d’un jugement moral. L’idée kantienne - reprise ensuite par les économistes libéraux anglo-saxons - de ruse de la nature  pointe déjà chez Hobbes de façon implicite : c’est bien parce que nous sommes animés par ces passions que, à la condition qu’elles soient régulées, nous sommes susceptibles de dynamiser et enrichir la société dans son ensemble (la lutte impitoyable d’intérêts et de prestige des laboratoires et des Etats entre eux va sans doute participer d’une découverte du vaccin contre la COVID dans des délais plus courts que prévu !).

Mais quelle est cette régulation des passions ? Autrement dit, comment passe-t-on de cet état de nature à une société régie par des lois – étant entendu que, dans la guerre de l’état de nature, pour Hobbes la seule loi qui vaille est de la gagner ?

Nous sommes certes régis par les passions susmentionnées, mais nous sommes aussi animés par une soif de paix et un désir d’entreprendre. Notre simple capacité de calcul rationnel nous fait percevoir le caractère intenable de la situation naturelle : je ne peux cultiver mon champ si je passe ma vie à le défendre contre les incursions des voisins, je ne peux développer culture et industrie si je reste dans un état de méfiance permanent, etc. Ainsi, de façon quasi-mécanique, chacun d’entre nous va être amené à aliéner sa puissance naturelle sur les choses et à la remettre entre les mains d’un Souverain (homme ou assemblée, précise Hobbes) qui nous tient tous en respect, et qui deviendra le seul détenteur de la violence légitime.

A partir de là, une transformation morale des hommes – devenus citoyens - peut avoir lieu, de même que l’établissement des lois qui protègent chaque membre du pacte social duquel est issu ce souverain, cet être artificiel qui est l’Etat moderne (plus d’un siècle plus tard, Rousseau dans Du Contrat social aura beau jeu de reprocher à Hobbes le fait que la sécurité des citoyens se paie du prix de leur soumission).

 

 

Nous l’avons dit, Girard suit Hobbes concernant la violence généralisée, qu’il appelle violence mimétique. Mais, pour lui, la solution hobbesienne du pacte de soumission permettant un passage de l’état de nature violent à l’état civil n’est pas réaliste. Des enquêtes anthropologiques de toute nature font apparaître des indices de processus bien différents, ne faisant pas intervenir la capacité de calcul des agents. Au contraire, pour Girard, au paroxysme de la crise mimétique généralisée, la violence de tous contre tous ne va pas s’arrêter, mais se tourner en une violence de tous contre un, contre une victime qui présente des « signes victimaires ». La polarisation de la violence sur une victime unique s’avère un moyen – certes impensé comme tel - d’échapper à l’autodestruction du groupe.

Concernant la crise mimétique, dans le meilleur des cas – c’est-à-dire les cas de violence fondatrice -, tout se passe donc comme si, atteignant son paroxysme, la violence généralisée et foncièrement destructrice du tous contre tous se dirigeait sur un individu unique. Rumeur, malentendu, hasard, l’ensemble de la communauté va réorienter cette violence pour la focaliser sur un individu présentant des « traits victimaires » - un détail parfois (il/elle est boiteux, bossu, juif, sorcières etc.) - qui vont être érigés par ce mouvement même en signes fondamentaux de culpabilité. L’ensemble des membres du groupe, dès lors sincèrement convaincus d’avoir trouvé la cause de la violence, se précipitent sur cette victime. Il faut d’ailleurs comprendre ce dernier terme dans ses deux sens – physique et chimique : d’une part, les individus accourent pour lyncher réellement cette victime, la lapider, etc. ; et, d’autre part, c’est ce lynchage lui-même qui précipite un nouveau corps (social), la constitution d’un groupe solidaire ; et cela au sens où, tout d’abord, le lynchage de cette victime met fin à la violence.

Dans son grand ouvrage anthropologique de 1972, La Violence et le sacré, Girard met ainsi en parallèle ethnologie et tragédie, mythes primitifs et action tragique. Il fait aussi bien référence à un ensemble de travaux anthropologiques qu’aux tragiques classiques et antiques pour montrer qu’épidémies et crises sacrificielles sont souvent liées, qu’il est bien difficile de distinguer la métaphore de la crise mimétique et la réalité de type médical.

« Derrière le pharmakos africain comme derrière le mythe d’Œdipe, il y a le jeu d’une violence réelle, d’une violence réciproque conclue par le meurtre unanime de la victime émissaire » (VS p. 164).

Girard n’hésite pas à parler de violence fondatrice. En effet, au paroxysme de la crise, des signes victimaires présentés par un individu déclenchent le mécanisme émissaire du « tous contre un ». Mais il arrive aussi que ce lynchage provoque lui-même sidération et effroi devant la puissance de la victime. D’une part en effet, on lui assigne la responsabilité du déclenchement de la crise. Certes, sa responsabilité a un caractère rétrospectif qui n’est pas perçu par les lyncheurs : ce n’est pas parce qu’il a couché avec sa mère et tué son père, provoquant ainsi la malédiction sur la ville, que les thébains bannissent Œdipe ; c’est parce qu’ils ont besoin d’une victime pour canaliser la violence généralisée, et c’est parce qu’Œdipe présente des signes victimaires (il est boiteux), qu’ils le chassent et qu’ils lui attribuent rétrospectivement les pires des crimes pour cela.

 

La victime est donc investie par les lyncheurs du pouvoir maléfique du déclenchement et de la propagation de la violence. Mais, d’autre part, elle peut aussi être adorée, investie de sacralité, puisque, grâce à sa mise à mort, elle est au principe du retour de la paix, et d’un corps social à nouveau différentié et stabilisé. Dès lors, l’aura de la victime peut atteindre une intensité telle qu’elle en vient à être divinisée.

 

Plus loin, le calme retrouvé est perçu comme une sorte de miracle qu’il faudra désormais penser, ne serait-ce que pour éviter le retour de la violence et de ce moment atroce : ainsi s’explique pour Girard l’établissement des interdits (tabous de tout ce qui reconduit au mimétisme – l’inceste notamment), des rituels visant à ruser avec le retour périodique de la violence dans toute communauté (organisation de moments cathartiques, tragédies, carnavals, etc.), et enfin des mythes qui permettent aux lyncheurs d’élaborer psychiquement, mais rétrospectivement, la crise, et d’éviter de concevoir la fondation de leur société sur la base de cette impensable violence.

Plus profondément, pour Girard, c’est donc à partir de cette violence justement que l’on se met à penser. C’est-à-dire que, comme chez Freud, le meurtre est fondateur[ii], la victime et l’ensemble du processus sont au principe d’une morpho et anthropogenèse, autrement dit du principe d’hominisation lui-même !

Certes, tout lynchage d’une victime ne débouche pas sur ce processus civilisateur. Mais on peut penser que dans le processus diversifié d’essais et d’erreurs qui caractérise la longue durée de l’évolution (décrit par Darwin), un certain nombre de ces essais ont été au principe de ces fondations[iii].

A partir de ces éléments conceptuels des théories girardiennes c’est désormais la question de l’individualisme contemporain qui nous intéressera, et notamment dans son lien avec l’outil numérique.

 

 

  • DE L’INDIVIDU A L’ERE NUMERIQUE

Le mouvement girardien d’internalisation progressive du ciel vers la terre relevé en littérature correspond à ce que Tocqueville appelle la démocratie, ou le mouvement historique et sociologique inéluctable – « providentiel » et continu -, en Occident tout du moins, d’égalisation croissante des conditions, de nivellement des strates aristocratiques. Corrélativement, L’Ancien régime et la Révolution décrit bien l’émergence d’un individualisme que Tocqueville résume dans le style nostalgique crépusculaire qui le caractérise avec une formule saisissante : « L’ancien régime avait construit une longue chaîne du paysan au roi, la démocratie brise la chaîne et met chaque maillon à part ».

En bref, le nivellement des strates sociales est contemporain d’une atomisation des individus ; et ce mouvement d’égalisation qui a d’abord concerné les entités transcendantes religieuses, puis politiques, se poursuit désormais dans les sphères sociales, scolaires et familiales (c’est peut-être bien l’effacement progressif du père, comme semblait le penser Lacan, qui a rendu nécessaire la psychanalyse).

Bien sûr, le passage d’une société holiste verticale à une société individualiste horizontale signifie des sécurités et un confort accrus pour les individus, la possibilité d’une poursuite du bonheur – « cette idée neuve en Europe (Saint Just) – et, malgré des déterminismes sociaux très pesants, l’opportunité de changer de destin pour chaque individu. La philosophie des Lumières a relié cette quête du bonheur et de la liberté à l’instruction, aux progrès techniques et scientifiques, à la sortie des ténèbres de la superstition, et au souci de la sphère privée. En même temps, nos sociétés ont indéniablement développé toutes sortes de dispositifs afin de venir en aide aux plus démunis et aux plus fragiles face aux aléas de l’existence, selon une dynamique de l’attention à la victime - laquelle correspond d’ailleurs pour Girard à l’avènement du Christianisme.

Cependant, ce processus de désenchantement du monde correspond aussi à une perte de sens et de sentiment d’appartenance à un tout cosmique et social comme ensemble qui nous domine et nous inclut. Le repli sur la sphère privée au détriment de la sphère publique entraîne une désaffiliation, un délitement des solidarités ancestrales et un affaiblissement des rites de passage.

A cet égard, des pathologies de l’individualisme contemporain ont été bien analysées (cf. Ehrenberg), mettant en avant l’impératif de jouissance, « la fatigue d’être soi », d’avoir à se réaliser, etc., injonctions qui sont à la source de sentiments forts de solitude, voire de dépression.

 

Quid maintenant de l’outil numérique ? Peut-on dire, comme il semble que ce soit devenu un lieu commun de le faire, qu’il est à la base de l’individualisme ultra contemporain ? Nous l’avons vu, l’individualisme est donc un mouvement exponentiel venant de très loin, et qui n’a pas attendu le développement des réseaux internet. En ce sens, il faudrait plutôt dire qu’il précède l’outil, et qu’il est à la base de son succès. Autrement dit, ce n’est pas l’outil qui a sécrété l’individualisme, il répond à un besoin préexistant.

Il s’agit en fait d’une dynamique interactive au sens où l’outil numérique s’adapte parfaitement à une société composée d’une masse d’individus qui ne peuvent plus fonctionner selon le modèle vertical des liens traditionnels. Il correspond aussi parfaitement à l’angoisse de solitude d’un individu qui craint d’avoir perdu les autres, et qui cherche à rester branché sur eux – tout en les maintenant à distance.

On peut sans doute parler d’un nouveau mode de constitution de soi par soi grâce à la relation ; nouveau mode parce que les individus échappent à l’obligation de s’accommoder du lieu où ils se trouvent, d’une part, et à la nécessité de s’accommoder avec ceux qui, autour d’eux physiquement, constituent un entourage obligé, d’autre part. Autrement dit, l’outil permet une réduction de la socialité subie au profit de la socialité choisie. Il s’agit donc de concilier une irréductible dépendance aux autres et le refus de se voir entraver par un lien, a fortiori s’il est hiérarchique. En ce sens l’horizontalité des liens sur le net renforce effectivement la dynamique d’égalisation des conditions.

Sur son versant positif, on peut aussi dire que les valeurs défendues généralement sur le net ne sont pas très éloignées de celles des Lumières évoquées plus haut, et les réseaux participent sans doute à cet égard activement de prises de conscience qui vont dans le sens de l’émancipation des individus, voire des peuples, comme on l’a vu avec les printemps arabes (entre autres).

Mais les réseaux sociaux font aussi courir le risque d’aliénation, au sens classique du terme où il s’agit d’exister d’abord comme objet dans le regard de l’autre plutôt que comme sujet pour soi-même. Combien d’entre nous font moins les choses pour le plaisir qu’elles procurent ou l’intérêt pour la communauté que pour le faire savoir aux autres ? Des enquêtes ont d’ailleurs montré que les individus qui n’avaient pas Facebook étaient plus sereins que ceux qui l’avaient parce qu’ils étaient moins exposés à la frustration, à l’envie, à la jalousie, à la crainte de l’exclusion et à toutes ces passions tristes qui affaiblissent notre joie d’exister.

En effet, les réseaux favorisent les vielles passions que l’anthropologie a décrites depuis longtemps – lutte de prestige, amour propre, jalousie, etc. (il ne me suffit pas de prendre du plaisir sur une plage tropicale, encore faut-il le faire savoir à ceux qui restent sous la grisaille parisienne !).

 

Plus profondément, et pour revenir à Girard, il semble que les réseaux tendent à renforcer l’esprit grégaire et un mimétisme généralisé. Bien sûr, chaque individu cherche à affirmer sa singularité, mais justement : nous nous ressemblons tous aujourd’hui en ce que chacun cherche à se distinguer, ce qui est un vecteur d’accroissement du mimétisme.

Quant à la rumeur, elle a toujours existé bien sûr, mais d’une façon générale, la puissance technique du réseau l’alimente et augmente sa puissance exponentielle ; ce qui ne manque pas de devenir très problématique à l’ère de la post vérité, avec ses fake news, son complotisme, quand chacun a tendance à se prendre pour un expert, un journaliste, etc.

Mais surtout, chacun a pu faire l’expérience sur les réseaux de la façon dont une discussion anodine amorcée sur un ton correct peut déraper sur un malentendu. Autrement dit, la tendance à la généralisation de la violence qui traverse toute communauté est favorisée par l’outil. Contrairement à l’échange épistolaire, même quand celui-ci est rude, la rapidité et l’horizontalité des échanges électroniques peuvent favoriser la crise mimétique des doubles liés à l’indifférenciation, ce moment où l’objet du débat tend à s’évanouir au profit du médiateur-obstacle lui-même. Cette discussion qui dégénère constitue même en quelque sorte une mise en abyme de la crise mimétique des doubles de la violence, dès lors qu’elle s’emballe, qu’elle se transforme en une escalade systémique de la violence de laquelle les protagonistes ne parviennent à sortir qu’au terme de la reddition de l’un des partis en lutte.

Mais, c’est le meilleur des cas, car il va de soi que cette configuration accélère le risque de lynchage ; il suffit de penser à ces adolescents harcelés parce qu’ils présentent une différence. C’est aussi vrai des femmes et des hommes publics, facilement laminés par la rumeur qui tend à se substituer à toute instance officielle, à un procès dans les formes, etc. D’autant plus que l’égalisation croissante des conditions se traduit par la disparition progressive de la culture de la déférence. Auparavant, l’individu ayant un litige faisait appel à des corps intermédiaires - syndicats, partis, instances qui savaient et pouvaient plus que lui comme individu isolé : la crise des gilets jaunes marque la fin de cette culture, après une longue agonie, les catégories populaires reprenant leur voix. La disparition des grands « gestionnaires » historiques de la colère, comme les appelle Peter Sloterdijk - le parti communiste et les grands syndicats -, laisse la place à des explosions désordonnées, à l’ère de la rumeur sans fondement, et surtout à de nouveaux gestionnaires – extrémistes, antisémites, complotistes, etc. - dont l’agenda politique douteux ne correspond pas à des revendications initiales légitimes de justice sociale.

Alors que nous sommes entrés dans l’ère des colères multiples, et souvent sans limites, le risque du retour archaïque de la victime émissaire s’avère donc assez élevé.

 

- CONCLUSION

En 1750, dans un Discours resté célèbre, Rousseau répondait à la question posée au concours de l’Académie de Dijon : « Si le rétablissement des arts et des sciences a contribué à épurer les mœurs ».

La réponse négative du philosophe – qui fit scandale à l’époque – apparaît comme bien trop radicale, et elle le serait encore plus aujourd’hui, sauf à considérer que les Lumières n’ont pas participé d’un processus d’autonomisation et de renouvellement de la perception morale. A moins d’appréhender la situation sur un mode paranoïaque, le traitement global de la crise de la COVID montre qu’un certain nombre de valeurs – liberté, attention aux démunis et aux plus fragiles, etc. – ont clairement progressé et progressent encore en Europe où elles sont désormais inscrites dans les consciences collectives (il suffit de penser à la différence de traitement entre cette crise et les épidémies de 1957 et 1968, pourtant très graves, et qui ont donné lieu à très peu de mesures, à une très faible couverture médiatique, et dont très peu de personnes se souviennent).

Il n’en reste pas moins que sourd le retour sauvage d’une violence archaïque sous le vernis aseptisé de notre société connectée et hyper moderne caractérisée par de multiples facettes, une grande complexité, des paradoxes et des contradictions souvent dangereuses. Dans la cadre des réseaux, cette violence perce parfois sous la forme d’échanges qui se transforment soudainement en une escalade mimétique, source potentielle de phénomènes de bouc-émissarisation.

Dans ce monde globalisé où les échanges sont instantanés, l’Europe saura-t-elle éviter de tels risques et préserver ses vertus démocratiques ? C’est une gageure pour elle à l’heure de la post-vérité où certains des dirigeants les plus puissants de la planète n’hésitent pas à « gouverner » par tweets, sans égard pour une quelconque adéquation avec la réalité.

 

 
  1. [i] Pour le détail de cet itinéraire je renvoie à mon ouvrage : Penser la violence, « l’œuvre de René Girard », Pascal Coulon, (HDiffusion, 2017)
  1. [ii]Nous renvoyons à Penser la violence (2ème partie, chap. 4) pour la distinction importantes entre les conceptions de Freud et Girard sur ce point.
  1. [iii]Concernant ces considérations anthropologiques, puis ce que j’appelle la troisième grande idée girardienne, la théorie de la méconnaissance, je renvoie à la troisième partie de Penser la violence permettant de comprendre comment, sur le temps long de l’évolution des espèces puis de l’histoire humaine, on passe avec la Bible puis le christianisme, du lynchage fondateur à la victime révélée, à la reconnaissance de l’innocence de la victime, et à un bouleversement historial subséquent de l’existence humaine tel qu’il impliquera une toute autre organisation des communautés.
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17 mai 2020 7 17 /05 /mai /2020 22:23

Je publie aujourd’hui pour la troisième fois sur ce blog un texte de juillet 2016, (Une formidable régression obscurantiste), concernant le conspirationnisme. Le fond substantiel du texte n’est pas modifié, tant ce qui valait hier est encore plus valable concernant les rumeurs contre Bill Gates ou l'Institut Pasteur, et plus largement une tendance complotiste exponentielle que la crise du Covid ne pouvait que confirmer.

 

Cet article se veut donc une opération de prophylaxie intellectuelle et sociale consistant à mettre en évidence, en les « déconstruisant », les mécanismes et systèmes cognitifs qui mènent aux théories du complot.

.

Plus globalement, il me semble que notre époque de confusion de la pensée requiert aujourd'hui chez tout chercheur, intellectuel, philosophe digne de ce nom une éthique minimale sous forme d’usage suffisamment sain de la pensée, lequel n’exclue d’ailleurs en rien – bien au contraire - un quelconque engagement militant dans un sens ou un autre. « Bien penser, telle est le principe de la morale », écrivait Pascal. Le lien entre pensée et morale ne semble pas évident a priori. Pourtant, à y regarder de plus près, jamais sans doute cette pensée du 17ème siècle n’a été aussi frappante par son actualité, en ce qu'elle indique les conséquences éthiques désastreuses d'une pensée confuse.

 

 

 

 

Voici donc le texte en question :

 

Il est généralement convenu que le 11 septembre constitue une rupture historique, qu'il existe un avant et un après de cet événement dont on n'a sans doute pas fini d'analyser et de décliner les incidences, tant sur les plans politique, stratégique et sécuritaire que dans nos vies quotidiennes.

Mais, c'est au-delà ou en deçà de cette dimension historico-politique que j'entends me situer ici. Théories du complot, interprétations paranoïaques de l'histoire et des rapports sociaux, il me semble que l'événement 11/09 peut aussi être perçu comme un paradigme sur lequel s'étalonnent d'autres événements (Charlie, Nice, Strasbourg aujourd’hui, etc.) qui lui font écho. De ce point de vue, le 11/09 et la succession d'attentats qui entrent en résonance avec cet événement matriciel sont au principe d'une autre rupture tout à la fois symbolique, sociologique, psychologique, voire anthropologique, certes moins immédiatement perceptible, mais peut-être tout aussi grave. Fantasmes, convictions non fondées, tous les ingrédients d'une inquiétante rupture et d’une régression obscurantiste sont désormais réunis.

 

C'est un truisme de dire que le rapport à soi-même passe par le rapport à l'autre, que le processus par lequel se construit l'identité est traversé d'altérité. Loin d’être toujours paisible, ce rapport peut même être clairement antagoniste ; ce qui n'empêche pas cette construction mutuelle, processus qui trouve à s'effectuer d'autant mieux que nous avons en partage un certain nombre de croyances communes concernant l’existence des faits ; quitte d'ailleurs à ce que ces convictions portent sur une claire perception de nos divergences concernant leur interprétation. Ces évidences partagées ne sont pas un surplus accessoire au regard de la construction de soi. Elles ne se surajoutent pas à une identité déjà constituée ; elles fournissent au contraire les bases communes de ce rapport structurant.

Or, c'est peut-être bien à ce niveau que le bât blesse et que se joue quelque chose de fondamental depuis le 11/09 dans nos sociétés. Qu'advient-il en effet en termes de construction identitaire dès lors que ce socle de convictions communes vacille ? Plus précisément quand, chez une partie non négligeable d'entre nous, les évidences cèdent la place au type de constructions conspirationnistes de la réalité telles qu’elles fleurissent ces dernières années ?

 

Ce pourrait être un phénomène marginal en termes statistiques. Mais les enquêtes montrent que ce n'est désormais plus seulement dans certaines banlieues défavorisées, dans les prisons, les lieux de soins pour personnes fragilisées psychologiquement et socialement (où, de par ma fonction, je suis assez bien placé pour observer le phénomène), chez des jeunes en manque de repères, que toute une frange de la population vit dans la croyance que le 11/09 est l'œuvre de la CIA (bien entendu noyautée par les juifs), que l’on n’a jamais marché sur la lune, que Charlie n’est pas un attentat, que la terre est plate, etc. Quelle que soit la variante du complot adoptée, et si irrationnelle que puisse être cette croyance, c'est aussi maintenant dans les catégories socio-culturelles assez élevées que des gens sont convaincus de l'existence de ce type de complots et de leurs ramifications.

Malheureusement, nous sommes sans doute là face à une pathologie de la démocratie ; les derniers événements montrent que certains politiques, des vedettes du star système et même des intellectuels flirtent désormais avec ces rumeurs, dès lors qu’ils peuvent les instrumentaliser, s’en prévaloir à des fins électoralistes, voire égotistes.

Quand les faits eux-mêmes deviennent une affaire d'opinion se dessine un horizon d'où aura disparu un langage commun, ou tout du moins un langage s'appuyant sur un référent partagé, avec toutes sortes de conséquences périlleuses pour la vie démocratique. Certes, de ce point de vue, la responsabilité incombe sans doute aussi au politique, celui-ci apparaissant de plus en plus déconnecté des réalités concrètes vécues par les populations et en contradiction constante avec ses promesses de campagne.

 

 

La valeur paradigmatique du 11/09 tient au fait qu’à l'occasion de chaque  nouvel attentat le même schéma se reproduit invariablement. De façon désormais systématique, ces drames font l'objet d'un traitement similaire sur les réseaux sociaux. Après le 11/09, un mois avait été nécessaire pour qu’émerge l’idée de complot ; après Charlie, seulement quelques heures, après Strasbourg, encore moins : aujourd'hui la théorie alternative en vient à précéder chronologiquement la version officielle !

Le net constitue à cet égard une chambre d’écho formidable, générant des phénomènes collectifs que les protagonistes initiaux de la rumeur ne maîtrisent même plus. Et cela d’autant plus que, au-delà du conspirationnisme, le net fonctionne par cascades informationnelles circulant dans un sens déterminé d’avance, parfois réglé par des algorithmes (il est établi aux États-Unis que le net est formaté de telle sorte qu'un Républicain ne reçoit que des informations alimentant sa vision du monde, et inversement pour un Démocrate), ce qui ne permet plus d’être confronté à des arguments contradictoires. Tout ceci participe d’une polarisation du champ social en communautés soudées, au sein desquelles se cristallisent et se solidifient des positions fermes, mais déconnectées du réel. C’est ainsi que nous sommes parvenus à une situation où « le vrai n’a plus d’effet sur le réel », comme l’écrit Myriam Revault d’Alonnes.

Dans ce contexte, les rumeurs complotistes fonctionnent, elles, d’autant mieux qu’elles s’adressent à des convaincus solidifiant sans cesse leurs convictions. Dès lors, chaque évènement s’inscrit pour eux dans la vision du monde qu’ils ont antéposée. A partir d’une telle perception pré conçue ou pré formatée, tout détail un peu étrange dans le déroulé de l’évènement (un drapeau qui bouge sur la lune, la supposée absence de juifs dans les tours le 11/09, etc.) va être sélectionné par l’adepte pour devenir une « preuve » du bien-fondé de sa théorie.

 

Cette appétence pour l’idée de complot pourrait être sans grandes conséquences, et même folklorique – ces théories n’étant pas dénuées d’un certain plaisir esthétique, comme l’ont bien perçu les jeunes d’une part (qui bien souvent ne sont pas dupes), et les metteurs en scène et les écrivains d’autre part. En un sens, le conspirationnisme dans sa version esthétique constitue le dernier avatar d'une tentative post moderne maladroite de re-poétisation du monde, l'une de ces réactions contre ce que Heidegger appelle "l'arraisonnement technique du monde", telles qu'elles ont fleuri dans la littérature et les arts depuis les Lumières et l'avènement d'une toute puissance de la rationalité. Régénérer la sensibilité individuelle, le sentiment intérieur et la créativité en passant au besoin par l'imagination, la légende, un retour au Moyen-Âge, etc., - telle fut l’œuvre du Romantisme des 18ème et 19ème siècle, par exemple. Renouer un lien substantiel avec la dimension cosmique de l'univers, cette quête rend compte en partie des tentatives artistiques des avant-gardes (Kandinsky, Kupka, Klee, etc.) visant à respiritualiser un monde privé de sens, submergé par le matérialisme et la technique.

Mais le versant politique du conspirationnisme est beaucoup plus inquiétant. En effet, il se manifeste comme un obscurantisme qui alimente par contagion une vision paranoïaque du monde. Or, on le sait, les théories du complot précèdent souvent des phénomènes de bouc-émissarisation et de massacre de masse (l’exemple des hutus et des tutsies étant le dernier en date), et cela dans la mesure où elles préparent le terrain à une libération des pulsions les plus violentes le jour où les conditions socio-historiques sont réunies pour cela.

Sur le pan des remèdes, même si c'est un travail long et fastidieux, les théories du complot ne devraient pas être difficiles à contrecarrer en termes d'argumentation rationnelle, et de nombreuses recherches les réfutent de fait assez facilement en s'appuyant sur des faits (un dossier complet et détaillé sur les théories du complot du 11/09 est ainsi disponible sur Wikipédia, avec une conclusion de Noam Chomsky - peu suspect de connivence avec le gouvernement US).

 

 

En outre, le physicien David Grimes montre bien, à l’aide d’un calcul de probabilités, les limites de durée très faibles de conservation d’un secret en fonction du nombre de personnes impliquées. Nous avons tous tendance à chercher au moins une personne de confiance pour partager un secret, lequel peut être trop pesant. Certes, on ne peut avoir de certitude absolue concernant une absence de complot. Mais, pour monter une opération comme le 11/09, ou une fausse conquête de la lune, des milliers de personnes auraient dû être impliquées. Après toutes ces années, est-il raisonnable de croire que pas l’une d’entre elles ne se soit confiée à un proche, ou n’ait laissé une lettre, un testament moral, etc. ? D’après les calculs de probabilités de D. Grimes, en fonction du nombre de personnes dans les deux cas, si complot il y avait, il aurait dû être éventé en moins d’un an (les détails de cette enquête sont consultables sur le net).

 

Mais ce n’est pas là le cœur de la problématique. Tout d’abord, les études montrent que le démenti des rumeurs participe à hauteur de trente pour cent à leur propagation ! Ensuite, nous nous heurtons à une objection de bon sens : des manipulations politiques de toute nature, des complots historiques réels ont bien existé objectivement et existent probablement encore de fait, qu’il serait absurde de nier. On peut citer les attentats de Bologne et de Brescia, par exemple, dans les années 80, clairement commandités par les services secrets italiens pour discréditer la gauche.

Mais justement : les faits se sont avérés progressivement, ont été jugés, des personnes de haut rang condamnées, etc. Aujourd’hui, on parle de plus en plus du scandale des élections américaines manipulées par le Kremlin. A suive : la vérité ne finit-elle pas toujours par émerger ?

 

La plus grande difficulté se situe ailleurs en fait : avant même le plan psychologique, il convient d’évoquer avec Rosset la pulsion métaphysique (n’épargnant pas les plus grands philosophes idéalistes, comme l’avait bien vu Nietzsche) qui nous pousse à nous détourner du réel au profit d'arrière-mondes : « Rien de plus fragile que la faculté humaine d’admettre la réalité, d’accepter sans réserves l’impérieuse prérogative du réel… le réel n’est admis que sous certaines conditions et seulement jusqu’à un certain point ; s’il abuse et se montre déplaisant, la tolérance est suspendue. Un arrêt de perception met alors la conscience à l’abri de tout spectacle indésirable. Quant au réel, s’il insiste et tient absolument à être perçu, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs. » (Le réel et son double). 

 

Sur un plan plus psychologique, on peut parler pour chacun d’entre nous d’un système d’immunité intellectuelle permettant de préserver les croyances. Il est donc plus intéressant d’examiner les mécanismes cognitifs de production de ces croyances. De fait, les théories du complot sont séduisantes en ce qu'elles procurent un certain nombre de "bénéfices" psychiques à ceux qui les adoptent et les diffusent : d'abord, elles permettent de combler le vide, de donner sens à ce qui n'en n'a pas nécessairement, ce qui constitue une source majeure d’angoisse, liée au fond tragique de l'existence. La quête obsessionnelle de causalité intentionnelle vaut dès lors comme une manifestation symptomatique de l’angoisse dans un monde où il est difficile de supporter le fait que le réel est souvent insensé.

Ainsi, l'un des éléments d'explication majeurs à mon sens de l'usage défaillant de la raison réside plus particulièrement dans la confusion entre conjonction et causalité (sur le mode du : « à qui profite le crime ? »), comme c’est souvent le cas lors des attentats terroristes. L'éthique conditionnant une pensée saine consiste à résister à la tentation : ce n’est pas parce qu’il y a concomitance entre mouvement des gilets jaunes et attentat terroriste - lequel « profite » effectivement au gouvernement au sens où il permet de justifier un appel au calme – que le gouvernement en question  est l’organisateur de l’attentat !

« Chaque fois qu’en consultant ma montre je vois l’aiguille sur le chiffre 10, j’entends les cloches commencer à sonner, je ne suis pas en droit de conclure que la position de l’aiguille est la cause du mouvement des cloches. » (Tolstoï, Guerre et paix)

 

 

Il serait également absurde de nier que les intérêts financiers ont une forte influence en politique. Mais les riches sont suffisamment riches et puissants pour ne pas avoir besoin de comploter ! Que plusieurs d’entre eux poursuivent les mêmes fins, cette conjonction d’intérêts communs n’implique aucune association secrète de supposés Maîtres du monde. La pulsion métaphysique entraîne un raisonnement fallacieux : là où il n’existe qu’une simple addition d’intérêts privés, un « besoin » nous conduit à personnifier le mal sous forme d’une telle association – conduite superstitieuse analogue à celle postulant un dieu anthropomorphe, dénoncée et "déconstruite" par Spinoza dans l'appendice de la partie I de L'éthique.

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Dans le même ordre d'idées, la confusion entre concomitance et causalité intentionnelle autorise souvent la désignation d'une victime émissaire, solution bien pratique là aussi en termes de canalisation de la violence et de lutte contre l'angoisse. 

Disons plus globalement que, face au tragique de l’existence, bien difficile à penser, à intégrer, une théorie du complot se présente comme une douceur pour l’esprit, une plage de repos, voire de paresse intellectuelle.

 

Enfin - mécanisme psychologique identifié également -, ces théories alimentent le narcissisme de leur défenseur, ce dernier apparaissant comme un affranchi, le détenteur d'un secret que le commun ne possède pas. En ce sens, l'adepte de la théorie du complot est lui-même un acteur séduisant, de même qu’un activiste redoutable, un infatigable propagateur de la rumeur face à qui il ne peut y avoir que des naïfs aliénés au système et à la pensée unique (au mieux), ou des complices de ce système (au pire). Que, plus simplement, le commun des mortels ait d’autres chats à fouetter et ne s’intéresse que de façon lointaine à tout cela ne lui vient guère à l’esprit.

 

Face au vide, au manque et à la solitude existentielle, ces éléments constituent ainsi un "bénéfice" non négligeable pour des gens en perte de repères. Pour toutes ces raisons, ces théories sont difficiles à réfuter. Milgram avait bien identifié le mécanisme selon lequel plus un adepte s'est engagé sur une voie, plus il lui est compliqué subjectivement de reconnaître qu'elle est fausse. Avec son expérience, il montrait, entre autres, que reconnaître que l'on s'est trompé représente toujours un coût narcissique élevé, et cela d'autant plus que la croyance est ancienne.

 

Il est donc à craindre qu'il soit déjà trop tard pour nombre d'adultes convertis. C'est alors aux plus jeunes qu'il s'agit de s'adresser, et, en ce sens, les initiatives de ces dernières années visant à éveiller l’esprit critique des élèves de collège par rapport aux sources d'information, avec interventions de journalistes, etc., sont excellentes. Mais il me semble qu'il faudrait désormais les systématiser et les intégrer plus officiellement dans le cursus scolaire, tant il y va essentiellement de la construction de soi, du citoyen et de l'être ensemble.

 

Enfin, clin d’œil de l'histoire des idées et ruse de la raison, cette incroyable régression obscurantiste peut être à la source d'une revitalisation de la fonction du philosophe dans la Cité.

Bien que ce contexte soit désolant, d’une certaine façon, le penseur peut être, lui aussi, séduit : pour ma part, j'ai le sentiment de retrouver l'atmosphère qui entourait mon cher Spinoza pendant mes années de Licence, avec sa lutte contre la superstition et en faveur de la raison.

 

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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 09:34

Le philosophe italien Giorgio Agamben, nourri de Heidegger et d'Arendt, mais aussi de Foucault, a publié le 22 avril un entretien dans un journal italien La verità.

 

Son article est intéressant à divers égards, mais le problème, c’est que G. Agamben tend à comparer la situation actuelle de surveillance sanitaire à un totalitarisme, voire au nazisme.

C’est bien sûr une exagération, mais il convient cependant de voir de plus près ce que veut dire ce penseur qui est considéré comme le plus grand philosophe italien actuel.

 

 

Je publie donc ici quelques extraits de son interview, puis, dans la mesure où elles fournissent un bon éclairage sur la situation actuelle, j’évoque dans une seconde partie la périodisation des formes de pouvoir mises en place durant les grandes épidémies historiques selon Michel Foucault.

 

 

 

La verita : Lorsque vous avez écrit votre premier éditorial sur le virus fin février, vous étiez très contesté. Quelques semaines plus tard, pensez-vous que ce qui s'est passé vous a donné raison ?

 

Giorgio Agamben : « Dans un cas comme celui-ci, avoir eu raison est source de chagrin, car cela signifie que le danger que l'on voulait éviter s’est pleinement réalisé. Et que les mesures qui étaient considérées comme provisoires allaient devenir en fait permanentes, comme nous pouvons le voir maintenant - au moment de ce que l'on appelle la phase deux et le retour à la normalité - où l'on parle plutôt ouvertement d'autoriser une liberté de mouvement relative par « groupes d’âge », à l'exclusion des ceux qui ont soixante-dix ans. Comme on peut le constater dans un appel qui circule en Italie, cette discrimination est inconstitutionnelle parce qu'elle crée un groupe de citoyens de deuxième rang, alors que tous les citoyens doivent être égaux devant la loi, pendant qu'elle les prive effectivement de leur liberté par une injonction d'en haut totalement injustifiée, qui risque de nuire à la santé des personnes en question et non de la protéger.  En témoigne l'annonce récente du suicide de deux septuagénaires qui ne pouvaient plus vivre dans l’isolement.

 

LV : Avec cette réclusion forcée, vivons-nous un nouveau totalitarisme ?

 

GA : « Nous formulons aujourd'hui de différents côtés l'hypothèse que nous vivons réellement la fin d'un monde, celui des démocraties bourgeoises basées sur les droits, les parlements et la division des pouvoirs, qui cède la place à un nouveau despotisme. Celui-ci, en ce qui concerne l'omniprésence des contrôles et la cessation de toute activité politique, sera pire que les totalitarismes que nous avons connus jusqu'à présent. Les politologues américains l'appellent État sécuritaire, c'est-à-dire un État dans lequel, « pour des raisons de sécurité » (dans ce cas, « santé publique » : un terme qui fait penser aux fameux « comités de salut publique » pendant la Terreur) toute limite peut être imposée aux libertés individuelles. En Italie, après tout, nous sommes depuis longtemps habitués au fait que le pouvoir exécutif légifère par décrets d'urgence, ce qui remplace ainsi le pouvoir législatif et abolit de fait le principe de la division des pouvoirs sur lequel repose la démocratie. Et le contrôle qui est exercé par le biais des caméras vidéo et par les téléphones portables (comme cela a été proposé), dépasse de loin toutes les formes de contrôle exercées sous des régimes totalitaires tels que le fascisme ou le nazisme.

En ce qui concerne les données, outre celles qui seront collectées via les téléphones mobiles, il convient également de réfléchir à celles qui seront diffusées lors des nombreuses conférences de presse, souvent incomplètes ou mal interprétées.

C'est un point important, car il touche à la racine du phénomène. Toute personne ayant des connaissances en épistémologie ne peut que s'étonner que les médias, pendant tous ces mois, aient diffusé des chiffres sans aucun critère scientifique, non seulement sans les relier à la mortalité annuelle pour la même période, mais sans même préciser la cause du décès. Je ne suis ni virologiste ni médecin, mais je me contenterai de citer des sources officielles fiables. 21 000 décès pour Covid-19 semblent et sont certainement un chiffre impressionnant. Mais si on les compare aux données statistiques annuelles, les choses, comme il se doit, prennent un autre aspect. Le président de l'ISTAT, le Dr Gian Carlo Blangiardo, a annoncé il y a quelques semaines les chiffres de la mortalité pour l'année dernière : 647 000 décès (1772 décès par jour). Si nous analysons les causes en détail, nous constatons que les dernières données disponibles pour 2017 font état de 230 000 décès dus à des maladies cardiovasculaires, 180 000 décès dus au cancer, au moins 53 000 décès dus à des maladies respiratoires. Mais un point est particulièrement important et nous concerne de près. Quel est-il ?

 

Je cite les mots du Dr Blangiardo : « En mars 2019, il y a eu 15 189 décès dus à des maladies respiratoires et l'année précédente, 16 220. Ils sont d'ailleurs supérieurs au nombre de décès correspondant pour Covid (12 352) déclaré en mars 2020 ». Mais si cela est vrai - et nous n'avons aucune raison d'en douter - sans vouloir minimiser l'importance de l'épidémie, nous devons nous demander si cela peut justifier des mesures de restriction de la liberté qui n'avaient jamais été prises dans l'histoire de notre pays, pendant les deux guerres mondiales non plus. Il est légitime de suspecter que, en semant la panique et en isolant les gens chez eux, on veut rejeter sur la population les très graves responsabilités des gouvernements qui ont d'abord démantelé le service national de santé, puis, en Lombardie, ont commis une série d'erreurs non moins graves dans la lutte contre l'épidémie.

 

LV : Même les scientifiques n'ont pas vraiment fait bonne impression. Ils ne semblaient pas en mesure de fournir les réponses attendues d'eux. Qu'en pensez-vous ?

 

GA : « Il est toujours dangereux de laisser aux médecins et aux scientifiques des décisions qui sont finalement éthiques et politiques. Vous voyez, les scientifiques, à tort ou à raison, poursuivent de bonne foi leurs raisons, qui s'identifient à l'intérêt de la science et au nom desquelles - l'histoire le prouve amplement - ils sont prêts à sacrifier tout scrupule moral. Je n'ai pas besoin de vous rappeler que, sous le nazisme, des scientifiques très estimés ont mené la politique eugénique et n'ont pas hésité à profiter des camps pour réaliser des expériences mortelles qu'ils jugeaient utiles pour le progrès de la science et le soin des soldats allemands. Dans le cas présent, le spectacle est particulièrement déconcertant, car en réalité, même si les médias le cachent, il n'y a pas d'accord entre les scientifiques et certains des plus illustres d'entre eux, comme Didier Raoult, peut-être le plus grand virologiste français, ont des opinions différentes sur l'importance de l'épidémie et l'efficacité des mesures d'isolement, qu'il a qualifié de superstition médiévale dans une interview. J'ai écrit ailleurs que la science est devenue la religion de notre temps. L'analogie avec la religion doit être prise à la lettre : les théologiens ont déclaré qu'ils ne pouvaient pas définir clairement ce qu'est Dieu, mais en son nom ils dictaient des règles de conduite aux hommes et n'hésitaient pas à brûler les hérétiques ; les virologistes admettent qu'ils ne savent pas exactement ce qu'est un virus, mais en son nom ils prétendent décider comment les êtres humains doivent vivre.

 

LV : On nous dit - comme cela s'est souvent produit dans le passé - que rien ne sera plus comme avant et que nos vies doivent changer. Que pensez-vous qu'il va se passer ?

 

GA : « J'ai déjà essayé de décrire la forme de despotisme à laquelle il y a lieu de s'attendre et contre laquelle nous ne devons pas nous lasser de prendre garde. Mais si, pour une fois, on laisse de côté l'actualité et on essaie de considérer les choses du point de vue du destin de l'espèce humaine sur Terre, tout cela me rappelle les considérations d'un grand scientifique néerlandais, Ludwig Bolk. Selon M. Bolk, l'espèce humaine est caractérisée par une inhibition progressive des processus naturels d'adaptation à l'environnement, qui sont remplacés par une croissance hypertrophique des dispositifs technologiques permettant d'adapter l'environnement à l'homme. Lorsque ce processus dépasse une certaine limite, il atteint un point où il devient contre-productif et se transforme en autodestruction de l'espèce. Des phénomènes comme celui que nous vivons me semblent montrer que ce point a été atteint, et que le remède qui était censé guérir nos maux risque de produire un mal encore plus grand. Contre ce risque, nous devons résister par tous les moyens. "

 

 

 

Concernant ce texte (cet interview), les chiffres de mortalité en Italie comme en France par rapport à la mortalité générale ne justifient peut-être pas effectivement cette modification totale de nos modes de vie, voire du cadre institutionnel. Mais les références au totalitarisme et au nazisme sont exagérées, voire outrancières, risquant ainsi de décrédibiliser l’ensemble du propos.

En outre, l’attention à la singularité des cas et à la vie des plus fragiles de la part des autorités aussi bien médicales que politiques démontre un souci éthique qui ne permet en aucune manière de faire référence à ces doctrines mortifères.

 

 

Toutefois, la dénonciation du tout médical rejoint en partie ce que dit en ce moment André Comte Sponville concernant la toute-puissance du médical et l’idée de la santé comme finalité ultime et non comme moyen.

 

Quoi qu’il en soit, il est indéniable que des questions de pouvoir sont en jeu dans ce type de pandémies. Pour mieux comprendre ces problématiques du pouvoir dans le traitement des épidémies, il me semble fécond de passer par la pensée de Foucault. Si elle a un peu vieilli en ce qu’elle correspond plus aux luttes des années 70, la finesse de son analytique du pouvoir disciplinaire et du biopouvoir permet un regard original sur ce qui nous arrive aujourd’hui.

 

 

 

 

J’évoquerai donc ici l’œuvre de Michel Foucault (1926-1984) qui touche plus particulièrement à la question du pouvoir dans son lien avec les problématiques de sécurité – et plus précisément sanitaire.

 

Dans son œuvre, la question du pouvoir correspond à l’époque de L’histoire de la folie à l’âge classique (1972), à Surveiller et punir (1975) et à une période assez consistante de ses cours au Collège de France. Je laisserai donc de côté les œuvres de sa dernière période où le philosophe revient à l’étude de l’Antiquité gréco-romaine pour s’intéresser à ce qu’il nomme dans un livre éponyme « le souci de soi ».

 

La notion de « technologies de pouvoir », qui court tout au long de la première partie de son œuvre, implique quelques remaniements importants de la notion de pouvoir : Foucault procède en effet à une mise à distance des analyses classiques de philosophie politique, de telle sorte qu’aux notions attachées traditionnellement à la question de la souveraineté politique - l’Etat , le citoyen, le peuple, la légitimité, la démocratie, la loi, etc. - il substitue  une analytique du pouvoir étayée par tout un réseau conceptuel de son propre cru.

 

Corrélativement, à une conception monolithique et hiérarchique du pouvoir, Foucault substitue une approche pluraliste des relations de pouvoir qui se focalise plutôt sur la façon dont elles s’exercent, sur les effets multiples qu’elles produisent dans des cadres déterminés (casernes, écoles, prisons, cliniques, asiles, etc.), sur les effets qu’elles produisent en termes de subjectivité, sur les types de résistance que l’on peut leur opposer.   

        

 

Foucault est à certains égards un archiviste ; contrairement aux penseurs classiques qui tendent à dialoguer avec d’autres philosophes et à commenter des textes de la Tradition philosophique, il porte son attention sur des sujets qui peuvent sembler annexes, voire anodins, au regard de l’histoire et de la pensée : le vol, la punition, la folie, la clinique, la sexualité, les épidémies, etc. ; et pour traiter ces thématiques il utilise généralement des textes d’obscurs inconnus, des règlements d’internats ou de prison, des comptes rendus cliniques ou psychiatriques, des écrits d’économistes peu connus, etc.

 

Mais cette passion de l’archive n’est pas gratuite ; elle a même une valeur philosophique certaine dans la mesure où elle permet de mettre en évidence la façon dont se modifie substantiellement ce que Foucault appelle une épistèmê – un socle de perceptions, de savoir, de convictions, de croyances à partir desquels s’organisent les pratiques, la recherche scientifique, les jugements moraux et esthétiques, etc., d’une époque donnée.

 

        

C’est donc à partir de cette méthode archivistique que Foucault, dans des cours du Collège de France qui tendent à synthétiser son analytique du pouvoir, procède à une sorte de périodisation des formes du pouvoir. En effet, il distingue trois modalités d’exercice du pouvoir, correspondant à trois époques différentes : le système de souveraineté, la normalisation disciplinaire et les dispositifs de sécurité.

 

Il prend toujours des exemples assez précis, et surtout significatifs en termes de problématique du pouvoir ; c’est-à-dire des situations dangereuses qui mettent en jeu des questions de sécurité. Comment sont traités, par exemple, les problèmes du vol ou du crime en fonction de chaque époque de cette périodisation ? Il va de soi que les systèmes de répression se modifient ; mais qu'est-ce qui préside à ces modification ?

        

Le crime et la punition qui lui correspond ne sont pas l’objet de cet article. J’évoquerai ici un sujet plus en phase avec l’actualité : les épidémies. Celles-ci mettent aussi en jeu des questions de sécurité - sanitaire cette fois. Quel est le traitement politique respectif de la lèpre, de la peste et de la variole en fonction des trois âges de la périodisation foucaldienne ?

 

 

 

a) La lèpre

Jusqu’à la fin du Moyen âge la lèpre symbolise ce que Foucault appelle le pouvoir juridique, légal, souverain.

 

Le traitement politique de cette épidémie fonctionne assez simplement selon un système d’exclusion, lequel se fait par des lois, ou encore des rituels religieux.

Les malades sont rejetés hors des villes et villages, et entrent pour toujours dans une sorte de no man’s land social. Avec ce type de pouvoir, on a clairement un partage binaire entre les lépreux et les autres, de même qu’avec le vol on a une binarité permis/défendu et vivant/mis à mort.

 

 

 

 

b) La peste

Avec la peste, c’est un tout autre système ; nous sommes dans l’ordre du règlement, du quadrillage des régions, des villes, des quartiers, des rues et des maisons. Rien ne doit échapper à la surveillance de ce pouvoir individualisant.

Le pouvoir de surveillance mis en place lors de la peste constitue « le rêve absolu du système disciplinaire » (Surveiller et punir). Tout doit être vu dans le détail, étudié, observé. En ce sens, on ne peut s’empêcher de penser au traitement de l’épidémie actuelle de COVID.

 

 

 

 

 

Pour bien se représenter l’idéal – le mythe – d’une observation totale, l’analogie avec le champ carcéral est assez féconde, et plus particulièrement le panoptique, cette tour centrale de prison qui permet à un homme de surveiller une multitude de cellules individuelles (et comme le détenu ne peut pas vraiment savoir si le surveillant est là, il finit par intérioriser l’instance de surveillance : constitution d’un surmoi carcéral).

 

 

 

 

 

Avec le type de pouvoir mis en place à l’occasion de l’épidémie de peste, il est question de règles de confinement, d’horaires de sortie, de contrôle des gestes et des actions, de l’alimentation. Des surveillants passent à heure fixe pour vérifier si les gens bougent encore dans les maisons, s’ils montrent des signes de maladie. S’ils ne bougent pas, s’ils ne se montrent pas à la fenêtre quand le surveillant frappe à la porte, la maison est considérée comme contaminée, et marquée d’une croix à la chaux. Des quartiers entiers sont ainsi mis en quarantaine.

 

 

Le pouvoir disciplinaire enferme ou encadre pour mieux distinguer et étudier, pour mieux s’attacher à tous les gestes. Le pouvoir disciplinaire est individualisant en ce  qu'il isole un espace, le segmente, le met en évidence, et le détaille. En ce sens, phénoménologiquement, il découpe et rend accessible un champ d’objets individuels pour un savoir.

 

Dans cet ordre d’idées - et pour faire suite à mon article précédent (Réflexion sur l'individualisme) -, je me fonderais sur ce thème du pouvoir individualisant pour l’extrapoler : l’émergence de l’individualisme dans le sillage des Lumières n’est-elle pas liée en partie à cette forme de pouvoir ? Si l’on ne peut parler de causalité directe, cette tendance sociologique n’est-elle pas corrélée avec cette configuration particulière de pouvoir-savoir (chez Foucault, il n’y a pas de savoir sans pouvoir, et inversement) ?

 

 

 

c) La variole

A l’opposé, les dispositifs de sécurité, ou encore ce que Foucault appelle le biopouvoir, ne sont pas individualisants. Ce pouvoir-là se donne comme objet les populations, les masses, ou encore des groupes. Pourquoi parle-t-on de bio politique ?

 

Il faut prendre en considération l’émergence au 19ème siècle d’une nouvelle biologie avec le darwinisme qui, pour la première fois, traite les êtres vivants au niveau de la population, et non des individus.

Une population est un ensemble de vivants appartenant à la même espèce. Les notions de « milieu » et de « circulation » liées aux sciences du vivant valent aussi pour le biopouvoir et sa façon de gouverner les hommes.

 

 

Concernant la question des risques sanitaires, il s’agit de penser des dispositifs. On va distinguer, grâce à un certain nombre de calculs statistiques (science en pleine expansion au 19ème), des groupes à risques, par exemple. Le savoir statistique est un pouvoir qui, lui aussi, opère à sa manière propre une découpe dans le champ de l’objectivité ; mais il découpe des groupes à l’intérieur de masses. Via la notion de « variables », ce pouvoir-savoir fait apparaître la notion de groupe au sein de la population.

 

 

C’est surtout avec la variole (épidémie très grave vers la fin 18ème), que l’on va penser les problématiques de sécurité sanitaire en termes de statistiques. A quel âge est-on généralement atteint ? quels sont les effets de cette maladie ? quels groupes sont-ils touchés ? quel est le taux de mortalité ? etc.

 

On pensera donc des variables, des indicateurs statistiques, des modélisations, des courbes de risques au niveau de la population, ce qui permettra à terme d’élaborer des campagnes de vaccination, par exemple. La population est ce sur quoi on a prise grâce à des campagnes, l’éducation, etc. Au 19ème, on a, avec la vaccination, un exemple de la façon dont le pouvoir joue avec le savoir ; « inoculer » ou vacciner allait à l’encontre de toutes les traditions médicales antérieures.

 

 

 

 

Pour peu que l’on évite de l’interpréter de façon paranoïaque, il me semble que l’approche de Foucauld permette d’aborder la question des épidémies de façon subtile, sans les outrances du texte de G. Agamben.

 

S’il la fait correspondre à des maladies spécifiques, la périodisation foucaldienne ne doit pas être prise chronologiquement à la lettre, comme il le précise lui-même, mais en termes de dominante à un moment donné de l’histoire.

Ainsi, il apparaît assez clairement que le traitement du COVID relève plus ou moins de chacune de ces tendances.

 

En effet, la mise en quarantaine des débuts de l’épidémie de certains expatriés revenant en France, par exemple, correspondrait au mécanisme binaire exclusion/inclusion instauré pour le traitement de la lèpre.

 

La surveillance de la population et le système disciplinaire mis en place actuellement, avec son confinement, ses horaires de sorties, ses normes de distanciation, ses régions vertes ou rouges, correspond bien sûr au rêve absolu du pouvoir disciplinaire évoqué par Foucault. La phase de déconfinement relèvera, elle aussi, relèvera de dispositifs analogues.

 

Les différents indicateurs statistiques permettant la constitution de groupes à risques, les modélisations sur lesquelles se fondent désormais les décideurs politiques, indiquent bien quant à eux que nous sommes entrés pleinement dans l’ère du biopouvoir.

Le projet de "tracking", qui ne ferait que prolonger officiellement le ciblage dont est devenu l'objet le consommateur moderne, indique même que nous sommes entrés dans une société du contrôle, telle que l'avait anticipée Deleuze au début des années 80.

 

 

Le texte de G. Agamben, et surtout la pensée de Foucault, ont, malgré leurs outrances éventuelles, le mérite de nous inciter à rester vigilants vis-à-vis d’un pouvoir qui ne peut - par essence et quelle que soit le bonne volonté éventuelle des dirigeants politiques - trouver une limite qu’en étant arrêté par un autre pouvoir, comme le disait Montesquieu.

 

En démocratie, ce contre-pouvoir et cette vigilance peuvent émerger de la société civile, mais cela dépend en grande partie de la façon dont est nourri le savoir du citoyen.

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20 avril 2020 1 20 /04 /avril /2020 09:57

REFLEXION SUR L’INDIVIDUALISME

 

Cet article traite de l’individualisme contemporain, de ses valeurs et de ses pathologies.

Dans un résumé de l’essentiel d’une conférence ayant eu lieu à Versailles et en Normandie, le texte trace d’abord la genèse de l’individualisme.

J’aborde ensuite certains aspects de l’individualisme contemporain, thématique qui ne fut pas développée jusqu’à son terme pour cause de confinement.

 

Il me semble tout d’abord, quand on parle d’individualisme, qu’il faut immédiatement clarifier le terme pour éviter les malentendus.

En effet, si le langage courant en parle parfois de façon péjorative, avec un implicite moral qui renvoie vers l’égoïsme, l’individualisme est essentiellement un concept sociologique. Ainsi, égoïstes ou généreux à titre personnel, nous sommes tous des individualistes, car c’est un état qui caractérise nos sociétés occidentales depuis quelques siècles.

 

 

 

Autrement dit, l’individualisme est une catégorie sociologique, et non morale. L’individualisme en ce sens s’oppose à un autre concept sociologique qui désigne une forme différente d’organisation sociale et de perception des valeurs et de la société : le holisme.

Là où l’individualisme privilégie l’individu et ses valeurs, le holisme privilégie le tout de la communauté. A strictement parler, ce sont des catégories sociologiques indissociables, ne pouvant se comprendre l’une sans l’autre, puisque l’on peut parler d’un mouvement progressif et exponentiel de bascule du holisme vers l’individualisme - en Occident tout du moins.

A cet égard, l’anthropologue Louis Dumont (1911-1998), auteur d’Homo hierarchicus, « Le système des castes et ses implications » (1966) et d’Essais sur l’individualisme, « Une perspective anthropologique sur l’individu moderne » (1983), écrit :

 

« L’idéologie moderne se caractérise par la subordination de la totalité sociale à l’individu en tant qu’être moral, indépendant et autonome. Cette idéologie distingue les sociétés occidentales des autres sociétés, qui, au contraire, valorisent la totalité sociale et lui subordonnent l’individu. Mais pourquoi et comment sommes-nous devenus si différents ? » (Dumont, Essais sur l’individualisme)

 

C’est la genèse de ce basculement qu’il s’agit d’étudier dans un premier temps, dans la mesure où cette étude fournit une grille d’intelligibilité de nos sociétés, mais aussi des normes de compréhension de problématiques très actuelles.

La genèse historique et religieuse de « l’individu hors du monde » à « l’individu dans le monde » chez Dumont, assez proche du mouvement que l’on trouve chez Max Weber quand il étudie l’impact du Protestantisme, est intéressante, mais ne se situe pas à mon sens au niveau d’abstraction conceptuelle de celui qui reste le maître en la matière : Alexis de Tocqueville.

Je ne reviendrai donc pas ici sur la genèse religieuse de l’individualisme chez Dumont telle que je l’ai développée durant le cours. Toutefois, l’anthropologie de Dumont permet de bien distinguer ce qui fait les spécificités des deux catégories en question (holisme et individualisme).

 

 

 

L’individualisme se caractérise par la primauté de l’individu comme entité pertinente, aussi bien pour la pratique que pour l’analyse.

A l’opposé, le holisme – qu’il ne s’agit pas de juger mais d’étudier - se caractérise par la primauté du tout ; dans un tel système, l’homme se définit par rapport à ce tout auquel il est subordonné, qui le dépasse et dont il fait partie intégrante.

Ce tout doit se comprendre, non comme une combinaison d’éléments de même niveau, mais comme une structure hiérarchique. Il est ainsi formé de phénomènes solidaires, non au sens contemporain et moral du terme, mais au sens où chacun dépend des autres dans des relations obligatoires de subordination et d’obligation strictement normées. Si ce terme a un sens à ce niveau, « l’identité » de chacun ne vaut que dans ce cadre systématique où il ne peut être ce qu’il est que dans sa relation avec les autres membres (sur ce point, l’anthropologie moderne a d’ailleurs montré que l’idée d’individu comme norme caractérisée par un moi corporel séparé n’avait absolument rien d’universel).

 

La relation sociale en question n’est pas égalitaire, mais hiérarchique, sur un modèle pyramidal, qui fournit l’image parfaite de la relation d’autorité, relation de pouvoir spécifique où le dominé reconnaît la légitimité (en termes de prestige, de savoir, de pureté) de la domination par le dominant. Cette image de la pyramide fournit un paradigme, un modèle d’intelligibilité, aussi bien pour la société indienne, que pour la société occidentale d’Ancien Régime.

Il convient de noter à cet égard que l’allégorie de la caverne du Livre VII de La République de Platon illustre parfaitement la conception aristocratique de la société telle qu’elle prévaudra ensuite pendant des siècles.

 

 

 

C’est dans cet ordre d’idées que la société indienne des varnas (le terme « caste » est impropre à strictement parler car il désigne plutôt des catégories socio-professionnelles) est intéressante pour bien comprendre le holisme dans sa distinction avec l’individualisme.

Dans cette société strictement hiérarchisée, le brahman (le prêtre chargé d’organiser les rituels) au sommet de la pyramide est le plus pur en raison de sa proximité avec le divin, la source transcendant la pyramide elle-même ; vient ensuite le ksatriya (le guerrier, le politique), maître du pouvoir temporel ; le vaishya (commerçant, artisan, paysan) lui succède, chargé de nourrir la communauté ; le sûdra (serviteur des autres) ferme la marche (si l’on fait abstraction des hors castes, intouchables).

 

Dans cette configuration, la source transcendante fournit le principe d’autorité et d’organisation hiérarchique. En effet, qu’il s’agisse de Brahman comme principe divin (à ne pas confondre avec le brahman – le prêtre), qu’il s’agisse du dieu chrétien, ou encore de l’Idée du Bien chez Platon (illustrée par le soleil hors de la caverne dans l’allégorie du même nom), le principe est organisateur d’autorité au sens où la focalisation du regard, la tension des « individus » vers la source transcendante fournit d’elle-même l’effet de hiérarchie, sans qu’il y ait réellement besoin de contrainte.

 

Ces relations à l’ancienne se caractérisent du point de vue des membres de la structure par un fort sentiment d’appartenance, le sentiment de faire partie intégrante d’un tout. Chacun a intégré des valeurs communes ancestrales et jouit des prérogatives de sa caste, accomplit des devoirs, a des obligations en fonction de sa position dans l’ensemble : des relations égalitaires au sein d’une même strate de la pyramide, des relations de subordination vis-à-vis de la strate supérieure, et des obligations de protection par rapport à la strate inférieure.

C’est donc cette structure pyramidale, avec ses composantes holistiques, qui prévalait pour l’aristocratie européenne de droit divin - avec ses ordres, ses lignées seigneuriales de rangs divers, ses lignées d’artisans, de commerçants, de serfs, etc.

 

 

 

Cela étant bien établi, il est possible d’étudier l’émergence de l’individualisme à partir de l’appareil conceptuel d’Alexis de Tocqueville (1805-1859), philosophe français, mais aussi grand précurseur de la sociologie.

 

La grille d’intelligibilité tocquevillienne de l’histoire est très efficace, notamment grâce à un couple conceptuel simple, mais fécond : aristocratie/démocratie.

L’aristocratie chez Tocqueville correspond en gros au holisme des anthropologues plus modernes décrit plus haut. Il désigne bien sûr les sociétés européennes d’Ancien Régime, par opposition à la société américaine, par exemple, qui se construit sans l’import des distinctions de classe du vieux continent.

Mais - ce que l’on sait moins -, dans De la démocratie en Amérique (1840), le concept d’aristocratie désigne aussi les indiens, avec leurs traditions, leurs hiérarchies, leurs rituels, etc.

 

Ensuite, le plus important est d’être attentif au concept de « démocratie » chez Tocqueville. L’Ancien Régime et la Révolution (1856) est très éclairant à cet égard. La démocratie n’est pas un régime parmi d’autres (monarchie, tyrannie, dictature, anarchie, etc.) pour Tocqueville, mais un mouvement de l’histoire. Il est d’ailleurs plus aisé de le comprendre en parlant de « démocratisation », ou encore d’égalisation croissante des conditions.

Mouvement inéluctable, cette tendance « providentielle » est un moteur de l’histoire, une constante sociologique exponentielle que l’on ne peut que constater, et à laquelle il ne s’agit pas de chercher une explication.

Tocqueville fait partie de ces philosophes - Kant, Hegel, Marx et d’autres - pour qui l’histoire a un sens. Mais alors que chez ces derniers le sens signifie à la fois moteur et terme – l’humanité comme tout moral chez Kant, l’accomplissement de l’esprit dans l’histoire chez Hegel, l’émancipation de tous les hommes chez Marx -, chez Tocqueville l’égalisation des conditions croît sans cesse, mais sans que l’on puisse lui assigner un terme (un arrêt).

 

Il y a certes chez Tocqueville une tonalité affective nostalgique crépusculaire – et il ne faut pas oublier que plusieurs membres de la famille de cet aristocrate ont été guillotinés. Mais Tocqueville n’est pas De Maistre ou Bonald, les réactionnaires qui militaient pour un retour à l’Ancien Régime. Il a compris très tôt la dimension « providentielle », inéluctable de ce mouvement socio-historique. Préfigurant en cela l’œuvre d’Hannah Arendt ou même d’Huxley sur les pouvoirs totalitaires, tous ses efforts consisteront dès lors à trouver les moyens de sauver la liberté menacée par un pouvoir central sans limites.

Le mouvement d’égalisation progressif des conditions s’effectue généralement à bas bruit ; il est sous-terrain et lent. Il traverse toute l’histoire, avec cependant des moments soudains d’accélération. L’avènement du Christianisme est l’un de ceux-là (et sur ce point il est rejoint par Dumont) :

 

« Il ne peut y avoir ni juif ni grec… ni esclave ni homme libre… ni mâle ni femelle, car vous êtes tous un homme en Jésus Christ » (Paul).

 

 

 

La Révolution française est bien sûr l’un de ces moments accélérateurs ; mais, selon une analyse de Tocqueville étonnamment très proche de celle de Marx sur ce point, il s’agit plus d’une continuité que d’une rupture en ce qu’elle ne fait que renforcer un mouvement déjà bien engagé sous l’Ancien Régime de centralisation des pouvoirs par la monarchie, d’affaiblissement et de nivellement politique des prérogatives de pouvoir intermédiaire aristocratique.

 

Ce mouvement inéluctable, sans fin ni limites, a d’abord rongé les sphères religieuse et politique pour pénétrer aujourd’hui les sphères scolaire et familiale (cf. le thème du déclin de l’autorité) ; et peut-être pourrait-on dire que Mai 68 constitue un autre moment accélérateur à cet égard.

Or, cette dynamique, ce mouvement progressif de corrosion des hiérarchies, de nivellement de la pyramide des strates sociales, est indissociable de l’émergence, puis de l’accroissement exponentiel de l’individualisme.

 

 

 

Tocqueville résume la situation avec une phrase choc : « L’aristocratie avait construit une longue chaîne du paysan au roi ; la démocratie brise la chaîne et met chaque maillon à part. »

 

Là où il y avait autrefois des lignée intergénérationnelles de maîtres et de serviteurs, les hommes se lient désormais selon des contrats temporaires, révocables, sans plus s’engager corps et âme. Ils vont pouvoir, en droit, modifier leur destin, faire fortune, la perdre, épouser hors de leur caste, etc.

 

Ce passage d’une société holiste à une société individualiste est au principe de modifications anthropologiques positives importantes. Comme le disait Saint Just : « Le bonheur est une idée neuve en Europe ».

L’attention nouvelle à l’individu en tant que tel se traduit par des droits nouveaux, la quête de sécurités individuelles, de progrès et de confort au profit de tous et de chacun.

Plus profondément, la pensée des Lumières, contemporaine de ces évolutions, fortifie un socle de valeurs communes liées au respect de l’individu, en ce qu’elle relie cet accroissement de la liberté et du bonheur à l’instruction, laquelle transforme la première en autonomie et le second en une culture nouvelle.

Sur son versant positif, cet avènement de l’individualisme se caractérise donc à la fois par un souci pour la liberté individuelle, pour l’intime, le sentiment intérieur et par un souci de justice sociale, de protection des plus démunis et une attention nouvelle aux victimes des contingences de l’existence.

 

 

Cependant, sur un versant plus négatif qui est celui de la nostalgie crépusculaire de Tocqueville, l’avènement de l’individualisme signifie un affaiblissement corrélatif des grandes idées, du sacrifice de soi et de l’honneur, - valeurs attachées traditionnellement à l’aristocratie.

Ce monde est caractérisé par la mobilité et le court-termisme, comme cela se manifeste dans le champ de la décision politique (Zygmunt Bauman, sociologue récemment disparu, extrapolant cette thématique, avait élaboré le concept de « société liquide » pour définir nos sociétés contemporaines).

 

Pour Tocqueville, l’individualisme se caractérise aussi et surtout par un repli sur la sphère privée au détriment de la sphère publique, avec tous les dangers que cet abandon recèle en termes de perte de liberté. C’est désormais la subjectivité qui est privilégiée, les désirs individuels, la quête d’avantages, de sécurité, de confort – tout ce que le philosophe appelle des « médiocres plaisirs ».

 

En grand initiateur de la sociologie, Tocqueville avait très bien anticipé le fait que la désagrégation progressive de la pyramide hiérarchique et l’avènement corrélatif de l’individualisme étaient à la source d’un certain nombres de phénomènes délétères :  d’une part, un affaiblissement des solidarités, une désaffiliation, et en conséquence des difficultés de transmission culturelle ; d’autre part, et de façon corrélative, la perte du sentiment d’appartenance à un tout qui nous dépasse.

De ce point de vue, ce que le grand sociologue allemand Max Weber (1864-1920) a appelé quelques décennies plus tard « le désenchantement du monde » signifie aussi bien la sortie des ténèbres de la superstition que le sentiment de perte de sens – ou, disons de « reliance ».

 

 

 

L’affaiblissement des rites de passage, lesquels rituels constituaient une des caractéristiques spécifiques des société holistes et un support hautement appréciable pour les membres de la communauté face aux épreuves de l’existence, entraîne la solitude des individus, le sentiment de perte de sens, voire des tendances dépressives, etc.

 

A cet égard, Tocqueville avait très bien vu que notre époque verrait fleurir les sectes. En effet, à un moment de fragilité de l’existence comme nous en traversons tous (séparation, perte d’emploi, etc.), dans ce contexte de « désenchantement » où les instances transcendantes tendent à faire défaut, le gourou de la secte vient se glisser précisément là où les rituels de passage ont disparu.

 

On pourrait prolonger cette vision tocquevillienne en évoquant les pathologies de l’individualisme avec des approches modernes, psychanalytiques et sociologiques.

Une certaine forme d’exacerbation de l’individualisme ultracontemporain l’a en effet transformé par mimétisme en une sorte d’injonction surmoïque à la jouissance, un impératif social latent de trouver le bonheur, de devenir soi, de se réaliser ; toutes choses qui ne vont pas de soi, à tel point que l’échec dans ce domaine (et on échoue toujours plus ou moins), ce décalage par rapport à l’idéal du moi, renforce des tendances névrotiques et dépressives, comme le voit bien Alain Ehrenberg dans La fatigue d’être soi - dont le sous-titre, significatif, est « Dépression et société ».

 

 

 

Mais, sur le plan politique, Tocqueville avait aussi très bien anticipé les totalitarismes du 20ème siècle.

Le danger du repli sur la sphère privée et de la disparition des instances intermédiaires de pouvoir constituées par les différentes castes se manifeste sous forme de pouvoir central tout puissant.

Quand il évoque des masses d’individus atomisés, sans instances intermédiaires, à la merci d’un pouvoir doux mais total, les développements de Tocqueville sont fascinants en ce qu’ils préfigurent Le meilleur des monde du romancier Aldous Huxley.

 

Mais il anticipe surtout les théories d’Hannah Arendt (1906-1975) sur le totalitarisme.

Dans Les origines du totalitarisme (trois tomes), où elle évoque le nazisme et le bolchévisme, celle-ci montre qu’il s’agit là d’un nouveau pouvoir, spécifique, et surtout total.

La figure de la pyramide, qu’elle avait elle-même élaborée dans L’origine de l’autorité, ne fonctionne plus avec ce type de pouvoir. Sa nouvelle métaphore est l’oignon, cette structure qui se développe à partir de son centre, où chaque lamelle est imprégnée par la précédente et imprègne la suivante ; ainsi, ce pouvoir se répand idéologiquement à partir du centre et imprègne progressivement l’ensemble de la société - les entreprises, l’économie, les arts, les syndicats, les familles, etc.

 

 

 

C’est une structure dans laquelle la bureaucratie est certes omniprésente, mais où les structures intermédiaires de pouvoir tendent à disparaître au profit d’une relation personnelle et affective entre l’individu pris dans la masse et le chef.

Arendt décrit moins un régime politique qu’une dynamique d’auto-dissolution des structures sociales, et un contrôle de la population dans tous les domaines.

 

Ces pouvoirs tiennent principalement à deux facteurs : d’une part, une perspective eschatologique (la promesse d’un paradis), qu’il s’agisse de l’émancipation de tous les hommes, de la pureté de la race, ou aujourd’hui du messianisme de Daesh (sur la dynamique exponentielle de l'individualisme et le son lien avec la radicalisation, voir mon article sur ce blog : http://fraterphilo.over-blog.com/2015/12/de-la-radicalisation.html).

 

D’autre part, la fédération de la masse des individus contre un ennemi commun. De ce point de vue l’histoire a montré que le complotisme précède souvent le massacre de masse (encore récemment au Rwanda). Avec, hélas, un sens très sûr du maniement des foules, dans Mein Kampf, Hitler écrit :

 

« On ne doit jamais désigner à la masse plus d’un ennemi à la fois… il appartient au génie d’un grand chef de faire apparaître même des ennemis distincts comme n’appartenant jamais qu’à une seule catégorie. »

 

 

 

Avant d’aborder l’un des aspects spécifiques de l’individualisme contemporain, je conclurai sur Tocqueville en disant que, dès lors que le mouvement d’égalisation des conditions et de dissolution des pouvoir intermédiaires est inévitable, il existe pour lui au moins deux éléments susceptibles de préserver la liberté : comme le lui a montré le voyage en Amérique, la liberté de la presse est l’un d’entre eux ; ensuite, le rôle des associations qui sont à l’Etat américain ce qu’étaient les pouvoirs aristocrates intermédiaires à la monarchie en Europe.

 

Pour Tocqueville, en Amérique la démocratie s’est développée de façon génétique avec des individus libres et des petites communautés, repoussant toujours plus loin le pouvoir central, établi en dernier.

 

Progressivement, dans De la démocratie en Amérique, il apparaît que cette Amérique devient pour lui moins un lieu géographique qu’un paradigme de la démocratie pure. C’est à l’aune de ce paradigme que ce grand représentant du libéralisme des origines peut alors évaluer la France ; il s’agit moins d’un pays démocratique que d’un pays révolutionnaire et centralisé d’où les décisions tombent d’en haut, et où se sont sclérosés des rapports de forces et des positions de classes toujours susceptibles de s’embraser à nouveau.

Comte tenu de ces composantes historiques et géo-philosophiques, la France est animée par la « passion de l’égalité », alors que l’Amérique composée à l’origine de colons fuyant les persécutions religieuses du vieux continent, privilégie la liberté.

 

 

 

La thématique de l’individualisme contemporain est trop vaste pour espérer la traiter en un article.

Je me focaliserai donc ici sur le thème des liens entre l’individualisme et internet. Qu’en est-il de l’individu à l’ère numérique ?

A ce sujet, une question m’avait été posée à Versailles : est-ce que les réseaux favorisent la croissance de l’individualisme, et de quelle manière ?

 

Nous l’avons compris en lisant Tocqueville, l’individualisme est un mouvement exponentiel. En ce sens, il n’a pas attendu l’outil numérique, il précède cet outil, et il constitue même la base de son succès.

Internet ne sécrète donc pas l’individualisme, mais, pour autant, l’expansion horizontale du net est parfaitement adaptée à cette configuration sociologique correspondant à un déclin des structures verticales, où des masses d’individus ne peuvent plus fonctionner sur le modèle des liens traditionnels.

Cependant, on pourrait sans doute dire qu’une dynamique interactive et systémique s’est instaurée entre individualisme et réseaux de telle sorte que les deux s’alimentent mutuellement, complexifiant ainsi la question de la préséance entre les deux.

 

L’outil numérique répond à une double angoisse de l’individu. Être désaffilié, l’individu craint la solitude, et il a donc besoin de rester branché avec les autres. Cependant, il craint aussi cet autre, et l’outil lui permet de le tenir à distance tout en maintenant le lien. « Distance et défiance sont les deux mamelles de l’individu ultra contemporain », écrit Marcel Gauchet dans La démocratie contre elle-même.

 

Internet réactive donc la problématique à la fois kantienne et schopenhauerienne de la bonne distance.

Mais l’outil participe aussi d’une nouvelle socialité, d’une nouvelle construction de soi par l’intermédiaire de l’autre. Nouvelle socialité parce que, pour établir ces relations, les individus échappent d’une part à la nécessité d’avoir à s’accommoder du lieu où ils se trouvent ; je peux entrer dans une relation forte et constructive (ou destructive) avec quelqu’un situé à l’autre bout du monde.

Nouvelle socialité également parce que les individus échappent à la nécessité de s’accommoder avec ceux qui, autour d’eux, constituent un environnement obligé ; je peux privilégier des relations avec des gens qui ne sont pas de ma famille proche, par exemple.

Autrement dit, l’outil participe de la réduction de la socialité subie au bénéfice d’une socialité choisie. L’individu moderne doit faire face à son irréductible dépendance à l’autre et au fait d’avoir des liens ; il cherche à résoudre ce problème en créant sur le net des liens horizontaux déhiérarchisés, des liens interindividuels non obligatoires, qui sont laissés à la disposition des acteurs.

En ce sens, le net favorise la dynamique d’égalisation croissante des conditions, avec tout ce que cette dynamique a permis d’évolutions en termes de respect de l’individu, de sa liberté, de justice sociale, comme nous l’avons vu plus haut. A cet égard, d’une façon générale, le socle de valeurs communes que l’on trouve sur le net n’est pas très différent de celui de l’individualisme des Lumières.

 

 

 

Mais, là aussi, le développement de l’outil numérique comporte un versant négatif assez prononcé.

Un fort risque d’aliénation d’une part : l’individu risque de privilégier l’objet qu’il est dans le regard de l’autre sur le sujet qu’il est pour lui-même, comme l’écrivait Sartre. Autrement dit, le risque est là d’exister seulement dans le regard de l’autre. A cet égard, nombre de membres des grands réseaux font sans doute moins les choses pour le plaisir ou l’intérêt qu’elles leur procurent, ou qu’elles procurent à la communauté, que pour le faire savoir aux autres.

 

De ce point de vue, les réseaux ne modifient en rien les vielles constantes anthropologiques, ou plus simplement les caractéristiques, les affects peu sympathiques des hommes. En effet, ils ne sont pas sans provoquer des jalousies, des craintes d’exclusion, une certaine agressivité voilée (il ne me suffit pas de savoir que je prends du bon temps sous les tropiques, il est encore meilleur de le faire savoir aux autres qui sont dans la grisaille parisienne !).

 

 

 

La toile favorise aussi un mimétisme généralisé, dans une forme ultra moderne. Le paradoxe des individus ultracontemporains, c’est qu’ils se ressemblent tous par le souci de vouloir apparaître comme différents les uns des autres.

Plus profondément, la violence qui traverse périodiquement toutes les communautés humaines trouve un relai important sur les réseaux, lesquels sont aussi des moyens idéaux de diffusion des fake news, du complotisme, etc.

En ce sens, l’outil numérique peut favoriser l’émergence du mécanisme archaïque selon lequel la violence généralisée du tous contre tous se retourne en violence du tous contre un : le mécanisme de la victime émissaire.

 

(Les questions particulières de la violence mimétique sur la toile et de la colère feront l’objet d’autres articles ou interventions)

 

 

 

 

En conclusion, je dirais que la gageure de notre époque est de parvenir à conjuguer les valeurs essentielles de l’individualisme sur lesquelles il ne saurait être question de revenir et un sentiment d’appartenance qui tend bien souvent à nous faire défaut.

 

Sachant qu’un individualisme débridé tend vers un rejet des horizons de sens nécessaires aussi bien à la collectivité qu’aux individus eux-mêmes, comment rester ferme sur les valeurs de respect de l’individu, d’attention à sa singularité, à sa liberté tout en cultivant une culture commune et des valeurs universelles ?

 

C’est une problématique dont les enjeux sont affrontés clairement dans les débats de philosophie politique américaine entre d’une part les communautariens, et d’autre part les libertariens, différents libéraux et certains féminismes.

 

En France, pour des raison appartenant à notre histoire, le débat est plus hésitant, entre intégrer ou accueillir, par exemple. C’est tout le problème du degré de flexibilité par rapport à ce qui fait l’unité de la République.

 

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11 avril 2020 6 11 /04 /avril /2020 10:43

Dans cet article, je voudrais prolonger en quelque sorte la série sur Bergson en montrant concrètement ce qu’il faut entendre par l’idée de « concepts fluides » que j’avais employée (ou plutôt que Deleuze employait) concernant le mouvement et la durée dans l’un de mes articles précédents.

 

En même temps, il s’agit de mettre en lumière le véritable travail de création de concepts d’un philosophe, sa fonction et ses résultats.

A cet égard, la création et l’emploi par Deleuze d’un appareil conceptuel géo-philosophique s’avère particulièrement éclairant pour la question, voire l’énigme, de la naissance de la philosophie.

C’est ce dernier sujet que je traiterai donc dans un second temps à l’aide de la grille d’intelligibilité géo-philosophique, une fois que j’aurai explicité autant que possible cette approche philosophique, fait ressortir ses concepts essentiels et montré sa fécondité.

 

La géo-philosophie est une création de Gilles Deleuze (1925-1995). Avec cet outillage conceptuel le philosophe montre que la pensée s’organise, certes en fonction de la temporalité, et donc de l’histoire, mais aussi en fonction de composantes territoriales, et donc de l’espace. Or, ce postulat initial implique que, loin de fonctionner selon un modèle universel, la pensée se déploie de façon différente en fonction des espaces sur lesquels elle s’exerce.

Plus encore, il faut entendre que les phénomènes sociaux, politiques, psychologiques, leur interprétation par les sciences humaines, et la pensée elle-même, sont certes toujours fonction d’une histoire singulière ; mais tous ces éléments et la forme de la pensée elle-même dépendent aussi pour une large part d’un ancrage sur un sol particulier qui les conditionne de façon principielle.

La philosophie deleuzienne s’intéresse donc à ce que nous appellerons les déterminations géo-philosophiques ; c’est-à-dire qu’elle pose moins la question traditionnelle des origines (d’un phénomène, d’une idée, etc.) que celle du sol où se déploient des pratiques, et surtout la pensée qui correspond à ces pratiques.

 

 

 

 

Avant d’en arriver à ce qui touche à la naissance de la philosophie – puisque la géo-philosophie deleuzienne est très éclairante sur ce point -, voyons de plus près quelques-uns des « concepts fluides » essentiels de cette approche que nous illustrerons avec quelques exemples concrets.

 

En termes de concepts, Deleuze parle de la terre, de territoires, ou plutôt de mouvements de territoire, qu’il appelle déterritorialisation et reterritorialisation (D° et R°). Il y a des mouvement de D° et R° relative et des mouvements de D° et R° absolue.  

Il faut aussi ajouter le plan d’immanence et le trait d’autochtonie.

 

Certes, au premier abord ces termes semblent être des complications inutiles, voire des lubies un peu fumeuses d’intellectuels déconnectés de la pratique. Mais on ne ferait pas ce reproche à un scientifique qui a besoin de créer de nouveaux termes pour ses découvertes ; il en va de même pour un philosophe dont la lecture n’est pas sans implications pratiques et éthiques importantes, comme nous le verrons en ce qui concerne la pensée deleuzienne.

 

Essayons d’expliciter ces concepts : d’abord, les territoires ne sont pas des données inamovibles. En fait, ils ne cessent de se faire et de se défaire. Les deux mouvements sont inséparables, l’un ne peut se faire sans que l’autre se défasse. On appelle R° le mouvement par lequel un territoire se fait et D° celui par lequel il se défait.

Par exemple, le singe se déterritorialise de l’arbre ; dans son mouvement de reterritorialisation ses pattes de devant deviennent des mains, lesquelles sont au principe d’un nouveau territoire façonné par des outils, et qui s’ouvre à la pensée.

Le mouvement de D° se fait toujours en allant vers la terre. Mais cette dernière n’est jamais réellement atteinte puisqu’on ne cesse de se reterritorialiser et de produire de nouveaux territoires. La terre ne transcende pas les territoires, ce n'est pas non plus un ancrage définitif qui en ferait une entité sacrée (nous ne sommes pas chez Heidegger) ; elle n’est finalement qu’un relai, la condition de possibilité entre deux termes.

 

 

 

Il existe de multiples façon de créer des territoires : les animaux délimitent le leur en excrétant ; le rossignol chante pour séduire la femelle, mais aussi pour augmenter son volume territorial ; de même que l’enfant qui chante dans le noir pour se rassurer, et qui augmente ainsi son volume territorial.

 

Les mouvement de R° et D° peuvent se faire de deux façons – relative et absolue : les mouvements relatifs concernent des aspects physiques que nous venons d’évoquer, mais aussi les dimensions sociologiques, institutionnelles et politiques. Les mouvements absolus concernent exclusivement la pensée, le plan d’immanence.

Il y a, certes, un saut qualitatif entre les deux, mais le lien n’est pas rompu. On peut parler, non de production de l’un par l’autre comme dans le marxisme, mais de correspondance, d’isomorphie entre ce qui se fait (et se défait) de façon relative dans le monde et ce qui se fait (et se défait) de façon absolue sur le plan de la pensée.

 

Ainsi par exemple, la pensée se déploie d’une certaine façon sur un espace dont le trait d’autochtonie, le trait fonctionnel (la singularité) est d’être conditionné par l’histoire (disons l’Europe), et d’une autre façon sur un espace dont le trait d’autochtonie est d’être vierge et sans histoire (disons les Etats-Unis). Cela signifie qu’en fonction des pratiques, des mouvements sociologiques liés à la nature du territoire (mouvements relatifs), la pensée va se construire différemment (mouvement absolu).

 

 

 

Pour prolonger cet exemple, l’approche géo-philosophique consistera à s’intéresser aux mouvements de transformation par lesquels le puritanisme européen est devenu le congrégationalisme américain.

Elle verra dans ses nouvelles formes d’organisation politique - qui correspondent à un espace à conquérir par des petites communautés, et sans pouvoir central - des effets de D°.  Que s’est-il passé dans l’entre-deux, comme dirait Bergson, c’est-à-dire, concrètement, sur le Mayflower pendant la traversée de l’Atlantique ? De quelle nature ces évolutions sont-elles et que doivent-elles aux négociations durant la traversée ? Sur quel plan d’immanence, sur quel fonds commun, la pensée va-t-elle désormais s’exercer ?

 

Pour ce qui concerne donc la pensée, nous dirons qu’en fonction d’un tel territoire le concept de vérité n’a plus le sens européen qui est celui de la Métaphysique, lequel correspond à un monde déjà donné : l’adéquation entre l’entendement et la chose, la correspondance entre le sujet et l’objet.

En Amérique, qui est un monde à faire, ou en train de se faire, la vérité prend plus volontiers le sens pragmatique du succès de l’action. Le mouvement absolu de R° a donné naissance à un nouveau plan d’immanence. Est vrai désormais ce qui permet, dans un contexte donné de l’expérience ou de l’expérimentation, de progresser, de franchir un cap, ce qui paye, etc.

 

 

 

Ces exemples mériteraient de plus amples développements et sont sans rapport immédiat avec notre sujet. Mais il visaient à illustrer l'explicitation du système. Venons-en donc maintenant à la naissance de la philosophie en Grèce, notre sujet initial.

Je rappelle quelques faits concernant le passage de la mythologie à la philosophie : à partir du 6ème siècle avant JC et l’apparition sur la côte ionienne de ceux qu’on a appelés les physiciens de l’Ecole de Milet (Thalès, Anaximène et Anaximandre) s’engage une nouvelle approche de la nature fondée sur une physique et une biologie.

Cette réflexion abandonne donc le vocable mythologique. Sans entrer ici dans le détail de cette histoire, on peut dire que là où le mythe faisait un récit généalogique des actions ordonnatrice du roi ou du dieu, la philosophie va désormais formuler des problèmes. On assiste donc à une entreprise privilégiant la raison, dans laquelle c’est désormais la physis – la nature en tant que puissance créatrice – qui assume le rôle du divin.

 

Peut-on pour autant parler de miracle grec, comme le faisait Burnet en 1892 dans son Aurore de la philosophie ? On trouve dans ce livre l’idée – qui a longtemps prévalu, et qui prévaut encore dans certains milieux philosophiques - d’un brusque dessillement de la raison, comme des écailles qui seraient subitement tombées des yeux des aveugles. Pour la première fois le logos se serait émancipé du mythe, de façon miraculeuse, permettant la découverte de la pensée scientifique, voire de la pensée tout court.

 

On sent le danger d’une telle thèse sur le plan éthique : elle ferait de l’homme européen un être d’une essence particulière, supérieure, un être qui, par la grâce de la raison, serait légitime à imposer ses vues, voire une domination sur des peuples qui n’auraient pas été, eux, touchés par cette grâce.

 

 

 

Il convient d’y regarder de plus près. Comment interpréter ces modifications de la pensée, ce passage d’un savoir mythologique à un savoir philosophique ?

 

Il faut alors constater qu’un certain nombre de déterminations socio-politiques concourent à cette évolution.

En effet, entre les 7ème et 8ème siècle av. JC se dissocie doucement le lien entre fonction royale et ordre cosmique, contrairement à ce qui se passe dans d’autres régions du monde (Chine).

Dès lors, le roi n’apparaît plus comme créateur d’ordre et faiseur de temps cosmique ; les faits atmosphériques deviennent indépendants de la fonction royale. Cela signifie que le pouvoir n’est plus assimilable aux dieux et à leur puissance, et surtout que le fonctionnement de la Cité va progressivement devenir l’objet d’une argumentation rationnelle.

A strictement parler, c’est ce qu’on peut appeler la naissance de la politique. En ce qu’elle s’attache aux différentes formes possibles de gouvernement des hommes, celle-ci est descriptive, mais aussi, simultanément, prescriptive : de fait, je ne peux décrire un ordre fonctionnel de la Cité, sans simultanément penser qu’il pourrait être autre, que celui qui est en place actuellement pourrait être modifié – selon un ordre plus rationnel, plus juste, plus efficace, etc.

 

 

 

Ainsi, différentes déterminations socio-politiques voient le jour de façon parallèle à la nouvelle façon de penser que l’on appellera la philosophie : l’égalité des citoyens dans la Cité et leur participation aux décisions politiques.

Il convient aussi de mentionner l’invention d’une monnaie clairement estampillée par l’Etat comme valeur d’échange, laquelle va jouer au niveau de la pensée comme un vecteur d’abstraction.

 

On peut donc parler de correspondance entre la série de déterminations socio-politiques et la série « pensée ».

Comme l’écrit le grand anthropologue de la Grèce antique, Jean Pierre Vernant : « Le nouveau modèle du monde qu’élaborent les physiciens de Milet est solidaire, dans sa positivité, sa conception d’un ordre égalitaire, son cadre géométrique, des formes institutionnelles et des structures mentales propres à la polis.» (Vernant, Les origines de la philosophie).

 

Tout ceci permet de comprendre l’isomorphie entre déterminations géo-philosophiques relatives (la sociologie, la monnaie, etc.) et un mouvement absolu qui culmine dans l’avènement d’une pensée nouvelle, la philosophie. Mais sauf à se contenter de la thèse du miracle, on ne voit pas très bien pourquoi tout cela s’est passé en Grèce, et pas en Asie, par exemple.

 

 

 

L’approche géo-philosophique deleuzienne dans Qu’est-ce que la philosophie ? permet d’aller plus loin et de fournir des éléments de réponse appréciables grâce à une comparaison avec la Chine.

 

La Chine est un territoire montagneux, favorisant repli et secret. En Chine, de façon indissociable, en s’élevant physiquement dans la montagne on s’élève spirituellement.

On parlera donc d’une « composante céleste de la terre », où l’individu se définit dans des rapports de caste, sa position étant fonction de sa capacité d’élévation.

Sur le plan du pouvoir, l’Etat – l’Empire – tend à se faire verticalement, hiérarchiquement, selon un mouvement de transcendance. Nous dirons que tout ceci, ces trait fonctionnels spécifiques, constitue le mouvement relatif chinois, ou encore son trait d’autochtonie.

 

Qu’en est-il maintenant de la pensée ? Celle née d’Extrême-Orient pense par figures et symboles, et s’incarne dans une haute vie spirituelle. Là est son mouvement absolu, son plan d’immanence.

 

Le territoire grec est, lui, diversifié, accidenté, ouvert sur le grand large, et donc les rencontres contingentes. Sont ainsi favorisés le commerce international, les échanges, l’amitié, l’agora ; mais aussi l’opinion, les rivalités, les mouvements de colonisation, etc.

La Cité elle-même se déploie horizontalement, de façon immanente, selon « une composante maritime ».

Ces éléments constituent les traits fonctionnels grecs, son mouvement relatif, ou son trait d’autochtonie.

 

Qu’en est-il maintenant de la pensée ? La pensée grecque construit et distingue des concepts, elle déploie une argumentation. Là est son mouvement absolu, son plan d’immanence.

 

 

 

 

Au terme de cette comparaison, il apparaît que la pensée est assez clairement fonction d’un territoire, de mouvements territoriaux.

 

La philosophie est donc née d’une rencontre aléatoire, contingente, entre la pensée et un territoire, un milieu particulier.

Cela ne minore en rien sa valeur ; en étant attentif à sa singularité, ce point de vue permet au contraire d’en saisir la puissance vitale et la pérennité historique

 

Cependant, on ne peut plus parler dès lors de miracle grec quant à la naissance de la philosophie. D’abord, de nombreuses études ont montré que l’on pense aussi ailleurs.

Mais surtout, l’approche géo-philosophique produit un effet de décentrement et de déhiérarchisation.  Elle amène en effet à dépasser la perspective téléologique de toute une tradition philosophique selon laquelle l’exercice philosophique était le signe d’une universalité qui trouvait son achèvement ultime avec certains penseurs européens constituant la pointe la plus élevée de toute civilisation.

 

En ce sens, la philosophie de Deleuze s’inscrit dans cette entreprise de déflation du sujet européanocentré telle qu’elle était déjà à l’œuvre chez Bergson ou James, et elle permet d’intégrer dans la pensée toutes sortes de forces ou d’énergies méprisées jusqu’alors.

La géo-philosophie est une pensée pour un monde ouvert, en train de se faire.

 

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6 avril 2020 1 06 /04 /avril /2020 09:43

Voici donc la troisième et dernière partie du texte sur l’oeuvre de Bergson.

 

On l’aura compris, le dépassement métaphysique proposé par Bersgon n’est pas celui de la Métaphysique, visant un idéal transcendant, hors de ce monde. Même s’il s’agit de dépasser les habitudes souvent sclérosantes de la quotidienneté ordinaire, et surtout utilitaire, la focalisation du philosophe sur les profondeurs d’un moi plus authentique, et sur ce qu’à partir de L’évolution créatrice il va appeler “l’élan vital” correspondrait plutôt à l’inversion nietzschéenne du platonisme (cf. le deuxième article de la série). 

Durant toute son œuvre, en effet, Bergson n'aura de cesse de revaloriser les forces de vie refoulées par la Tradition et les penseurs rationalistes.

 

En ce sens, Bergson s’inscrit plus largement dans le mouvement d’inversion inhérent aux philosophes du soupçon (Nietzsche, Marx, Freud), comme les appelait Foucault. Pour ces trois-là en effet, le vrai ne provient plus du ciel des idées, mais du sous-sol : de l’inconscient chez Freud, de la physiologie chez Nietzsche, de la matérialité des structures de domination sociale chez Marx - auxquels j'ajoute l’élan vital chez Bergson.

Bergson est un penseur post-nietzschéen de ce point de vue, même s’il faut immédiatement relativiser cette assertion tant sa position quant au religieux, et même son mysticisme, diffère des trois penseurs en question, aspect de son oeuvre qui fera l’objet de la seconde partie de cet article.

 

Notre premier problème, que nous avons effleuré dans les articles précédents, est plutôt de mieux comprendre ce que j’appellerais l’expérience philosophique proposée par Bergson. Dès lors en effet que ce dernier n’a eu de cesse de se référer à la vie et d’invoquer l’intuition au détriment de l’intelligence, il serait pour le moins paradoxal de demander au lecteur de se contenter d’une compréhension intellectuelle de cette démarche philosophique. Comment parvenir concrètement à cette fusion avec la durée en tant que fond essentiel de la vie?

Pour être clair sur ce point, Bergson est un philosophe, un penseur à qui il ne saurait être question de demander des recettes de développement personnel ; et c’est bien d’ailleurs parce que sa démarche est philosophique de bout en bout, avec les exigences de rigueur propres à cette discipline, qu’il peut échapper à la faiblesse conceptuelle de la pensée du coaching moderne (et accessoirement à la récuperation de la spiritualité par le nouvel esprit du capitalisme).

Il reste cependant que Bergson cherche à inscrire la pensée dans le mouvement même de la vie, de cet élan vital dont la promesse est de se donner comme une source créatrice permanente d’inépuisable nouveauté. Nous sommes alors en droit de demander au philosophe à la fois des pistes susceptibles de nous approcher de cette intuition, et ce qui permettrait de fonder solidement cette démarche dans son ensemble.

La question revient à se demander ce qui, dans un premier temps, peut faire trouée, déchirure dans la texture habituelle de la quotidienneté ordinaire (en dehors de circonstances exceptionnelles comme la guerre, ou le confinement lié à la pandémie, par exemple). Comment fluidifier la croûte d’habitudes et de mécanismes constituée par les nécessités de l’action dans le monde matériel, de telle sorte que se manifeste une autre perspective sur soi-même et le monde?

 

 

L’un des textes du recueil La pensée et le mouvant (1934) fournit une réponse claire à cet égard.

Qu’est-ce qui fait qu’une oeuvre artistique – une peinture, une page de littérature, une pièce de théâtre, un film, etc. – nous semble vraie, authentique ? Pourquoi certaines de ces oeuvres nous touchent-elles réellement, nous parlent-elles, comme nous dirions aujourd’hui ?

 

Dans le rythme habituel de la vie quotidienne, nous avons certes tout un ensemble d’impressions, d’émotions, de sentiments, etc. Mais, la plupart du temps, ces impressions sont diffuses, immédiatement recouvertes par d’autres impressions qui sont, elles, liées aux exigences de l’utilité et aux impératifs de survie. Les dernières submergent les premières, les refoulent.

Pour autant, comme tout refoulé, cela ne veut pas dire que ces premières impressions ont complètement disparu; on pourrait dire qu’elles restent en nous à l’état virtuel (je ne dis pas qu’elles sont quelque part pour éviter un lexique qui leur assignerait un espace).

 

 

 

Or, voici que se présente un grand peintre, un grand écrivain, et sa peinture ou sa page d’écriture touche précisément cela en moi, cette trace que j’avais oubliée, ou refoulée. Dans le moment même de la rencontre, la toile du peintre ou la page de l’écrivain actualise un potentiel en moi, et je reconnais en quelque sorte une dimension de moi-même, sans doute plus profonde que celle du moi social.

 

L’art du grand artiste agit en moi-même comme un révélateur; et cela au sens, non religieux, mais photographique du terme chez Bergson (procédé consistant à révéler une pellicule argentique en laboratoire).

Pensons à certaines émotions de lecture quand nous ressentons et reconnaissons des élans qui sont nôtres dans certaines phrases d’un auteur. Nous n’avions pas les mots, mais la sensation était là, confusément certes. Soudain, elle prend forme ! Certaines pages de littérature nous donnent ainsi la clé qui ouvre la porte d’une région de nous-mêmes qui serait restée fermée sans elle, comme l’écrit Proust.

 

 

 

L’art tend à nous donner une perception, voire une âme, neuve : de toute évidence, ma sensibilité aux miroitements de la Seine quand je marche sur la route des impressionnistes à Croissy est liée aux toiles de Monet ou Renoir que j’ai fréquentées ; quand je me promène dans la campagne, je suis naturellement plus attiré par la couleur et les formes d’un champ de tournesols, leurs distorsions et leurs couleurs envahissent mon champ de vision plus intensément depuis que j’ai rencontré les œuvres de Van Gogh à Arles ou Auvers ; je ne peux pas flâner autour des étangs de Ville d’Avray sans que résonne en moi une nostalgie romantique, cette douce tonalité affective qui accompagne les peintures de Corot ; ma perception affective de l’allée qui longe la plage de Cabourg est façonnée en partie par L’ombre des jeunes filles en fleur de Proust ; ma fascination pour les régions arides, désertiques et ascétiques de la blanche Estrémadure doit quelque chose à Zurbaran, Goya ou Ribéra, etc.

 

Ainsi, l’artiste a pour vocation, non de reproduire le visible, mais de rendre visible ce qui était invisible ; c’est-à-dire un ensemble d’impressions qui, souvent, sont déjà en nous, mais à l’état chaotique. Sa spécificité - sa fonction, dirait Bergson - est de se pencher sur ce vide, de parvenir à ressaisir ces impressions, et de leur donner forme, de les transformer en un nouveau cosmos, en une oeuvre belle et vraie qui participe d’une régénération de ma perception du monde.

A ce propos, concernant Proust, Gide écrivait : il nous semble sans cesse, en lisant Proust, que c’est en nous qu’il nous permet de voir ; par lui tout le confus de notre être sort du chaos, prend conscience .»

 

Pour Bergson, l’art, quasi littéralement, augmente la perception, la vision – et c’est d’ailleurs tout le sens de l’éducation des sens que l’on nomme “esthétique". Cet accroissement des possibilités sensorielles doit donner accès à des dimensions du monde auxquelles nous n’avons pas accès ordinairement. De fait, nous dirons simplement que plus nous agissons de façon utilitaire, moins nous sommes disponibles pour la contemplation. D’ailleurs, bien souvent, les grands artistes sont de santé fragile. Virginia Woolf expliquait ainsi que les variations de ses états valétudinaires où elle gardait souvent le lit l’obligeaient à un certain recul par rapport à la vie sociale et laborieuse, et donc à une posture contemplative, source elle-même de perceptions plus fines et d’innovations littéraires subséquentes.

 

 

 

Mattisse, lui, expliquait que, dans la mesure où notre vision des choses est régulièrement perturbée par la multitude d’images de ces choses (c’est encore plus vrai aujourd’hui avec les technologies modernes) qui sont à la vision ce que le préjugé est à l’intelligence, le premier travail du peintre était de se dégager de ces habitudes de vision.

Voir réellement les choses est déjà un acte créateur en ce sens, qui demande beaucoup d’efforts. Mais c’est à partir de cet acte originaire qu’il est ensuite possible de les donner à voir dans une oeuvre véritablement originale. Voir les choses comme pourrait les voir un enfant, c’est aussi ce qu’a recherché Picasso toute sa vie.

 

Pour Bergson, et toute une génération d’artistes (Cézanne, Kandinsky, Klee et divers phénoménologues qui se sont attachés à leur production picturale - Merleau-Ponty, Henri, Heidegger, etc.), l’oeuvre a pour vocation de conférer une vision régénérée du monde. Paradoxalement, elle est une chose, non à contempler pour elle-même, mais un instrument de vision en elle-même, une sorte de lunette susceptible de procurer une vision augmentée de ce monde. Il est aussi notable que cette métaphore optique est utilisée par Proust, pour la littérature, dans différentes pages de La recherche”.

 

 

 

L’art a donc pour fonction d’augmenter la capacité de vision pour Bergson, en éliminant un certain nombre d’obstacle à celle-ci.

 

Dans Le rire, il écrit : « Ainsi, qu’il soit peinture, sculpture, poésie ou musique, l’art n’a d’autre objet que d’écarter les symboles pratiquement utiles, les généralités conventionnellement et socialement acceptées, enfin tout ce qui nous masque la réalité, pour nous mettre face-à-face avec la réalité même. »

 

Alors qu’elles ouvrent à un au-delà des conventions et des symboles inhérents à la vie sociale, la peinture de Turner et de Corot, que Bergson aimait particulièrement, celle de Monet ou autre Pissarro - susceptibles de capter sur la toile des impressions mouvantes et fugitives – constituent pour le regardeur des médiations vers la vie, son ressenti, et nous donnent ainsi accès à la réalité même.

 

 

 

Mais il est d’autres moyens d’éprouver la durée. A cet égard, je ne pouvais passer à côté du fait que Bergson était un grand marcheur.

La marche participe d’un étirement de l’instant présent, ce qui amène insensiblement à s’installer dans une sorte de présence. Il n’est pas interdit d’assimiler cette présence qui ne se réduit pas à la succession d’instants présents à la durée bergsonienne (je renvoie à mes divers articles sur la marche).

Sous certaines conditions, la marche fait partie de ces activités de « délestage » par lesquelles nous éliminons l’inessentiel, les acquis illusoires, et peut-être le premier d’entre eux : le moi social de la quotidienneté ordinaire.

En effet, avant d’être employé, docteur, chômeur ou professeur, celui qui se lance sur le chemin est d’abord marcheur, avec les sensations, les besoins primitifs, les joies et les souffrances communs à tous ceux qui marchent au long cours.

Sous certaines conditions, disais-je, car je peux, certes, cheminer en comptant mes pas sur le Smartphone ; mais je reste alors dans la logique quantitative et « spatialisante » de l’utilité, de l’acquisition, etc. Pour revenir à la logique bergsonienne, en ce cas je reste prioritairement sensible aux points fixes, aux coordonnées de l’horloge (aux symboles du temps), aux points de départ et d’arrivée du parcours, au terme des étapes, etc.

 

 

 

Le marcheur (disons, de grande randonnée), au contraire, se déleste – et d’abord de l’illusion de l’identité refermée sur elle-même – à mesure qu’il tend à devenir de plus en plus sensible aux rythmes de la nature, en se fondant dans ce qui l’environne.

Alors que les termes (horaires fixes, arrivée de l’étape, etc.) passent à l’arrière-plan, le mouvement de la marche ouvre un chemin où se déploie le monde. Naturellement, le marcheur se situe dans « l’entre deux » que nous évoquions précédemment, et, fort de cette logique qualitative, il est amené à découvrir que la joie n’est pas au terme du chemin, mais dans le chemin lui-même.

 

 

 

Il en va de même des techniques de soi importées majoritairement d’Extrême-Orient - yoga, meditation, etc. - qui permettent de calmer le mental pour developper une sensibilité accrue au moment présent.

A ma connaissance, Bergson était assez peu au fait de ces disciplines (au contraire de son ami William James - frère de l’écrivain Henry James -, le philosophe pragmatiste américain, grand marcheur également).

 

Quoi qu’il en soit, les deux penseurs sont ouverts à ces pratiques spirituelles, dans lesquelles le corps est très impliqué, permettant de découvrir concrètement l’aspect toujours transitoire des choses, et de s’installer dans une qualité de présence que Bergson appelle la durée.

 

Ainsi, pour Bergson, l’art, la marche et ces techniques de soi peuvent être de bons vecteurs pour retrouver la réalité perdue.

Mais une modification consistante de notre approche du monde en ce sens suppose que ces activités soient complétées par la philosophie, sous peine de dissolution dans les sphères éthérées d’un bric-à-brac spirituel sans épaisseur, voire d’une récupération purement mercantile.

 

 

 

L'évocation de la dimension spirituelle nous conduit à aborder la dernière œuvre de Bergson : Les deux sources de la morale et de la religion (1932).

Bergson distingue deux sortes de morale et deux sortes de religion. L'application des concepts qui ont valu pour la nature est repise ici au niveau de la morale et de la religion : d'un côté, le fixe et le spatialisé, de l'autre, le mouvant et le créateur, cette force dissolvante source de retour à la liberté.

Tout ce champs de réflexion est ainsi régi par un couple d'opposés : clos, statique / ouvert, dynamique.

 

Il précise les contours d'une première morale qui concerne le moi social. Ses principes et ses règles dépendent d’une sorte de surmoi social, l’ensemble de la société, perçu comme un organisme global dont les organes sont soumis à discipline.

Cette morale obéit à une logique de l’habitude, laquelle correspond à la nécessité dans les oeuvres de la nature et à l’instinct chez les animaux. Les devoirs moraux ne sont ainsi qu’une somme d’habitudes qui se renforcent mutuellement au fil du temps, et qui deviennent une sorte de seconde nature.

Mais quid du cas de conscience ? Certes, il existe bien, mais si nous le retenons plus facilement, si nous le distinguons, c’est parce qu’il est justement un de ces rares cas où nous n’agissons pas selon cette seconde nature ; c’est un cas qui rompt avec les habitudes, en ce que, contrairement aux autres, il nous fait hésiter, tergiverser, etc.

Cette première forme de morale est donc celle de la société close qui correspond à l’instinct primitif de la communauté. Ce sont les règles et normes d’un groupe qui se pose en s’opposant, et qui a besoin de cohesion sociale face à l’ennemi.

 

 

 

Mais, entre la Nation, si grande soit-elle, et l’humanité, il y a la distance du fini à l’infini. La seconde morale est la morale absolue de la société ouverte. Pour Bergson, cette morale s’incarne d’abord dans des hommes exceptionnels, des Sages, des prophètes, le Christ, etc.

Elle procède de “l’appel du héros”, capable d’entraîner les foules. Elle ne s’impose pas de l’extérieur : la simple existence de ces “héros” est un appel à l’imitation (John Doe, par exemple, dans L’homme de la rue (1941) de Frank Capra).

Plus loin, l’apparition du héros est au principe du saut vers une justice supérieure. Mais, comme ce fut le cas avec Gandhi, par exemple, le héros qui ébranle la société peut l’amener à cette expérience parce que, par sa présence, il actualise ce qui était déjà là, en germe, en attente de réalisation.

 

Là où la première morale vise l’intérêt de la communauté et fonctionne par la force de l’habitude sous la pression du groupe, la morale absolue concerne l’amour d’autrui. Elle fonctionne par l’attrait sous le régime d’une intelligence émotive, et elle est source de joie en ce qu’elle s’identifie à la puissance de l’élan vital régénérateur.

 

 

 

Pour ce qui est de la religion, nous trouverons sa première source dans la fonction fabulatrice que l’imagination oppose à l’intelligence, laquelle nous représente l’inévitabilité de la mort. C’est le ressort des superstitions et des représentations communes concernant le drame humain constitué par l’horizon de la mortalité : “La religion statique assure l’établissement des représentations agissantes ou idéo-motrices issues de la fonction fabulatrice ».

 

Cette religion statique assure aussi l’organisation des rites, des institutions, des Livres, etc. établis à des fins de cohésion et de clôture.

Cette première version du religieux correspond en gros à l’illusion, à la névrose décrite par Freud dans L’avenir d’une illusion.

 

Mais il exite une autre forme du religieux, à laquelle Freud n’a pas été sensible, celle qu’évoque Romain Rolland dans son dialogue avec le fondateur de la psychanalyse : elle se signale par ce que Rolland appelle "le sentiment océanique” (reprenant ce concept de sa rencontre avec des Maîtres indiens).

Cette religion dynamique, que nous appellerions aujourd’hui “spiritualité”, ne procède pas de la société. C’est celle du mystique, qui concerne l’humanité, et qui coincide avec l’élan vital. Il faut la considérer comme une prise de contact, une coincidence partielle avec la puissance créatrice de la vie.

 

 

 

Bergson était très intéressé par les recherches du psychologue et philosophe William James qui s’étaient traduites par une série de conférences réunies dans The varieties of religious experience.

Il appréciait particulièrement le pragmatisme religieux de James, son accueil bienveillant de l’expérience religieuse, et le refus d’un quelconque réductionnisme psychanalytique de ce phénomène.

Comme James, Bergson postulait un véritable intérêt philosophique pour les intuitions mystiques :

« W. James se penche sur l’âme mystique comme nous nous penchons dehors un jour de printemps, pour sentir la caresse de la bise, ou comme, au bord de la mer, nous surveillons les allées et venues des barques et le gonflement de leurs voiles pour savoir d’où souffle le vent. Les âmes que remplit l’enthousiasme religieux sont véritablement soulevées et transportées : comment ne nous feraient-elles pas prendre sur le vif, ainsi que dans une expérience scientifique, la force qui transporte et soulève ? Là est sans doute l’origine du pragmatisme de James. Celles des vérités qu’il nous importe le plus de connaître sont, pour lui, les vérités qui ont été senties et vécues avant d’être pensées »

 

Plus loin, Bergson pensait à introduire la mystique en philosophie comme procédé de recherche philosophique :

 

« Il suffirait de prendre le mysticisme à l’état pur, dégagé des visions et des allégories, des formules théologiques par lequel il s’exprime, pour en faire un auxiliaire puissant de la recherche philosophique… Nous devrons alors voir dans quelle mesure l’expérience mystique prolonge celle qui nous a conduit à la doctrine de l’élan vital. Tout ce qu’elle fournirait d’information à la philosophie lui serait rendue par celle-ci sous forme de confirmation. »

 

Morale et religion ouvertes sont certes plus sympathiques et enthousiasmantes que morale et religion closes.

Mais, il ne faudrait pas penser pour autant qu’elles sont exclusives l’une de l’autre. Le simple bon sens indique que les deux aspects sont nécessaires. C’est une question de dosage, d’équilibre, en soi-même et hors de soi, entre ce qui d’une part fournit un contenant et qui assure donc une cohésion, et, d’autre part la dimension universelle d’ouverture à l’autre.

 

 

 

Les théories bergsoniennes ont fait l’objet d’un certain nombre de critiques. Il s’est opposé à Einstein notamment, qui considérait que c’était à la science qu’il convenait de dire le dernier mot sur la réalité.

En cela les deux penseurs sont opposés de façon irréductible : au sens philosophique du terme, Einstein est un réaliste en ce qu’il considère que la connaissance des hommes et leurs concepts sont à même de saisir la réalité elle-même. Bergson est un nominaliste en ce qu’il considère que mots et concepts sont des outils, certes formidables, mais qu’ils ne parviendront jamais à saisir l’essence de cette réalité.

 

Dans cet ordre d’idée son mysticisme et cette idée d’élan vital ont pu sembler suspects à certains penseurs (de même qu'ils se méfient du conatus spinozien, du vouloir-vivre schopenhauerien ou de la puissance nietzschéenne).

Mais le mysticisme de Bergson n’est pas réductible à un irrationalisme. Disons simplement que l’appel divin reprend sur le plan de la transcendance ce que l’élan vital avait commencé sur celui de l’immanence.

Pour répondre aux critiques contre Bergson provenant des rationalistes, nous dirons que sa philosophie s’assimile plus à une volonté d’explorer la vie que de chercher à la comprendre. Pour lui, l’être est création, et c’est en se faisant créateur comme les artistes ou les mystiques que l’on peut réellement s’inscrire en lui.

 

Cependant, du point de vue du retour aux choses elles-mêmes - en tant que leur être est identifié à la durée - vers lequel tend Bergson, ses recherches ont peut-être donné lieu à des découvertes moins décisives et subtiles que celles des grands penseurs de la phénoménologie, y compris en ce qui concerne le rapport à l’art.

 

Mais la contrepartie de la pensée bergsonienne est une vie plus palpitante, dynamisée par la reconnaissance de la durée commune qui nous relie aux choses. Dès lors que la pensée parvient à se situer au niveau de la durée des choses, alors cela signifie que nous ne sommes plus dans un monde déjà donné, mais dans un monde ouvert aux possibles, un monde en train de se faire.

Mieux encore, cette démarche philosophique nous met face à un monde à faire ; c'est-à-dire un monde qui sollicite nos énergies, notre foi et notre confiance ; un monde qui requiert d'aller puiser en soi des ressources insoupçonnées, une augmentation de puissance - un mouvement d'intensification qualitative de la puissance que Spinoza assimile à la joie.

Parvenir à se situer en ce lieu où la pensée perçoit la vie comme source créatrice d'inépuisable nouveauté, c’est en ce sens que cette philosophie conduit à la joie.

 

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1 avril 2020 3 01 /04 /avril /2020 20:35

 

Voici donc la seconde partie du texte sur Bergson. Elle va porter en grande partie sur l’intuition, notion importante dans la pensée de Bergson, et que le philosophe oppose à l'intelligence.

 

A cet égard, il convient de remarquer que la caractérisation de l’intelligence, telle qu’elle a été développée dans l’article précédent, comme faculté principalement pratique, mais inadéquate pour saisir une vérité plus profonde, ou la vie dans son essence, est liée à l’époque (même si elle aura une belle postérité).

On la retrouve, formulée de façon plus poétique et moins technique, chez divers artistes (des peintres, des poètes), et notamment chez un contemporain de Bergson, Proust, qui était proche du philosophe par ailleurs, aussi bien sur le plan personnel que littéraire :

 « L'intelligence n'est pas l'instrument le plus subtil, le plus puissant, le plus approprié pour saisir le Vrai... C'est la vie qui peu à peu, cas par cas, nous permet de remarquer que ce qui est le plus important pour notre cœur, ou pour notre esprit, ne nous est pas appris par le raisonnement mais par des puissances autres. » (Contre Sainte Beuve)

 

Mais quelles sont ces puissances autres dont nous parle Proust ? Pour revenir à la précision conceptuelle bergsonienne, comment percevoir le temps, non comme espace, mais comme durée indivisible ? Comment parvenir à « écouter le bourdonnement ininterrompu de la vie réelle ? » Quelle serait la méthode philosophique qui permettrait d’embrasser le réel dans sa totalité ?

 

 

Un ensemble de métaphores sensitives utilisées par le philosophe indique qu’il s’agirait moins de connaître ce réel que de fusionner avec lui, et cela par un mouvement de sympathie qui transporte le chercheur à l’intérieur de chaque chose dans sa singularité. Ce point est important : épouser les choses par sympathie ne correspond pas au mouvement classique du connaître. La connaissance, dès lors qu’il s’agit de connaissance liée à des concepts, s’oppose toujours plus ou moins à la singularité de la chose. En effet, elle élimine inévitablement ses particularités sensibles pour en retenir les généralités abstraites, lesquelles correspondent aux catégories de l’entendement prêtes à l’accueillir. La connaissance fait violence à la chose en quelque sorte. A ce sujet, Sartre écrit :

 

« Dans le connaître, la conscience attire à soi son objet et se l’incorpore ; la connaissance est assimilation… C’est pourquoi le désir de connaître est, si désintéressé qu’il puisse paraître, un rapport d’appropriation. Le connaître est une des formes que peut prendre l’avoir » (Sartre, L’être et le néant)

 

C’est ici qu’il convient de s’attarder sur la notion d’intuition chez Bergson, qu’on ne peut dissocier de celle de durée. L’intuition est une sorte de « sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique, et donc d’inexprimable ». Bergson propose un mouvement de plongée du penseur, lui permettant d’adhérer à la durée singulière de chaque chose en train de se faire, ou encore d’épouser le mouvement même par lequel les choses se font.

 

 

Ce que veut montrer Bergson, c’est que si l’on dépasse la perception commune liée à nos habitudes et qui tend à fixer les choses, à strictement parler il existe réellement, non des choses déjà faites, mais en train de se faire.

Ce qui existe réellement, ce sont des tendances, des mouvements tangentiels, du mouvant, une essentielle mobilité.

Autrement dit, une approche métaphysique conséquente montre que les choses déjà faites ont une réalité ontologique moindre que celles se faisant.

 

L’intuition bergsonienne a ceci de particulier et de novateur qu’elle entend donc partir du mouvement lui-même, qu’elle aperçoit ce mouvement comme la véritable réalité, la substance même des choses. C’est le versant héraclitéen (“on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve”) de la pensée de Bergson qui, a contrario, ne verra dans l’immobilité qu’un moment abstrait, ponctuel, prélevé artificiellement sur une essentielle mobilité.

 

Certes, la vie pratique quotidienne, ses habitudes “intéressées”, ne nous permettent pas de saisir cet aspect des choses ; et c’est précisément ici que se situe le dépassement métaphysique propre à Bergson : Ce ne sont pas le corps et les sens qui nous détournent de la réalité véritale, qui nous empêchent d'y accéder ; ce sont bien plutôt les nécessités de la vie pratique et la fixation des choses qui lui est inhérente, qui nous empêchent de saisir la réalité en tant que mouvement, durée (la question de savoir ce qui peut faire rupture dans ces habitudes sclérosantes est une affaire que nous abordons dans le texte suivant).

L’intuition de la durée est une expérience pure rendue possible dès lors que l’on se détache des urgences de la pratique, ainsi que des mots qui étiquettent et morcèlent, comme nous l’avons vu dans l’article précédent.

 

 

Il s’agit donc de retrouver la réalité, c’est-à-dire la mobilité comme substance même des choses, ou encore leur durée. Bergson décrit cette dernière comme un fluide, un courant dont la conscience peut faire l’expérience. En fait, il convient plutôt de prendre ces termes comme des métaphores, au sens où la durée ne fait pas partie des choses objectivables qui entrent dans le registre de la preuve. A cet égard, il ne faut pas oublier qu’il s’agit de coïncider avec chaque chose “dans ce qu’elle a d’unique et d’inexprimable.” L’intuition de la durée ne se prouve pas, elle s’éprouve.

 

 

Avoir des intuitions  est une sorte de chemin de croix pour l’esprit, conditionné à tout autre chose, et il existe des vecteurs susceptibles de les provoquer. En attendant, les métaphores sont nécessaires pour aider à comprendre plus précisément ce mouvement substantiel de la vie.

 

Dans son premier livre de 1903, Introduction à la métaphysique (repris en 1934 dans La pensée et le mouvant), Bergson évoque trois figures :

 

Le rouleau qui, en se déroulant, évoque la continuité du moi. Notre vie se déroule, nous vieillissons, mais nous engrangeons aussi un passé mobilisable au service du présent.

Cependant, le moi est aussi hétérogène, et l’image du rouleau ne suffit pas. Il convient de lui ajouter celle du “spectre aux mille visages”, une sorte de kaleidoscope signifiant la multiplicité du moi et  ses variations incessantes.

Mais les nuances du spectre étant juxtaposées dans l’espace, cette image ne suffit pas non plus. Il faut alors évoquer l’élastique qui rapproche du moi vécu en ce que son movement permanent de tension-extension rapproche de la durée pure. Il évoque la mobilité continue d’un acte, qui peut ensuite, dans un second temps, se laisser decomposer analytiquement par la conscience.  

Mais, là aussi, il manque quelque chose à cette image : la richesse nuancée de la conscience. En fait, aucune de ces images n'est suffisante, et il faut sans cesse corriger l’une par l’autre, rabattre l’une sur l’autre pour capturer l’intuition du moi.

 

 

Le fameux exemple de l’eau sucrée, censé avoir été découvert un jour par hasard au Collège de France par le philosophe, illustre la distinction importante entre le temps des horloges – objectif, spatialisé au sens où il correspond à des coordonnées successives sous forme de points fixes décomposables à l’infini (minutes, secondes, demi-secondes, etc.) - et la durée, laquelle s’éprouve et ne se prouve pas : quand je fais fondre un sucre dans l’eau, j’éprouve le temps de l’attente.

Certes, ce temps est mesurable, mais c’est après coup, pourrait on dire. En “attendant”, je ne peux faire autrement que de le vivre, sous la forme de l’attente, voire de l’impatience. Je vis réellement cette fonte en tant qu’elle est en train de se faire quoi qu’il en soit.

 

 

Plus loin, il n’est pas impossible – et c’est la thèse d’une des premières oeuvres de Bergson (L’énergie spirituelle) qui est encore un peu kantienne – que la durée elle-même n’existe pas en soi. Il se peut que l’intuition du temps ne soit jamais que le reflet de cette attente intérieure, de cette impatience que je projette alors sur le monde, et que j’objective ensuite - bien plus tard - sous forme de temps spatialisé pour les raisons pratiques évoquées précédemment.

 

Pour illustrer vie et durée, Bergson conservera toujours le modèle de la vie intérieure de la conscience, sous forme de flux (et non d’état psychiques successifs) qui s’interpénètrent entre présent et passé. Ainsi, chaque instant de la conscience individuelle est déjà une épaisseur de mémoire, une contraction du passé dans le présent.

 

 

Le souvenir n’est pas situé quelque part au fond de la mémoire – selon une logique qui spatialiserait la conscience et la mémoire ; il est plutôt un acte de l’esprit lié au passage du temps, et Bergson assimile ainsi notre vie à une longue phrase, mieux, à une mélodie.

De même que cette dernière ne se résume pas à une addition, une juxtaposition de notes, mais est faite de l’interpénétration de ces notes, notre moi profond se donne sous la forme d’un ressaisissement de « cette continuité indivise et indestructible d’une mélodie où le passé entre dans le présent et forme avec lui un tout indivisé .»

 

Notre conscience, en tant que vie intérieure la plus profonde et la plus en phase avec la durée, est donc simplement constituée par la mémoire.

Bien sûr, cela signifie qu’il convient de s’entendre sur ce terme, et donc de distinguer deux formes de mémoire : d’un côté, la “mémoire-habitude” - tous les gestes répétitifs que je peux faire de façon mécanique, mémoire qui est proche de l’instinct chez les animaux.

Les nécessités de l’action dans la vie pratique en viennent à “construire comme une croute solidifiée à la surface de ma personne” et à en refouler ou masquer une seconde, plus profonde, laquelle correspond au temps véritable, à la durée en tant que passage.

Cette seconde mémoire est la “mémoire pure”, qui retient les évènements uniques de mon histoire, et qui signe ma profondeur subjective. C’est ainsi que la mémoire de quelqu’un n’est pas la somme de ses souvenirs, mais une profondeur, une singularité, un style qui lui est propre, mobilisable à chaque instant.

 

 

C’est sans doute parce que Bergson a suffisamment approfondi l’ensemble conceptuel durée-conscience-vie intérieure qu’il a pu revenir dans son œuvre ultérieure sur l’idée initiale selon laquelle la durée du monde est un simple reflet de la durée intérieure, ou subjective, projetée sur ce monde.

Cette évolution de l’œuvre, telle qu’on peut en prendre acte notamment dans L’évolution créatrice, n’est sans doute pas étrangère au rayonnement des sciences du vivant de son époque, lesquelles tendent à indiquer une durée réelle du monde qui requiert un modèle scientifique non fixiste, biologique, et non plus physique.

 

Quoi qu’il en soit, Bergson en viendra progressivement à assigner une durée réelle du monde identique à celle de la conscience, durée que, par intuition, il nous est possible de rejoindre, en quelque sorte, avec laquelle il est possible de fusionner dans une sorte de vie commune.

C’est cette perspective qui permet au philosophe d’affirmer que, tant sur le plan cosmique que sur le plan individuel, la vie est une inépuisable source d’éternelle nouveauté, avec tout ce que cette approche peut procurer de sentiment de liberté, voire de joie.

 

 

Nous avons parlé plus haut de précision conceptuelle bergsonienne. Cependant, le fait qu’il utilise un nombre important de métaphores pour signifier l’intuition du moi, de la vie, ou de la durée, peut donner un sentiment de flou, d’aléatoire, voire d’imprécision.

Pourtant, l’intuition bergsonienne a son origine dans une veritable méthodologie, mais qui relève bien sûr d’un registre différent de celui de la science. Il est vrai que les concepts traditionnels ne suffisent pas à saisir le mouvant dont parle Bergson.

A cet égard, dans son livre sur Bergson (au titre éponyme), Deleuze parlera de la nécessité d’inventer des concepts nouveaux, plus fluides - ce que Deleuze lui-même ne se privera pas de faire dans des oeuvres comme Mille plateaux, par exemple.

Malgré son emploi débridé de la métaphore, l’approche bergsonienne est consistante. Pour la résumer sur un plan technique, on peut établir tout un jeu d’oppositions entre deux registres :

 

à la quantité d’un temps mesurable qui se développe dans l’espace Bergson oppose la qualité d’une durée sentie ; à l’appréciation mathématique du temps écoulé Bergson oppose l’instinct confus de l’instant créateur ; au temps homogène, symbole de la durée vraie, Bergson oppose l’interpénétration de moments hétérogènes ; à la multiplicité numérique des états de conscience Bergson oppose la multiplicité qualitative du moi ; à un moi aux états successifs bien définis Bergson oppose une succession qui implique fusion et organisation ; à l’image d’un moi superficiel projetée dans l’espace Bergson oppose la profondeur intérieure d’un moi singulier.

 

 

 

Il nous reste maintenant à découvrir un certain nombre de vecteurs susceptibles d’éprouver réellement, de provoquer, de précipiter ces intuitions profondes du moi, de la durée, de la vie comme source de création incessante.

 

Il nous faudra voir aussi ce qu’entraîne pour les fins de l’homme ce rapport intime au mouvement de la vie, et nous nous appuierons à cet effet sur la dernière oeuvre du philosophe, Les deux sources de la morale et de la religion.

 

Enfin, nous verrons quelques critiques adressées à Bergson, et notamment celle d’Einstein.

 

Tout ceci fera l’objet du troisième et dernier article.

 

 

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La transmission de la philosophie et de l'esthétique est une chose difficile qui requiert la concentration de l'étudiant. Elle ne relève donc pas d'un discours démagogique ou sophistique dont la popularité médiatique n'a souvent d'égal que la pauvreté conceptuelle. Inversement, à l'attention des profanes, il ne peut s'agir non plus de procéder selon un discours élitiste, du type normalien. En ce qui me concerne, je dirais que mon but et ma profession de foi, que ce soit dans mes conférences, mes ateliers ou sur ce blog, c'est de tendre à rendre accessibles ces choses difficiles avec un minimum de déperdition conceptuelle.

 

 

 

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Penser la violence ; l'oeuvre de Girard

Paru en Mars 2018 chez HDiffusion, Penser la violence de Pascal Coulon. 20 euro dans toutes les "bonnes librairies"

 

 

La violence a fait au cours des deux derniers siècles l'objet d'une pléthore de recherches dans bien des domaines, et nombreux sont les livres qui ont traité de la question en lui apportant des réponses fécondes. Bien peu cependant l'ont abordée dans sa dimension génétique essentielle de violence fondatrice. Et, pour cause ! Penser que toutes les communautés humaines et l'ensemble des processus civilisateurs, avec leurs rites, leurs cultures, etc., trouvent leurs origines dans une violence radicale qui en constitue la fondation ne va pas de soi ! De ce point de vue, Freud semble bien avoir la paternité de l'idée fondamentale d'un meurtre initial, paradoxalement à la source de la civilisation, de la morale et de la religion. Mais ne s'agit-il pas d'un mythe ? La question de la violence ne requiert-elle pas plutôt une méthode indiciaire, s'appuyant sur des recherches et un matériau anthropologiques ? L'oeuvre de René Girard tend dans un effort continu, magistral et souvent solitaire à remonter contre vents et marées aux sources d'une violence à la fois effective, revenant périodiquement, fondatrice et génétique. Sans omettre les failles de la doctrine, l'auteur met clairement en évidence l'articulation des théories girardiennes, désir mimétique, victime émissaire, méconnaissance, et nous en découvre la fécondité pour penser notre époque. (4ème de couverture)

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LES GROUPES D'ENTRAIDE

Pascal Coulon, LES GROUPES D'ENTRAIDE

Une thérapie contemporaine

Psycho-Logiques
 

De nombreuses personnes trouvent dans les groupes d'entraide des ressources pour lutter contre leurs souffrances, se reconstruire psychologiquement et recréer du lien social. Quel est le véritable potentiel de ces groupes ? Quelles sont les origines de ces fraternités ? Quelles sont leurs valeurs ? Comment expliquer leur relative confidentialité et les résistances que ces groupes rencontrent en France ? Cet ouvrage met en lumière les polémiques qui opposent vainement la psychanalyse aux autres thérapeutiques de groupe face aux sujets addictés.


L'Harmattan, 22,50 euro
ISBN : 978-2-296-10844-8 • février 2010 • 226 pages

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