http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=30395
Chacun peut le constater dans sa vie quotidienne, nous sommes tous aujourd’hui
soumis à une augmentation exponentielle de ce l’on appelle des injonctions paradoxales – le marketing nous en fournit la forme la plus caricaturale, mais ce n’est pas la seule. Celles-ci ont pour
caractéristique essentielle de nous pousser à consommer, mais aussi à être attentif en même temps à notre sécurité, en l’occurrence à prendre en compte les risques inhérents à cette consommation,
à réclamer des garanties à ce sujet, etc.
Elargissons un peu : cette injonction se caractérise par un double aspect.
D’un côté, l’exigence de liberté et de bonheur. A cet égard, le fameux « jouir sans entraves » de 68 s’est progressivement transformé ces dernières décennies en une obligation au
bonheur, qui s’est elle-même dégradée, quasiment assimilée aujourd’hui à un impératif de consommation.
D’un autre côté, cette tendance de fond de nos sociétés démocratiques et
individualistes contemporaines s’accompagne d’une exigence, elle aussi exponentielle, de sécurité dans bien des domaines, d’une demande effrénée de réduction des risques, d’une hypertrophie du
principe de précaution, avec ultimement l’utopie du risque zéro. Là aussi, nombreux sont les exemples de diverse nature (procès, etc.) dans l’actualité.
En quel sens ces deux tendances sont-elles liées ? Quels sont les fondements
idéologiques et l’arrière plan historique et culturel qui conditionnent ces évolutions ? Comment comprendre le paradoxe en question et quelles en sont les conséquences
?
Au-delà de l’exercice généalogique qui s’appuie sur des travaux assez bien connus
aujourd’hui, les quelques hypothèses de cet article s’inscrivent en partie dans une tentative de régénération du questionnement éthique, notamment pour ce qui concerne la question de
l’appréhension des risques. A partir d’une réflexion locale, mais hautement significative et représentative en l’occurrence de l’état de notre société quant à ce paradoxe - le domaine du
traitement des addictions -, je m’interroge sur de possibles impasses socio thérapeutiques liées à cette nouvelle donne libérale. Dans quelle mesure la réduction systématique des risques
peut-elle poser problème, tant sur les plans de la stratégie thérapeutique que, paradoxalement, sur le plan éthique ? Plus loin, faire preuve d’humanité envers quelqu’un revient-il toujours
à adopter une posture humanitaire évitant toute souffrance ?
Au final, je fais quelques modestes propositions – elles aussi très locales -
allant dans le sens d’une tentative (post) moderne de réhabilitation de notions qui s’inscrivent à contre courant de cette idéologie, telles que le « manque », ou encore
« l’épreuve ».
Expression d’une quête émancipatrice, d’une demande accrue de liberté, le
« jouir sans entraves » du mouvement de 68 apparaît clairement comme une revendication de ce qu’E. Chiappello et L. Boltanski (Le nouvel esprit
du capitalisme) ont appelé la « critique artiste » du capitalisme (les revendications d’autonomie, de créativité, ou encore d’authenticité furent du même ordre. Cette critique,
émanant principalement des milieux étudiants, était parallèle à la « critique sociale » des ouvriers, mais contradictoire à bien des égards – notamment avec les revendications de
sécurisation du parcours social qui se télescopèrent avec les précédentes). Or, j’ai montré ailleurs (Texte 5. Usages et mésusages de la spiritualité ) que la formidable puissance
du capitalisme réside principalement dans son aptitude à se métamorphoser en intégrant, dévorant, se réappropriant dans un même mouvement les critiques et les résistances qu’on lui oppose (et
notamment celles de mai 68). Ces revendications de la « critique artiste » ont été ainsi intégrées – les revendications libertaires sont devenues des modalités plus libres de gagner de
l’argent, par exemple – précipitant dans le même mouvement la dernière métamorphose du capitalisme, c'est-à-dire le passage de la cité industrielle, avec son pouvoir entrepreneurial, à la cité en
réseau avec son pouvoir managérial.
C’est dans cette optique qu’il convient d’interpréter à mon sens l’appropriation
de slogans comme le libertaire « jouir sans entraves » par le capitalisme. Mais, pour bien saisir ce qui est ici en jeu, il convient aussi de prendre en considération un certain nombre
de mécanismes – sociopolitiques, psychologiques - qui président à ce que l’on peut appeler la transformation de l’individu compris comme citoyen en individu consommateur. En effet, cette
transformation ne s’est pas produite par hasard, elle vient de loin, il en existe des dates et des étapes précises.
Aujourd’hui, nous en sommes venus à parler d’Etat entrepreneurial, celui-ci étant
censé intérioriser le droit privé ; logique qui s’étend à tous les domaines, et notamment le social (marché de l’aide à la personne, démarche qualité, évaluation quantitative – il s’agit
moins d’évaluer réellement que d’inciter les acteurs à intérioriser cette logique). Ce qui est ainsi recherché, c’est le transfert de la logique de marché, hors marché, et la transformation
subséquente de l’Etat. Ainsi, en arrive progressivement à se vider de son sens la notion de service public.
Mais comment en sommes-nous arrivés là ? Ce néo libéralisme ne peut
simplement être compris comme un prolongement de la doctrine libérale classique du laisser faire (la main invisible). Au contraire, dans la perspective d’une refondation du libéralisme, on peut
parler historiquement d’un véritable interventionnisme de l’Etat dans les années 30, consistant à rompre avec la doctrine du laisser faire - inefficace dans le contexte de cette époque de crise
importante. De fait, en 1938 au colloque de Paris, pour un certains nombre de libéraux célèbres (Hayek, etc.), la problématique essentielle est de faire en sorte que l’Etat intègre les règles
juridiques du droit marchand.
La seconde date - 1947 en RFA - constitue une étape également importante :
l’Etat allemand cherche à se refonder, mais, pour conjurer les vieux démons, cette refondation n’est tolérée qu’à la condition que soit encouragée la liberté - laquelle est surtout conçue comme
libéralisation des prix. La concurrence devient dès lors un devoir, une norme inscrite dans la constitution.
Le grand saut est accompli dans les années 79 – 80 avec Reagan et Thatcher. Le
consensus de Washington instaure une nouvelle norme mondiale, la concurrence généralisée entre Etats, sociétés, firmes, etc. Les Etats prennent alors l’initiative de libéraliser le système
bancaire.
Or, ce qui est fondamental pour notre propos, c’est que cette transformation
générale vise aussi, et en priorité, les individus. Transformation indissociable dans laquelle ces derniers sont appelés dès lors à devenir « les entrepreneurs d’eux-mêmes ». A partir
de là, émerge la notion de « citoyen consommateur », qui a intérêt à la concurrence. Dès lors, celui-ci va faire, par le bas, pression sur les entreprises, les employés, etc., et l’Etat
ainsi redéfini va le faire par le haut.
On pourrait dire plus fondamentalement que, pendant toute cette période, se joue
quelque chose de très important, et qui trouve son expression la plus aboutie aujourd’hui : le remodelage du sujet, la conquête de son intériorité. Par des mécanismes de peur (chômage) – et
d’autres plus subtiles (que j’évoque plus loin) - est ainsi produit un individu qui intériorise ces normes, un individu en auto évaluation permanente, comptable de tous ses
actes.
Quoi qu’il en soit de ce type d’analyses critiques, il existe aujourd’hui dans
nos sociétés un consensus sous la forme d’un impératif démocratique de liberté, incontournable et consubstantiel de nos démocraties modernes et du pouvoir libéral. En ce sens, concernant la
question de la liberté, celle du libéralisme fournit peut-être le dernier mot sur le plan politique. Dernier mot décevant, certes, mais c’est ce que semble penser en tout cas Foucault à cette
époque (début des années 80), qui ne juge ni possible ni souhaitable un renversement du capitalisme. Plus précisément, il considère que la pensée politique échoue à concevoir une liberté
authentique, tant cette liberté – instrument du pouvoir libéral - n’est pas sans effets aliénants, comme nous pouvons le constater. Mais cette échec ne manque pas nécessairement de
fécondité : autrement dit, cela nous pousse à chercher ailleurs le principe de cette liberté, du côté de l’éthique en l’occurrence - et plus précisément de diverses formes de
résistance.
Cette posture consistant à ne pas remettre en cause le système capitaliste – on
n’en peut sortir – est aussi celle de B. Steigler, apparemment ; ce qui, encore une fois, n’exlue pas des formes de résistances, de détournement et de réaménagement de ce
système.
Cependant, concernant la transformation de l’individu citoyen en individu
consommateur, l’analyse de B. Steigler, fécondée par l’appareil conceptuel freudien, permet d’aller plus loin. Le cadre de cet article étant trop restreint, je renvoie à ses nombreux travaux sur
la question. Disons schématiquement qu’il commence par faire une distinction très éclairante entre désir, susceptible de sublimation, au principe d’un processus de subjectivation, et pulsion
d’achat, au principe d’un formatage généralisé et uniforme. Il explique ainsi que la dynamique de consommation imposée par le néo libéralisme a noyé notre libido et qu’il n’y a plus que le
marketing pour nous stimuler. Là aussi, cette logique a une histoire (liée, et plus ou moins isomorphe à celle évoquée plus haut) : celle du marketing, avec ses spécialistes de
l’inconscient, bien meilleurs freudiens que les psychanalystes. En effet, désireux d’agir sur le consommateur plutôt que sur la production (dans le contexte de surproduction de l’après
1ère guerre mondiale), les Etats-Unis ont créé dans les années 30 des techniques de contrôle du comportement des individus. Il faut ici mentionner des personnages clef comme Edward
Bernays (le neveu de Freud), qui met au point des techniques de manipulation de l’inconscient à grande échelle. Dans ce contexte, il s’est agi explicitement de faire adopter à la population des
comportements de consommation. Le but – et la technique - étant globalement une canalisation du désir du consommateur vers l’objet industriel.
Les développements des techniques ont bien sûr contribué à un renforcement de ce
processus, de cette intériorisation de ces normes et exigences d’achat : B. Steigler montre ainsi comment la télévision, notamment, détourne aujourd’hui l’énergie libidinale des enfants de
ses objets spontanés (les parents), mais aussi de ses objets secondaires, de sublimation. Autrement dit, c’est malheureusement tout ce qui a trait au spirituel, au culturel, source infinie
d’humanisation, d’élévation et de transformation (civilisatrice) de soi qui est ainsi ravalé, dégradé au statut d’objet fini, quantifiable, commercialisable (ce que je montre aussi - Texte 5. Usages et mésusages de la spiritualité ).
Concernant le renforcement de ce processus, nous pourrions bien sûr évoquer le
net, le neuromarketing, les possibilités inhérentes aux nanotechnologies, etc. Ce sont moins ces technologies qui sont en cause d’ailleurs, que leur emploi. A cet égard, un peu comme Marx avec
l’appareil de production forgé par la bourgeoisie, B. Steigler pense que ce sont ces nouvelles technologies elles-mêmes – le net avec ses réseaux, ses processus de diffusion horizontaux qui
s’opposent à la verticalité du pouvoir – qui recèlent le principe d’un salut possible.
En attendant, on peut parler d’un processus de « décervèlement »
consistant ultimement à produire du temps de cerveau disponible, selon la formule célèbre du président de TF1. Processus qui, de plus, et dans la mesure où il produit une transformation de
l’objet de désir en objet de besoin, aboutit à ce que l’on peut appeler un « consumérisme addictif », bien connu des professionnels en addictologie.
A cet égard, dans son dernier essai (http://www.actualitte.com/actualite/23455-addiction-generale-isabelle-sorente-chiffres.htm), Isabelle Sorrente met aussi en cause les effets délétères sur le plan des processus
addictifs de notre tendance excessive à la quantification, de notre saisie du monde en termes de chiffres.
Ce type d’analyses des sciences humaines et sociales (de Steigler, Boltanski,
Chanial et Dardot, Foucault, et j’en passe) commence à être connu (notamment des professionnels des soins en addictologie, si j’en juge par les colloques dans lesquels B. Steigler est
régulièrement invité – je suis moins convaincu toutefois par les conclusions pratiques qu’ils en tirent, ou qu’ils n’en tirent pas !).
Le second volet de la question - celui de la sécurité – est peut-être moins
connu. Au-delà de l’équivocité de la notion – s’agit-il de la sécurité des biens, et donc d’une affaire policière, ou de la sécurité des parcours de vie, et donc d’une affaire sociale ? - le
même Foucault (Cours du Collège de France – Naissance du biopouvoir) montre en quoi la question de la sécurité est indissociable du
libéralisme.
« La liberté de comportement dans le régime libéral […] elle est appelée, on en a
besoin, elle va servir de régulateur, mais encore faut-il qu’elle ait été produite et organisée […] la liberté c’est quelque chose qui se fabrique à chaque instant […]
Quel va être alors le principe de calcul de ce coût de fabrication de la liberté ? Le
principe de calcul, c’est bien entendu ce que l’on appelle la sécurité […] Problème de sécurité : protéger l’intérêt collectif contre les intérêts individuels. Inversement, protéger les
intérêts individuels contre tout ce qui pourrait apparaître comme empiètement de l’intérêt collectif.
[…] Les stratégies de sécurité sont en quelque sorte l’envers et la condition même du
libéralisme […] Le libéralisme s’engage dans un mécanisme où il aura à chaque instant à arbitrer la liberté et la sécurité des individus autour de cette notion de
danger.
[…] Toute une culture du danger apparaît en effet au 19ème siècle qui est très
différente de ces grandes menaces de l’Apocalypse comme la peste, la mort, la guerre du passé […] émergence des dangers quotidiens, perpétuellement animés, réactualisés, mis en circulation par la
culture politique du danger du 19ème siècle (crime, hygiène, crainte de dégénérescence, autour de la sexualité)
[…] Pas de libéralisme sans culture du danger.
De même qu’en ce qui concerne la liberté, l’impératif de sécurité est un
incontournable de nos sociétés contemporaines caractérisées par un individualisme lui aussi exponentiel, et sur lequel il n’est guère possible, ni souhaitable, de revenir. Cette extrême
attention à la sécurité culmine aujourd’hui dans ce que l’on appelle le principe de précaution. Or, nous sommes confrontés là à un problème : ce principe manifeste la face grimaçante du
système, tant il se révèle bien souvent comme son effet pervers. Que faut-il entendre par là ?
Le concept de précaution concerne à l’origine l’écologie dans la période suivant
la seconde guerre mondiale, contexte de dissémination nucléaire et de dangers écologiques de toute nature ; ce concept nous vient en effet du philosophe allemand Hans Jonas pour qui nous
avons une responsabilité envers les générations futures concernant l’état de la planète. Ce qui signifie, qu’au-delà des précautions et de l’éthique individuelles, les scientifiques doivent
aborder recherches et expérimentations « en tremblant » : il est des circonstance où la peur – celle de déchaîner une catastrophe écologique, en l’occurrence – peut être ainsi
bonne conseillère.
Tant qu’il avait ce sens, le principe était éminemment fécond. Mais, on le sait,
le principe de précaution concerne désormais d’autres domaines – du maire qui doit prendre des précautions dans les permis de construire, à l’assistante maternelle dans une école, au médecin,
etc. Pourquoi, dans ces domaines spécifiques, faudrait-il introduire un tel principe ? Il convient certes de demander de la rigueur à tout un chacun dans sa pratique professionnelle et
d’imposer un certain nombre de normes. Mais, un chirurgien nous dira que, naturellement, parce que cela fait partie des gestes inhérents à son
activité, il prend toute sorte de précautions avant opération. De plus, les gestes techniques de ces professionnels sont extrêmement codifiés, ils font l’objet de normes
précises.
C’est ici que joue à plein la logique – sur son versant pervers - de l’individu
consommateur. On assiste en effet ces dernières années à une multiplication exponentielle de normes de sécurité, avec une judiciarisation qui en constitue son corrélatif obligé. Et cette
judiciarisation s’accompagne bien sûr d’une logique financière (assurances, avocats, conférences sur la sécurité, matériel soi-disant destiné à réduire des risques, produits de substitution,
etc.). Atmosphère générale qui contribue à faire croire au public qu’il serait possible d’éliminer tout risque, voire toute souffrance.
Dès lors, au moindre problème, un procès est intenté. Tendance clairement
paranoïaque, le danger étant qu’au final le principe de précaution se retourne contre les patients, les usagers, les clients. Pourquoi ? Parce qu’il devient en priorité la précaution que les
médecins, maires, personnels des écoles, etc. prennent pour ne pas se retrouver en procès (les parents appelés par l’école pour un mal de tête ou un saignement bénin, sous prétexte que l’on ne
prendra pas le risque (de procès) d’administrer une aspirine ou un antiseptique me comprendront). A la limite, dans une situation où un choix est possible, le chirurgien pourra être tenté de ne
pas tenter une opération techniquement difficile parce qu’elle entraîne des risques, et donc un procès possible. Le véritable risque devient dès lors ce que l’on appelle de façon significative
« la médecine défensive », avec ses gestes techniques « simples », et l’évitement des risques.
Il existe donc un excès, un effet pervers de ce principe, qui l’amène à se
retourner contre ses bénéficiaires initiaux (nous tous), à inverser ses finalités originelles. Et cela dans la mesure où il conduit en effet dans bien des domaines les professionnels à se replier
derrière la lettre de la loi, de la norme, afin d’éviter toute prise de responsabilité, de risque. Ironie de l’histoire : cette attitude se justifiera en invoquant
l’éthique !
Or, l’éthique ne suppose t-elle pas au contraire
la capacité de toujours être en mesure de dépasser les normes, d’être ouvert à la nouveauté et aux initiatives que réclament les situations singulières ? Face aux aspects sclérosants de la
morale d’une part et du respect des normes d’autre part, l’éthique est régénératrice, elle fait aussi signe vers ce qui toujours ne peut se satisfaire de l’application de la norme, vers ce qui
fait appel à notre initiative et à notre engagement. Elle se situe toujours dans cette tension entre prise de risque et application de la norme, dans la façon toujours singulière donc les
principes trouvent à s’incarner dans la vie concrète avec ses situations toujours singulières. Comme le dit E. Morin, « en éthique, il n’y a pas de pilotage
automatique ».
A cet égard, comme bien d’autres branches du secteur sanitaire et social, celui plus spécifique de l’addictologie est aujourd’hui régi par un certain nombre de normes
fonctionnelles et déontologiques rigoureuses (Loi 2002-2, cahiers des charges). Face à certains excès – ou certaines lacunes - du passé liés souvent à des formes d’amateurisme, on ne peut que se
féliciter du sérieux de cette nouvelle approche, laquelle fut de plus commandée en grande partie à l’origine par la nécessité de faire face aux risques sanitaires (VIH et VHC). Et, de ce point de
vue particulier, cette politique s’est avérée amplement justifiée, tant les résultats en ce domaine sont incontestables (mais, par ailleurs, au risque d’être politiquement incorrect, je me
demande, par exemple, si l’insistance sur la position centrale du patient est bien féconde en matière de soins des addictions, tant l’on sait que la question de l’ego et de son dépassement est
importante en ce domaine).
La RDR fut un succès
sanitaire incontestable. Fallait-il pour autant hypertrophier le principe de la réduction des risques au point d’en faire l’alpha et l’oméga en matière de soins en toxicomanie ? Quelle idée
étrange que celle de construire toute stratégie thérapeutique sur cette base !! Peut-être faut-il comprendre alors cette politique consistant à accompagner la consommation des dépendant en
s’efforçant d’en limiter les risques socio sanitaires comme la pierre de touche, le paradigme de ce lien entre liberté aliénée et exigence de sécurité. Ce serait une mise en abyme de cette
problématique générale, c’est à dire la forme extrême, grimaçante, mais logique, de réponse à cette double exigence exponentielle de liberté et de sécurité – liberté aliénée de l’individu
transformé en consommateur (pour toutes ces questions, je me permets de renvoyer à mon chapitre II, 3, b de Les groupes d’entraide - http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=30395 ).
De même que le principe de précaution s’est en partie retourné contre les usagers
dans divers domaines, en m’appuyant sur un raisonnement analogique, je me demande simplement si la réduction des risques en addictologie – dans la mesure où elle a eu tendance à devenir une offre
de soins quasi exclusive - n’est pas devenue un concept paresseux. Par certain de ses aspects, il peut en effet s’avérer aussi bien contre éthique que contre productif pour les demandeurs de
soins confrontés à une absence d’offre alternative, en bref une impasse (une voie étroite, quoi qu’il en soit), un paradoxe en termes socio thérapeutiques.
Pour être juste toutefois, il semble qu’un certain nombre de récentes prises de
position (encore timides) de tenants de la RDR qui semblent désormais vouloir envisager une abstinence à terme, de rapprochements (entre les fraternités et les professionnels), d’articles,
d’initiatives thérapeutiques indiquent un infléchissement positif sur la question – et une certaine forme de recentrage, de retour de balancier.
Il faudrait donc inverser cette tendance générale qui nous incite à toujours plus
consommer, transformer idéalement le dénaturé « jouir sans entraves » en un « manquer sans entraves » révolutionnaire (pour reprendre l’heureuse expression du jeune philosophe
Medhi Bellaj Kacem), slogan post moderne qui vaudrait comme une véritable contre conduite, une de ces micro résistances à valeur éthique telles que les préconisait Foucauld.
Cependant, compte tenu de la Welschantung
contemporaine, de cet arrière plan culturel général de nos sociétés occidentales caractérisé par une « injonction surmoïque à la jouissance » (Lacan), il est devenu difficile –
politiquement incorrect - de solliciter des notions comme le manque, l’épreuve, l’abstinence, la sobriété, etc. Les professeurs en savent quelque chose !! Cette conception, cette posture est peu évidente aujourd’hui, assimilée facilement à une régression
réactionnaire. Elle requiert donc un certain courage éthique – celui de résister, et aussi d’assumer le fait que traiter les gens avec humanité n’implique pas nécessairement faire de
l’humanitaire et leur éviter toute souffrance. Il implique bien plutôt de les conduire vers ce qui fait le fond – frustrant souvent, tragique parfois – de notre commune humanité et de leur
montrer en quoi ils en sont, eux aussi, les dépositaires.
Le risque d’une telle posture étant donc une sorte de dérive réactionnaire (et à
cet égard, il faudrait reconnaître que nous aurions à nous situer sur une crête, en équilibre instable), il s’agirait alors de montrer concrètement que ces idées, non seulement ne sont pas
mortifères, mais qu’elles peuvent être source – ou condition – de joie et de puissance, d’une expansion de soi, d’un accomplissement des potentialités humaines de certains individus. Dès lors, pour en rester à la problématique de la dépendance, le parcours des addictions - entendu globalement comme l’itinéraire de la consommation à la
recouvrance – pourrait être conçu comme la source d’une expérience humaine, riche et constructive (que l’on parle de processus de subjectivation, d’évolution existentielle, etc.) pour certaines
personnes. C’est dans cette optique que devraient être pris en compte et revalorisés des enjeux comme le manque, l’épreuve, etc., dans la mesure où ils peuvent, pour certaines personnes et sous
certaines conditions, être source régénératrice de sens et d’estime de soi. Comme l’écrit l’écrivaine Isabelle Sorrente :
Ce n’est pas de l’abstinence, C'est dire oui à la vie qui ne
s’arrête pas. Oui au mouvement perpétuel du manque. Apprendre à déplacer l’énergie du manque, comme un marin apprend à remonter le vent. Je suis en route, c’est tout ce qui compte. Le manque est
vaste comme l’espace, et nous sommes tous des cosmonautes.
Considérer ces notions a priori peu attractives comme fécondes et régénératrices,
cela implique pour moi de les faire accéder à la question du sens, pour le dire simplement. Ce qui amène à privilégier des activités comme l’approche de l’art, par exemple, qui permettent de se
confronter à des enjeux existentiels de cet ordre, tout en en retirant des formes de plaisir. Cela signifie aussi promouvoir des investissements générateurs de sens (et de sublimation) comme la
philosophie, le yoga, le pèlerinage, etc. ; et bien entendu les fraternités avec tout ce qu’elles comportent de dimensions spirituelles, d’entraide, etc.
Je ne m’étendrai pas ici sur les fraternités tant
cela a déjà fait l’objet de divers travaux (Texte 3. Joie de la sobriété ) et d’un livre (Texte 1. Livre sur les groupes d'entraide ). Il est clair toutefois que les groupes fournissent à mon
sens une base d’entraide solide pour le maintient de la sobriété, une amorce de démarche réellement thérapeutique, voire de vie spirituelle – avec ses étapes, le travail sur soi, sa solidarité,
etc. Fraternité et solidarité conduisent en outre à affronter plus sereinement les épreuves de notre existence et à leur conférer ainsi un sens susceptible de permettre à tout un chacun de ne pas
s’effondrer. De plus, elles peuvent constituer un support vers des investissements extérieurs (art, psychothérapie, etc.).
Concernant les activités qui me touchent à la fois
plus personnellement, et surtout professionnellement, je parlerais de valeur socio thérapeutiques des humanités. Je milite pour ma part pour une revalorisation des humanités, qu’il s’agisse des
étudiants en service social ou ailleurs, mais aussi pour les soins – sachant là aussi que je flirte avec le risque réactionnaire, et que je suis sommé de montrer en quoi elles sont au contraire
vecteur d’ouverture.
En l’occurrence, les ateliers philosophiques sur les
enjeux existentiels liés à la mort tels qu’ils ont été mis en place au sein de mon association depuis quelques mois (en attendant la reprise de ceux sur l’amour - Texte 2. Considérations sur l'art d'aimer ) visent aussi paradoxalement - puisque ces enjeux
sont la souffrance, la séparation, l’angoisse - à privilégier chez les accueillis une prise de conscience, une vie plus intense, plus libre, faite de plus d’authenticité, d’attention à l’autre
(Texte 3. Enjeux existentiels liés à la question de la mort
).
Quant à mes ateliers d’approche de l’histoire de
l’art, la pratique de l’esthétique que je cherche à valoriser s’inscrit dans les initiatives de contre conduite – de micro résistance –
que j’évoquais plus haut. Elle suppose en effet que l’on se mette en marge du discours actuel dominant de la rentabilité, et qu’on privilégie à l’inverse un discours qui puise ses racines dans
l’esprit du don. Un certain type de rapport aux œuvres d’art, une forme de transmission de ce qui fait l’essence d’une œuvre, peut en effet être opposé à la promotion, à l’entreprise de diffusion
culturelle. La première étaye un modèle de la transmission de l’art vecteur de (re)subjectivation, et qui peut être inscrite dans une théorie du don ; la seconde s’adresse, non au processus
de désir d’un individu singulier, - comme cette industrie voudrait le faire croire -, mais aux pulsions d’un public de consommateurs, comme le montre B. Steigler.
Ainsi, au zapping pulsionnel du présent flottant et indéterminé, l’art permet
d’opposer la production sublimée d’un désir dont l’expression s’inscrit dans la durée. Sa puissance structurante peut donc être requise dans notre cadre socio thérapeutique. Les idées de
recomposition de l’humain, du lien social, voire du monde, prennent dès lors un sens plus profond (Texte 1. La joie de transmettre ).
Il ne s’agit pas d’avoir des prétentions démesurées concernant les effets de ces
activités, mais l’émancipation par rapport aux formes diverses de formatage ou d’aliénation, par la médiation de l’art, peut être considérée comme une entreprise de réappropriation de soi. En
effet, qu’il s’agisse de littérature, de théâtre ou de peinture, l’œuvre d’art authentique est, à mon sens, contemporaine d’une rencontre qui précipite l’irruption d’un sujet, ou plus précisément
d’un processus de subjectivation. Vertu éducative de l’art, la relation à l’oeuvre nous reconnecte de façon positive avec la vérité de notre désir, c'est-à-dire avec la logique constructive d’un
processus de sublimation.
Concrètement, cela signifie que je m’efforce modestement de faire mien le point
de vue proustien selon lequel « chaque lecteur est, quand il lit, le lecteur de soi-même ». Autrement dit, les œuvres permettent un accès à des régions de soi-même qui sont bien les
notre, mais qui resteraient inaccessibles sans ces livres, ces pièces, ces poèmes, ces toiles, etc. Idéalement donc, au-delà du plaisir et de la joie liées aux œuvres, c’est un processus à la
fois d’émancipation de toute sorte de processus aliénants, mais aussi de reconnaissance et de ce que l’on appelle aujourd’hui « estime de soi » que je vise ainsi. J’essaie de donner
modestement des clefs qui permettent d’ouvrir à chaque participant de ces ateliers des régions riches et inconnues de lui-même, de lui faire comprendre, sentir, voir, percevoir en quoi tout cela
lui parle personnellement ; autrement dit qu’il est lui aussi le dépositaire d’une culture qui tisse le fond de notre commune
humanité.
Liberté et sécurité sont des impératifs catégoriques de nos sociétés
démocratiques. Qui pourrait s’en plaindre ? Il ne saurait être question de retour en arrière à cet égard. Mais, de toute évidence, ces concepts sont bien trop larges en eux-mêmes,
susceptibles d’interprétations diverses, et ne permettant pas de prendre en compte des effets de pouvoir, les paradoxes qui risquent de transformer chacun de ces termes en son
contraire.
Certes, la responsabilité qui nous incombe face à certains grands problèmes (tel
le VIH ou le VHC, pour en rester au domaine socio sanitaire) nous oblige tous, sans états d’âme, à faire en sorte de minorer au maximum les risques de toute nature. Mais cette exigence ne peut
résumer l’intégralité d’une politique, et encore moins constituer un horizon philosophique, moral et social – puisqu’il semble que le problème des addictions soit à même de constituer un exemple
paradigmatique de l’état de notre société.
La médiocrité d’une société sans risques – tant sur les plans existentiel (je
suis jeté dans l’existence et cet inconnu, malgré ses angoisses, me sied car il l’intensifie), qu’éthique (l’éthique suppose des risques puisqu’elle
se joue justement dans ce qui excède la règle), que thérapeutique (la stratégie à cet égard suppose des sauts dans l’inconnu et des prises de risques), que politique (le risque de la démocratie
réelle) – est peu compatible avec l’idée que nombre d’entre nous se font de la liberté, et d’une vie digne d’être vécue.
Dans notre monde caractérisé par un matérialisme démocratique où nous sommes
cernés de toute part par des menaces d'objectivation, manquer, manquer à être, faire l'expérience du vide, se ressentir comme cet être particulier dont l'être est de néantiser les étants,
est peut être l'une des dernières possibilités d'éprouver notre humanité et notre vocation spirituelle.