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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 09:25

 

De même que pour les deux articles précédents sur Rothko, ce texte et les deux suivants (dans quelques jours) correspondent à mes conférences du « monde d’avant », interrompues pour cause de virus. Comme précédemment, ces articles visent à assurer une continuité, à garder le lien avec les étudiants en ces temps difficiles, à réactiver mon blog et à mieux me pénétrer moi-même de mon sujet.

 

En général, mes cours portent sur des thématiques assez précises, et non sur l’œuvre de philosophes particuliers. J’ai fait quelques exceptions par le passé, notamment avec une Introduction à l’Ethique de Spinoza et Le problème de la santé chez Nietzsche, penseurs pour qui j’ai un faible. C’est aussi le cas pour la vitalité de la pensée d’Henri Bergson (1859-1941), que j’inscrirais volontiers dans le même sillage, dans la même fraternité que ces deux philosophes, en tant qu’intensificateurs de vie et de joie ; et ceci d’autant plus que le style littéraire de Bergson procure un véritable plaisir de lecture, nonobstant la complexité du propos.

 

Penser la vie, ou plutôt inscrire la pensée dans le mouvement même de la vie, c’est cette perspective qui se profile avec l’œuvre de Bergson. Philosopher a en effet un sens précis pour lui : il s’agit d’abord de dépasser la pensée commune de la quotidienneté utilitaire - ce qui n’est pas original, au moins depuis Socrate, qui souhaitait aller au-delà de la doxa, l’opinion. Nous verrons cependant quel est le sens particulier, très différent, de ce dépassement chez Bergson. Mais il s’agit aussi pour Bergson d’aller au-delà de la pensée scientifique – ce qui est moins commun – et il faudra bien sûr voir ce que cela signifie.

Quoi qu’il en soit, ces deux dépassements constituent une inévitable propédeutique (un travail préparatoire) à la pensée proprement philosophique, que Bergson appelle métaphysique - en un sens différent de la Métaphysique traditionnelle dont il montre les insuffisances et les faux problèmes. Ce passage par la critique, par le négatif, est inhérent à la méthode bergsonienne ; mais c’est aussi celle que j’utiliserai ici pour pouvoir, dans un second temps, mettre en avant une pensée qui, in fine, vient se situer dans une position telle que la vie puisse être ressentie, vécue dans son essence même, comme une source permanente d’inépuisable nouveauté.

 

Autrement dit, Bergson est un penseur stimulant, très actuel à certains égards, surtout si l’on prend en considération le souci de nos contemporains d’échapper aux turpitudes du mental pour vivre l’instant présent, de se sentir reliés, centrés, en phase avec les rythmes vitaux (souci qui se traduit par l’explosion des techniques de développement personnel).

De ce point de vue, la pensée bergsonienne permet un regard régénéré sur l’existence, et l’on verra notamment la fonction de l’art à cet égard. Mais, de façon apparemment paradoxale pour une pensée qui privilégie l’intuition au détriment de l’intelligence, cette approche suppose d’abord un effort pour pénétrer ses concepts philosophiques.

 

Que signifie en effet l’idée de « dépasser l’expérience commune », une fois dit qu’il ne s’agit pas de rejoindre un monde idéal, stable et inamovible de vérités éternelles, comme dans la Métaphysique classique ? Qu’est-ce que Bergson entend par intuition ? Sachant de plus que c’est un concept chargé d’une histoire compliquée, que faut-il entendre par « vie » chez Bergson, et quelle est cette méthode métaphysique permettant de la penser réellement, ou, plus précisément, de penser à partir d’elle ? Comment s’inscrire réellement dans le flux de la vie, et donc éviter de la transformer en un objet fini comme les autres ? Quelle est la forme de pensée susceptible de ne pas la scléroser dans des catégories conceptuelles classiques ? Comment conserver à la vie sa vitalité, pourrait-on dire ?

Par ailleurs, la pensée bergsonienne pose un certain nombre de problèmes, et notamment celui de son rapport à la science en général, et à celle de son temps en particulier. Quel est le rapport de cette philosophie avec les sciences de la nature et de l’esprit, dès lors qu’elle se revendique comme une pensée tout autre que celle de la conceptualisation scientifique (physique) ?

Quelques éléments biographiques rapides concernant Bergson : une vie privée restée discrète, une carrière de chercheur enseignant qui se consacre intégralement à sa discipline ; l’agrégation, une carrière brillante de Professeur, le Prix Nobel de littérature et un poste au Collège de France. Il y eut un « moment Bergson » dans les années 1910-30 (comme il y eut plus tard un « moment Sartre ») où le philosophe eut une extraordinaire popularité. On se bousculait, on se battait presque pour obtenir une place au Collège pour venir l’écouter.

On lui connaît aussi une mission diplomatique aux Etats-Unis en 1917 qui a contribué à l’entrée en guerre de l’Amérique.

 

Mais c’est aussi un penseur d’une moralité irréprochable : en effet, d’ascendance juive (par ses deux parents), son itinéraire spirituel l’avait progressivement détourné de ces origines, et conduit vers le catholicisme. Or, compte tenu de son immense prestige, il lui fut proposé en 1941 de bénéficier du titre « d’aryen d’honneur », ce qui l’aurait exempté des lois sur les juifs, du port de l’étoile, etc. Mais il refusa, considérant que ce n’était pas au moment où ses frères étaient dans la plus grande détresse qu’il convenait de les abandonner ; et il vint s’inscrire comme tout le monde au commissariat (alors qu’il était malade, âgé, et qu’il fallut presque le porter pour faire la queue sous la pluie).

 

Pour en venir maintenant à la doctrine, il convient de dire quelques mots de la Métaphysique classique (le M majuscule renvoie à la Tradition, disons de Parménide et Platon à Hegel). On se pose en s’opposant, et la métaphysique de Bergson se détermine en partie dans son opposition à la Métaphysique.

 

Disons globalement que l’histoire de la philosophie est dominée par un sillage spiritualiste qui - de Parménide et Platon à Hegel, en passant par les néo-platoniciens du début de notre ère, la Scolastique, les cartésiens - considère que ce monde sensible tel qu’il est ne peut se suffire à lui-même, et donc fournir par lui-même le principe ultime de sa réalité. Pour ce sillage dans son ensemble, le sensible est toujours plus ou moins dévalorisé en tant que transitoire, et donc trompeur. Il est par conséquent nécessaire de lui découvrir un principe ultime - l’Idée au terme de l’ascension vers la sortie de la caverne chez Platon, l’essence, Dieu dans la Scolastique, l’Etre plus tard, etc.

Pour découvrir ce principe, il faut donc élaborer une science éminente, la science des principes premiers, au-delà (Meta) de la physique, principes considérés comme des réalités fixes et éternelles entièrement détachées de la matière, et qui permettent de rendre compte alors de ce monde en toute vérité.

 

 

Quitter ce monde mouvant et instable pour s’ancrer sur un sol plus ferme, éternellement identique à lui-même, tel est le mouvement initial de la Métaphysique. A cet égard, dans La pensée et le mouvant de 1934 (livre tardif, constitué d’un ensemble d’articles qui reprennent en la synthétisant une grande partie de son œuvre - ouvrage que je recommande absolument pour aborder cet auteur), Bergson formule un résumé lapidaire de la dévalorisation ontologique du sensible, « du mouvant » comme il le nomme, inhérente à la Métaphysique (en ses débuts, tout du moins) :

 

« Toute cette philosophie qui commence à Platon pour aboutir à Plotin est le développement d’un principe que nous exprimerons ainsi :  Il y a plus dans l’immuable que dans le mouvant, et l’on passe du stable à l’instable par une simple diminution.»

 

 

 

Certes, toute la pensée philosophique ne se résume pas à ces penseurs. Le sillage matérialiste, de Démocrite à Marx, rejette ce type de principes transcendants. Chez eux, ou encore chez Spinoza qui insiste sur ce point, la réalité est pleine et entière, et il n’y a aucun dieu, ni absolu quelconque à rechercher en dehors de la nature.

Dans un autre style, la Métaphysique a aussi constitué un repoussoir pour le sillage empiriste et sceptique anglo-saxon, qui n’a pas manqué de se gausser de ces grandes notions abstraites (l’âme, l’essence, la substance, etc.), considérées comme autant d’entités fictives empêchant de saisir la réalité elle-même.

 

Mais c’est Nietzsche qui a sans doute été le plus redoutable pour la Tradition, en mettant en exergue la piètre intensité, la faible puissance, la santé décadente (depuis Socrate, cf. Le crépuscule des idoles) de ces penseurs fatigués qui ont toujours besoin de trouver des "refuges", des "arrière-mondes", des « au-delà », face à la profusion de la réalité sensible. A cet égard, Nietzsche se présente clairement comme le penseur de l’inversion du platonisme.

 

Je ne développerai pas ici la pensée nietzschéenne sur ce point, mais disons que, de façon moins emphatique et surtout plus nuancée, une partie de l’attaque bergsonienne contre la Métaphysique vise ce que l'on pourrait appeler le faible degré de puissance des penseurs de cette tradition :

 

 « Devant le spectacle de cette mobilité universelle, quelques-uns d’entre nous seront peut-être pris de vertige. Ils sont habitués à la terre ferme ; ils ne peuvent se faire au roulis et au tangage. Il leur faut des points fixes auxquels attacher la pensée et l’existence. Ils estiment que si tout passe, rien n’existe ; et que si la réalité est mobilité, elle n’est déjà plus au moment où on la pense, elle échappe à la pensée. Le monde matériel, disent-ils, va se dissoudre, et l’esprit se noyer dans le flux torrentiel des choses. »

 

Bergson est sans doute ici sensible à l’idée d’une terreur existentielle - celle du temps qui passe, et, ultimement, de la mort – qui nous conduit inconsciemment à nous rassurer avec la logique des solides, à convertir le mouvant en figé, à objectiver le temps, à esquiver la durée réelle en la convertissant en espace.

 

En dehors de cette dimension existentielle qui n’est pas réellement l’objet de Bergson, sa démonstration fondamentale vise à mettre en avant la fonction de l’intelligence. L’erreur des penseur de la Tradition, c’est d’avoir considéré que cette faculté était l’outil privilégié à même de nous conduire sur le chemin philosophique d’une ultime réalité.

En fait, Bergson montre que l’intelligence a tout simplement une fonction vitale, en ce qu’elle nous permet de concevoir les choses de façon stable, de comprendre les rapports entre elles, de travailler la matière et de la transformer à notre avantage, de construire, de survivre, etc.

 

En bref, l’intelligence est vouée à la pratique, et elle utilise pour cela des concepts généraux qui soulignent des points communs entre les objets. L’idée du « rouge », par exemple, est une idée abstraite qui donne à voir une généralité, mais ce rouge général n’est jamais réellement perçu. Le « rouge » est une étiquette langagière qui résume en quelque sorte différentes expériences perceptives.

 

Plus loin, la perception elle-même est déjà une construction (inconsciente, bien sûr), un savoir pratique et intéressé, au sens où elle identifie dans le cours mouvant du monde des objets distinct pourvus de caractéristiques déterminées :

 

« Le rouge du tapis, ce sont des trillons d’oscillations extérieures que condense à mes yeux, en une fraction de seconde, la vision d’une couleur. »

 

Pour résumer, la perception sélectionne, l’intelligence abstrait et le langage étiquette. Parler c’est symboliser le résumé abstrait d’une expérience perceptive.

 

Or, et c’est ce qui fait la position très originale de Bergson vis-à-vis de la science physique, c’est qu'il considère que, finalement, cette dernière ne procède pas différemment ; elle ne fait qu'extrapoler l'expérience commune. Avec ses concepts, elle ne fait que prolonger cette approche « fixiste » des données de l’expérience, ce qui lui permet néanmoins d’établir des lois régulières et intangibles en principe. Certes, les vérités de la science sont souvent contre intuitives (je n’ai pas l’intuition que la terre est ronde), et ses concepts sont des outils remarquables qui permettent de mieux appréhender la réalité que ne peut le faire le sens commun. Mais, là aussi, ils donnent accès au réel de façon intéressée, et tendent par là-même à figer la mouvance du réel.

Croyant cheminer vers les choses mêmes, les scientifiques ne proposent rien d’autre qu’un puissant outil au profit de l’utilité et de la maîtrise de l’homme (il en va différemment des sciences du vivant, et qui font en partie l’objet d’un autre livre majeur de Bergson : L’évolution créatrice).

 

 

On l’aura compris, ce qui vaut pour le sens commun et pour la science, et qui ne pose pas fondamentalement de problème puisque les deux domaines sont régis par l’utilité, vaut aussi pour la pensée Métaphysique – ce qui est plus ennuyeux.

Croyant atteindre, ou cheminer vers le cœur même des choses, ces penseurs en sont venus à considérer que la véritable réalité était essentiellement constituée d’éléments ou d’entités stables. D’où tout un ensemble de problèmes mis en avant par la Métaphysique, et que dénonce Bergson comme des faux problèmes.

A cet égard, les quelques pages de L’évolution créatrice qui montrent en quoi la question de l’ordre et du désordre est un faux problème constituent un grand moment philosophique (pages sans doute accessibles sur le net).

Bergson montre que ce que nous appelons le désordre n’est jamais que l’objectivation de la déception d’un esprit qui trouve devant lui un ordre différent de celui qu’il attendait, et surtout d’un ordre dont il n’a pas besoin dans la pratique.

 

Evoquons maintenant l’un des plus célèbres problèmes de la philosophie antique (dénoncé comme faux problème par Bergson) : le paradoxe du mouvement, mis en évidence par Zénon (5ème siècle av. JC), le disciple de Parménide (6ème siècle av. JC), pour qui seul l’Etre est, et pour qui le mouvement est illusoire. Zénon illustre cette thèse de l’impossibilité et de l’illusion du mouvement avec plusieurs exemples sur lesquels certains mathématiciens s’échinent encore, et notamment celui d’Achille et la tortue.

 

 

Dans cet exemple, Achille « aux pieds légers » ne peut jamais rattraper la tortue, partie avant lui. Il faudrait en effet pour cela qu’il comble, avant de la rejoindre, la moitié de la distance qui l’en sépare ; mais pour combler cette moitié, il faudrait en combler le quart, puis le huitième, et cela à l’infini, puisque l’intelligence est susceptible d’une division de la matière à l’infini. Sachant de plus, que même de façon infime, la tortue continuera, elle, à avancer.

Conclusion : le mouvement est une impossibilité, une illusion des sens.

 

Bergson reprend cet exemple dans ses cours du Collège de France pour montrer qu’il s’agit là d’un raisonnement inhérent à l’intelligence. Or, l’intelligence, qui croit atteindre le réel véritable, pense en fait les termes, les points fixes (le point correspondant à la moitié du parcours d’Achille, puis au quart, puis au huitième, etc.), jamais le mouvement lui-même, la durée entre ces états fixes.

Le problème, montre Bergson, c’est que jamais des états fixes juxtaposés les uns aux autres ne produiront une durée ; de même d’ailleurs que, contrairement à ce que tend à postuler la psychologie anglo-saxonne d’un Stuart Mill, par exemple, jamais des états psychologiques fixes ne produiront un flux de conscience.

 

L’exemple de Zénon est capital en ce qu’il permet d’illustrer l’erreur - non de la pensée commune, ni de la science physique, qui ont besoin de schémas fixes et répétitifs, de lois intangibles - mais de la Métaphysique censée aller au cœur de la réalité, et qui, pourtant, a toujours eu tendance à transformer la durée en espace mesurable. La logique de Zénon vaut pour la matière et l'espace, pas pour le mouvement lui-même, c'est-à-dire ce qui se situe entre les deux points fixes.

Autrement dit, son erreur initiale, et fondamentale, a été de convertir le temps, la durée, l'entre deux, en espace accessible à une mesure quantitative.

 

Pour Bergson, l’objet d’une métaphysique qui ne se fourvoierait pas dans des faux problèmes, c’est justement l’entre deux, le mouvant lui-même, ou encore la durée. Or, penser cet entre deux a d’énormes conséquences, tant sur les plans théorique, que de la pratique, au sens où cette pensée est à la source d’une perception nouvelle de la vie.

 

Comment penser, non un temps déjà écoulé qui correspond à une vie déjà faite, mais le temps qui s’écoule, correspondant à une vie en train de se faire, ou à faire ?

 

L’intelligence qui tend à convertir la durée en espace n’est pas l’instrument adéquat à cet effet, puisqu’en fonction des lois qu’elle établit l’état présent n’est jamais que répétition, réarrangement de l’état préexistant.

C’est bien plutôt l’intuition qui va devenir désormais un guide. Bien sûr, il nous faudra en préciser les contours, les caractéristiques, dans la mesure où Bergson la hisse à un niveau conceptuel qui en fait tout autre chose que ce que l'on entend généralement par ce terme.

Quoi qu'il en soit, c'est grâce à elle que nous serons à même d’être en phase avec le mouvant, la durée, la vie comme « création continuelle, jaillissement ininterrompu de nouveauté »

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24 mars 2020 2 24 /03 /mars /2020 07:45

 

Voici donc la suite et la fin de l'article sur Rothko, et qui concerne cette fois sa grande période classique.

 

Les années 50 sont la période de maturité, dite classique, de Rothko. Après la descente dans les profondeurs chaotiques de l’inconscient, les références mythiques et les expressions picturales fragmentées, voire torturées, viennent les grandes peintures murales géométriques, totalement a-référentielles. Entre 1949 et 1965, cette séquence picturale, où l’artiste se détourne manifestement de l’expressionnisme, est peut-être aussi liée à une forme d’apaisement psychique.

 

Œuvres géométriques de grand format, les Sectionnals, les Harvard Murals ou les Seagram Murals sont des séries comportant rarement plus de deux ou trois couleurs dominantes, lesquelles envahissent totalement la toile (des color fields). Elles consistent surtout en créations de densités, aux atmosphères brumeuses, fragiles et indéterminées, à mi-chemin de la visibilité. Comme avec Pollock, on a pu parler de dépassement de la peinture de chevalet, ces différentes caractéristiques modifiant en conséquence la posture du regardeur. De fait, ce dernier est amené à se déplacer parmi les toiles, à participer ainsi aux modulations de la lumière qui se reflète sur elles - ou à partir d’elles -, et donc à s’approprier l’œuvre en quelque manière. De même qu’avec les productions de P. Soulages aujourd’hui à Rodez, le spectateur devient ainsi actif, « spectacteur » de l’œuvre. En effet, cette dernière ne vaut plus seulement par elle-même, elle peut être considérée comme une sorte de système, constitué par le peintre, la toile et le spectateur.

 

Si cette potentielle appropriation peut advenir, c'est que nous sommes en présence d’œuvres d’atmosphère, de grand format, au sein desquelles le regardeur déambule. Cette configuration implique de fait un dépassement de la relation purement optique à la peinture.  De ce point de vue, Rothko s’inscrit dans une tradition du peintre cosmo-générateur, qui remonte sans doute à Cézanne. Ce dernier entendait en effet se situer à un moment originaire, quasi géologique, avant même la présence des hommes, avec leurs distinctions entre les différentes sphères sensorielles. C’est ainsi qu’il parlait de « peindre l’odeur des citrons » ou « l’odeur de marbre de la montagne Sainte Victoire ». Il évoque aussi dans sa Correspondance l’idée, extraordinaire et sans doute fondatrice, de peindre une pomme comme la ressentirait de façon tactile un aveugle de naissance. Dans cette lignée, la plasticité de la peinture de la période classique de Rothko est d’abord tactile, opposée en cela à la plasticité visuelle fondée sur les apparences du visible. Des épaisseurs et des profusions de couleur créent des volumes qui évoquent la complexité des sens (à ce sujet, la psychologie expérimentale a montré que notre perception originaire de la profondeur est liée à nos sensations tactiles, ce que nous oublions par la suite. En un sens, le peintre retrouve ce moment originaire).

En 1958, Rothko est au sommet de sa gloire, et il est approché par Philip Johnson pour une série de toiles destinée à l’une des salles du Four seasons restaurant au sommet du Seagram Building. L’offre est intéressante sur les plans artistique et financier : 35000 dollars pour une œuvre totale, correspondant à ses propres aspirations picturales, et dominant la ville. Mais Rothko reste longtemps partagé entre cette possibilité d’accomplissement artistique et sa révolte devant l’avidité du système capitaliste américain symbolisé par ce building. Le projet tourne court après deux ans de travail et beaucoup d’hésitations, voire un conflit éthique intérieur, et l’ensemble reste inachevé. Il en conservera une amertume certaine : « J’espère avoir coupé l’appétit à tous les fils de p… qui ont mangé dans cette salle ».

 

Comportement velléitaire d’un artiste dépressif ? sans doute en partie. Mais, plus profondément, malentendu sur le sens, et surtout l’esthétique, de l’œuvre de Rothko : les commanditaires espéraient probablement de belles toiles, susceptibles de plaire et de mettre à l’aise le client d’un restaurant de luxe - exécutées de plus par un artiste prestigieux (le dilemme de Rothko concernant cette affaire a donné lieu à une pièce de théâtre, Red, de John Logan, et reprise en France très récemment par Jean Marie Besset avec Niels Arestrup dans le rôle de Rothko).

 

De fait, ces grandes toiles vides et quasi monochromes n’évoquent pas la beauté. Une esthétique du beau ne fournit certainement pas la perspective adéquate pour rendre compte de la dignité de la rencontre avec cette œuvre. Dans l’esthétique du beau le sentiment de maîtrise domine pour le peintre comme pour le spectateur. A l’opposé, l’œuvre de Rothko tend à s’imposer à nous, à nous laisser même démunis parfois. Loin de la relation purement optique dans laquelle un spectateur domine son objet, nous entrons ici dans un domaine, déstabilisant de prime abord, où sujet et objet, intérieur et extérieur, signifiant et signifié, immanence et transcendance tendent à fusionner.

 

Autrement dit, c’est une esthétique du sublime qui peut fournir l’optique adéquate à l’œuvre de Rothko. Le sublime, comme catégorie esthétique, a une longue histoire qui remonte à Longin au 1er siècle de notre ère, et qui passe par Vico au 16ème siècle, puis Burke et Kant au 18ème siècle. Cette histoire, avec ses différentes inflexions, nous est transmise par la spécialiste du sujet, Baldine Saint Girons dans Le sublime, de l’Antiquité à nos jour.

 

On peut présenter le sublime comme une sorte de dialectique dans la mesure où il s’agit d’une relation complexe entre souffrance et plaisir, au décours de laquelle il convient de distinguer deux temps : un premier temps de dessaisissement, qui peut être vécu comme un choc paralysant, un moment de sidération, voire une source de terreur ; au minimum, l'objet provoquera incompréhension, et surtout perte des repères communs. Moment de suspension des certitudes, voire de paralysie des forces vitales, où il n’est bien sûr plus question du bien-être provoqué par la beauté. L’objet, qu’il s’agisse d’une chose naturelle ou d’une œuvre d’art, se donne en nous dessaisissant, et il tend plutôt à nous répugner, mais tout en nous captivant (il nous capte littéralement).

A ce premier temps, pénible, peut succéder un second, celui de la conversion du terrible en valeur esthétique. Les forces vitales ressurgissent, revivifiées grâce à la découverte d’un sens nouveau. Un véritable plaisir advient du fait de l’émergence du sentiment d’assumer une richesse voilée jusqu’alors. Certes, dans un premier temps les sens et l’imagination ont échoué à saisir l’objet, mais Kant montre que cet échec révèle en creux une faculté suprasensible, laquelle fait toute la dignité de l’homme. Autrement dit, le sublime nous renvoie à nous même, mais, plus loin, à une subjectivité exaltée du fait que se révèle en elle une faculté ignorée jusqu’alors, une capacité à s’élever à un stade supérieur.

 

Le premier moment de dessaisissement dépassé, se manifestent donc à la fois la profondeur émotionnelle de l’expérience esthétique, et l’élévation d’esprit, source d’une vision nouvelle. On peut dès lors parler de transformation intérieure, ce qui n’a pas lieu avec la beauté. Là où la vision du beau ne rend pas beau, la contemplation du sublime produit comme un échange de valeurs entre sujet et objet. C’est le sujet lui-même qui est sublimé, pris dans une espèce d’ascension.

 

Certes, en tant que moment d’identification d’émotions ou de sentiments en nous, le sublime ne se donne jamais de façon claire, tout à fait dicible, et encore moins comme un plaisir tranquille. Le sublime n’est pas à strictement parler, il n’est qu’en tant qu’il passe ; il appartient plutôt à la logique du fuyant, au sens où la seule certitude pour le sujet touché est que quelque chose s’est passé. Le sublime de Rothko ne produit en effet aucune autre certitude que celle d’avoir été touché, avec la sensation de pouvoir accéder à une vérité plus élevée. Plus précisément, il est source d'un sentiment régénéré de présence au monde. Baldine Saint Girons synthétise ainsi ce mouvement du sublime, en distinguant ses variantes historiques :

 

« Le sublime suppose une subversion, un sentiment de vide et de suspens : il ne s’ajoute pas, mais creuse son lieu et entame le témoin à vif. Mais encore faut-il qu’un évènement de pensée se produise qui permet l’appréciation de l’expérience. Prise de conscience d’un ‘amour irrépressible pour tout ce qui est éternellement grand et, en comparaison de nous, plus divin’ chez Longin, découverte d’un langage divin qui s’adresse à nous à travers les signes de la nature chez Vico, appropriation artistique d’un feu créateur qui brûlait déjà dans un autre chez Burke, mobilisation d’une force qui nous découvre la destination supérieure de notre personne morale chez Kant. Le sublime réveille un joueur au fond de chaque être humain et lui découvre un enjeu qui lui renouvelle le sentiment de sa présence au monde. »

Le sublime suppose donc une relation très particulière entre sujet et objet en ce que, pour apparaître et produire ses effets, il requiert un sujet prêt à s’ouvrir pour l’accueillir, disposé à entendre cette parole (l’étymologie de l’aistheisis renvoie à aîo : entendre, faire entendre). Plus encore, il a besoin d’un sujet actif, prêt à un travail visant à se mettre en posture d’écoute active. Il réclame pour advenir un sujet ayant pris la décision de s’exposer à la chose, et soucieux de faire l’effort de surmonter l’épreuve du premier moment adversif. Taire sa propre voix pour écouter l’oeuvre, tel est le travail du “spectacteur”.

N’être pas de façon positive, tout en étant par l'entremise d'une émotion produite et ressentie, cette caractéristique du sublime fait signe vers le mystère de la transcendence. A cet égard, le sublime entretient des liens avec le numineux, ce mystère qui nous dépasse et nous désoriente, cet évènement inexplicable rationnellement, et qui renvoie au divin (Kant distingue, d'une part le phénomène, accessible par les sens et connaissable par l’entendement, et, d'autre part, le noumène, la chose en soi, qui n’est pas de l’ordre de la connaissance rationnelle).

 

De ce point de vue, esthétique et mystique semblent coïncider. Dans les deux cas, un même processus est à l’œuvre, un travail de transformation du sujet qui subit certaines épreuves, parfois longues et douloureuses, et qui atteint finalement une compréhension d’un autre ordre.

Dans l’article précédent, nous évoquions un parallélisme, une isomorphie entre les transformations plastiques de l’œuvre de Rothko et les phases de la conscience religieuse. Si Rothko se libère des limitations de la figuration et de son attention aux détails objectifs, c’est bien parce que l’abstraction totale lui semble désormais le meilleur moyen de révéler ce qui devient en même temps une abstraction de contenu.

 

Chez Rothko, on peut désormais parler d’un itinéraire esthétique analogue à l’itinéraire mystique. Dès lors, on peut le comprendre par des références à la littérature de Saint Jean de La Croix, Maître Eckhart ou autre Denys l’Aréopagite. Dans la théologie négative de ces auteurs – et notamment dans La nuit obscure de Saint Jean -, il est bien question en un sens de connaissance de Dieu ; mais elle passe par une méthode apophatique : Dieu ne peut jamais être objet de définition positive. Il faut passer par la « nuit purgative », un processus de négations successives, de déprise sans cesse réitérée des attachements mondains, de dépouillement de soi, de tout désir, y compris de celui de posséder (voire de la voie elle-même). Ce processus "nocturne", long et douloureux, culmine cependant dans une connaissance d’un nouvel ordre, confinant au véritable amour. « Si je me perds, toi, je te trouve », écrivait Maître Eckhart. Dieu étant le plus intime en mon for intérieur, je ne peux, paradoxalement, le trouver, accéder à cette région obscure, qu’en me séparant de moi-même, du je connu.

 

C’est par cette voie apophatique, cette nuit purgative, qu’un vide peut être créé, susceptible de déboucher sur une nuit illuminative et d’accueillir le Créateur. Une fois que toutes les images qui nous éloignent de Lui ont été éliminées, apparaît alors un vide fertile.

 

Sur un plan plus plastique, on peut dire que Rothko poursuit un itinéraire analogue, d’abord de dé-figuration, puis de dissolution de tout référent, comme un rituel de destruction du connu. Nous l’avons vu, ses œuvres sont purgées de toute anecdote, elles vont vers l’essentiel, avec une expression minimale. En effet, la simplification vaut aussi bien sur le plan de la forme que sur celui du contenu. Son abstraction apparaît comme un langage de la négativité en consonnance avec celui de la voie apophatique, et cela d'autant plus que ses dernières production - celles de la chapelle de Houston - sont noires, et renvoient ainsi à la nuit, purgative ou/et illuminative. Il s'agit donc d'une abstraction qui peut elle-même être considérée comme nocturne en ce qu’elle est forgée sur rien de ce que nous percevons dans la lumière du jour.

Ce parcours négatif vaut aussi bien émotionnellement comme une ascension spirituelle. A son terme advient donc cette nouvelle lumière, la nuit illuminative de Saint Jean : lumière nouvelle guidant elle-même vers l’élévation ultime - celle du désert sans forme, illimité, où l’âme jouit librement de tout ce qui est en haut et en bas. Une lumière nouvelle est apparue (lumen, et non plus lux), qui « semble provenir du for intérieur des êtres » (B. Saint Girons), à l’image de celle qui irradie dans certaines peintures (de Georges de la Tour, par exemple).

L’idée de vide fertile et régénérateur fournit donc une clef pour l’herméneutique de la période classique de Rothko, celle des Murals de grand format. Or, cette présence active du vide ne se révèle nulle part aussi bien que dans la Rothko chapel. Véritable espace de méditation et de paix universelle, cette chapelle absolument œcuménique, simple et très sobre, fut construite en 1971 à Houston, et inaugurée en 1971, un an après la mort de l’artiste.

 

Sur le plan estthétique, il s’agit d’une œuvre totale, indissociable de l’espace architectonique qui l’héberge, au sens où la perception du regardeur est modulée aussi bien au niveau pictural que spatial. Les œuvres, grands formats noirs – mais pas seulement -, créent d'elles-mêmes un espace propre, et elles sont soutenues par l’espace physique où elles se trouvent. L’intensité de l’œuvre de Rothko est ainsi amplifiée par l’effet d’ensemble, les éléments plastiques de chaque toile fonctionnant de façon systémique les uns avec les autres.

Nous évoquions le rien à propos des toiles de Rothko. Dans la solitude de la chapelle, le visiteur est invité à une expérience de méditation et d’accueil du vide. Aux points de vue plastique et formel, il s’agit de schématisations radicales, de toiles de grandeur démesurée, source d’une obscurité quasi aveuglante (cf. la nuit illuminative). Rien en elles de séduisant, le visiteur peut être d'abord inquiet, ressentir comme une menace dans un premier temps.

Mais les toiles confrontent pourtant la vision, en ce qu’il s’agit toujours d’une expérience sensible. A cet égard, si les influences mystiques sont évidentes chez Rothko, elles ne sont jamais privilégiées au détriment du rapport sensible, esthétique, à l'œuvre. La transcendance est une expérience vécue, qui se déploie dans l'immanence de la présence sensible de la peinture.  

Il reste que dans la Chapelle, les certitudes concernant ce que nous croyions voir ou savoir sont suspendues au profit d’une vision élémentaire, laquelle nous reconduit à nous-mêmes et à la possibilité d'une vision supérieure. Dans sa globalité, cette méditation n’est pas sans évoquer l’expérience de cécité des devins antiques, expérience censée conduire à un savoir d'un autre ordre que celui de la connaissance rationnelle. Chez Rothko, cette vision est celle du drame humain, du fond tragique de l’existence.

 

La chapelle Rothko constitue un exemple significatif de la façon dont le spirituel a aujourd’hui délaissé ses lieux et contextes traditionnels de signification en fonction d’un processus de sécularisation progressif à partir de l’âge classique et de la Réforme. Après la "mort de Dieu", avec des artistes comme Kandinsky, Klee ou Rothko, le spirituel a investi l'art et le profane, au sens où c’est l’œuvre d’art, souvent abstraite, qui est devenue un véhicule du divin. C'est elle qui nous parle désormais de la transcendance.

La chapelle œcuménique est aussi significative d'une distinction qui s'est opérée dans la première moitié du 20ème siècle, avec des philosophes comme William James (The varieties of religious experience) ou Henri Bergson (Les deux sources de la morale et de la religion), entre religion fermée et religion ouverte. La première renvoie au Livre, au clergé, aux rituels, aux coutumes et aux interdits propres à une communauté, et qui permettent d'assurer sa cohésion. A l'encontre de ce repli communautaire, le deuxième renvoie à la dimension du cœur inhérente à chaque religion, celle des mystiques, ou encore celle que nous appelons aujourd'hui une spiritualité vivante, dans laquelle les hommes perçoivent leur propre foi particulière comme un véhicule permettant d'atteindre l'universel. 

Pour Rothko, cet universel se situe dans la région la plus intime de l’homme, au cœur de ce qu’il appelle le drame humain, et qu’il n’a eu de cesse de chercher à exprimer :

 

“Je pense que l'art est une technique pour exprimer des sentiments humains ; et exprimer des sentiments humains c’est s’humaniser soi-même et humaniser les autres. Je ne crois pas que l'art puisse faire autre chose qu’élever le sens de l'humanité. C'est ce qui constitue sa « pureté de cœur»; sa nature morale; il ne peut qu’humaniser.”

 

 

 

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20 mars 2020 5 20 /03 /mars /2020 08:39

Les conférences dans les universités Inter-Âges sur le peintre américain Rothko n’ayant pu avoir lieu que de façon partielle en raison du confinement de ce mois de mars 2020, cet article a pour but de retranscrire l’essentiel de mon propos tout en le clarifiant éventuellement et d’assurer donc en quelque sorte une forme de continuité des cours. Il vise peut-être plus profondément à maintenir le lien avec mes étudiants normands en ces temps difficiles qui ne laissent pas de reconduire à l’essentiel et à ce que je nomme le fond tragique de l’existence. A cet égard, évoquer un artiste comme Rothko qui s’est toujours attaché à ce qu’il appelle « the human drama » me semble on ne peut plus opportun.

En outre, bien que difficile à maints égards, ce confinement peut être appréhendé de façon stoïcienne : il est l’occasion de se recentrer et éventuellement de remettre concrètement en chantier des activités que le rythme de vie « normal » quotidien, ou la simple procrastination, nous amène à toujours repousser au lendemain. En l’occurrence, il s’agit en ce qui me concerne de saisir ce moment singulier comme une occasion de relancer ce blog délaissé ces derniers mois, et plus largement un travail d’écriture avec une série de textes à venir.

Je précise ma dette, quant à ce travail spécifique sur Rothko, envers mon amie catalane Helena Canadas dont la thèse - Visions de l’âme ; « Du sublime et du numineux dans l’œuvre de Mark Rothko » - à la fois sensible, profonde et très documentée, a constitué pour moi un support plus qu’appréciable pour aborder cet artiste et en saisir toute la richesse.

Compte tenu de la longueur de cet écrit, je divise cet article en deux parties. La première partie correspond au cours que j’ai déjà donné en Normandie. Elle porte à la fois sur les questions que pose l’esthétique de Rothko et sur sa première période expressionniste, fortement ancrée dans la mythologie. L’article suivant (dans quelques jours) qui portera sur la période classique du peintre (ses grands Multiformes), montrera que cette période de maturité relève d’une esthétique du sublime, et qu’un passage par la littérature mystique permet d’en améliorer la vision de façon très substantielle.

 

L’œuvre de Rothko (1903-1970) ouvre à un certain nombre de questions qui touchent à ce que j’appellerais l’expérience esthétique. En effet, bien au-delà d’une « simple » esthétique du beau, cette œuvre, comme celle d’autres peintres abstractionnistes des avant-gardes, renvoie à la question de la capacité de l’art à nous émouvoir. Plus loin, son art touche au mystère de l’existence, voire de la transcendance. Nonobstant une certaine menace qui peut sourdre des peintures de la période classique de Rothko (voire de sa première période expressionniste), il est difficile en effet de ne pas éprouver le sentiment qu’elles reconduisent à l’essentiel.

Menace en effet au sens où ces œuvres se rapprochent du rien, et qu’elles ouvrent donc sur un vide, avec ce qu’il peut avoir d’inquiétant de prime abord, en ce qu’il ne peut manquer de reconduire le regardeur à une problématique existentielle, ce que nous n’aurons de cesse d’expliciter. Or, si cette problématique rejoint bien évidemment un universel, ce qui caractérise un art comme celui de Rothko, c’est qu’il touche profondément chaque sujet de façon singulière, selon ses modalités propres, pour peu qu’il soit prêt à s’exposer à l’expérience de cette vision.

Encore faut-il parvenir à cette perspective, à cette disponibilité, et posséder à cet effet un certain nombre de codes permettant d’accéder à cette disposition d’esprit ; ce qui ne va pas de soi compte tenu de la complexité de cette œuvre, ainsi d’ailleurs que de nombre d’œuvres abstraites des avant-gardes picturales européennes ou américaines.

Quelle est l’optique adéquate pour aborder la complexité d’œuvres avant-gardistes, lesquelles, paradoxalement, se donnent de façon simple, puisqu’elles ne sont a priori que pures schématisations radicales ? Le fait que les peintures de Rothko ne représentent rien ne laisse pas de nous renvoyer à nous-mêmes. Mais comment trouver un sens à cette œuvre en nous-même, sachant qu’il s’agit en même temps d’un sens universel, Rothko ayant insisté tout au long de son évolution picturale sur la transmission d’un contenu fondamental intangible - « un subject matter », le drame humain - à propos duquel toute son œuvre a consisté dans la recherche des meilleures formes d’expression ?

 

Le travail de Rothko et d’autres peintres de cette génération (Malevitch, Kandinsky, Klee, Kupka, les américains, etc.) pose le problème de la disponibilité convenable pour des œuvres non narratives, sans titre, sans aucune référence à la réalité extérieure, ne renvoyant donc à rien d’autres qu’elles-mêmes. Chez Rothko, comme chez P. Soulages également qui fut longtemps son ami, c’est le tableau lui-même qui a sa réalité propre, auquel il s’agit d’imprimer le sens d’une substance réelle, voire d’un poids sensible. Dans la mesure où elle ne nous raconte rien, nous sommes donc face à une œuvre qui, plus que toute autre, communique à un niveau pré verbal, à une peinture qui a un potentiel émotif, lequel cependant peut d’abord être voilé. Quelle optique convient-il d’adopter dès lors pour vivre une expérience esthétique, une expérience susceptible de nous reconduire à l’originaire, voire au renouvellement existentiel ?

 

L’œuvre d’art, comme les sciences de l’esprit, ne relève pas d’une analyse, sur le mode des sciences de la nature. Autrement dit, s’il y a bien un mystère, il ne s’agit pas ici de l’élucider, de le déchiffrer. Le discours sur l’œuvre relève plutôt de ce que l’on appelle une herméneutique de l’expérience esthétique, une forme d’interprétation. Pourtant, nous sommes bien dans l’ordre de la connaissance, mais différente de celle liée aux sciences de la nature. Cela signifie en l’occurrence qu’il s’agit moins ici d’expliquer le mystère que de tracer une voie permettant d’accéder à une sorte de vision supérieure, une voie grâce à laquelle le regardeur peut vivre cette expérience, dans la présence de ce mystère. Plus généralement, il s’agit donc aussi de penser les modes propres par lesquels l’art nous sollicite, et parfois nous transforme.

 

Je n’entrerai pas ici dans une biographie de Rothko, sachant toutefois que son déracinement précoce lié aux pogroms en Russie dans les premières décennies du 20ème siècle, la perte de son père, et sa difficile intégration dans la société américaine des années 20-40 où il dut vivre un bon moment dans une certaine précarité, ne sont pas étrangers à son sentiment de révolte. Certaines de ces coordonnées fondatrices, quelque peu erratiques et sources évidentes de traumas, ne sont sans doute pas non plus pour rien dans ce qui serait aujourd’hui diagnostiqué comme bipolarité psychique (en 1970, il souffre de diverses addictions et finit par se suicider) – alternance de colère, de dépression, d’enthousiasme et de générosité.

 

A cet égard, Rothko, comme Pollock, est aussi sensible aux forces de l’inconscient et à leur potentiel d’expression artistique, ainsi qu’au rayonnement nouveau de la psychanalyse en Amérique. Comme Pollock cependant, il se tournera plutôt vers la tendance jungienne, plus attentive aux dimensions symboliques de l’inconscient collectif, aux rituels chamaniques, etc. Et cela d’autant plus, que son enfance et son adolescence auront été fortement marquées par la religiosité du père et des études rabbiniques très poussées.

Disons que la personnalité de Rothko, forgée dans un contexte personnel difficile, le prédispose à une sensibilité plus forte que la moyenne aux composantes qui constituent le fond tragique de l’existence – la mort, la séparation, la solitude. Sur la base de ces composantes existentielles, la nostalgie est très prégnante chez l’artiste américain. Nostalgie classique d’une unité originaire perdue, mais qui prend chez lui la forme élaborée intellectuellement d’une nostalgie pour l’unité cosmique – belle, parfaite - symbolisant la Grèce antique des poètes et philosophes. En outre, ses Ecrits sur l’art indiquent qu’il est aussi animé par une nostalgie de la place éminente de l’artiste de la Renaissance (Léonard, Raphaël, etc.), rang honorifique auquel il compare avec amertume celui, beaucoup plus prosaïque et subalterne, de l’artiste subventionné dans l’Amérique mercantiliste des années 30.

Sur un plan plus pictural, Rothko fait partie de ces jeunes peintres américains – Pollock, De Koonink, Gotlieb, Kline, Motherwell, entre autres – qui accueillent de façon ambivalente les peintures avant-gardistes européennes dans les années 20, après la première vague impressionniste (trois cents toiles amenées en Amérique par le marchand et mécène Durand Ruel). Certes, ils se félicitent et s’enthousiasment devant ces innovations formelles. Mais ils sont aussi sujets à une sorte de réaction identitaire dans la mesure où la peinture américaine, vierge de toute tradition par définition, cherche son style propre, et que ses représentants craignent que leur créativité soit plus ou moins phagocytée par les différents mouvements picturaux européens.

 

De fait, la première période de Rothko, jusqu’à la fin des années 30, est assez clairement expressionniste, dans un style proche de Rouault (qu’il admire), ou encore des allemands et autres autrichiens, Kirshner ou Pfeininger. A ce moment de son parcours pictural, cette peinture qui n’est plus exactement figurative puisqu’elle exprime un contenu intérieur, psychologique, souvent assez tragique, est celle qu’il considère la plus à même d’exprimer le « subjet matter », le drame humain. Son Autoportrait de cette époque est particulièrement significatif, avec ses deux taches grises à la place des yeux. L’artiste cherche déjà à convoquer l’invisible, à renvoyer vers une intériorité fondamentale, et peut-être plus loin au mythe de l’artiste qui s’identifie au devin, au voyant aveugle de l’Antiquité, tels Tirésias ou Homère.

Cependant, un épisode dépressif l’amène à délaisser la peinture en 1940 pour se tourner presque exclusivement vers la lecture des philosophes et des mythes antiques. Les œuvres de Sophocle, Eschyle, ou même la Bible, constituent une source féconde pour un homme dont la quête personnelle, liée à sa problématique psychologique et existentielle, le conduit toujours plus profondément vers l’originaire, le primitif. Plus loin, ce bain mythologique est aussi régénérateur pour le peintre qui sait bien que les grandes figures de la mythologie ont toujours alimenté les grandes œuvres.

 

 

Toutefois, un problème se pose à l’artiste post-moderne. Si, quelle que soit l’époque, le mythe constitue toujours une source régénératrice, quelle peut en être la forme d’expression picturale pertinente dès lors que le religieux d’une façon générale a été en grande partie délégitimé à partir de l’âge classique par la science moderne et une approche positiviste/matérialiste du monde ? En termes formels, la post modernité implique pour les avant-gardes picturales une représentation non figurative des mythes. La mythologie est bien pour Rothko à ce moment de son parcours la meilleure façon d’exprimer le drame humain, à la condition toutefois de se dégager des formes académiques de sa représentation, lesquelles ne sont désormais plus en phase avec la réalité américaine. Dès lors, comment peindre le mythe de façon non narrative ? C’est ce défi nietzschéen de l’artiste dionysiaque auquel répondra Rothko dans des œuvres comme Tirésias, Antigone, Crucifixion ou La dernière Cène. Les corps y sont fragmentés, les membres sans connexion apparente, différents plans temporels fusionnent, de sorte que passé, présent et futur soient là, dans une forme d’extra temporalité qui renvoie vers celle du devin-voyant-oracle de la Grèce Antique. Dans les œuvres de cette époque, on peut parler de dé-figuration, et plus loin, de sacrifice de la figure humaine au profit d’une vérité supérieure, non accessible à une pensée rationnelle. Véritable archéologue ou anthropologue, Rothko s’immerge dans les impulsions fondamentales de l’inconscient, dans « les tunnels de la mémoire ». Dans cette optique, la vraie clairvoyance de l’inspiration artistique tend à se situer plutôt dans l’espace entre l’innocence de l’enfant et les troubles de la folie.

   

Durant toute cette époque, la mort, dans sa réalité biologique et historique aussi bien que dans sa dimension symbolique (moment régénérateur d’un cycle perpétuel dans les rituels chamaniques, par exemple) est très présente dans son œuvre et sa réflexion comme vecteur existentiel. Et cela d’autant plus que nous sommes en pleine 2nde Guerre mondiale. Mythe, drame humain et mort constituent un tout, ce qu’il nomme le « subject matter" à propos duquel il écrit : Le sujet doit être tragique et intemporel parce que c’est le seul moyen de nous parler du sens de la vie et de l’existence. C'était la vraie justification de l'utilisation du primitif »

 

Le mythe a donc rempli son rôle dans la transmission du “subject matter” pendant les années 40. En 1949, il produit ses premiers Multiformes et entre alors dans sa période classique avec des formes géométriques. Avec les Multiformes, l’abstraction devient le véhicule exclusif permettant d’atteindre l’élimination de tout obstacle à l’expression du drame humain.

 

 

Une évolution significative a eu lieu, tant sur le plan formel que spirituel, dans la mesure où Rothko passe de formes archaïques sacrificielles à des peintures qui incarnent une conscience mystique. A cet égard, les transformations plastiques du peintre ont un parallélisme extraordinaire avec les différentes phases de la conscience religieuse. Après les rituels sacrificiels dont la violence s'incarne dans toutes sortes de fragmentations, viendra la conscience mystique libre s'incarnant dans le silence de grandes formes géométriques vides.

 

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5 avril 2019 5 05 /04 /avril /2019 18:07

J'ai appris récemment avec tristesse les décès de Jacqueline Lichtenstein, professeure de philosophie esthétique, et de Didier Deleule, professeur de philosophie politique.

 

Si besoin était (mais cela va sans dire), ces deux immenses professeurs font partie de ceux qui montrent que la qualité d'un philosophe ne s'évalue pas à l'aune de la présence médiatique, mais de leur travail patient de recherche, leur passion et leur goût pour la pédagogie.

J'ai copié-collé plus bas deux petits textes sur leur immense carrière, tant universitaire qu'éditoriale, que je ne saurais résumer ici.

 

 

A titre personnel, je retiens que ce sont les cours de Jacqueline Lichtenstein (et ceux de Baldine Saint Girons) dans les années 1995-2000 à Nanterre qui m'ont fait découvrir et développer avec passion mon goût pour ce qui touche à l'image, à la peinture, à son histoire et à toutes les questions d'esthétique sur lesquelles je travaille encore aujourd'hui. C'est aussi grâce à des enseignants comme elle que j'ai compris que la peinture constituait une porte d'entrée éminemment enrichissante pour la connaissance, aussi bien sensible qu'intellectuelle, en ce qu'elle sollicite aussi bien la philosophie que l'histoire, la théologie, voire l'anthropologie. En dehors de ses cours, ses œuvres, et notamment La couleur éloquente, m'ont particulièrement stimulé pour construire un nombre appréciable de problématiques autour desquelles portent mes conférence et mes ateliers d'histoire de l'art. Je ne saurais donc lui être trop reconnaissant à cet égard. 

 

 

Concernant Didier Deleule, en dehors de ses cours de philosophie politique et morale de très haut niveau sur Aristote, Hobbes ou Hume dans les mêmes années, je retiens une extrême courtoisie et une vraie gentillesse. C'est sous sa Direction que j'ai mené à bien ma Maîtrise et mon DEA en 1999 et en 2000, à chaque fois sur des œuvres de William James que j'ai traduites et commentées. Je le remercie pour sa lecture attentive, ses corrections et ses conseils.

 

"Philosophe, historienne de l'art et professeure,

Jacqueline Lichtenstein a enseigné à l’Université de Berkeley, à l’Université Paris-Nanterre, à la Sorbonne Paris IV ainsi qu’à l’École du Louvre, où elle a été membre du Conseil des études et de la recherche. Elle a également été ​membre du Conseil scientifique du musée du Louvre, qui l’a invitée en 2013 pour un cycle de conférences sur la poétique et la théorie du dessin du XVe au XIXe siècle. Responsable de la collection « Essais d’art et de philosophie », créée en 1949 par Henri Gouhier aux éditions Vrin, elle s’est fait également remarquer en tant qu’auteure. Parmi ses ouvrages, on peut notamment citer La tache aveugle. Essai sur les relations de la peinture et de la sculpture à l’âge moderne (Gallimard, 2013) et La couleur éloquente, rhétorique et peinture à l’âge classique (Flammarion, 1989). Elle s’est notamment intéressée à la relation antagoniste entre le dessin, du domaine de l’intelligible, et la couleur relevant du sensible, considérée comme un éclat séducteur. Il faut également mentionner qu’elle a dirigé l’édition des Conférences de l’Académie royale de peinture et de sculpture à l’époque de Louis XIV de 1648 à 1793, avec Christian Michel."

"Au fil d’une carrière universitaire intense et exceptionnellement fructueuse, Didier Deleule aura assumé avec la plus grande exigence un très grand nombre de fonctions, et mené à bien des missions importantes, dans les établissements où il eut des responsabilités mais aussi au plan régional (Société franc-comtoise de Philosophie, Société bretonne de Philosophie), au plan national (comme président de commission au jury de l’Agrégation de philosophie, comme président de la section de Philosophie du Conseil national des universités et – à partir de 2009 – à la direction de la Société française de philosophie) et dans les instances internationales (Comité directeur de la FISP, charges de professeur invité aux universités de Rio de Janeiro, Bologne ou encore Kairouan). 

Très impliqué dans le monde de l’édition scientifique et dans la vie des revues (telles que Philosophiques, Les Cahiers philosophiquesRevue des sciences et techniques des activités physiques et sportivesCités – parmi d’autres – et bien sûr à la tête de la Revue de Métaphysique et de Morale à partir de 2009), Didier Deleule s’est montré, jusqu’aux derniers jours, et malgré la fatigue de la lutte contre la maladie, très attentif à la vie intellectuelle de son temps. Son enthousiasme pour le monde des études, sa fidélité aux missions de la philosophia perennis et sa générosité en amitié laissent un grand vide dans le cœur des collègues, des amis, des lecteurs, des anciens élèves ou étudiants qui ont bénéficié de sa présence et de ses lumières. Leur détermination à honorer sa mémoire et son œuvre n’en est que plus grande. Sa gentillesse et son attention aux autres auront marqué ceux et celles qui ont eu le bonheur de le connaître, notamment dans les instances de la Société française de philosophie, dans le travail conjoint avec l’ASPLF et au Comité directeur de la FISP – institutions auxquelles il était particulièrement attaché.  

Didier Deleule fut créé Chevalier des Arts et Lettres (janvier 1989) et Chevalier dans l’ordre des Palmes académiques (promotion du 14 juillet 2004). Un recueil composé en son hommage lui a été offert par ses collègues en 2010 (Comment peut-on être sceptique? dir., Hélène L’Heuillet et Michèle Cohen-Halimi, Paris, Honoré Champion)." 

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22 février 2019 5 22 /02 /février /2019 12:14

 

Dans le cadre de son séminaire mensuel de réflexion autour de l'art thérapie, Jean-Pierre Klein, le Directeur de l'INECAT, m'invite à intervenir le samedi 16 mars à 14h30 à la Halle Saint Pierre. Le thème de l'année porte en effet sur la violence, et j'évoquerai donc l'apport girardien en la matière.

 

 

Le petit texte de présentation qui suit vaut comme argument général de la relation entre violence symbolique et art thérapie, il annonce ma participation, et il donne les détails pratiques concernant lieux, dates, horaires et tarifs de cette conférence. Celle-ci sera suivie d'une séance de signature du livre Penser la violence

 

 


 

 

Séminaire mensuel à la Halle Saint-Pierre

10ème année

2 rue Ronsard, 75018 Paris

Sous la direction de Jean-Pierre Klein

 

 

Thème du séminaire 2019 la Halle St Pierre chaque 3ème samedi de 14H30 à 16H30 de janvier à mai suivis d’une journée entière avec des médiateurs artistiques et des art-thérapeutes en juin :

 

 

 

Violences réelles, violences symboliques

 

 

"La violence paralyse le corps de l’être violenté, elle l’empêche de penser, elle s’inscrit en deçà des mots, en deçà de toute remémoration, dans une temporalité figée. C’est l’effondrement, le deuil impossible, la fixation de la personne dans le statut de victime, voire de coupable de la violence subie. Ou bien c’est la fixation de la personne migrante, handicapée, SDF, etc., dans la violence d’une stigmatisation.

Le monde actuel n’est presque totalement que violence. Cependant, on note partout un début de prise de conscience, de dénonciation, de mobilisation. Assistons-nous au début d’une ère d’alternative violente à la violence ? Mais d’abord comprenons ce qu’est la violence, mesurons en quoi elle n’est perçue que dans sa dimension de destruction, et comment elle peut devenir une force, une énergie. L’art, la sociologie, la philosophie, la psychanalyse, la pensée humaniste, les sciences de l’éducation, la médiation artistique, l’art-thérapie peuvent-ils non seulement analyser la violence agie et subie mais aussi donner des pistes de son dépassement, voire de sa transfiguration symbolique ? Qu’en est-il de la violence source de création, d’accomplissement, de dynamisme vital ? À quoi la violence comme qualité –et non comme passage à l’acte- peut-il donner accès ?"

 

 

 

 

Le samedi 16/03 (14H30-16H30) Pascal Coulon, conférencier en philosophie et histoire de l’art, Approches générales philosophiques de la violence

 

L’apport spécifique de l’anthropologie de René Girard, auteur de Penser la violence, éditions HD,

http://fraterphilo.over-blog.com/

 

 

 

 

 

 

Prochaine séance 20/04/2019 Ahmed Madani, Metteur en scène de Flammes et de J’ai rencontré Dieu sur Facebook, De la violence subie à son dépassement par la création artistique 14H30-16H30

 

 

Art et Thérapie/Institut National d’Expression, de Création, d’Art et Transformation

(Revue, et établissement d’enseignement supérieur de médiation artistique et d’art-thérapie, Niveaux II France, VI CEE)

 

 

Programme détaillé de l’année : klein.jpkev@gmail.com

entrée 12 € (6 € pour les élèves INECAT carte d’adhérent de l’année) communication@hallesaintpierre.org Tel : 01 42 58 72 89 INECAT/Art et Thérapie, 27, rue Boyer, 75020 Paris,

www.inecat.org https://www.facebook.com/Inecat-1880624175490362/

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17 février 2019 7 17 /02 /février /2019 09:22

 

Le texte qui suit est celui d’une conférence par téléphone pour le Département of peace and conflict studies de l’université de Waterloo en Ontario, dirigé par le Professeur Lowell Ewert. Ce département se donne pour vocation d’étudier les processus d’ingénierie sociale susceptibles de conduire à la paix ou à la guerre.

Intéressé par mon activité d’animateur d’ateliers « Esthétique » et « Initiation à la philosophie » au sein d’un centre de soins pour personnes souffrant d’addictions et dans des prisons, le Pr Ewert m’a invité à une « lecture » devant ses trente-cinq étudiants en novembre 2018. Cet article est donc une retraduction de l’anglais vers le français de cette intervention téléphonique - gratifiante pour moi en termes de reconnaissance, mais aussi féconde en ce que sa préparation m’a permis de me remettre au travail, de réfléchir sur ma pratique et finalement de mieux intégrer ma propre activité.

 

Après une introduction (non écrite) précisant la nature et les modalités de mes différentes activités et de mes interventions concernant philosophie et histoire de l'art, que ce soit dans un centre de soin ou dans une maison d'arrêt, voici donc le texte que j'ai lu aux étudiants (cette lecture a été suivie d'une intéressante séance de questions/réponses) :

 

 

Comme je le comprends, l’objet principal des recherches du Professeur Ewert et de ses étudiants est l’étude des chemins et des processus d’ingénierie sociale permettant d’améliorer la paix, dans le monde, certes, mais aussi à des niveaux plus microcosmiques. Je ne suis pas un spécialiste de ce domaine, mais, dans mon champ, qui est plus psycho et sociothérapeutique, je crois fermement aux dimensions systémiques des évènements source de psychopathies chez un individu. Autrement dit, je crois qu’il est bon de prendre en considération ces dimensions afin d’identifier un problème, mais aussi pour tenter de le résoudre.

Il existe des différences importantes entre la guerre et la paix d’un côté, et la mauvaise et la bonne santé de l’autre. Mais il y a aussi des ponts intéressants, qu’il s’agisse de diagnostique ou de traitement. Et nous avons là plus qu’une simple analogie. C’est un truisme de dire que lorsque les gens se sentent mal pour telle ou telle raison, ils sont plus susceptibles de devenir violents, que ce soit contre eux-mêmes ou contre les autres. Ainsi, il existe des liens étroits entre les deux champs, et améliorer la santé est proche d’améliorer la paix.

De façon modeste, parmi d’autres outils, je crois que l’enseignement de la philosophie, de l’art et de la littérature à des personnes en difficulté socialement et psychologiquement contribue à cette finalité. Pourquoi en est-il ainsi ?

Avant la question de la transmission elle-même, disons un mot de la violence. Je n’entends pas revenir ici aux sources anthropologiques de la violence, mais disons brièvement que quelques causes de cette violence, de ce malaise ou de cette disharmonie entre les gens – et en eux-mêmes – sont bien connues et évidentes.

 

Parmi ces raisons, nous trouvons les frustrations liées aux injustices économiques et sociales, bien sûr, que ce sentiment corresponde à une réalité ou non au regard de la situation objective. Mais nous trouvons aussi le sentiment d’absence de sens (et l’on sait qu’il s’agit de la cause majeure de la souffrance au travail, comme l’indique Christophe Dejours), le déficit d’estime de soi, le manque de reconnaissance et le sentiment de non appartenance à l’ensemble de la société. Tout ceci tend à créer du ressentiment, et le ressentiment lui-même crée de la colère, de la violence, et même des valeurs (comme le montre Nietzsche). En fait, dans une telle situation, la question de l’appartenance tend à devenir sclérosante, et une source de division et de tensions identitaires. Dans ce cas, le groupe qui se sent exclu tend à exister principalement en s’opposant aux autres - il se pose en s’opposant -, et c’est une source potentielle de violence.

 

Revenons à la philosophie, l’art et la littérature. Tout d’abord, nous savons au moins depuis la conceptualisation d’Aristote (La Poétique) – et ceci fut développé plus tard par Hegel et Freud, bien sûr -, que l’art peut avoir un pouvoir cathartique. Pour résumer, voir sur la scène une tragédie avec le spectacle de la colère, de la haine, de la vengeance, des passions, etc., est une façon de les objectiver, de les mettre à distance, de s’en libérer en quelque manière, et, par conséquent, d’en diminuer la puissance dangereuse pour la communauté. L’art est un bon moyen de « faire avec » la névrose dans la mesure où il s’agit d’exprimer et de s’identifier avec des pulsions violentes d’une manière socialement acceptable.

 

Mais cela signifie aussi que la tragédie, ou la prose d’un grand écrivain, ou les toiles d’un Maître, sont universelles. Cela semble paradoxal de prime abord : l’œuvre d’art, singulière par essence en ce qu’elle s’attache à un sujet particulier, localement et historiquement situé, devient universelle. Le grand artiste touche au cœur de chacun d’entre nous dans ce qui fait notre commune humanité, au-delà de notre dimension sociale.

Concernant les tensions violentes, la philosophie peut revêtir un pouvoir sociothérapeutique en ce qu’elle participe d’une pulvérisation des essentialismes, lesquels nous calcifient dans des postures sclérosantes. Elle aide à déconstruire les préjugés et ouvre ainsi un horizon et des possibles à des personnes en ce qu'elles peuvent ainsi sentir jusqu’où elles peuvent aller en termes d’auto-détermination. Elle participe de l’émergence d’un point de vue différent, et devient alors le vecteur de relations plus ouvertes.

 

Dans certaines conditions, la littérature peut aider à réparer les gens en souffrance. Le grand écrivain touche quelque chose en moi qui est essentiel et intime. Proust écrit : « Le lecteur est, quand il lit, le lecteur de lui-même ». Parfois, nous lisons quelque chose, et nous réalisons que c’est exactement ce que nous ressentons et pensons. Mais nous n’avions pas jusqu’alors les mots pour l’exprimer clairement. Les grands livres ont la vocation de libérer le lecteur et de lui procurer de nouveaux horizons de sens. Plus loin, la littérature est thérapeutique en ce qu’elle aide les égarés à trouver leur chemin. Non que lecture et écriture confèrent des vertus morales. Elles n’anesthésient ni la singularité ni l’énergie vitale. Mais elles interfèrent en quelque manière dans la réalité qu’elles aident à ramifier et à en renouveler la forme. Elles procurent une pause au lecteur qui peut ainsi penser sa propre expérience à un second niveau, élaboré plus subjectivement. Tout ceci tend à régénérer l’estime de soi, elle-même source potentielle de nouveaux possibles. En ce sens, lecture et écriture participent du fait que les gens se perçoivent comme des êtres humains « normaux », se sentent connectés à nouveau avec l’humanité et dépositaires d’une culture universelle. Via l’expérience de la littérature et de l’art, le sentiment d’appartenance à l’humanité devient possible. La narration est un miroir dans lequel je me reconnais.

 

A mon avis, l’enseignement de l’histoire de l’art – ou de l’esthétique – touche à la rencontre authentique. Il vise à procurer des codes, des outils permettant d’aiguiser goût et sensations, ce qui permet de mieux voir le monde. Qu’y a t-il à voir dans – ou par le biais de – cette peinture de telle sorte qu’elle éveille des sentiments en moi, que j’en perçoive le sens, et que je sente qu’elle est aussi adressée à moi ?

 

Là aussi se situe un paradoxe : ce n’est pas la peinture elle-même qui demande à être vue. L’important c’est que l’œuvre d’art est comme une lunette (comme le dit Proust) au travers de laquelle je peux voir des aspects du monde différents et plus profonds que ceux de la quotidienneté ordinaire, conditionnée par l’utilité et les impératifs de survie.

J’insiste sur un point : cette approche est pertinente parce que la visée n’est pas la diffusion culturelle. La diffusion en question sert en réalité des buts marchands et transforme l’individu en consommateur, aliénant le désir du sujet. A l'opposé, cet enseignement tend à créer une rencontre véritable, initiatrice potentielle d’un processus de subjectivation. Un désir profond, créatif et authentique est ainsi sollicité. Au zapping erratique et compulsif, la philosophie et l’art opposent la production d’un désir sublimé, susceptible d’une inscription dans la durée.

 

En fait, mon objet est ce que j’appellerais une régénération des humanités. Les ateliers n’ont ni une vocation occupationnelle, ni de diffusion culturelle. « Faire ses humanités » signifiait originellement l’étude du grec et du latin afin d’avoir accès aux idées, émotions et savoirs des classiques et des Anciens. Ces études étaient réservées à une certaine élite jusqu’aux années 60, date à partir de laquelle cette idée « d’humanités » a commencé à disparaitre de l'enseignement.

Comme j’interprète le terme aujourd’hui, ce n’est plus réservé à une élite, mais à des gens en difficulté. Et cela signifie étudier – ou disons fréquenter – les textes littéraires, le langage et les codes de l’art et de l’esthétique, les doctrines philosophiques, etc. Dans la même optique que les humanités d’antan, tout ceci est censé permettre de se relier avec ce que tous les hommes recèlent d’humanité commune.

 

J’aimerais terminer avec le paradoxe mentionné plus haut : la question de l’universalité à travers la singularité. S’ils doivent toucher les gens, l’art et la littérature ne peuvent être de pures abstractions. Ils doivent s’adresser à leur cœur et à leurs entrailles. Là se situent le risque et le pari, ce qui fait appel à une certaine foi. Il nous faut croire que pénétrer plus profondément la connaissance d'une culture singulière, de ses entrailles, de ses origines par les membres d’une communauté, ne conduit pas nécessairement à un retrait de l’universel. Charles Taylor, le philosophe canadien, dit quelque part qu’une meilleure connaissance d’une culture singulière, qui aide les gens à mieux maîtriser leur origine, constitue finalement l’une des meilleures façons d’améliorer le sentiment d’universalité et de fraternité. Antonio Tapiès, le grand artiste catalan, dut pénétrer plus profondément vers les racines de sa tradition afin d’enrichir ses productions artistiques. Pour lui, « tout ce qui est ressenti intimement est susceptible de se transformer en un symbole de situation universelle. »

 

 

Pour conclure, je dirais que, sous certaines conditions, l’art, la littérature et la philosophie procurent des outils permettant aux gens de pénétrer plus profondément en eux-mêmes, de mieux se connaître, de trouver des mots et du sens pour leur vie. Cela peut sembler utopique, mais l’expérience m’a montré que les gens sont  plus souvent que nous le pensons attentifs à ces dimensions culturelles. C’est une question de transmission, mais aussi de Kaïros, de temps opportun dans un parcours de vie. Ce processus culturel est aussi un savoir aidant à se sentir plus humain, et relié à l’humanité comme un tout.

 

Sur le même thème : http://fraterphilo.over-blog.com/2017/01/les-bienfaits-du-beau.html

Sur la thérapie littéraire : http://fraterphilo.over-blog.com/article-therapie-litteraire-113799141.html

 

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24 mai 2018 4 24 /05 /mai /2018 07:10

 

La disparition de Philip Roth, le très grand écrivain américain, m'incite à republier cet article de 2012 dans lequel je citais, entre autres, un extrait de Pastorale américaine. Tous ses livres sont des régals de lecture. Je recommande plus particulièrement Pastorale américaine, La contrevie, Le théâtre de Sabbat, La tâche.

Je précise que cet article se focalisait sur la thématique de la solitude, magistralement traitée par Roth. Mais, en ce sens, le texte et les extraits cités ne rendent pas compte du formidable humour - souvent grinçant - de Roth.

Comme toutes les grandes œuvres littéraires, celle de Roth aborde des questions qui nous touchent tous dans notre humanité (la sexualité, la mort, l’altérité, etc.). Le thème de la solitude n’apparaît pas vraiment de façon centrale dans Pastorale américaine. Quoique, par le biais d'une véritable analyse littéraire qui n'est pas ici mon objet, on eût sans doute pu nuancer cette affirmation tant le pacte de lecture est étrange, ambivalent - entre l'auteur (Roth), le narrateur-écrivain (Zuckerman), le personnage principal (Levov), quel est le statut des évènements racontés dans ce livre ? Quelle est la part de faits "réels", de fantasmes de Levov, d'imagination de Zuckerman ? Ce statut est-il variable ? 

Le livre est d'une grande richesse quoi qu'il en soit, et mériterait une longue glose littéraire. Mais je me suis simplement attaché à quelques lignes de ce roman qui, de par leur profondeur et leur beauté tragique, sont d’une telle puissance évocatrice qu’elles alimentent ou approfondissent de toute évidence n’importe quel point de vue philosophique sur la question de la solitude.

Cette question me touche personnellement et professionnellement, d’autant plus qu’elle est progressivement devenue ces dernières années un thème important de mes ateliers philo, voire de mes cours. En outre, ma dernière séance de pèlerinage – hors saison – sur les chemins de Compostelle m’a aussi amené à l’expérimenter de façon très concrète, avec ses difficultés, mais aussi sa fécondité (dont ce texte porte témoignage, en quelque sorte).

 

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Même si la connaissance du thème général de Pastorale américaine n’est pas fondamentale pour la bonne compréhension de l’extrait que j’ai choisi, je copie ici la 4ème de couverture du livre

 

« Après trente-six ans, Zuckerman l'écrivain retrouve Seymour Levov dit «le Suédois», l'athlète fétiche de son lycée de Newark. Toujours aussi splendide, Levov l'invincible, le généreux, l'idole des années de guerre, le petit-fils d'immigrés juifs devenu un Américain plus vrai que nature. Le Suédois a réussi sa vie, faisant prospérer la ganterie paternelle, épousant la très irlandaise Miss New Jersey 1949, régnant loin de la ville sur une vieille demeure de pierre encadrée d'érables centenaires : la pastorale américaine. Mais la photo est incomplète, car, hors champ, il y a Merry, la fille rebelle. Et avec elle surgit dans cet enclos idyllique le spectre d'une autre Amérique, en pleine convulsion, celle des années soixante, de sainte Angela Davis, des rues de Newark à feu et à sang...Passant de l'imprécation au lyrisme, du détail au panorama sans jamais se départir d'un fond de dérision, ce roman de Philip Roth est une somme qui, dans son ambiguïté vertigineuse, restitue l'épaisseur de la vie et les cicatrices intimes de l'Histoire. »

En fait, vers ses 16 ans, Merry, anti conformiste, extrémiste, s’est lancée dans une dérive violente qui la conduit à poser des bombes pour protester contre la guerre du Vietnam. Elle tue ainsi plusieurs personnes et disparaît, laissant ses parents complètement désemparés. L’extrait que j’ai choisi intervient cinq ans plus tard, alors que Seymour a obtenu un renseignement sur le lieu où se trouve Merry (mais n’est-ce pas un fantasme ?). La nuit tombée, il guette son apparition dans une ruelle sordide de Newark.

« A voir l’endroit où elle travaillait, elle ne devait plus se croire de vocation à changer le cours de l’histoire de l’Amérique. L’escalier de secours rouillé, si l’on s’avisait d’en grimper la première marche, s’effondrerait se détacherait de son armature et s’écraserait dans la rue ; c’était un escalier de secours qui n’avait plus pour fonction de sauver des vies en cas d’incendie, mais de pendre là, inutile, pour témoigner de l’immense solitude inhérente à la vie. Il lui semblait dépourvu de toute autre signification ; aucune autre interprétation ne lui donnerait autant de sens. Oui, nous sommes seuls, profondément seuls, jamais au bout de nos strates de solitude. Et nous n’y pouvons rien. Non, la solitude ne devrait pas nous surprendre, pour stupéfiante qu’elle soit à vivre. On peut toujours essayer de sortir ses tripes, on sera un solitaire écorché vif au lieu d’un solitaire renfermé. Merry, ma petite idiote, plus idiote encore que ton idiot de père, faire sauter des maisons n’y change rien non plus. On est seul avec les maisons, seul sans les maisons. On ne peut contester la solitude, et tous les attentats du monde n’y ont pas entamé la moindre brèche. »

 

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Jamais sans doute la philosophie ne pourra faire en sorte que nous soyons saisis de façon aussi pénétrante, sur le mode lancinant et terrible d'une imprégnation quasi sensible. Le lecteur est en quelque sorte amené à penser par ses sens. Jamais la conceptualisation philosophique ne pourra nous faire toucher aussi profondément ce sentiment de solitude comme élément essentiel qui tisse le fond tragique de nos existences. La grâce de la littérature, parce qu'elle est le lieu d'une parole qui ne représente pas mais désigne ( L'accueil de l'évènement ), produit ce miracle. A  cet égard, l'extrait précédent fait écho en moi aux dernières pages d'un autre très grand livre, le Voyage de Céline, auteur envers qui P. Roth reconnaît sa dette.

 

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« Le zinc du canal ouvrait juste avant le petit jour à cause des bateliers. L’écluse commence à pivoter lentement sur la fin de la nuit. Et puis c’est tout le paysage qui se ranime et se met à travailler. Les berges se séparent du fleuve tout doucement, elles se lèvent, se relèvent des deux côtés de l’eau. Le boulot émerge de l’ombre. On recommence à tout voir, tout simple, tout dur. Les treuils ici, les palissades aux chantiers là-bas et loin dessus la route voici que reviennent de plus loin encore les hommes. Ils s’infiltrent dans le jour sale par petits paquets transis. Ils se mettent du jour plein la figure pour commencer en passant devant l’aurore. Ils vont plus loin. On ne voit bien d’eux que leurs figures pâles et simples ; le reste est encore à la nuit. Il faudra bien qu’ils crèvent tous un jour aussi. Comment qu’ils feront ? »

La mort, la solitude, sont, dans ces romans, indépassables, totales, inéluctables. Aucune velléité consolatrice ou adoucissante dans ces textes. Si tel était le cas, ces auteurs seraient - c’est un lieu commun - de bien mauvais écrivains !

Et pourtant, en même temps, peut-être par la grâce de leur écriture qui nous met en phase avec l'originaire de notre condition, une émotion nous saisit, qui peut nous conduire à une forme d’acceptation. En effet, nous sommes amenés à penser ces choses réellement, par l'intermédiaire des sens en quelque sorte, et pourtant cela reste de la fiction, un "comme si", un peu comme au théâtre où l'on peut faire des essais. Dès lors, la littérature permet d'aller très loin ; dans le tragique même de ces lignes quelque chose touche notre sensibilité : peut-être, au plus profond de ce qui constitue pour chacun d'entre nous sa propre singularité, nous rejoignons paradoxalement de l'universel, c'est-à-dire le sentiment de la commune humanité que nous avons en partage, avec sa souffrance, sa misère, mais aussi sa grandeur parfois. Et, par là-même, sans que cette dimension tragique se trouve diminuée en quelque façon – bien au contraire, elle est approfondie et sans concession, encore une fois ! -, se dessine pourtant comme un horizon fraternel. C'est d'ailleurs en un sens, sans que soit invoquée de façon aussi claire la littérature (mais plutôt les philosophies existentialistes), ce point de vue que rejoint le psychiatre américain Irvin Yalom, qui écrit dans Thérapie existentielle

 

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« La solitude est une composante de l’existence humaine; nous devons nous y confronter et trouver un moyen de l’assumer. La communion avec les autres constitue notre principale ressource permettant d’atténuer la peur de cet isolement. Nous sommes tous des bateaux solitaires voguant sur une mer sombre. Nous voyons les lueurs des autres bateaux, bateaux que nous ne pouvons atteindre, mais dont la présence et la similitude de situation nous apporte du réconfort. Nous avons conscience de notre solitude et de notre vulnérabilité absolues. Mais si nous parvenons à sortir de notre monade dépourvue de fenêtres, nous avons conscience de la présence des autres confrontés à la même peur solitaire. A notre sentiment d’isolement se substitue la compassion pour les autres et nous ne sommes plus terrifiés. Un lien invisible unit les individus qui vivent la même expérience… »

 

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Je dirais que c’est allant aussi loin que possible dans cette direction de l’assomption de la solitude, aussi loin que chacun d’entre nous en a la possibilité, en fonction de son histoire, de ses ressources, etc. - et non en la fuyant comme nous avons toujours tendance à le faire –, que se dessine l’esquisse d’une solution. Il convient de creuser, de cultiver la problématique de la solitude, et les écrivains nous prêtent la main à cet effet. Nul masochisme dans cette entreprise ! Plutôt un acte de foi, avec la part de risque que cet acte implique, et qui prend la forme d’un raisonnement par analogie : le philosophe américain du 19ème siècle, Thoreau, voulait croire que, contrairement à la légende qui courrait dans sa ville de Concord (Massachusetts), l'étang de Walden (au bord duquel il avait chisi de vivre dans les bois) n’était pas sans fond, et qu’il finirait par le toucher un jour pour remonter plus fort, régénéré, à la surface. Il va de soi qu’il avait aussi en tête ses états émotionnels, que nous appellerions aujourd'hui dépressifs.

Dans la mesure où cette assomption de la solitude est sans doute une condition pour que nous ne transformions pas l'autre en objet destiné à combler le manque, le sentiment du vide,  je dirais que, de même, il faut croire que le creusement, l’approfondissement de notre solitude peut déboucher à terme sur la source d’un rapport régénéré à soi-même, et donc à autrui, sur une véritable rencontre, un sentiment fraternel, voire sur l’amour.

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20 mars 2018 2 20 /03 /mars /2018 10:01

En lien avec mes cours et conférences de cette fin mars, je republie avec quelques modifications marginales cet article d'octobre 2012 qui traite plus particulièrement des relations de fécondation mutuelle entre littérature et pensée philosophique.

 

 

 

 

« Travailler à bien penser, voilà le principe de la morale »

Pascal 

 

L’idée selon laquelle la littérature est source de sens et alimente l’œuvre de bien des philosophes n’est certes pas une nouveauté ; mais la parution récente de plusieurs livres relance de façon intéressante la question des rapports entre les deux disciplines. C’est notamment le cas avec Le laboratoire des cas de conscience de Frédérique Leichter-Flack (Alma éditeur, 2012), Un cœur intelligent d’Alain Finkielkraut (Stock Flammarion, 2009), ou encore Le musée imaginaire d’Hannah Arendt de Bérénice Levet (Stock, 2011). Trois livres qui, chacun à leur manière, montrent que les œuvres littéraires accompagnent ou stimulent de façon très fécondes des questions existentielles touchant à notre quête de sens et que la conceptualisation philosophique ne parvient pas toujours à pointer de façon aussi vivante et concrète.

 

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Je n’ai jamais douté quant à moi du fait que les œuvres littéraires, et sans doute au-delà certaines œuvres d’art, puissent constituer d’essentiels vecteurs de sens, pour peu qu’elles soient découvertes à point nommé par le lecteur (ou le spectateur) potentiel. Sans doute faut-il parler d’un kaïros, d’un moment opportun, pour la rencontre en question (sans une certaine maturité, il est difficile d’apprécier Proust, Yourcenar ou Woolf). Au-delà de la question de l’âge, certains moments de notre parcours sont plus propices que d’autres à ces rencontres ; à cet égard, les moments de crise de notre vie peuvent aussi, sous certaines conditions, valoir comme des moments privilégiés de ce type de découvertes. Ainsi, la lecture de Dostoïevski, Céline, Virginia Woolf, Fante, Proust, Balzac ou Yourcenar (entre autres) a pu accompagner ma quête de sens et éclairer parfois mes sombres journées et mes nuits sans sommeil. Et cela d’autant plus que j’adhère à la conception proustienne selon laquelle « le lecteur est, quand il lit, le lecteur de lui-même ». Il faut comprendre par-là que l’œuvre nous donne des clefs permettant de pénétrer des régions de nous-mêmes, du monde et du rapport à l’autre auxquelles nous n’aurions pas accès sans elle. Dans ces conditions, initiatrice d’un véritable processus de subjectivation, la rencontre d’un auteur peut, à mon sens, constituer l'une (parmi d’autres) de ces expériences source d’évolution existentielle dont je parle souvent sur ce blog. Qui n’a ressenti, en de rares et précieux instants, le sentiment que ce qu’il était en train de lire valait comme actualisation de ce qui était potentiellement contenu en lui n’a pas fait cette expérience privilégiée. Ultimement, ce serait donc cette fonction révélatrice de la littérature qui en ferait la grandeur ; et, d’une certaine manière, c’est cette conception qui constitue aussi une sorte d’idéal régulateur dans mes ateliers socio-thérapeutiques.

 

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Mais il semble évident que la littérature constitue aussi un vecteur de sens pour le philosophe, la pénétrante écriture de certains auteurs étant source d’intuitions fécondes. Elle vaut ainsi comme une approche phénoménologique des réalités vivantes, lesquelles donnent à penser et fournissent un matériau au philosophe. De par leurs œuvres, les écrivains donnent accès à des fines sphères de vérité et de sens. A. Finkielkraut écrit à ce sujet :

« On n’a pas besoin de la littérature pour apprendre à lire. On a besoin de la littérature pour soustraire le monde réel aux lectures sommaires, que celles-ci soient le fait du sentimentalisme facile ou de l’intelligence implacable. La littérature nous apprend à nous défier des théorèmes de l’entendement et à substituer au règne des antinomies celui de la nuance ».

On pourrait dire que la philosophie cherche à se situer d'emblée dans l'universel, alors que la littérature s'attache d'abord à la singularité des faits, des personnages, etc. Mais, ce faisant, paradoxalement - tout en transformant cette singularité, sans jamais l'effacer et en l'accentuant plutôt - elle parvient à rejoindre l'autre (le lecteur) dans sa singularité. C'est alors qu'elle atteint à l'universel.  Dès lors, même si, loin d'être unilatérale, la relation entre les deux disciplines est complexe, certaines de ces œuvres ouvrent souvent la voie du travail conceptuel. Les exemples sont assez nombreux : pour rester dans la modernité, je pense aux diverses déclinaisons du thème de l’altérité chez Sartre – l’aliénation particulièrement – qui doivent beaucoup à Flaubert et Genet, par exemple (L’idiot de la famille et Saint Genet, comédien et martyre). Deleuze fait aussi grand cas de la littérature bien sûr – avec Melville, Conrad, Carol, Lawrence, Fitzgerald, etc. Quant à René Girard, son emploi des écrivains est essentiel (voir Penser la violence). En effet, ce sont eux qui le mettent  sur la voie du désir triangulaire et mimétique, puis de la victime émissaire ; même si, ultérieurement, ces théories trouvent un achèvement avec la science anthropologique.

 

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Dans le Laboratoire des cas de conscience, l’auteure propose une réflexion sur des questions éthiques contemporaines qui s’appuie sur des œuvres de Gogol, Kafka, Melville, Dostoïevski ou Camus. Quel est l’intérêt de la littérature en l’occurrence ? Avec le déclin des structures traditionnelles qui fondaient l’autorité de principes quasi intangibles, il est de moins en moins possible de se référer à des repères stables et des normes éternelles en matière de morale. Valeurs et idéaux se désagrègent donc ; pourtant nos sociétés n’ont pas moins besoin que les précédentes de se prononcer sur le bon ou le mauvais, sur le permis et le défendu, le bien et le mal, et cela dans un contexte où les progrès scientifiques et techniques nous mettent face à de nouveaux enjeux et à des cas de conscience redoutables - notamment dans le domaine du vivant, la médecine, etc. Dans ce contexte, l’éthique actuelle tend à devenir une véritable casuistique, et chaque cas singulier un cas de conscience. A chaque fois, la réflexion éthique devient donc une sorte de « gymnastique » spirituelle où il s’agit d’intégrer une multitude de paramètres, un équilibre entre des principes (conviction et responsabilité), des acteurs différents, la nécessité d’effectuer en permanence des allers retours entre les principes, les lois, le terrain, etc. Or, en un sens, l’approche littéraire confère le souffle du sens concernant la réflexion sur ces situations réfractaires à une approche uniquement normative, et qui requièrent une nécessaire mobilité, une capacité d’adaptation aux cas singuliers. C’est particulièrement le cas avec sa fine analyse du formidable Billy Budd de Melville (sur laquelle je ne peux m’attarder ici).

 

Il est intéressant de constater que les trois livres en question font référence à la légende du cœur intelligent du Roi Salomon que l’on trouve dans Le livre des Rois de l’Ancien Testament. F. Leichter-Flack et Bérénice Levet montrent que c’est ce cœur intelligent qui amène Salomon à prononcer son fameux jugement. Intelligence du jugement qui ne va pas sans une démarche casuistique, déjà chez Salomon, mais a fortiori lorsqu'elle est appelée à s'appliquer à des questions éthiques contemporaines. Quant à A. Finkielkraut, la légende qui met en évidence la sagesse de très jeune successeur de David lui fournit le titre de son livre. Rappelons cette légende issue du Livre des Rois :

« A l'âge de 17 ans, Salomon fait un rêve. Dieu dit : Demande ce que tu veux que je te donne. Salomon réplique : Donne à ton serviteur un cœur intelligent pour juger ton peuple, pour discerner entre le bien et le mal, car qui pourrait juger ce peuple considérable? Ce discours plait à l'Eternel, qui répond : Parce que tu m'as fait cette demande, et que tu n'as point demandé une longue vie, et parce que tu n'as point demandé la richesse, et parce que tu n'as point demandé la mort de tes ennemis, mais que tu as demandé de l'intelligence pour comprendre la justice, voici : J'ai fait selon tes paroles; voici : Je t'ai donné un cœur sage et intelligent, tellement qu'il n'y en a pas eu comme toi avant, et qu'après il n'y en aura point comme toi. Et je t'ai même donné ce que tu ne m'as pas demandé, même la richesse, même la gloire, de manière que nul ne sera comme toi parmi les rois tout au long de ta vie. Et si tu marches dans mes voies pour garder mes statuts et mes préceptes, comme a marché David ton père, je prolongerai tes jours. »

 

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 A. Finkielkraut s'approprie en quelque sorte cette légende pour construire une belle problématique : là aussi, nous dit-il, puisque l’on ne peut plus demander à Dieu ce cœur intelligent, à qui adresser cette demande ? A la littérature, répond l’auteur. Voici quelques lignes de son introduction :

« Le roi Salomon suppliait l'Eternel de lui accorder 'un cœur intelligent'. Au sortir d'un siècle ravagé par les méfaits conjoints de l'efficacité technologique et de la ferveur idéologique, cette prière a gardé toute sa valeur. Dieu cependant se tait. Il nous regarde peut-être, mais Il ne nous répond pas, Il ne sort pas de son quant-à-soi, Il n'intervient pas dans nos affaires. Il nous abandonne à nous-mêmes. Ce n'est ni à Lui ni à l'Histoire, délégitimée par un siècle d'horreurs commises en son nom, que nous pouvons adresser notre requête avec quelque chance de succès, c'est à la littérature. Sans elle, la grâce d'un cœur intelligent nous serait à jamais inaccessible. Et nous connaîtrions peut-être les lois de la vie, mais non sa jurisprudence. »

Finkielkraut traite diverses œuvres dans son livre (qu’il a parfois abordées déjà dans sa toujours intéressante émission de France Culture Réplique), et leur donne des développements philosophiques qui touchent à des questions très actuelles. Ainsi, de son interprétation des Carnets du sous-sol de Dostoïevski (pas très éloignée de celle de Girard), de Washington square de James, Lord Jim de Conrad, ou encore La tâche de Roth, qui est passionnante, et très féconde pour penser divers phénomènes actuels (la concurrence victimaire, par exemple).

 

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Mais c’est le traitement du livre de Sebastian Haffner Histoire d’un allemand, avec cet étonnant concept « d’encamaradement » des hommes, qui est particulièrement fécond pour moi, - notamment pour mon cours d’introduction à la philosophie qui touche à la banalité du mal sur la base de l’œuvre d’Arendt. Dans ce roman autobiographique, à la fin de ses études de juriste vers 1933, le narrateur est, comme ses condisciples, convoqué par les nazis à un séminaire de plusieurs jours. Alors qu’il redoute de subir un endoctrinement, ce qu’il découvre avec surprise, c’est la camaraderie, la fusion joyeuse dans le groupe. Mais le lecteur comprend vite que celle-ci est un poison dans la mesure où les obligations, la capacité de penser, les valeurs, les « empêchements » qui lient normalement chaque individu sur le plan moral tendent à se dissoudre sous l’effet du groupe, de la franche et grasse rigolade et de la camaraderie virile.

« La camaraderie est un baume aux tourments du soi. A rebours de l’oppression ou de la domination totalitaire, elle s’offre aux hommes comme une irrésistible dispense d’humanité. Elle n’écrase pas, elle allège. Elle n’enjoint pas, elle délivre. Et contre ceux qui peuvent être tentés de trahir le groupe et de cultiver en secret, à l’écart, l’image de l’être aimé, par exemple, elle possède une arme fatale, le rire… A Jüterborg, Raimund Prezel ne s’est pas, comme il s’y attendait, heurté à l’Etat, il s’est enfoncé dans un magma. Ce n’est pas l’uniforme qui a été sa perte, mais l’informe ; ce n’est pas le règlement, c’est la récréation ; ce n’est pas la contrainte, c’est le chahut ; ce n’est pas l’ordre disciplinaire, ce sont les vannes de dortoir ».

On voit bien en quoi ce type de textes fournit un matériau assez extraordinaire pour traiter les problématiques touchant à la question éthiques, sur les  raisons des souffrances que les hommes s'infligent, sur le mal, sa banalité, etc. dans le sillage des travaux d'Arendt bien sûr, mais aussi de Milgram, par exemple.

 

roth

 

Le livre de B. Levet, à la fois fin, cultivé et agréable à lire, est quant à lui très fourni dans la mesure où il s’agit d’une reprise de son travail de thèse qui met en évidence le rapport très important d'Hannah Arendt avec la littérature (principalement, mais aussi la peinture et la musique). Il montre en quoi et comment ces disciplines ont fécondé sa pensée philosophique. Voici donc la 4ème de couverture de ce livre :

«Le Musée imaginaire d'Hannah Arendt : le titre est à entendre en un sens large, comme la métaphore des œuvres littéraires, picturales, musicales qui ont nourri le vocabulaire de sa  sensibilité et de son intelligence. Les commentateurs d'Arendt ont remarqué, souligné la présence de la littérature dans son œuvre - moins, mais il est vrai qu'elles sont plus discrètes, celles de la peinture ou de la musique. Cependant, personne, jusqu'à présent, n'était entré dans son œuvre exclusivement par cette voie. J'ai choisi de l'emprunter afin de comprendre pourquoi elle s'était ainsi volontiers tournée vers les écrivains et les artistes. Quelle est la spécificité de l'approche littéraire et artistique du réel ? A quoi les moyens de l'art doivent-ils d'être, comme elle le déclare, sans rivaux pour raconter la vie de quelqu'un ou dire ce qui s'est passé ? Au terme de l'enquête, la réponse s'impose : l'art est seul, pour Arendt, adéquat à l'étoffe dans laquelle l'existence humaine est taillée. Le fondement de son parti pris artistique est ontologique. Et il n'est pas sans lien avec son expérience du XXe siècle, de l'épreuve et de l'examen des totalitarismes. Ces régimes qui se sont donné pour fin d'humilier et de nier le réel dans ses traits essentiels, de dérober à l'homme son humanité. Toutefois, je n'ai pas voulu simplement ajouter une nouvelle contribution aux études arendtiennes mais tenter de refonder, par le prisme d'une personnalité singulière, notre propre besoin des Humanités concurrencées, aujourd'hui, comme au temps d'Arendt, par les sciences humaines et sociales.»

 

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Le rapport entre philosophie et littérature est complexe et mériterait, à lui seul, un traitement bien plus important que celui esquissé ici. On pourrait parler de "rencontre", à la manière de Deleuze, ou encore de "correspondances", comme Baudelaire, voire de "résonances". J'ai, pour ma part, toujours été très frappé des résonances entre, d'une part, l'expérience métaphysique de l'amour, avec sa dialectique rigoureuse du crime et de la rédemption, telle qu'elle est conceptualisée par le jeune Hegel dans L'esprit du Christianisme et son destin, et, d'autre part, le mouvement par lequel Raskolnikof retrouve le chemin de notre commune humanité après son crime dans le roman de Dostoïevski, Crime et châtiment. On ne peut, de toute évidence, évoquer ici des influences réciproques, mais des résonances plus profondes. On pourrait sans doute multiplier de tels exemples de correspondances. 

 

hegel

 

 

Malgré leur diversité, ces trois ouvrages ont en commun de considérer que la grâce d’un cœur intelligent est liée à la littérature, ou encore à l'art. Les oeuvres en effet contribuent à l'avènement de notre commune humanité en ce qu'elles nous permettent de résister à tous les réductionnismes qui nous reconduisent à la condition de rouages, et nous incitent ainsi à respecter l'impératif catégorique kantien selon lequel en toute chose nous devons nous traiter les uns les autres, pas seulement comme des moyens, mais aussi comme des fins en soi. 

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25 février 2018 7 25 /02 /février /2018 10:27

Suite à mes récentes interventions en Normandie et en Région parisienne sur Klee et Pollock, je republie cet article qui illustre assez bien le cœur de mon propos concernant la dialectique de l'artiste d'une façon générale.

 

 

Dans le cadre de ce blog qui s’intéresse à ce que j’appelle « L’expérience source d’évolution existentielle », je souhaite attirer ici l’attention du lecteur sur un geste étrange a priori, inhérent à la création artistique - geste auquel ne peut rester insensible toute personne s’intéressant à ce champs, mais aussi aux dynamiques socio et psychothérapeutiques. Le geste en question vaut toujours peu ou prou comme vecteur d’ouverture existentielle, et il s’inscrit dans une démarche d’évolution spirituelle, comme en attestent les écrits mystiques de diverses traditions.

La posture, le geste initial surprenant que je cherche à mettre en évidence et à conceptualiser ici est aussi une quête que l’on retrouve de façon récurrente aussi bien chez les peintres des avant-gardes, qu’en littérature, en théâtre ou en musique. Autrement dit, on pourrait parler de geste structurel, opératoire dans plusieurs domaines. De quelle nature est donc ce geste et quelle est sa fonction, voire sa vocation ?

 

Tout d’abord, ce geste contrevient intuitivement à une conception commune de l’art, et en ce sens il participe de la dimension dérangeante de toute œuvre authentique. En effet, dans tous les domaines évoqués - et sans doute au-delà (le concept de destruction créatrice ayant fait flores en économie politique, avec Schumpeter notamment) -, la démarche consiste à provoquer dans un premier temps une catastrophe, à instaurer un chaos, voire à détruire ou à défigurer. Certes, en fonction de la culture, de l’époque, de la singularité ou du tempérament de l’artiste, ce geste primordial sera défini avec plus ou moins d’emphase ou de radicalité, selon un vocable propre à chacun ; et il trouvera par ailleurs à s’exprimer de façon différente. Mais il s’agit toujours plus ou moins pour l’artiste de commencer par déconstruire le monde de la quotidienneté ordinaire, sociale et utilitaire, voire les données objectives, pour revenir se situer en un lieu plus originaire à partir duquel l’acte créateur pourra alors réellement se lever. Il convient donc d’évoquer (avec Deleuze par exemple) un moment pré-pictural, pré-musical, etc., qui s’incarne chez un certain nombre d’artistes, et qui trouve à s’articuler avec le fait pictural, musical, etc., proprement dit. C’est ce que je voudrais illustrer ici avec quelques peintres, écrivains et artistes de différents domaines.

 

Certains peintres sont explicitement des peintres de la catastrophe, du chaos – et je pense ici plus particulièrement à des toiles sublimes de Turner qui représentent la tempête. Mais c’est du chaos initial comme geste pré-pictural dont il est question ici. Que ce soit le peintre d’avant-garde ou le peintre chinois, il s’agit toujours plus ou moins d’un geste similaire consistant à se débarrasser de façon parfois violente des clichés, du bruit, voire de l’objet, en bref de tout ce qui peut renvoyer au rapport utilitaire et objectif, voire narratif, avec le monde. Pour Bacon, par exemple, la narration et l’illustration conduisent à la figuration, laquelle constitue le danger de la peinture. D’où les étranges figures tordues de Bacon visant à marquer son indifférence au sujet. Le moment pré-pictural chaotique est clairement l’objet d’une élaboration chez lui ; il consiste en l’instauration d’un diagramme où les données figuratives sont supprimées dans ce passage par le chaos. Chez Miro aussi cette destruction est conceptualisée, lui qui parle à plusieurs reprises « d’assassinat de la peinture », signifiant ainsi sa quête d’une peinture épurée, au-delà de la figuration.

Mais quel est le sens et l’intérêt de cette déformation chaotique, telle qu’elle se manifeste dans les toiles de Bacon et d’autres ?

 

Le geste destructeur s’inscrit toujours dans une sorte de dialectique, et il est en ce sens indissociable d’un geste recréateur, les deux se succédant moins de façon chronologique que logique. En se dégageant de l’objet, c’est un invisible qui devient accessible. A chaque fois le retour au chaos originaire est une façon de reconduire à des forces primordiales enfouies. La catastrophe, l’instauration du chaos a pour fonction de permettre à l’artiste d’atteindre le lieu des forces, et de s’y connecter en faisant de son corps le prolongement du cosmos en formation.

Et c’est précisément de ce passage par le chaos initial qu’émerge cette fois le fait pictural lui-même. Le fait pictural succède au moment pré-pictural en ce qu’il consiste à peindre des forces. En ce sens, comme chez Bacon, la forme est déformée dans la mesure même où s’exerce sur elle une force. Et cette déformation de la forme vise précisément à rendre visible l’invisible, à rendre visible la force invisible. Or, ce que montre Klee à cet égard, c’est que le peintre est justement celui qui est en phase avec les énergies ou forces cosmiques enfouies, l’artiste cosmo générateur capable de canaliser les forces chaotiques de la création, de configurer le chaos en un nouveau cosmos, et de procurer ainsi une nouvelle vision du monde. Le peintre, comme le grand écrivain a cette capacité de réorganiser tout le confus de notre être et de le faire accéder à notre conscience.

En utilisant une analogie qui ne peut être plus explicite, Proust évoque à sa manière dans La Recherche ce geste destructeur et la souffrance qui en résulte dans un premier temps. Le peintre, l’écrivain procèdent à la façon de l’oculiste, qui opère de la cataracte par exemple ; et le traitement par sa peinture ou sa prose n’est certes pas agréable au sens où toute révolution picturale ou littéraire dérange et suscite d’abord incompréhension et rejet (pensons à l’accueil réservé à l’impressionnisme ou au Nouveau roman). Mais quand l’opération est terminée, voici qu’un monde nouveau nous est donné, qui durera jusqu’à la prochaine catastrophe géologique provoquée par un peintre nouveau (Le côté de Guermantes II).

C’est ainsi que l’artiste ne reproduit pas le visible ; il ne reproduit pas une forme déjà donnée. Il ne représente pas, il présente. Il ne dépeint pas, il peint, comme le dit Pierre Soulages, lui aussi en perpétuelle quête d’un moment originaire. Chaque toile de Maître réinvente donc une manière de petite genèse, et cela dans la mesure où l’artiste se situe au diapason du monde en formation, de ce que les Anciens appelaient la nature naturans, par opposition à la nature naturée.

Ce faisant, il amène au visible des aspects de l’univers – un effet, une tonalité affective - auxquels nous n’avons accès que trop partiellement dans le cours de nos vies ordinaires régies par l’utilité. La destruction initiale vise ainsi à nous reconnecter dans un deuxième temps avec la chair vivante du monde, à retrouver un rapport immédiat aux choses, à renouer avec une perception qui a été dévalorisée (pour des raisons légitimes) depuis les bouleversements scientifiques et cosmologiques du 17ème siècle au profit d’une saisie technico-mathématique du monde ayant eu tendance à en coloniser de plus en plus de dimensions (Il est d'ailleurs possible que le vers ait été dans le fruit depuis bien plus longtemps, depuis l'origine de la philosophie et le rejet par Parménide de toute la bigarrure du monde, de la multiplicité et de la perception sensible, dénoncées globalement comme pure illusion). 

 

Chez le peintre, le premier moment destructeur vise à établir une connexion plus intime que celle de l’intellect et de l’optique, et c’est en ce sens qu’il peut être amené à faire de son corps l’instrument et le prolongement du cosmos en formation. A cet égard, on peut parler d’une familiarité évidente entre les avant-gardes européennes et les peintres chinois de Montagne et d’eau. Faire de son corps un canal, c’est bien aussi toute l’affaire de Pollock, le peintre chaman qui danse sur sa toile dans une transe hallucinée. Le geste destructeur de Pollock commence par une rébellion, celle de la ligne manuelle, voire corporelle, qui secoue son rapport de subordination à l’optique - rébellion de la main par rapport à l’œil, et qui est au principe du renversement de la peinture de chevalet. Dès lors, la toile devient lieu d’intensité, signe d’une dépense d’énergie, la trace d’une danse révélant les états émotionnels de l’artiste.

Dans sa correspondance Cézanne fait aussi souvent référence à cette catastrophe initiale, géologique, qui prend plus chez lui la forme d’une méditation de type zen au cours de laquelle les données figuratives et objectives s’abolissent au profit d’une véritable communion entre le peintre et le paysage. Cézanne, qui cherchait à peindre le parfum des fleurs ou l’odeur des falaises de marbres de la montagne Sainte Victoire, s’est efforcé toute sa vie de trouver une peinture d’avant l’existence humaine, ou du moins une peinture manifestant les sensations confuses qui viennent en naissant, avant la distinction entre les différents domaines sensoriels et perceptifs (optique, tactile…).

Retrouver la perception de l’enfance, voir une fleur réellement pour elle-même, en ayant aboli toutes les images de fleurs qui parasitent ma vision en s’interposant entre ma perception et la fleur en question, voilà la tâche primordiale, pré-picturale, que Matisse assigne au peintre. En effet, son premier travail est d’apprendre à voir, selon Matisse, apprendre à voir toute chose comme quand il était enfant, s’il veut espérer produire une œuvre originale. Sur ce point, Picasso aussi considérait qu’il avait mis des décennies à trouver cet état de l’enfance à partir duquel se lève la création pure.

Mais, plus concrètement, que trouve l’artiste au terme de ce geste pré-pictural ?

 

Le champ de force va lui permettre de découvrir un rythme, notion fondamentale pour Klee, Pollock, Cézanne et bien d’autres. Chez les grands peintres et les grands musiciens, il faut aller jusqu’à postuler que la découverte d’un champ énergétique matriciel au terme de ce premier moment joue comme une épure propice à l’expression d’un rythme, lequel n’est autre que celui des pulsations cosmiques. C’est le cas quand la peinture est débarrassée de la référence à l’objet, comme nous l’avons vu. Mais c’est aussi le cas quand, telle que je la comprends (en profane), la musique s’émancipe de l’exigence d’harmonie classique, comme avec la musique dodécaphonique de Schönberg, par exemple. Voici ce que Kandinsky lui écrivait au début du 20ème siècle à cet égard : « Vous avez réalisé dans vos œuvres ce dont j’avais, dans une forme à vrai dire imprécise, un si grand désir en peinture. Le destin spécifique, le cheminement autonome, la vie propre enfin des voix individuelles dans vos compositions sont justement ce que moi aussi je recherche sous une forme picturale… »

 

Il me semble que la dialectique évoquée ici vaut également pour certaines formes de représentations théâtrales, et que le théâtre de clown la symbolise de façon évidente. A lui seul en effet le nez rouge du clown manifeste cette volonté de dépassement, voire de destruction du moi social. Destruction et quête d’un état plus élémentaire qui passent aussi par l’emphase et le ridicule des gestes et relations du quotidien, lesquels acquièrent ainsi un certain statut d’étrangeté. Travail difficile d’improvisation pour l’acteur, parfois violent en ce qu’il exige d’avoir à se confronter au risque du vide et de l’inconnu, ce travail est parfois dérangeant pour le spectateur également dans la mesure où il sent bien que se joue là quelque chose de profondément humain dépassant le simple comique de répétition, et qui touche au fond tragique de l’existence.

Au-delà de la dimension comique, il me semble que l’absence de dialogues cohérents et la déstructuration des gestes de la quotidienneté ordinaire dans un premier temps participent ainsi de la mise en œuvre d’une stratégie visant à atteindre ce que j’appellerai un certain plan vibratoire. On peut aussi parler de champ de forces ou de rythme. Quoi qu’il en soit, sur ce plan les acteurs sont alors plus sensibles aux tonalités affectives qui les traversent, plus aptes à laisser émerger des pulsations et à répondre de façon improvisée aux émotions qui résonnent dans l’ensemble de la troupe - lesquelles vont alors constituer le matériau du fait théâtral succédant au moment pré-théâtral.

On voit également tout l’intérêt pour un art thérapeute d’utiliser ce type de medium. Tout en bénéficiant de l’encadrement, de la sécurité et du plaisir d’un jeu, le patient est amené « par la bande » à se confronter à des enjeux existentiels comme le vide, l’inconnu et la solitude. Cet encadrement peut alors lui permettre de réaliser que, loin d’être un drame, ces enjeux qui trament le fond de l’existence humaine peuvent être aussi source d’ouverture, de créativité et de maturation.

 

Pour finir, ce modèle de création artistique entretient des liens avec différentes traditions religieuses et mystiques, comme cela apparaît de façon évidente chez Mark Rothko ou encore le peintre contemporain d’Anselme Kiefer. Usant d’une analogie étonnante, ce dernier compare la création artistique au mouvement divin de création du monde en trois temps. Dans la Kabbale, Dieu se retire dans un premier temps (Tsimtsoum) pour laisser un espace où le monde puisse advenir ; puis, dans un second temps (Shevirat hakelim), Dieu réintègre le monde, mais la puissance de ses rayons brise les « six vases » ; le troisième temps (Tiqqoun) appartient à l’homme, à qui incombe la responsabilité de la réparation du monde. La puissance opératoire de l'analogie, cette conception de la création artistique chez un artiste allemand né en 1945, sensible au thème des ruines, et qui n’a eu de cesse de travailler sur la mémoire du peuple allemand, ne laisse pas de me plonger dans un abîme de méditation !

Quant à Rothko, il n'a eu de cesse d'atteindre une dimension spirituelle dans sa peinture, et il est passé pour cela par une "défiguration" progressive. L'analyse qui suit doit beaucoup à la chercheuse Helena Canadas et sa thèse Mark Rothko; au risque du sublime. Libérée des limitations de la figuration et de son attention pour le détail de ce qui est objectif, la forme abstraite devient susceptible de révéler de façon plus évidente ce que Rothko appelait le drame humain. Devant ces grandes toiles sans sujet de Rothko, ce qui se trouve face à nous semble se rapprocher de rien ! Pourtant, elles nous affectent, nous émeuvent, nous transforment et orientent notre âme dès lors que nous sommes dans la disposition ou disponibilité adéquate. 

Ce n'est donc pas la beauté qui attire le spectateur dans ses toiles, et il faut penser le rapport entre peinture et spectateur d’une façon plus large à partir d’une dialectique du sublime qui pourrait se caractériser dans un premier moment par l’absence de plaisir : la perte face à la démesure, l’annulation de nos repères, l’impossibilité de comprendre ce qui se donne à nous dans un sentiment perturbant de dessaisissement. Nous passons par un choc qui nous paralyse. C’est le terrible dans sa dimension menaçante, incarnant le sublime comme risque. Mais, après la soudaine paralysie des forces vitales, apparaît un deuxième moment où se produit un débordement de ces mêmes forces vitales qui ressurgissent désormais revivifiées, capables dès lors de recouvrer un sens nouveau.

Dans le même ordre d'idées, il est sans doute possible d'établir une corrélation entre la perspective esthétique de Rothko et la théologie négative (ou apophatique), ou encore les phases successives de la voie mystique, telle qu'elle apparaît chez Saint Jean de la Croix, par exemple. La nuit nous guide devant les toiles de la Rothko's Chapel de Houston, et, de même que Dieu ne peut être défini ou caractérisé de façon positive, mais seulement par ce qu'il n'est pas, nous ne devons là non plus rien reconnaître ni identifier. Moment difficile, voire douloureux de purgation, lequel permet d'atteindre ensuite un état supérieur purifié où la nuit commence à briller de sa lumière propre. Alors, notre regard est renouvelé, et nous sommes invités à nous tourner vers notre intériorité, laissant augurer de l'extase mystique. Une unité de sens peut être révélée, même si elle n’appartient pas à la raison et que nous ne pouvons pas encore lui donner un nom. Une vérité profonde et mystérieuse apparaît, disparaissant lorsque nous essayons de la saisir, nous  débordant tout en nous affectant.

 

 

Peinture, littérature, musique, théâtre ; le cinéma aussi me semble concerné – il suffit de penser aux films de Bruno Dumont, le réalisateur de L’humanité ou de Flandres. Le premier mouvement décrit ici peut s’appliquer ainsi à bien des domaines, et l’on pourrait sans doute décliner la thématique à l’infini.

Au final, ce geste recèle peut-être une telle universalité qu’il touche à la philosophie elle-même, et cela au point d’être inhérent à son exercice. Après tout, les méthodes de questionnement radical et systématique de Socrate (elenchus), de Descartes (doute radical) ou d’Husserl (epoche transcendantale), ne sont-elles pas autant de manières de déconstruire ou de suspendre normes et savoirs établis ? Une manière, comme le Prince Mychkine dans le roman du même nom de Dostoïevski, de faire l’Idiot afin de se redonner une enfance du monde et de pouvoir revenir aux choses mêmes dans leur pur apparaître, au raz de leur émergence ?

En ce sens, l’innocence du devenir semble bien être un tropisme fondamental commun à la philosophie et au champ artistique, et c’est sans doute ce qui est à la source de la profonde affinité et de l’attirance réciproque entre philosophes et artistes. 

DESTRUCTION CREATRICE
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25 janvier 2018 4 25 /01 /janvier /2018 22:04

"Caminante, no hay camino ; se hace camino al andar" (Pour le marcheur, il n'y a pas de chemin ; le chemin se fraye dans le cheminement") (A. Machado)

 

 

De toute évidence, la marche - ce geste simple et si profondément humain - possède un pouvoir régénérateur. Mais cette sensation, qui peut aller du simple mieux-être jusqu'à ce que j'appelle une expérience-source d'évolution existentielle, est soumise à certaines conditions. Des recherches scientifiques anglaises (université de British Columbia) et américaines (une récente étude publiée dans les comptes rendus de l’Académie américaine des sciences) montrent ainsi que les randonnées réduisent le stress, l’anxiété, boostent la confiance en soi, et libèrent de l’endorphine. Plus précisément, des études indiquent que des personnes ayant marché pendant au moins 90 minutes dans un milieu naturel présentaient moins de pensées négatives et une activité neuronale réduite dans le cortex préfrontal (zone du cerveau relative aux maladies mentales). Par contre, en milieu urbain, on ne repère pas de tels effets, la marche pouvant même alimenter des formes de mélancolie.

Alors que nombre d'entre nous souffrent aujourd'hui d'une dispersion chronique, d'une impossibilité à se concentrer, il est notable que la marche de randonnée fait partie de ces pratiques minimalistes qui, tel l'art du haïku des moines errants japonais (que je décris dans un article précédent), permettent de se délester à la manière d'un vagabond céleste pour aller vers la saisie d'une intensité, d'une tonalité affective.

Dans un monde régi par la rivalité mimétique, où mal-être, angoisse du vide et frustrations nous conduisent à trouver toujours plus de satisfactions dans l'accumulation (biens matériels, honneurs, etc.), où le désir se mue en répétition compulsive de toute sorte de comportements addictifs, la marche participe d'un dégonflage du moi et nous reconduit à une salutaire simplicité. Elle permet, naturellement et joyeusement, un recentrage, une reconnexion avec ce qu'il y a de plus profond et de plus lumineux en nous.

 

Pour l'aborder d'un point de vue plus philosophique, on pourrait parler de la marche comme vecteur phénoménologique. Et cela en ce sens qu'elle permet de "revenir aux choses mêmes", comme le disait Husserl. Certes, il ne s'agit pas de revenir aux choses communes et objectives de la quotidienneté ordinaire, que nous n'avons jamais vraiment quittées. Cependant, la marche permet de se délester de l'inessentiel, de relativiser notre attachement à des choses finies, qu'il s'agisse de possessions matérielles, d'avantages ou de positions sociales. Elle amène ainsi progressivement à se défaire d’un certain nombre de contraintes sociales ; et notamment la plus puissante (bien qu'illusoire) d'entre elles : l’identité. Quand on marche, avant tout statut social, ethnique ou religieux, on est d’abord marcheur ou pèlerin !

Ce moment de délestage comporte son envers puisque la marche conduit à une forme de rencontre nuptiale avec la nature. Revenir aux choses mêmes, c'est être reconduit vers ce que Merleau-Ponty appelle "la chair du monde", c'est devenir plus sensibles aux dimensions telluriques de notre rapport au monde et aux rythmes cosmiques de l'univers. 

La marche, comme la poésie, éveille et sollicite à cet égard la présence, une pleine sensorialité. Joie et souffrances se confondent dans un rapport primitif et direct à la nature environnante - un rapport d'abord affectif. Le paysage, en marchant, se révèle toujours à nous progressivement ; et il nous imprègne de façon toujours singulière. Nous ressentons d’ailleurs différemment ce paysage en fonction de nos variations d’humeur. On peut ainsi parler d’une appropriation progressive, sensuelle et phénoménologique d'un paysage, et d'un chemin qui se révèle alors en tant que tel dans une majestueuse épiphanie.

 

Les vers de Antonio Machado cités plus haut, bien connus des pèlerins, sont éminemment phénoménologiques en ce qu'ils indiquent le lien essentiel de co-naissance entre l'homme et le monde. Ils indiquent aussi un  mouvement de réappropriation au cœur duquel en vient progressivement à dominer le sentiment du sacré. En ce sens, j’oppose le corps marchan-t au corps marchan-d, toujours plus ou moins aliéné, pris dans les reîtres de l’identité et de la productivité économique : la marche participe en effet d’un ré-enchantement du monde, avec ses lieux singuliers et leur histoire. Un peu comme l’œuvre d'art de l'âge classique, le paysage du marcheur conserve son aura ; contrairement à l’œuvre d'art de l'ère de la reproduction technique qui ressemble à certains égards aux abords des villes actuelles - tous identiques, avec leurs périphéries, leurs ronds-points et leurs centres commerciaux.

Comme le poète ou le peintre à ses heures inspirées - et je pense particulièrement à Cézanne -, tout se passe comme si le pèlerin s’extrayait d’un rapport utilitaire au monde environnant pour aller vers l’initial, un monde fait de signes, avant la saisie rationnelle et pratico-technique de cet univers. C'est cet "avant" que, dans l’expérience phénoménologique, Husserl appelle l’ante prédicatif, et qui correspond aussi à la recherche de Cézanne d'une peinture totale, géologique, avant même la venue des hommes et leur distinction en différents domaines sensoriels ("Il faut pouvoir peindre l'odeur des falaises de marbre de l montagne Sainte Victoire").

Dans un tel rapport, c'est d'abord le corps qui est sollicité ; c’est par lui, par la symphonie des sens pleinement éveillés (Ô sublimes aurores rougeoyantes du chemin !), tout autant que par ses douleurs, que j’ai le sentiment d’être partie prenante du cosmos, et plus loin, d’un réseau de significations oubliées, mais subitement régénérées. Les arbres, l’eau de la fontaine, les lapins, le renard, les serpents, les cigognes, mais aussi les hommes et femmes croisés sur le chemin, les paroles et les regards échangés, s’inscrivent alors dans un subtil réseau de sens.

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Comme l’ont bien vu nombre de philosophes - de Aristote à Nietzsche, en passant par Rousseau, Kant et bien d'autres -, la marche est propice à l’émergence de la pensée, à une incorporation, une lente et féconde rumination (pour reprendre l'expression de Nietzsche) qui permet aussi bien de forger des idées que d’en abandonner certaines autres.

La marche au long cours contribue à nous alléger des contraintes du moi et à nous ancrer tranquillement et progressivement dans une présence à soi. Comme dans le Tao, la randonnée entraîne une sorte de cessation ou de retrait de l'activité subjective - dépassement des limites du moi qui est source d'ouverture et de régénération. Quand elle a lieu sur un temps assez long et sur un rythme régulier, la randonnée transforme la problématique de l’ici et maintenant en celle, plus délicate, de la sensibilité à la durée, au moment qui passe. Durée qui est diffusion/infusion lente, silencieuse, à peine perceptible, de la présence, éveil sensoriel, primaire et animal. Petit à petit, le marcheur est renvoyé vers ce qui est finalement élémentaire, dans une rencontre nuptiale avec la nature, et, plus loin, en vertu de ce recentrage, avec ce qui fait notre commune humanité.

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Le livre de Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, montre bien les liens entre marche et pensée. En ce qui me concerne, j’ai particulièrement apprécié le thème de la différence "d’habiter" entre le marcheur et l’homme du commun : dans la vie commune, le passage entre deux lieux (entre domicile et travail, par exemple) est un moment de transport inessentiel au regard de ces deux lieux (le départ et le but) ; pour le pèlerin, au contraire, le « chez soi » essentiel est le dehors, le paysage traversé ; alors que les gîtes d’étape constituent les moments inessentiels et transitoires en question. Idée qui correspond en outre parfaitement à l’esprit de Compostelle, pèlerinage se caractérisant de façon spécifique par l’intérêt porté au chemin (et non au but) - contrairement  à ceux de Rome ou Jérusalem, par exemple.

Concernant plus généralement l’activité du marcheur, F. Gros illustre bien ce que j’appelle une phénoménologie du corps marchant quand il écrit :

 

"Quand on marche, rien ne bouge, ce n'est qu'imperceptiblement que les collines s'approchent, et que le paysage se transforme. On voit, en train ou en voiture, une montagne venir à nous. L'œil est rapide, vif, il croit avoir tout compris, tout saisi. En marchant, rien ne se déplace vraiment : c'est plutôt que la présence s'installe lentement dans le corps. En marchant, ce n'est pas tant qu'on se rapproche, c'est que les choses là-bas insistent toujours davantage dans notre corps"

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Sur un plan plus existentiel, le Chemin, ou la randonnée au long cours, vaut comme mise en abyme, concentré métaphorique de notre vie, avec, à chaque étape, ses joies, ses souffrances, ses diverses modalités relationnelles. Le chemin est une école : les moments de marche solitaire où l’on apprend à mieux se connaître et à éprouver ses limites acquièrent une intensité inédite. Nous sommes en effet reconduits à des besoins simples et primitifs : marcher, le gîte, le climat, les capacités et soucis du corps, le ravitaillement (le pèlerin n’est pas un touriste, il ne visite pas, ne lit pas ; il marche). Nous apprenons aussi que la joie est indissociable de la souffrance, que "la division du travail" est impossible en la matière et qu'elle suppose une acceptation plénière de la vie dans toutes ses composantes : "Sin dolor, no hay gloria !"

Ces périples nous conduisent enfin à mieux accepter notre solitude, et cette autonomie joyeuse s'avère source de rencontres plus authentiques, dans la mesure où elle devient accueil de l'autre, minimisant ainsi le risque de transformer cet autre en objet visant à combler notre manque.

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Le marcheur fait l'expérience des dimensions telluriques de sa pratique, laquelle pratique permet en effet aux ressources physiques enfouies ou oubliées de se manifester dans leur plénitude. Moments de liberté, d'expression de la puissance du corps, de joie de se sentir pleinement vivant.

En marchant, chaque nouvelle aube est attendue dans l’effervescence, comme source de rencontres et d’inconnu ; la marche est en ce sens bergsonienne : une manière de se rapprocher de la vie comme source intarissable d'éternelle nouveauté. On s’enchante d’une aurore qui, tel un premier matin du monde, infuse dans nos corps. Nous nous éveillons à l’unisson d’une nature, d'un paysage dont la présence s’installe lentement en nous.

C'est sans doute cette joie de la marche, et le sentiment de gratitude qu'elle procure, que David Lebreton exprime (Éloge des chemins et de la lenteur) quand il écrit :

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« Baigné de cette hospitalité qui semble porter ses pas, le marcheur éprouve une reconnaissance infinie, il se sent à sa juste place à l’intérieur d’un monde dont il sent combien il le dépasse mais l’accueille. Sentiment plein d’exister rehaussé par l’autorité qui se dégage des lieux. Vivre possède enfin une évidence lumineuse. Les marcheurs sentent souvent cette royauté qui les incite à repartir ».

ROYAUTE DU MARCHEUR
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La transmission de la philosophie et de l'esthétique est une chose difficile qui requiert la concentration de l'étudiant. Elle ne relève donc pas d'un discours démagogique ou sophistique dont la popularité médiatique n'a souvent d'égal que la pauvreté conceptuelle. Inversement, à l'attention des profanes, il ne peut s'agir non plus de procéder selon un discours élitiste, du type normalien. En ce qui me concerne, je dirais que mon but et ma profession de foi, que ce soit dans mes conférences, mes ateliers ou sur ce blog, c'est de tendre à rendre accessibles ces choses difficiles avec un minimum de déperdition conceptuelle.

 

 

 

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Penser la violence ; l'oeuvre de Girard

Paru en Mars 2018 chez HDiffusion, Penser la violence de Pascal Coulon. 20 euro dans toutes les "bonnes librairies"

 

 

La violence a fait au cours des deux derniers siècles l'objet d'une pléthore de recherches dans bien des domaines, et nombreux sont les livres qui ont traité de la question en lui apportant des réponses fécondes. Bien peu cependant l'ont abordée dans sa dimension génétique essentielle de violence fondatrice. Et, pour cause ! Penser que toutes les communautés humaines et l'ensemble des processus civilisateurs, avec leurs rites, leurs cultures, etc., trouvent leurs origines dans une violence radicale qui en constitue la fondation ne va pas de soi ! De ce point de vue, Freud semble bien avoir la paternité de l'idée fondamentale d'un meurtre initial, paradoxalement à la source de la civilisation, de la morale et de la religion. Mais ne s'agit-il pas d'un mythe ? La question de la violence ne requiert-elle pas plutôt une méthode indiciaire, s'appuyant sur des recherches et un matériau anthropologiques ? L'oeuvre de René Girard tend dans un effort continu, magistral et souvent solitaire à remonter contre vents et marées aux sources d'une violence à la fois effective, revenant périodiquement, fondatrice et génétique. Sans omettre les failles de la doctrine, l'auteur met clairement en évidence l'articulation des théories girardiennes, désir mimétique, victime émissaire, méconnaissance, et nous en découvre la fécondité pour penser notre époque. (4ème de couverture)

Pages

LES GROUPES D'ENTRAIDE

Pascal Coulon, LES GROUPES D'ENTRAIDE

Une thérapie contemporaine

Psycho-Logiques
 

De nombreuses personnes trouvent dans les groupes d'entraide des ressources pour lutter contre leurs souffrances, se reconstruire psychologiquement et recréer du lien social. Quel est le véritable potentiel de ces groupes ? Quelles sont les origines de ces fraternités ? Quelles sont leurs valeurs ? Comment expliquer leur relative confidentialité et les résistances que ces groupes rencontrent en France ? Cet ouvrage met en lumière les polémiques qui opposent vainement la psychanalyse aux autres thérapeutiques de groupe face aux sujets addictés.


L'Harmattan, 22,50 euro
ISBN : 978-2-296-10844-8 • février 2010 • 226 pages

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