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19 avril 2014 6 19 /04 /avril /2014 11:27
De l'inutilité de l'art

Le texte qui suit constitue une synthèse du travail de Cristobal Farriol, étudiant chilien qui poursuit ses recherches à Paris X en préparant une thèse de philosophie sur L'inutilité de l'art sous la direction de la spécialiste d'esthétique Baldine Saint Girons (l'un de mes anciens Maîtres également), et qui vient aussi d'obtenir son diplôme de psychologue.

Il me semble opportun de publier sur mon blog cet article dans la mesure où : 1 - sa réflexion va tout à fait dans le sens de nos efforts communs en faveur d'un apport culturel substantiel au sein du Centre de soins des addictions où j'exerce ; 2 - Cristobal Farriol a effectué un stage très actif dans notre établissement et m'a ponctuellement remplacé dans l'animation de l'atelier Initiation à la philosophie ; 3 - son travail reprend et approfondit à certains égards les recherches du philosophe et psychologue Nicolas Floury (ancien stagiaire également et auteur d'un livre remarquable sur J. H. Miller, le disciple de Lacan - article sur ce blog) sur la problématique des effets de l'art et de la philosophie sur les dépendants en recouvrance ; 4 - les réflexions de ces chercheurs me permettent d'effectuer un retour réflexif sur ma propre activité, et, en ce sens, ils participent de l'amélioration de ma pratique. Je ne saurais donc trop les remercier.

Voici donc, in extenso, le texte en question :

"Introduction

Les motivations de la recherche

Je commence avec une citation du peintre anglais Francis Bacon : "l'art est quelque chose qui peut passer de la gloire à la déchéance, de l’or pur au déchet le plus anodin."

Qu’est-ce que Bacon nous montre ? Une double dimension des arts. Il acquiert sa haute valeur, déjà connue et sans cesse justifiée par l’histoire de l’art. Mais il ne cache ni ne dénie sa fragile condition d’amalga, qui peut chuter à tout moment, et devenir quelque chose de tout à fait méprisable, sans aucune valeur, un déchet sans intérêt ni utilité.

De nos jours, on comprend très souvent, à partir de cette deuxième condition, l’inutilité de l’art. On serait tenté de l’expliquer avec les commentaires d’une majorité de spectateurs au moment de contempler le dit « art contemporain », lequel, comme héritier de la modernité (notamment du dadaïsme), joue toujours entre objet sublime et objet banal. Mais ceci n’est pas le point que nous travaillerons.

Ce qui nous intéresse, et ce qui a inspiré cette recherche, c’est un discours d’inutilité des arts qui se reflète dans les politiques sociales. Certes, nous connaissons bien le destin des activités artistiques au moment des crises budgétaires dans les différentes institutions.

Pour donner un exemple un peu plus précis, on remarque dans l’éducation (et je parlerai ici du Chili) une condition accessoire des arts. D’abord ils ne font plus partie des contenus obligatoires (ce qui per se n’est pas le problème), mais aussi, sous une politique de « flexibilité des matières » ils risquent fort d’être simplement absents dans certains établissements, en fonction bien sûr de leurs conditions budgétaires.

Pour plus de détails j’invite le spectateur à lire l’article de Jacqueline Gysling « Itinerario de una transformation cultural » dans le livre Politicas educacionales en el cambio de siglo : la reforma del sistema escolar en Chile (Cox, 2003).

Un passage intéressant dans cet article parle du motif de ces réformes, qui serait relatif au « monde d’aujourd’hui » (el mundo de hoy) (Gysling, IN Cox, 2003, p. 213).

Questions :

Voici un point qui inspire cet exposé : D’où vient cette liaison entre les temps qui courent et une négligence envers les arts ? Où la notion de « temps qui courent » trouve-t-elle sa source ?

Dialogue imaginaire Bentham-Freud.

Si on parle d’inutilité, citons le père de l’utilitarisme : Jeremy Bentham. Dans ses écrits il parle ouvertement des arts comme simple divertissement, où la poésie serait opposée à la vérité, aussi importante que le jeu de poussette, sans compter sa vision de l’esthétique comme une perte de temps. Or, il existe un paradoxe fort intéressant pour ce qui est ici travaillé : Dans l’introduction de son Chrestomathia, programme éducatif utilitariste où la poésie et les classiques ne sont pas compris (Cléro, 2006), il parle d’un vieux retraité, Mr. Beardmore, qui décède de tristesse de ne plus être utile. Bentham dit : "si Mr. Beardmore avait cultivé la lecture des classiques, il aurait réussi à rester utile même durant sa retraite."

Prenons la dimension subjective : Freud, dans le Malaise dans la civilisation, partage l’idée des arts comme activité inutile, mais sans y mettre un sens péjoratif : certes, même inutiles, les arts sont présents dans toutes les formes de civilisation. Freud dit : « Le principe d’utilité n’est pas suffisant pour expliquer la présence des arts dans toutes les cultures », « il doit entrer en jeu autre chose encore » (Freud, 1971).

Cette autre chose en jeu sera le fil rouge de cet exposé : nous proposons que cette autre chose, entre inutile et nécessaire, c’est le résultat de la sublimation.

Cadre théorique

Ainsi, pour la suite, nous proposons un parcours autour du concept de sublimation, autant au sein de la psychanalyse de Freud et Lacan qu’avec les antécédents philosophiques du concept de sublime, selon les recherches de Baldine Saint Girons. C’est dans ce parcours que nous trouverons d’un côté, les fondements philosophiques de l’art comme inutile, accessoire, voire luxe, et d’un autre côté, sa double dimension, mentionnée au début avec la citation de Bacon.

Avant de commencer le parcours, ajoutons que nous parlerons des arts au sens le plus vaste du terme, sans nous limiter à une ou plusieurs disciplines en particulier.

Les antécédents de l’inutilité de l’art : sublime et sublimation.

Le sublime et la clarté

Un des antécédents les plus antiques de la sublimation : le sublime du Pseudo- Longin, et son Περὶ Ὕψους, (Longin, 1965), œuvre fondatrice de la philosophie du sublime. Elle peut être traduite comme « de la hauteur ». Effectivement, le sublime a toujours eu un rapport avec ce qui est en train de passer à la hauteur, et l’instant d’élévation lui-même (Saint Girons, 1993) (comme la citation de Bacon).

Comme traité rhétorique, Longin propose un discours sublime qui n’est pas un « style » imitable par des recettes établies. Au contraire, le sublime longinien est un discours :

  • Qui aurait lieu dans un moi suspendu (Saint Girons, 1993).
  • Qui ne cherche pas la perfection mais le paradoxe.
  • Donc toujours dans une subversion des conventions, dans une discursivité de l’inattendu et de l’inconnu.

Et tout cela, pour un discours qui n’est pas voué à être compris, mais à faire vivre les idées, avec une vivacité de la parole. C’est une idée de la clarté du discours comme ce qui touche le sujet, plutôt que lui faire comprendre (comme mot d'esprit ou vague, chez Lacan).

La clarté et l’objectivable

C’est dans la modernité que le sublime devint un discours maîtrisable, avec des formules stylistiques.

Ainsi, il n’aurait plus lieu dans un moi suspendu, mais dans un moi bien conscient de ses actes.

Mais l'arrivé de la modernité changera notre notion d'évidence. C'est, après Descartes, la neutralisation de la face irrationnelle de la vivacité, mettant en priorité ce qui est raisonnable et objectif. C'est après cette époque que l’on trouve cette idée, très générale et inscrite dans ce qu'on appelle le « sens commun » : les rêves, par exemple, sont quelque chose de moins réel ou vrai que la description objective des faits, malgré leur indéniable force affective par rapport aux faits objectifs.

Ceci a des conséquences dans le rapport entre la pensée et les arts, notamment la poésie.

La poésie devint une technique enseignable selon des formes bien précises (sans moi suspendu). D’autre part, selon Rousseau, Descartes a coupé la gorge à la poésie en proclamant utile de considérer comme fausses toutes les idées dont on peut douter.

On peut déployer un petit parcours de citations :

John Locke : il trouve dans la métaphore un « puissant instrument d'erreur et de fourberie. Si nous voulons représenter les choses comme ils sont, tout l'art de la rhétorique (…) ne servent à autre chose qu'à insinuer des fausses idées dans l'esprit (…) de sorte que ce sont des parfaites supercheries ».
Il ajouta (Ordine, 2012) dans Quelques pensées dur l’éducation :

En effet, si l’enfant n’a pas le génie de la poésie, c’est la chose la plus déraisonnable du monde que de le tourmenter et de lui faire perdre son temps en lui imposant un travail où il ne sairait réussir (…) et s’il a quelque talent poétique, je trouve étrange que son père désire ou même supporte qu’il cultive et développe ce talent (…) je demande que l’on considère dans quelle société, dans quels lieux, il est probable qu’il ira perdre son temps, et aussi son argent (…).

Hobbes : il considère le caractère flottant des mots comme la source principale des erreurs, source qui deviendrait encore pire avec la métaphore, et qui rendrait inacceptable son usage dans la quête de la vérité.
Descartes, dans le même ordre d’idées, songe à une langue universelle qui rendrait impossible le malentendu, et dont l'invention serait possible avec une véritable philosophie.

Ici, on ne trouve pas les notions d’utilité ou inutilité, mais on voit clairement une dégradation du statut du verbe poétique. Chez les auteurs ici cités, une véritable pensée serait une pensée consciente de soi, avec une adéquation entre le mot et la chose, adéquation entre les sens, entre les intentions de l’émetteur et le sens compris par le récepteur. D’où la nécessité pour Descartes d’une langue universelle, où le sens ne peut jamais être obscur, ni paradoxal, ni inattendu, mais toujours au service de nos intentions de communication.

Or, ils avaient des contemporains qui mettaient en question cette idée de clarté comme analyse objective des faits.

Les partisans de l’obscurité

Chez les partisans de l’obscurité, la vivacité et l’évidence seraient du côté du verbe poétique.

  • Hegel : ce qui nous frappe est en totale indifférence à l’utilité. Ce qui n’a pas un sens clair.
  • Baumgarten : affirme que les représentations poétiques doivent être claires, vivaces, mais non distinctes, car ceci serait de la philosophie.

Ainsi, ces penseurs nous proposent une clarté dans la vivacité du discours, et non une clarté de la description claire et distincte, qui empêcherait la force de tout discours.

Dans ce même éloge à l’obscurité, on trouve la pensée de Burke autour du sublime.

Pour Burke :

  • Si l’on considère l’utile comme le propre plaisir et le bénéfice, le sublime et l’utile s’excluent mutuellement.
  • Le verbe poétique serait le véhicule privilégié du sublime.

Car les mots abstraits, qui ne trouvent pas de référence dans le monde sensible, sont les moins objectivables, mais aussi les plus puissants et énergiques. Burke souligne notre solennité au moment de prononcer des mots comme honneur, justice, dignité, et toute la gamme des intangibles.

Dans une voie différente, pour Burke les passions sublimes sont au-delà de la simple conservation du moi. Il trouve ainsi un écho avec le sublime de Kant, qui serait un plaisir négatif, dans le transgresseur, le dérangeant, et au mépris du danger.

Ainsi, dans cet éloge de l’obscurité du verbe poétique, on trouve d’emblée l’inutilité, laquelle, au risque d’être schématique, pourrait se définir :

  • Comme une inadéquation essentielle aux valeurs du sens conventionnel, sous les idéaux de représentations claires, distinctes, sans risque d'équivoque ni de malentendu.
  • Comme une inadéquation essentielle aux valeurs de la vie comme simple survie et du plaisir direct, où l'humain serait un sujet d’instincts à satisfaire.

Ce sujet, au-delà du sens commun et au-delà de la simple survie, se retrouve dans la psychanalyse.

Sublimation : Freud et Lacan

La psychanalyse dérange. D’ailleurs, elle est aussi accusée d’être inutile (« pour guérir, elle ne sert pas », sans se poser la question de quelle guérison l'on parle). Ironiquement, cette accusation, même rustre, n’est pas sans vérité, car la psychanalyse a pris au sérieux tout ce que la pensée moderne considérait comme déficitaire. On le résume dans la formule de Lacan « la psychanalyse est le retour du rejeté par la science moderne» (Lacan, 1992).

Certes, pour la clinique psychanalytique, rien de plus précieux que le sens insensé des rêves, des lapsus. C’est là où l'on trouve avec la plus grande des vivacités la vérité du sujet. Pour le psychanalyste, rien de moins efficace qu’une interprétation didactique de l’analyse objective des faits ; et par contre, rien de plus fécond qu’une intervention énigmatique, laquelle, plus que donner du sens, produit des vagues (Lacan, 1976).

Nous suggérons que cette suprématie d’une subjectivité insensée trouve son expression culturelle privilégiée dans l’œuvre d’art, laquelle, pour la psychanalyse, serait le produit d’un procès inconscient : la sublimation. Parcourons rapidement ses possibles définitions.

Chez Freud, la sublimation est définie comme un des destins de la pulsion, laquelle serait investie dans un but non sexuel, valorisé socialement (Laplanche). Comment interpréter cette définition, qui n’est pas évidente ? Nous proposons la sublimation comme moment où la pulsion fait lien social, au-delà du pur plaisir d’organe, ce dernier étant essentiellement asocial. Justement, Freud ne prononce jamais le mot « sublimation » sans parler de la tension libido-société.

Rajoutons une des définitions de Lacan : la sublimation comme le tour symbolique autour du vide de la Chose (Lacan, 1991). Qu’est-ce que la Chose ? Pour la définir rapidement, la Chose serait la chose la plus réelle de toutes, c’est-à-dire, ce qui est impossible à symboliser. Voici, pour Lacan, le fondement de la subjectivité : un corps traversé par le langage, lequel n’est pas complet.

L’incomplétude du langage chez Lacan (et lisible aussi chez des mathématiciens comme Gödel) est essentielle pour comprendre la sublimation : c’est une incomplétude qui inscrit dans la subjectivité un manque essentiel, qui produit une « soif de sens ». L’expression est juste : ce n’est pas un intérêt purement intellectuel qui pousse à trouver le sens des choses (où on ne trouve pas le sens, la perplexité et l’angoisse adviennent) ; nous sommes l'objet d'une véritable compulsion à trouver, voire à construire du sens. Dans la voie de cette fabrication de sens, on trouve la sublimation.

Si la sublimation est le travail symbolique autour du vide de la Chose, on peut l’interpréter comme le moment où le langage va jusqu’aux limites de ses possibilités, dans une tentative de représenter ce qui n'a pas de représentation. Ceci ne serait pas exclusif des arts en tant que discipline. Si toutes les disciplines de la pensée travaillent sans cesse, c’est pour essayer de dire ce qui n’a pas encore été dit.

Comme chez Freud, la sublimation chez Lacan fait aussi lien social, car elle sort de la pure satisfaction du plaisir d’organe, per se, asocial. Il y aurait, certes, une satisfaction, mais avec une médiation symbolique.

La permanente articulation entre le langage et le corps travaillé par la psychanalyse, fait de cette médiation symbolique un élément essentiel non seulement pour le sujet, mais aussi pour le lien social et la culture.

Nous proposons comme exemple une expérience dans une institution sociale.

L’expérience d’ADAJE

On trouve un exemple d’une prise au sérieux pratique de ce qui est normalement considéré comme inutile avec les ateliers culturels du centre de soins en addictologie ADAJE, dont la prise en charge inclut, bien sûr, des soins médicaux, psychologiques et sociaux. Cependant, on y trouve aussi des espaces sans but manifestement thérapeutique ni formateur, mais avec un grand potentiel de subjectivation : Les ateliers de philosophie, histoire de l’art, théâtre, voix, et peinture parmi d’autres.

Le potentiel subjectif de ces activités est analysé par Nicolas Floury dans sa recherche psychologique : L’impact des ateliers culturels sur les sujets toxicomanes en soin (Floury, Nicolas, 2007). Floury émet l’hypothèse de l’existence d’effets thérapeutiques positifs des ateliers culturels sur les sujets toxicomanes. Sa recherche et ses analyses confirmèrent d’avantage son hypothèse, mais avec quelques remarques à souligner. Je cite Floury :

"(…) on ne peut pas dire, à ce stade de nos recherches, que les ateliers culturels au sein d’un CSST sont thérapeutiques comme tels. Néanmoins il nous semble que nous avons montré qu’ils ne sont pas sans provoquer certains effets potentiellement thérapeutiques – ceci dans un après-coup difficile à saisir de manière causale et dans une recherche comme la nôtre." (Floury, 2007-2008, p. 57).

Ainsi, on note dans cette citation plusieurs points en lien avec notre propre intérêt :

  • Les ateliers ne sont pas thérapeutiques comme tels, c’est-à-dire, pas de « fureur de soigner » (Floury p. 57) ; autrement dit, il n’y trouve pas une utilité thérapeutique.
  • Floury ne dit pas avoir démontré ses hypothèses, mais avoir montré des effets qui vont avec ses hypothèses.
  • Cette « monstration » reste difficile à saisir, c’est-à-dire, reste dans une certaine obscurité.

Ainsi, dans les conclusions de Floury, on trouve non pas une prise au sérieux de l’inutile, mais un intérêt pour une certaine « utilité indirecte » : Des soins sans la fureur de soigner ; des ateliers qui ne sont pas formateurs, mais des espaces d’échange qui touchent plus l’existence que des savoirs purement livresques (Floury p. 44). Floury trouve aussi dans les effets des ateliers une tendance des accueillis à la sublimation (Floury p 55), avec des patients qui se remettent aux activités créatrices jadis abandonnées. Finalement, de façon très suggestive, Floury parle d’une utilité des ateliers culturels (p. 61).

Conclusions

Nous avons essayé de trouver les origines épistémologiques de cette opinion généralisée d’une condition accessoire des arts, qui se reflète dans l’éducation. Nous avons choisi comme fil rouge de ce parcours le concept de sublimation, à notre avis privilégié pour penser le rôle social et culturel des arts et son lien avec la subjectivité.

Dans l’histoire de ce concept, on trouve la philosophie du sublime, qui se présente ici sous la forme d’une controverse entre les partisans de la clarté et de l’objectivité des faits, et les partisans de l’obscurité du verbe poétique. C’est dans cette querelle que l’on trouve le terme d’inutilité, laquelle serait liée au sens incertain des métaphores.

Mais au moment de lier cette force et vivacité du verbe poétique dans le sublime avec la sublimation en psychanalyse, émerge une qualité de la métaphore qui va bien au-delà du simple divertissement rhétorique consistant à dire une chose autrement. La métaphore en question serait l’événement de la création elle-même, la création de sens, essentielle pour la culture en tant que civilisation, et pour le lien social. On ne peut pas manquer la référence à l’étymologie du mot poésie, poiesis, qui fait référence à une création civilisatrice (Bouvier).

Notre exemple du centre ADAJE nous montre le pouvoir de la sublimation en tant que satisfaction énigmatique avec une médiation symbolique. Certes, dans la discursivité du toxicomane on trouve à plusieurs reprises l’idée d’une consommation des produits pour ne pas penser, dans une sorte de court-circuit pour réussir à calmer une angoisse insupportable. Dans les résultats de la recherche de Floury, nous voyons, non pas dans une démonstration, mais dans une monstration, comment les ateliers culturels facilitent une médiation symbolique avec cette angoisse, médiation qui n’a rien à voir avec le simple bonheur, mais qui aide à mieux faire avec l’angoisse.

Après ce très bref parcours, peut-on dire que l’art est utile ? Difficile de répondre. On peut dire que pour les idéaux modernes de clarté et d’exactitude, l’art serait le plus opposé au rêve cartésien d’une langue universelle sans possibilité de malentendu. Mais d’un côté, cette langue sans inconsistance reste impossible (comme le montre Gödel), et d’un autre côté, l’art nous permet de concevoir le malentendu non pas comme une qualité déficitaire : après tout, c’est grâce aux malentendus que l’on continue à faire des recherches, qu’on écrit des thèses, et que l’on fait des colloques comme aujourd’hui.

Disons qu’il ne faut pas confondre l’inutile avec le stérile ou l’infécond, et qu’il ne faut pas confondre l’utile avec l’utilité immédiate. Puisqu’il n’est pas infécond, on ne peut donc pas dire que l’art est inutile, mais il n’est pas non plus utile. Car dès qu’il est utile, il perd l’efficacité dont on a parlé ces dernières quinze minutes."

Bibliographie

Cléro, J.-P. (2006). Bentham : philosophe de l’utilité. Paris: Ellipses.

Cox, C. (2003). Políticas educacionales en el cambio de siglo: la reforma del sistema escolar de Chile (1a. edición.). Santiago de Chile: Universitaria.

Floury, Nicolas. (2007, 2008). L’impact des ateliers culturels sur les sujets toxicomans en soin. Inédit.

Freud, S. (1971). Malaise dans la civilisation. (J. Odier & C. Odier, Trads.). Paris: Presses universitaires de France.

Lacan. (1976). Conférenes et Entretiens dans les universités nord-américaines. Scilicet, 6/7.

Lacan, J. (1991). L’éthique de la psychanalyse: 1959-1960. (J.-A. Miller, Ed.). Paris: Éd. du Seuil.

Lacan, J. (1992). Ecrits. Paris: Ed. du Seuil.

Longin. (1965). Du sublime. Paris: les Belles lettres.

Ordine, N. (2012). L’utilité de l’inutile: manifeste. (L. Hersant, Trad.). Paris: les Belles lettres.

Saint Girons, B. (1993). Fiat lux: une philosophie du sublime. Paris: Quai Voltaire.

Bentham et Freud

Bentham et Freud

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3 mars 2014 1 03 /03 /mars /2014 10:03

Ce blog, comme le savent ses lecteurs, concerne tout ce qui touche à ce que j'ai appelé d'une formule un peu alambiquée "L'expérience-source d'évolution existentielle".

Une importante activité de production de cours m'empêche de l'alimenter personnellement en ce moment, ce qui ne signifie pas - bien au contraire - que je cesse de m'intéresser à ces thématiques, à alimenter ma recherche, en bref à suivre ma ligne.

Cependant, compte tenu de ces centres d'intérêt, j'ai jugé tout à fait opportun de publier l'article de mon ami Nicolas Floury, jeune philosophe et psychologue qui s'était déjà signalé par un livre remarquablement clair sur l’œuvre de J.H. Miller, le disciple de Lacan (http://fraterphilo.over-blog.com/article-texte-6-miller-lacan-le-reel-insense-66231379.html), puis par une non moins remarquable interprétation du film de Christopher Nolan, Inception (http://fraterphilo.over-blog.com/article-texte-5-ceci-n-est-pas-de-la-science-fiction-72634672.html). Accessoirement, il m'avait aussi fait l'amitié de rédiger la 4ème de couverture de mon livre sur Les groupes d'entraide.

Ce court article, qui ressemble à une grande 4ème de couverture, concerne le livre d'un jeune philosophe, Didier Laroque, Essai sur la grandeur, et je le publie dans la mesure où sa teneur fait écho en moi, à mes propres préoccupations.

"Le dernier ouvrage de Didier Laroque, Essai sur la grandeur(Paris, Manucius, 2014), est un livre troublant ; écrit à la première personne, il s’adresse à ce que nous sommes de plus singulier tout en touchant à l’universel. On ressort en effet de cette lecture avec des affects mêlés : joie, exaltation, enthousiasme mais aussi une pointe de mélancolie. Et c’est probablement la profonde authenticité qui se déploie page après page qui provoque cela.
C’est qu’il y a indéniablement un côté salvateur dans cette épopée d'une conscience qui quitte la sphère étriquée de la personne – masques, semblants, bavardages – pour le versant sublime de la grandeur – infini et fini. Et c'est l'angoisse – l'insomnie – et donc la douleur, mais aussi un certain plaisir, qui permettent cet exil réussi.
C'est aussi, parfois, un livre dur – il y a de temps à autre comme des échos, dans un style propre à l’auteur, des Chants de Maldoror. « Ce que je ne sais pas d’une connaissance allant de l’esprit au coeur et qui oblige, je l’ignore. » Universitaires médiocres, psychanalystes herméneutes cherchant vainement du sens dans les rêves, faux écrivains du moment : nul n'est épargné. Et il semble que ce soit la pensée elle-même qui, lorsqu'elle est véritable, se révèle ainsi nécessairement cruelle : preuve que le texte de Didier Laroque est un prodigieux condensé de pensée.
On a aussi, bien souvent, l’étrange sensation qu'un secret est crypté dans l'ouvrage – un peu à la façon de Mallarmé : un chiffre serait à trouver pour servir de clé. L’auteur ne peut nous donner le chemin à suivre car chacun doit l’éprouver pour lui-même et dans sa chair. Et puis « la vérité doit être confidentielle ».
Les tout derniers chapitres sont très ardus car ils synthétisent toute la pensée de l’auteur. « L’accès à une vie infinie, d’une présence égale, entière, m’était réservé en l’épreuve du dénuement ; ce que j’éprouvais absent et nécessaire à mon bien-être se trouvait dans la pénurie même, par l’effet de l’attente actualisant le manque. Je connus le néant comme mon lieu. » Il faut trouver un équilibre entre fini et infini, là est la grandeur.
Ce livre est aussi, il nous semble, une analyse existentielle originale et réussie d’une conscience. C’est une traversée, une dépersonnalisation, qui nous est en effet contée. Celle-ci est certes éprouvante – on ne sort pas indemne d'une telle lecture – mais elle met néanmoins en branle, éveille, tente sans cesse de faire vibrer le vif en nous.
Une fois hissé à la dignité de la Grandeur encore faut-il y être fidèle. C’est alors d’une éthique dont il s’agit et qui reste à penser.
Nul doute que Didier Laroque signe là un
grand livre de philosophie."
Nicolas Floury

Essai sur la grandeur
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11 novembre 2013 1 11 /11 /novembre /2013 17:59
Expériences-limites

Je ne déroge pas à la règle qui s’est imposée naturellement à moi ces dernières années à chacun de mes retours du Chemin : un article inspiré par la coïncidence entre la tension née de l’expérience de la marche, du pèlerinage, et une lecture spécifique – en l’occurrence le travail que j’ai eu à effectuer sur Plotin, un auteur qui m’attire depuis longtemps.

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Mon intérêt pour cet auteur est lié à plusieurs choses : 1 - mon travail pédagogique : Plotin est l’un des personnages représenté dans la fresque de Raphaël située dans la Chambre des signatures du Vatican, L’Ecole d’Athènes – fresque que je me propose de commenter dans mes cours d’histoire de l’art. Mais Plotin m’intéresse surtout pour : 2 - ce qui concerne mes recherches sur les vertus thérapeutiques de la philosophie, tant sa démarche apparaît tout à la fois universelle et d’une étonnante modernité. 3 – De fortes présomptions existent concernant des rencontres entre Plotin et des Maîtres de l’Inde, et, de fait, la lecture du néo platonicien semble laisser peu de doutes à cet égard.

En effet, la perspective sotériologique (visant la délivrance) de Plotin, cette démarche de retour en soi-même, de dépassement vers un moi suprême - qui se reconnaîtrait comme tel en fusionnant avec l’Un au cours d’expériences aussi rares que précieuses - n’est pas sans évoquer la moksa (délivrance), qui se produit au terme de la fusion de l’atman (âme individuelle) dans le Brahman (principe suprême incréé).

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Mais revenons à l’expérience de la marche : toutes proportions gardées dans la mesure où il ne s’agit jamais que d’un bref périple d’une semaine, je dirais que ce moment de pèlerinage s’est (comme ce devrait être le cas à chaque fois, finalement) apparenté à une sorte d’expérience limite, ce que j’appelle aussi une « expérience-source d’évolution existentielle ». Dans une solitude sidérale (hors saison, et sur une variante, Figeac-Rocamadour-Agen, des chemins de Compostelle), au cœur de paysages magnifiques et de sites grandioses fleurant la Légende, j’ai ainsi marché une quarantaine de kilomètres par jour.

Expérience limite, non sans souffrances parfois, mais aussi franchissement de cap énergétique où tout devient plus facile. Expérience-source d’évolution existentielle, vertus thérapeutiques du pèlerinage, cette immersion au cœur de la nature où s’harmonisent les rythmes micro et macrocosmiques m’a permis de retrouver ce sentiment profond d’unité, cette joie d’exprimer ma puissance, cette plénitude qui caractérisent un pèlerinage réussi. Par là-même, j’ai surtout mis un terme à une spirale dépressive dans laquelle je me sentais entraîné depuis des mois sans vraiment trouver la force de réagir.

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Le lien avec Plotin, me dira-t-on ? De par sa quête permanente d’un retour à l’Un primordial, il se trouve que cet auteur du 3ème siècle de notre ère, né en Egypte (qui était alors sous domination romaine), est l’un des premiers à avoir thématisé de façon très explicite cette idée d’expériences limites. Or, si ces expériences doivent permettre justement cette fusion mystique dans l’Un, c’est bien dans la mesure où il s’agit d’abord d’un dépassement de l’ego (vers ce que nous – modernes – appellerions un Soi), ce qui m’a toujours semblé constituer un ressort thérapeutique important.

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Quelques éléments rapides permettront d’éclairer le lien que j’effectue ainsi entre la pensée plotinienne et les expériences évoquées dans cet article (et sur ce blog plus généralement - ) : dans un contexte gnostique, Plotin, penseur à la fois païen et mystique, est considéré comme le philosophe le plus important du néoplatonisme. Dans sa philosophie, le monde intelligible est formé par la procession de trois hypostases ou substances, l'Un, l'Intelligence et l'Âme : L'Un (au-delà de l’être – on parle, non d’une ontologie, mais d’une hénologie), c’est la réalité suprême, le Dieu (païen) de Plotin, le Bien, le Premier, le Père, le Maître, toute sorte d’expressions que l’on trouve dans son œuvre unique et magistrale, Les Ennéades (traduites par son disciple Porphyre). L'Intelligence, c’est l'Esprit, ou encore l'être intelligible de Platon. Elle contemple l'Un et engendre ainsi la troisième hypostase: L'Âme, médiation entre l'Intelligence (qui est un « nous » collectif, en fait) dont elle procède et le monde sensible qui en émane. Elle peut être considérée comme une sorte de mouvement rationnel, organisateur. Se trouve ainsi créé un monde ordonné qui se divise en âmes individuelles - celles des hommes, des animaux et des plantes. L'âme humaine est une parcelle de cette âme engendrée par l'Intelligence contemplant l'Un. Chaque âme est ainsi une parcelle de Dieu, lequel est présent en chacun de nous. Le monde matériel est le point ultime de la diffusion divine. Entre Dieu, le niveau suprême, et la matière, le niveau extrême, l’âme évolue entre des intermédiaires, selon des niveaux d’intégration et d’unité successifs.

Bien sûr, le but de l'âme humaine est de s'élever jusqu'à l'Un. Nous devons tendre à le connaître, à nous fondre en lui. Pour cela, il faut se dépouiller de la vie des sens et atteindre l'extase où l'individu ne fait plus qu'un avec Dieu. Cependant, le monde spirituel n’est pas supraterrestre, ni un état originel définitivement perdu. Alors que pour la gnose le vrai moi spirituel s’est égaré dans le monde de la matière sous l’effet d’une divinité maléfique, et que nous ne pourrons retrouver notre Royaume qu’après cette vie terrestre, pour Plotin, certes, le « vrai » moi n’est pas de ce monde, mais il reste lié au moi le plus profond que l’on peut atteindre ici-même par une rentrée méditative en soi-même. Expérience mystique de vision de soi-même, le moi en Dieu nous est intérieur.

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Or, comme j’ai pu en faire plusieurs fois l’expérience avec la marche (http://fraterphilo.over-blog.com/article-ultreia-103930880.html), en Inde (http://fraterphilo.over-blog.com/article-texte-3-aurore-53316504.html), il existe pour Plotin lui-même certaines expériences privilégiées et extatiques (transes, yoga, marche…), où se pose clairement à un moment donné la question de savoir quelle est – de la quotidienneté utilitaire et laborieuse ou de ce sentiment d’unité – la véritable réalité. Et ces expériences extatiques, dès lors qu’elles sont conduites convenablement, permettent de dépasser l’ego, d’hausser alors le niveau de notre tension intérieure et de nous identifier ultimement à ce moi éternel.

C’est en ceci que Plotin est formidablement intéressant et actuel. Sa philosophie fournit, toutes proportions gardées, un modèle pour nombre de ces expériences qui valent comme source d’évolution existentielle, au sens où elles peuvent constituer un bouleversement fécond dans le rapport à soi-même, à l’autre et au monde d’un individu. En même temps, en situation de crise, elles constituent clairement une ressource thérapeutique éminemment appréciable en termes de régénération.

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Il reste, en ce qui me concerne, une dernière affinité avec Plotin : Deleuze disait quelque part que tous les grands philosophes avaient un cri ; il me semble – mais peut-être n’est-ce qu’une projection de ma part – que celui de Plotin a trait au caractère toujours éphémère et transitoire de ces expériences privilégiées. Ce serait un cri du style : « Pourquoi devons-nous redescendre ? Pourquoi et comment revenir de là-bas ?! ».

Rocamadour ; L'Ecole d'Athènes de Raphaël ; Plotin, personnage de L'Ecole d'Athènes
Rocamadour ; L'Ecole d'Athènes de Raphaël ; Plotin, personnage de L'Ecole d'Athènes
Rocamadour ; L'Ecole d'Athènes de Raphaël ; Plotin, personnage de L'Ecole d'Athènes

Rocamadour ; L'Ecole d'Athènes de Raphaël ; Plotin, personnage de L'Ecole d'Athènes

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3 octobre 2013 4 03 /10 /octobre /2013 17:26
L'ossature de l'existence

Ces quelques lignes du livre de l'écrivain voyageur Nicolas Bouvier, L'usage du monde, qui résonnent de façon particulièrement intense en moi, et qui me rappellent des sentiments que j'ai pu éprouver sur les routes de l'Inde, ou encore ces dernières années sur le Chemin.

Le narrateur évoque une nuit en Anatolie alors qu'il voyage vers l'Est dans une vieille voiture en compagnie du peintre Thierry Vernet

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"Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s'en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l'aube se lève, s'étend, les cailles et les perdrix s'en mêlent... Et on s'empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le rechercher un jour. On s'étire, on fait quelques pas, pesant moins d'un kilo, et le mot "bonheur" paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive.

Finalement, ce qui constitue l'ossature de l'existence, ce n'est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d'autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une méditation plus sereine encore que celle de l'amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible coeur".

L'ossature de l'existence
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9 mai 2013 4 09 /05 /mai /2013 09:45

 

 

 

 

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Quelques mots du dernier film de Thomas Vinterberg, La chasse, avec le remarquable Mads Mikkelsen, acteur que l'on avait déjà pu voir dans l'injustement méconnu After the wedding de la réalisatrice australienne Suzan BierLe réalisateur danois Thomas Vinterberg, quant à lui, s’était déjà signalé de façon fracassante avec le révolutionnaire Festen - ce petit bijou cinématographique - et, sans en atteindre tout à fait la puissance, l'on peut considérer que La chasse s'inscrit dans la même lignée. 

  

Synopsis du film

"Après un divorce difficile, Lucas, quarante ans, a trouvé une nouvelle petite amie, un nouveau travail et il s'applique à reconstruire sa relation avec Marcus, son fils adolescent. Mais quelque chose tourne mal. Presque rien. Une remarque en passant. Un mensonge fortuit. Et alors que la neige commence à tomber et que les lumières de Noël s'illuminent, le mensonge se répand comme un virus invisible. La stupeur et la méfiance se propagent et la petite communauté plonge dans l'hystérie collective, obligeant Lucas à se battre pour sauver sa vie et sa dignité."

 

 

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Pourquoi un article concernant cette œuvre cinématographique sur ce blog ? Quel rapport avec ses thèmes habituels, d'ordre littéraire et philosophique ?

Trois  choses m'ont frappé dans ce film, en lien avec mes préoccupations professionnelles et intellectuelles, mais qui les dépassent certainement : 1 - la façon dont l'angoisse diffuse d'une petite ville devient violence généralisée et se transforme en mécanisme de la victime émissaire ; 2 – la sacralisation de la parole de l’enfant ; 3 – le danger concret de la dimension idéologique de la psychanalyse quand elle devient une vulgate (et, à cet égard, les phénomènes souterrain de diffusion de savoirs ou de pseudo-savoirs m’ont toujours fasciné).

Si Festen est un grand film contemporain, c’est sans doute parce que sa mise en scène intègre à merveille les mécanismes de l’inconscient, ses ressorts, ses conséquences. Festen est en ce sens un film freudien. La chasse serait plutôt un film girardien. 

 

 

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Dans le Centre de loisir où Lucas travaille comme animateur, une fillette - qui se trouve être par ailleurs la fille de son meilleur ami – a un grand frère adolescent qui la confronte par jeu, de façon malsaine, à des images pornographiques. Sans doute marquée inconsciemment par ces images, à la suite d’une petite dispute et d’une frustration concernant Lucas, elle dit, de façon presque anodine, à la Directrice du Centre que ce dernier lui a montré son sexe.

D'emblée, on sent bien que Lucas est pris dans une toile d’araignée digne de Kafka et qu’il ne s'en sortira pas - ou très difficilement. Autour de la question de la pédophilie, une angoisse diffuse se répand dans la petite communauté paisible de cette bourgade danoise, et les mécanismes décrits par l'anthropologue René Girard se mettent progressivement en place (voir L'impensable violence ). Dans cette œuvre de Vinterberg l’effet de violence est d’autant plus significatif à mon sens que les protagonistes n’évoluent pas dans l'anonymat d'une grande ville. C’est un effet de  contraste qui produit le sentiment de violence implacable : contraste entre, d’une part l'aspect paisible et traditionnel de cette petite ville (les bains en commun dans l'eau glacée des fjords, la chasse au cerf, les rituels d’initiation, les repas festifs) où Lucas est intégré de longue date (des amis chers, tout le monde se connaît, etc.) et, d’autre part le mécanisme de disparition de la confiance, d'exclusion, de vexation, et de violence dont il devient progressivement l'objet.

 

 

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L’angoisse diffuse liée au soupçon de pédophilie est bien l’une des forme contemporaine de la violence du tous contre tous dont parle Girard (comme on a pu aussi en voir une manifestation dans l'affaire d'Outreau), et qui ne peut trouver une résolution que par une transmutation de cette violence, par le passage de cette violence généralisée à une violence du tous contre un. Le lynchage de la victime émissaire fonctionne dès lors comme un catalyseur permettant à la communauté de se ressouder et de réaffirmer ses valeurs.  

 

Mais au-delà de ces mécanismes désormais bien identifiés ( Violence mimétique ), une originalité du film consiste à faire apparaître clairement que les dits mécanismes victimaires sont alimentés en l’occurrence par la dimension idéologique de la psychanalyse dès lors qu’elle devient une vulgate (dimension idéologique dont n’est pas exempte la doctrine girardienne par ailleurs). L'épistémologue Karl Popper reprochait ainsi au marxisme et à la psychanalyse leur dimension idéologique, et leur déficit de scientificité dans la mesure où elles n'étaient pas des doctrines falsifiables ; ce qui est aussi le cas d'ailleurs pour la doctrine girardienne. A cet égard, je me permets une citation de mon propre livre : 

 

"Freud ou R. Girard procèdent par accumulation d’indices venant confirmer leur théorie, et non en cherchant ce qui pourrait la falsifier. Ce faisant, ils se dispensent de la mettre à l’épreuve, et ils sont donc « gagnants » à tous les coups. Plus précisément, soit les textes vont dans le sens de l’hypothèse générale de R. Girard, soit l’absence d’éléments confirmant cette hypothèse signifie qu’ils cherchent à cacher le mécanisme émissaire. Dans Le sacrifice, par exemple, livre où il s’intéresse aux Védas, R. Girard ne parvient pas à découvrir des traces de ce mécanisme dans le recueil des Brahmanas ; qu’à cela ne tienne ! Il suffit d’aller en chercher dans l’Hymne à Purusha, et d’en déduire qu’elles devaient exister auparavant dans le premier recueil, et qu’elles ont été effacées ! Dans tous les cas, la théorie est irréfutable". (René Girard ;L’impensable violence, p. 163-164)

 

 

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Ce qui vaut dans ce texte pour Girard vaut bien sûr pour les interprétations freudiennes des phénomènes. Lorsqu’il touche uniquement le champ scientifique et qu’il n’a pas d’implication humaine immédiate, il va de soi que ce problème n’est pas bien grave. Il en va autrement quand sont en jeu la réputation, et même la vie d’un homme. Certes, le film de Vinterberg n'est jamais qu'une œuvre de fiction. En outre, il ne s’agit évidemment pas ici de contester la valeur des extraordinaires découvertes de Freud, Lacan, etc. Mais ne serions-nous pas bien avisés de reconnaître que la vulgate psychanalytique qui s’est répandue dans toutes les sphères de la société peut avoir des effets pervers, et même être à la source de violences concrètes, à raison même de cette dynamique idéologique qui se caractérise par son côté irréfutable ?

 

Le film met en scène un cocktail redoutable entre sacralisation de l’enfant et de sa parole, mécanisme émissaire  et dimension idéologique de la psychanalyse. Cette dernière dimension prend en effet pour Lucas un caractère dramatique puisque, aussi bien les professionnels (la directrice, les animateurs, le psychologue !) que les parents partent d’un certain nombre de postulats non réfutables : 1 – sacralisation de la parole des enfants. Ils ne peuvent mentir (la psychanalyse n’est pas en cause ici) ; 2 – si d’aventure les enfants veulent revenir sur leurs déclarations (sous l’impulsion initiale de la fillette, tous les enfants du centre ont construit une sorte de mythologie autour des supposés agissement incestueux de Lucas), reconnaître ainsi leur mensonge et, donc, l’innocence de Lucas, c’est parce qu’ils ne peuvent supporter la vérité traumatique de l’inceste et la méchanceté de l’adulte, et donc que leur seule issue est de la dénier ou refouler. Par conséquent, ce déni renforce finalement la thèse (la certitude !) du traumatisme, et, donc, de la culpabilité de Lucas ! 3 – on demande aux parents des autres enfants du centre d’observer leurs enfants : s’ils font des cauchemars ou manifestent des troubles (ce qui est évidemment le cas de plusieurs d’entre eux), c’est bien le signe que, eux aussi, ont été victimes des attouchements pédophiles de Lucas ;  CQFD !!

Autrement dit, la spirale infernale est en marche et rien ne peut l’arrêter. Bien que la police l'ait relâché, ne pouvant objectivement retenir aucun chef d'inculpation, la chasse est lancée, jusqu'à ce que la bête meurt ! Comme le veut le mécanisme émissaire, la solitude et l’état de délabrement de Lucas – lié aux coups (symboliques et physiques) de ses voisins et amis - vient confirmer rétrospectivement qu’il est un sale type, donc sa culpabilité, et donc le bien-fondé de la violence que la communauté manifeste à son égard.

 

 

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Plus profondément, Girard met en évidence un paradoxe historique : l’avènement du Christianisme est un moment historique fondamental (historial) dans la mesure où il fait apparaître l’innocence de la victime, l’injustice et l’inutilité des sacrifices, la nécessité de chercher les causes réelles des maux, et d'élaborer d'autres systèmes pour mettre fin à la violence généralisée (institutions judiciaires et juridiques, etc.). De façon exponentielle, depuis cet avènement, notre civilisation n’a eu de cesse d’être attentive aux victimes, avec tout ce que cette attention a pu entraîner de positif en termes de dispositifs (sociaux, politiques, associatifs, judiciaires, etc.). Malheureusement, par un étrange et paradoxal retournement de l’histoire, cette attention aux victimes est devenue excessive, et notre société est devenue une société victimaire où nous nous jetons mutuellement nos victimes à la figure. Notre société sacralise des victimes, et, par une sorte de nouvel effet pervers, produit dès lors de nouvelles victimes émissaires : celles que nous accusons de porter atteinte aux victimes ! C’est ici le cas de Lucas, mais aussi de certains accusés d’Outreau, et sans doute d’un nombre non négligeable d’inconnus qui se sont suicidés, qui croupissent dans des geôles, ou qui font, au mieux, l’objet d’un opprobre général. 

 

 Subséquemment, la question épistémologique et un peu académique de l’alternative entre idéologie et science pose donc plus prosaïquement et plus concrètement (pour les travailleurs sociaux, notamment) le problème éthique de l’emballement lié à un éventuel signalement. Puisqu’il convient en effet de prendre en compte prioritairement la sécurité des enfants (et des personnes en difficulté, en situation de handicap, etc.), à partir de quel moment, de quel(s) indice(s), dans quelles conditions éthiques et légales peut-on ou doit-on faire un signalement concernant un parent, un collègue, etc. - sachant les risques encourus par l’enfant, mais aussi par la (ou les) personne(s) incriminée(s) ?

 

 

Destruction of Leviathan

 

 

Questions redoutables de toute évidence, et que l’on ne saurait trancher simplement. Tout ce dont on peut être certain cependant, c'est qu'il convient de se méfier, par principe, de toute idéologie. Et cela précisément dans la mesure où elle entraîne de la violence, mais aussi parce que ce type d'élaborations risque potentiellement de se muer, de se cristaliser en une construction mythologique dont la fonction (non sue) consiste à justifier rétrospectivement cette violence, qui est plus profondément la violence fondatrice des origines.

 

J’engage le lecteur à voir cet excellent film. Je n’en révèlerai donc pas le « dénouement » (terme d’ailleurs inapproprié en l'occurrence). Quoi qu’il en soit, il faut reconnaître la grande qualité et la dimension révolutionnaire de ce cinéma danois (on peut aussi penser à la très bonne série Borgen) qui, avec Vinterberg et Mikkelsen, traite de façon magistrale et avec une grande finesse des thèmes actuels dont la portée morale, sociale, psychologique et existentielle est très profonde.

 

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17 janvier 2013 4 17 /01 /janvier /2013 17:26

 

 

 

 

 

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Comme une manière de reconnaissance pour nos travaux et notre approche - assez rare dans le milieu -, le Philosophie magazine de février 2013 consacre un article à l'approche philosophique de la thérapie de notre centre de soin des addictions.

 

A l'occasion de la parution du livre du Directeur d'Adaje, Bernard Rigaud, Henri Maldiney, la capacité d'exister, la page 22 du magazine brosse son portrait et explique, dans une synthèse assez fidèle, dans quelle mesure notre rencontre fut l'occasion de mettre en place des ateliers "d'initiation à la philosophie" et "d'approche de l'histoire de l'art".

Voir finalités, objectifs, détails de ces ateliers sur les articles suivants :  L'amour / la mort ; accompagner la quête de sens ; Texte 1. La joie de transmettre

 

 

 

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Ces ateliers fonctionnent désormais très bien, en lien de complémentarité avec les activités et les approches des autres intervenants de l'association,  et je suis d'autant plus content que ce sont des cours d'un niveau équivalent à ceux que je dispense en Université inter âge ou en centre de formation. Pas de démagogie donc, un effort de concentration et d'intégration, et une véritable source de questionnement, de recréation de soi, et de reconstruction du sens pour les accueillis.

 

Il va de soi que ces ateliers me fournissent de plus un matériau appréciable pour les recherches et les travaux que j'entreprends cette année concernant les liens de la philosophie et de la thérapie

 

Philosophie : Mardi de 15H à 16H30

Histoire de l'art : Mercredi de 15H30 à 17H

Les ateliers sont ouverts à un public extérieur dès lors que les participants sont respectueux de leur cadre pacifique et sobre. 

 

 

 

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 11:50

 

 

 

 

 

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Cette période de fêtes que, pour des raisons qui touchent sans doute à mon histoire personnelle, je supporte aussi difficilement sur un plan émotionnel que beaucoup des accueillis du centre de soins où je travaille, est l’occasion pour moi de vérifier une fois de plus que la puissance de création, de travail et de productivité est bien souvent proportionnelle à la détresse existentielle, psychologique et affective. Certes, il serait dangereux de cultiver un tel sentiment – avec ses risques masochistes et mortifères -, mais il n’est pas mauvais d’adopter une perspective stoïcienne à cet égard, et donc de garder cette idée en tête dans les moments difficiles.

Dans le cadre de mes travaux et recherches portant sur les liens de la thérapie et de la philosophie, je m’intéresse beaucoup - en m’appuyant notamment sur les considérations de Proust et Bergson sur ce sujet - à l’apport de la littérature comme source de sens, comme pouvoir de révélation, aussi bien pour la philosophie qu’en tant que vecteur socio-thérapeutique. Dans un article précédent ( De l’essentielle solitude ), j’avais évoqué le potentiel d’assomption de notre solitude existentielle que recelaient des textes comme ceux de Roth et Céline.

Dans les lignes suivantes que j’extrais du roman de John Fante, Les compagnons de la grappe, je retrouve la même lumière qui émane du cœur des ténèbres, ce même amour, mais sous forme d’un jaillissement de joie sauvage - caractéristique du style Fantien. Ces lignes fortes et crues touchent à la violence des rapports au père. Ecrites par un auteur qui fait partie de mon panthéon littéraire personnel (comme Dostoïevski que Fante évoque ici, ou encore Céline et Roth que je situerais dans la même « fraternité »), je dirais que ces pages lumineuses participent d’une démarche thérapeutique en ce qu’elles sont puissamment réparatrices. Dans une sorte de mise en abyme magnifique (au sens où la lecture de Dostoïevski impacte Fante et la lecture de Fante nous impacte), leur pouvoir de transfiguration (de la détresse, la rancœur, voire la haine) les rend en effet inoubliables à mon sens.

 

 

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L’extrait que je cite ici décrit les rapports du narrateur (vers ses 20 ans) et de son père, vieux maçon originaire des Abruzzes, alcoolique, joueur, violent, bourré de préjugés, etc. Alors qu’Henry découvre la littérature, son père ne peut concevoir que l’on puisse ainsi perdre son temps.

 

« Sois un homme. Tu sais ce que c’est un homme ? ça bosse, un homme ; ça en chie ; ça creuse ; ça bâtit ; ça martèle ; ça gagne quelques dollars et ça fait des économies. Ecoute, quand je te parle ! Je ricanais.

Il était hors de question de répondre à ce rital de mes deux, à ce gominé péteux originaire des Abruzzes, à ce maudit cul-terreux, ce bouffeur de merde à vingt sous de l’heure, cette raclure immonde. Que savait-il au juste ? Quels livres avait-il lus ?

Je me sentais en pleine forme. J’étais sur un coup fumant. Je débordais d’une excitation nouvelle qui allait bien au-delà de San Elmo et de la télévision, un projet palpitant, scandaleux, qui faisait gicler mon adrénaline. Pourquoi n’avais-je pas découvert ça plus tôt ? Pourquoi avais-je perdu toutes ces années ? Essayé de transporter une hotte de briques, préparé le mortier ? Qui donc m’avait mis des œillères, qui m’avait écarté des livres, qui les ignorait et les méprisait ? Mon paternel. Son ignorance crasse, la vie abrutissante sous son toit, ses beuveries, ses menaces, sa cupidité, sa violence, sa passion pour le jeu. Les Noëls sans le sous. Un costume pour l’examen final au lycée. Et des dettes, des dettes sans fin. Nous avons cessé de nous parler. Un jour nous nous sommes croisés alors que nous traversions la voie de chemin de fer. Il a encore fait quelques pas, puis il s’est figé et mis à rire. Je me suis retourné. Il me montrait du doigt en rigolant. Il faisait semblant de lire un livre et il riait. Mais il n’y avait aucune joie dans son rire. Seulement de la rage, de la déception et du mépris.

Alors c’est arrivé. Une nuit que la pluie tambourinait sur le toit incliné de la cuisine, un grand esprit s’est glissé à jamais dans ma vie. Je tenais son livre entre mes mains tremblantes tandis qu’il me parlait de l’homme et du monde, d’amour et de sagesse, de souffrance et de culpabilité, et j’ai compris que je ne serais plus jamais le même. Il s’appelait Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski. Personne n’en savait autant que lui sur les pères et les fils, les frères et les sœurs, les prêtres et les fripons, la culpabilité et l’innocence. Dostoïevski m’a changé. L’idiot, les Possédés, les Frères Karamazov, le Joueur. Il m’a bouleversé de fond en comble. J’ai découvert que je pouvais respirer, voir des horizons invisibles. La haine que j’éprouvais pour mon père a fondu. Je me suis mis à l’aimer, cette pauvre épave livrée à ses obsessions et à la souffrance. J’ai aussi découvert mon amour pour ma mère, et pour toute la famille. L’heure était venue de devenir un homme, de quitter San Elmo pour m’ouvrir au monde. Je voulais penser et sentir comme Dostoïevski. Je voulais écrire.

La semaine qui précéda mon départ, l’armée me convoqua à Sacramento pour qu’un médecin m’examine. J’ai été ravi d’y aller. Quelqu’un allait donc prendre la décision à ma place. L’armée m’a refusé. J’avais de l’asthme. Inflammation des bronches.

- Mais c’est rien, j’ai toujours eu ça.

- Consultez votre médecin.

J’ai appris toutes les informations nécessaires dans un livre de médecine à la bibliothèque publique. L’asthme était-il une maladie mortelle ? Parfois. Qu’il en soit donc ainsi. Dostoïevski souffrait d’épilepsie, et moi j’avais mon asthme. On n’écrit pas bien sans maladie mortelle. C’était la seule manière d’accepter la présence de la mort. »

 

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On voit ce que des écrivains comme Roth, ou même Philippe Djan en France, doivent à cet auteur. Je ne saurais trop recommander la lecture de Fante, qui fait partie de ces grands écrivains dont on reconnaît le style dès les premières lignes.

Pour ce qui me concerne, dans mes moments de tristesse je me dis que tant qu’il restera des pages à lire comme celles-ci, tout n’est pas perdu !!

 

 

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24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 21:37

 

 

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Que de plus en plus de personnes s’intéressent à la philosophie est plutôt une bonne chose en soi. Mais un phénomène de mode touchant la discipline tend depuis une dizaine d’années à propulser sur le devant de la scène un certain nombre de philosophes dont la surface médiatique et les prises de position provocatrices (souvent démagogiques en fait) n’ont d’égal que leur faiblesse conceptuelle ( Texte 2. Pour une critique digne de ce nom ). Dès lors, entre les « cafés-philo » de toute nature et les histrions spectaculaires, il est bien possible qu’un malentendu soit en train de s’installer durablement. Quoi qu’il en soit, des philosophes qui développent  au fil des années une œuvre véritable restent, eux, bien souvent inconnus du public.

 

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Jean Luc Marion fait clairement partie de cette catégorie de penseurs, ce que nous donne  à voir le dernier livre de Stéphane Vinolo, Dieu n’a que faire de l’être (Germina 2012),  ouvrage qui se veut explicitement une introduction à l’œuvre de Marion. Très bon connaisseur de Marion, Stéphane Vinolo, Docteur en philosophie et enseignant dans le département de Languages and Cross-Cultural Studies de Regent’s College à Londres, nous permet de découvrir la fécondité conceptuelle de cet auteur. En découvrant Marion, on se prend à penser que si l’idée deleuzienne (de l’Abécédaire) selon laquelle il devrait être possible d’assigner un chiffre à chaque philosophe en fonction de la richesse des concepts qu’il a créés a un sens, le chiffre de Marion ne devrait, assurément, pas être négligeable. En effet, puissante et originale, cette œuvre peu connue du grand public s’inscrit - de Descartes à Husserl en passant par Kant - dans l’histoire de la philosophie dont il permet une relecture tout à fait féconde et régénérante. Plus loin, ce faisant, il en vient à approfondir et radicaliser la démarche phénoménologique d’Husserl et à en tirer toute sorte d’implications très riches permettant de penser à nouveaux frais des thématiques comme l’image, l’événement, le visage, l’amour, le rapport à Dieu, entre autres. On pourrait dire que tout l’effort de Marion consiste à libérer la phénoménalité – laquelle est toujours, dans l’histoire de la Métaphysique, tributaire d’une construction ou constitution par un sujet, et dès lors rabattue sur la catégorie de l’objet, chez Descartes, Kant ou même Husserl – et de montrer que ce sont les phénomènes eux-mêmes qui se donnent. Autrement dit, il s’efforce de penser une donation pure, laquelle est en quelque sorte attestée par ce que Marion appelle les phénomènes saturés dont les figures emblématiques sont constituées par l’évènement, l’idole, la chair et l’icône.

L’œuvre de Marion est donc d'une importance certaine dans l’histoire de la philosophie, et pourtant elle passe relativement inaperçue. A cet égard, il convient aussi de préciser que cette relative "impopularité" dans le milieu universitaire est sans doute due en partie, tout comme pour ce qui concerne Girard, au rôle très important qu’il reconnaît à la Révélation chrétienne (et, tout comme Girard, il est aussi Académicien).

 

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Le livre de Vinolo permet donc de suivre de façon claire la logique et les articulations successives de l'ensemble de l’œuvre. Comme la plupart des livres de cette collection dont j’ai pu parler sur ce blog - celui de Nicolas Floury sur Jacques Alain Miller, Le réel insensé ( texte 6. Miller / Lacan: le réel insensé ), celui de Bernard Rigaud sur Henri Maldiney, La capacité d’exister ( L'accueil de l'évènement ), ou encore le mien sur René Girard ( L'impensable violence ), et d’autres encore sur Badiou, Morin, Debray, etc. - celui de Vinolo tend à présenter les concepts fondamentaux et les articulations d’une œuvre exigeante mais très féconde que le lecteur de philosophie ne peut décemment ignorer.

A mon sens, c’est d’ailleurs tout l’intérêt et la noblesse de cette collection assez confidentielle de ne pas succomber à la démagogie ambiante consistant à laisser entendre que la philosophie est chose facile (il y aurait les penseurs s’adressant au peuple versus les universitaires repliés sur leur pré-carré), et de faire œuvre pédagogique en s’efforçant de présenter, de rendre accessible à « l’honnête homme », les concepts souvent difficiles d’accès des grands penseurs, sans rien sacrifier pour autant à une quelconque vulgarisation. J'entends ici l'experession "honnête homme" au sens des 17 et 18ème siècle, c'est à dire l'homme des Lumières, lecteur non spécialiste, mais désireux de savoir, curieux de tout ce qui touche à notre commune humanité, susceptible d'une réflexion, et surtout disposé à faire un effort de concentration et de compréhension. 

Sur un plan éthique, il me semble aussi que, même quand il s’agit de s’adresser à un public non spécialisé, peu habitué à manier les concepts philosophiques - comme c’est le cas dans mes ateliers d’initiation à la philosophie ou d’approche de l’histoire de l’art, lors de mes interventions dans les universités inter-âge, ou encore dans des centres de formation pour travailleurs sociaux -, il faut s’efforcer de conserver un bon niveau d’exigence conceptuelle. Certes, il ne s’agit pas de prétendre à des cours d’agrégation ; mais par respect pour ces publics, il convient toujours de maintenir le niveau en s’efforçant de faire le travail d’explicitation adéquat parce que c’est seulement par l'intégration des concepts que la philosophie peut prendre réellement sens pour la vie de tout un chacun ( accompagner la quête de sens ).


 

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Concernant l’œuvre de Marion, Vinolo remplit parfaitement sa mission dans la mesure où son livre donne précisément envie de la découvrir et de la lire dans le texte. Je ne peux évidemment pas développer les diverses thématiques du livre de Vinolo dans le cadre de ce petit article tant elles sont riches et variées, entre l'approche du visage qui est très proche chez Marion de celle de Levinas, sa distinction très fine entre une approche anthropologique et une approche phénoménologique du don, entre autres. Je me contenterai juste de copier ici la 4ème de couverture de cet ouvrage. Puis je signalerai quelques passages de l’œuvre de Marion qui touchent à la peinture, et cela dans la mesure où, en lien avec mes cours, mes ateliers et la problématique de la transmission, son approche me parle énormément ( Texte 1. La joie de transmettre ).

La philosophie de Jean-Luc Marion est phénoménologique. À ce titre, elle décrit et interroge les manifestations phénoménales qui tissent notre condition. Mais le point de vue suivi est radical : il pousse philosophie et phénoménologie au cœur de la manifestation des choses, au lieu de leur déconcertante donation. Les phénomènes se donnent sans se soumettre au sujet qui les reçoit et sous la forme d’un don sans limite.
Ainsi de l’événement, de l’idole, de l’icône et de la chair, phénomènes exemplaires de la donation, telle que la pense Marion. Il n’est pas étonnant dès lors que cette phénoménologie se confronte à une certaine théologie. En mettant au jour le caractère conceptuel et idolâtrique du Dieu de la métaphysique, Marion nous aide à penser un Dieu d’amour totalement délié du problème de l’être. L’amour en effet est don et donation purs.
Il se donne antérieurement à l’être, voire en son absence. Sur le chemin de cette philosophie, nous croisons les objets techniques, la peinture, l’invisibilité, le don, la caresse, la confession, la prière… À chaque fois, il s’agit de décrire ce qui nous dépasse et par conséquent nous appelle

 

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La description phénoménologique que fait Marion dans Etant donné du jeu entre le visible et l’invisible, entre ce qu’il y a et ce qui se donne, me semble très féconde, et elle n’est pas sans rappeler certaines analyses d'Heidegger (Les souliers de Van Gogh dans Holzweige), ou encore les propos de l’historien d’art, le regretté Daniel Arasse quand il dit qu’à force de méditer, à un moment donné « la peinture se lève ». Plus loin, le rapport à la peinture de Marion est consubstantiel à sa philosophie, et peut-être à l'histoire de la philosophie : en effet, son approche des tableaux permet non seulement d’approfondir le rapport à l’œuvre d’art et à tout ce qui concerne les questions esthétiques, mais elle constitue aussi de toute évidence une formidable porte d’entrée dans la phénoménologie plus générale de Marion.

 

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Ainsi, prenons un tableau (je résume ici sommairement une argumentation que le lecteur pourra retrouver dans les pages 42-44 du livre de Vinolo) ; pas forcément une grande œuvre picturale afin de ne pas se laisser distraire par sa célébrité. Qu’est-ce qui m’est ainsi donné ? Est-ce que cela relève de l’objet ? Certes en un sens, puisque le visible du tableau est « porté » par l’objet tableau qui subsiste là comme tel. Mais ne peut-on modifier bien des choses dans ce tableau, le restaurer pigment par pigment, par exemple, sans que le tableau ne cesse de donner le même phénomène ? En outre, certain objets (un urinoir) ne sont-ils pas complètement modifiés par leur exposition ? Chez nous, dans leur utilité quotidienne, ils ne donnent rien, à strictement parler. Dans un musée, ils donnent à voir de nouveaux visibles. « Qu’est-ce à dire alors, sinon que l’objet en tant que tel ne porte pas ce qui se donne à voir, puisqu’un même objet, selon qu’il est dans un musée ou simplement posé là, chez nous, peut donner à voir deux phénomènes radicalement différents ? ». Dès lors, on peut dire que la phénoménalité est déliée de l’objet. Ce qui signifie, pour ce qui concerne le tableau, qu’il ne se réduit pas à une subsistance, et, plus loin, qu’il apparaît, non comme subsistance, mais malgré elle !

Pour Marion, il faut alors distinguer entre le regarder et le voir. Nul ne peut voir le tableau, nous dit-il, s’il n’est saisi par sa survenue, voire son surgissement. Contre l’objet cartésien que nous construisons, ou même contre "l’objectité" husserlienne que nous constituons, c’est le tableau lui-même qui nous sollicite dans son surgissement. Certes nous pouvons regarder les objets d’un tableau et les décrire l’un après l’autre (des palais, des gondoles, des hommes, etc.), mais le tableau ne peut se résumer à l’agrégation de ces divers éléments, de même, comme le dirait Levinas, qu’un visage ne se réduit pas à l’assemblage des divers organes qui le composent, ou encore qu’une symphonie ne peut se réduire à une succession de notes. Ce qui dès lors se donne à voir, à travers ces objets, ou même malgré ces objets, c’est un effet (sérénité, apaisement, passion, etc.) qu’il produit sur nous et qui est entièrement contemporain de son propre surgissement.

Revenons maintenant à la dialectique du visible et de l'invisible : l'objet en tant que tel (disons celui de la quotidienneté utilitaire, ou même l'objet tableau) a bien, lui aussi, une relation avec un invisible qui constitue sa condition d’apparition. Et cet invisible, c’est l’espace, source de perspectives, sans lequel nous serions littéralement écrasés par les objets. Nous ne pourrions, en effet, mettre les objets du monde à la distance suffisante et nécessaire permettant de les voir. Or, cette espace, condition de visibilité, est, lui, parfaitement invisible. Avec l’objet, « c’est l’invisible qui ouvre l’espace de la visibilité », qui structure cette visibilité. « Au contraire, pour penser ce qui se donne avec le tableau, il faut renverser les termes entre le visible et l’invisible ; non plus penser un invisible qui rende visible, mais un visible qui nous permette d’accéder à l’invisible… Dans l’effet du tableau, c’est bien le contraire de l’apparaître du tableau qui se joue, puisque la visibilité des objets nous permet d’avoir accès à la donation de l’effet  qui est, lui, toujours invisible ».

 

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Je ne peux prolonger cette séquence argumentative dans le cadre de cet article, mais le livre de Vinolo recèle de pépites d’argumentation conceptuelle de cette nature, et notamment une approche du cubisme qui va certainement m’être bien utile au moment où je prépare un cours sur ce sujet difficile.

Je ne saurais donc trop encourager les lecteurs aimant la philosophie à découvrir ce travail qui accomplit la performance de faire à la fois un tour d'horizon presque complet de l’œuvre de Marion, tout en restant rigoureux et même d’une profondeur certaine. On ne peut que remercier l'auteur (et l'éditeur) pour la joie qu'il nous procure de découvrir un philosophe important, pour les perspectives et les horizons de sens que nous ouvre cette découverte.


a4385 a

 

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4 novembre 2012 7 04 /11 /novembre /2012 18:05

 

 

 

 

 

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A la suite du dernier article de ce blog ( Le cœur intelligent ), la découverte du livre de Philip Roth, Pastorale américaine (Gallimard 1999) – grand roman américain, et formidable expérience de lecture recommandée par mon ami philosophe de Paris X, Eric Mollet - me donne l’occasion de revenir de façon plus concrète sur la question de la littérature et du sens.

Avec le thème de la solitude, je souhaite ainsi préciser l’idée d’un apport de sens de la littérature d’une façon générale, et pour le philosophe plus particulièrement.

 

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Comme toutes les grandes œuvres littéraires, celle de Roth aborde des questions qui nous touchent tous dans notre humanité (la sexualité, la mort, l’altérité, etc.). Le thème de la solitude n’apparaît pas vraiment de façon centrale dans Pastorale américaine. Quoique, par le biais d'une véritable analyse littéraire qui n'est pas ici mon objet, on eût sans doute pu nuancer cette affirmation tant le pacte de lecture est étrange, ambivalent - entre l'auteur (Roth), le narrateur-écrivain (Zuckerman), le personnage principal (Levov), quel est le statut des évènements racontés dans ce livre ? Quelle est la part de faits "réels", de fantasmes de Levov, d'imagination de Zuckerman ? Ce statut est-il variable ? 

Le livre est d'une grande richesse quoi qu'il en soit, et mériterait une longue glose littéraire. Mais je me suis simplement attaché à quelques lignes de ce roman qui, de par leur profondeur et leur beauté tragique, sont d’une telle puissance évocatrice qu’elles alimentent ou approfondissent de toute évidence n’importe quel point de vue philosophique sur la question de la solitude.

Cette question me touche personnellement et professionnellement, d’autant plus qu’elle est progressivement devenue ces dernières années un thème important de mes ateliers philo, voire de mes cours. En outre, ma dernière séance de pèlerinage – hors saison – sur les chemins de Compostelle m’a aussi amené à l’expérimenter de façon très concrète, avec ses difficultés, mais aussi sa fécondité (dont ce texte porte témoignage, en quelque sorte).

 

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Même si la connaissance du thème général de Pastorale américaine n’est pas fondamentale pour la bonne compréhension de l’extrait que j’ai choisi, je copie ici la 4ème de couverture du livre

 

« Après trente-six ans, Zuckerman l'écrivain retrouve Seymour Levov dit «le Suédois», l'athlète fétiche de son lycée de Newark. Toujours aussi splendide, Levov l'invincible, le généreux, l'idole des années de guerre, le petit-fils d'immigrés juifs devenu un Américain plus vrai que nature. Le Suédois a réussi sa vie, faisant prospérer la ganterie paternelle, épousant la très irlandaise Miss New Jersey 1949, régnant loin de la ville sur une vieille demeure de pierre encadrée d'érables centenaires : la pastorale américaine. Mais la photo est incomplète, car, hors champ, il y a Merry, la fille rebelle. Et avec elle surgit dans cet enclos idyllique le spectre d'une autre Amérique, en pleine convulsion, celle des années soixante, de sainte Angela Davis, des rues de Newark à feu et à sang...Passant de l'imprécation au lyrisme, du détail au panorama sans jamais se départir d'un fond de dérision, ce roman de Philip Roth est une somme qui, dans son ambiguïté vertigineuse, restitue l'épaisseur de la vie et les cicatrices intimes de l'Histoire. »

En fait, vers ses 16 ans, Merry, anti conformiste, extrémiste, s’est lancée dans une dérive violente qui la conduit à poser des bombes pour protester contre la guerre du Vietnam. Elle tue ainsi plusieurs personnes et disparaît, laissant ses parents complètement désemparés. L’extrait que j’ai choisi intervient cinq ans plus tard, alors que Seymour a obtenu un renseignement sur le lieu où se trouve Merry (mais n’est-ce pas un fantasme ?). La nuit tombée, il guette son apparition dans une ruelle sordide de Newark.

« A voir l’endroit où elle travaillait, elle ne devait plus se croire de vocation à changer le cours de l’histoire de l’Amérique. L’escalier de secours rouillé, si l’on s’avisait d’en grimper la première marche, s’effondrerait se détacherait de son armature et s’écraserait dans la rue ; c’était un escalier de secours qui n’avait plus pour fonction de sauver des vies en cas d’incendie, mais de pendre là, inutile, pour témoigner de l’immense solitude inhérente à la vie. Il lui semblait dépourvu de toute autre signification ; aucune autre interprétation ne lui donnerait autant de sens. Oui, nous sommes seuls, profondément seuls, jamais au bout de nos strates de solitude. Et nous n’y pouvons rien. Non, la solitude ne devrait pas nous surprendre, pour stupéfiante qu’elle soit à vivre. On peut toujours essayer de sortir ses tripes, on sera un solitaire écorché vif au lieu d’un solitaire renfermé. Merry, ma petite idiote, plus idiote encore que ton idiot de père, faire sauter des maisons n’y change rien non plus. On est seul avec les maisons, seul sans les maisons. On ne peut contester la solitude, et tous les attentats du monde n’y ont pas entamé la moindre brèche. »

 

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Jamais sans doute la philosophie ne pourra faire en sorte que nous soyons saisis de façon aussi pénétrante, sur le mode lancinant et terrible d'une imprégnation quasi sensible. Le lecteur est en quelque sorte amené à penser par ses sens. Jamais la conceptualisation philosophique ne pourra nous faire toucher aussi profondément ce sentiment de solitude comme élément essentiel qui tisse le fond tragique de nos existences. La grâce de la littérature, parce qu'elle est le lieu d'une parole qui ne représente pas mais désigne ( L'accueil de l'évènement ), produit ce miracle. A  cet égard, l'extrait précédent fait écho en moi aux dernières pages d'un autre très grand livre, le Voyage de Céline, auteur envers qui P. Roth reconnaît sa dette.

 

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« Le zinc du canal ouvrait juste avant le petit jour à cause des bateliers. L’écluse commence à pivoter lentement sur la fin de la nuit. Et puis c’est tout le paysage qui se ranime et se met à travailler. Les berges se séparent du fleuve tout doucement, elles se lèvent, se relèvent des deux côtés de l’eau. Le boulot émerge de l’ombre. On recommence à tout voir, tout simple, tout dur. Les treuils ici, les palissades aux chantiers là-bas et loin dessus la route voici que reviennent de plus loin encore les hommes. Ils s’infiltrent dans le jour sale par petits paquets transis. Ils se mettent du jour plein la figure pour commencer en passant devant l’aurore. Ils vont plus loin. On ne voit bien d’eux que leurs figures pâles et simples ; le reste est encore à la nuit. Il faudra bien qu’ils crèvent tous un jour aussi. Comment qu’ils feront ? »

La mort, la solitude, sont, dans ces romans, indépassables, totales, inéluctables. Aucune velléité consolatrice ou adoucissante dans ces textes. Si tel était le cas, ces auteurs seraient - c’est un lieu commun - de bien mauvais écrivains !

Et pourtant, en même temps, peut-être par la grâce de leur écriture qui nous met en phase avec l'originaire de notre condition, une émotion nous saisit, qui peut nous conduire à une forme d’acceptation. En effet, nous sommes amenés à penser ces choses réellement, par l'intermédiaire des sens en quelque sorte, et pourtant cela reste de la fiction, un "comme si", un peu comme au théâtre où l'on peut faire des essais. Dès lors, la littérature permet d'aller très loin ; dans le tragique même de ces lignes quelque chose touche notre sensibilité : peut-être, au plus profond de ce qui constitue pour chacun d'entre nous sa propre singularité, nous rejoignons paradoxalement de l'universel, c'est-à-dire le sentiment de la commune humanité que nous avons en partage, avec sa souffrance, sa misère, mais aussi sa grandeur parfois. Et, par là-même, sans que cette dimension tragique se trouve diminuée en quelque façon – bien au contraire, elle est approfondie et sans concession, encore une fois ! -, se dessine pourtant comme un horizon fraternel. C'est d'ailleurs en un sens, sans que soit invoquée de façon aussi claire la littérature (mais plutôt les philosophies existentialistes), ce point de vue que rejoint le psychiatre américain Irvin Yalom, qui écrit dans Thérapie existentielle

 

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« La solitude est une composante de l’existence humaine; nous devons nous y confronter et trouver un moyen de l’assumer. La communion avec les autres constitue notre principale ressource permettant d’atténuer la peur de cet isolement. Nous sommes tous des bateaux solitaires voguant sur une mer sombre. Nous voyons les lueurs des autres bateaux, bateaux que nous ne pouvons atteindre, mais dont la présence et la similitude de situation nous apporte du réconfort. Nous avons conscience de notre solitude et de notre vulnérabilité absolues. Mais si nous parvenons à sortir de notre monade dépourvue de fenêtres, nous avons conscience de la présence des autres confrontés à la même peur solitaire. A notre sentiment d’isolement se substitue la compassion pour les autres et nous ne sommes plus terrifiés. Un lien invisible unit les individus qui vivent la même expérience… »

 

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Je dirais que c’est allant aussi loin que possible dans cette direction de l’assomption de la solitude, aussi loin que chacun d’entre nous en a la possibilité, en fonction de son histoire, de ses ressources, etc. - et non en la fuyant comme nous avons toujours tendance à le faire –, que se dessine l’esquisse d’une solution. Il convient de creuser, de cultiver la problématique de la solitude, et les écrivains nous prêtent la main à cet effet. Nul masochisme dans cette entreprise ! Plutôt un acte de foi, avec la part de risque que cet acte implique, et qui prend la forme d’un raisonnement par analogie : le philosophe américain du 19ème siècle, Thoreau, voulait croire que, contrairement à la légende qui courrait dans sa ville de Concord (Massachusetts), l'étang de Walden (au bord duquel il avait chisi de vivre dans les bois) n’était pas sans fond, et qu’il finirait par le toucher un jour pour remonter plus fort, régénéré, à la surface. Il va de soi qu’il avait aussi en tête ses états émotionnels, que nous appellerions aujourd'hui dépressifs.

Dans la mesure où cette assomption de la solitude est sans doute une condition pour que nous ne transformions pas l'autre en objet destiné à combler le manque, le sentiment du vide,  je dirais que, de même, il faut croire que le creusement, l’approfondissement de notre solitude peut déboucher à terme sur la source d’un rapport régénéré à soi-même, et donc à autrui, sur une véritable rencontre, un sentiment fraternel, voire sur l’amour.

 

a4385 a

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19 septembre 2012 3 19 /09 /septembre /2012 11:39

 

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 Un petit résumé de L'impensable violence publié récemment sur le site de l'Association de Recherches Mimétiques (ARM) par Jérôme Reboul, l'un de ses membres. 

 

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René Girard ; l’impensable violence est un livre écrit par Pascal Coulon, enseignant en philosophie dans des centres de formation du secteur sanitaire et social et dans des universités populaires.

 

Cet essai propose de décrire la pensée développée par René Girard au fil de ses livres. Afin de faciliter l’appréhension de celle-ci, l’auteur la propose comme un système à 3 tiroirs : le triangle du désir, la victime émissaire et la méconnaissance. Ce découpage permet de comprendre les mécanismes et l’apport de ces 3 hypothèses indépendamment les unes des autres, mais aussi de montrer que celles-ci s’articulent fort logiquement pour former la matrice de la pensée Girardienne.

 

Au delà d’expliquer la théorie Girardienne, ce livre permet de percevoir le cheminement de sa conception. De positionner celle-ci par rapport aux autres grands penseurs (Levis Strauss, Freud, Nietzche,….) et de pointer ses limites. De montrer qu’une grille de lecture Girardienne peut être utilisée dans une multitude de domaines (anthropologie, histoire, politique, psychologie,….) et qu’elle ne nous a pas encore révélé toute sa richesse.

 

Ce livre s’adresse tout aussi bien aux personnes voulant découvrir René Girard qu’aux « initiés » désirant prendre du recul par rapport à son œuvre.

Jérôme Reboul 

 

a4385 a

 

 

 

 

 

 

 

 

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La transmission de la philosophie et de l'esthétique est une chose difficile qui requiert la concentration de l'étudiant. Elle ne relève donc pas d'un discours démagogique ou sophistique dont la popularité médiatique n'a souvent d'égal que la pauvreté conceptuelle. Inversement, à l'attention des profanes, il ne peut s'agir non plus de procéder selon un discours élitiste, du type normalien. En ce qui me concerne, je dirais que mon but et ma profession de foi, que ce soit dans mes conférences, mes ateliers ou sur ce blog, c'est de tendre à rendre accessibles ces choses difficiles avec un minimum de déperdition conceptuelle.

 

 

 

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Penser la violence ; l'oeuvre de Girard

Paru en Mars 2018 chez HDiffusion, Penser la violence de Pascal Coulon. 20 euro dans toutes les "bonnes librairies"

 

 

La violence a fait au cours des deux derniers siècles l'objet d'une pléthore de recherches dans bien des domaines, et nombreux sont les livres qui ont traité de la question en lui apportant des réponses fécondes. Bien peu cependant l'ont abordée dans sa dimension génétique essentielle de violence fondatrice. Et, pour cause ! Penser que toutes les communautés humaines et l'ensemble des processus civilisateurs, avec leurs rites, leurs cultures, etc., trouvent leurs origines dans une violence radicale qui en constitue la fondation ne va pas de soi ! De ce point de vue, Freud semble bien avoir la paternité de l'idée fondamentale d'un meurtre initial, paradoxalement à la source de la civilisation, de la morale et de la religion. Mais ne s'agit-il pas d'un mythe ? La question de la violence ne requiert-elle pas plutôt une méthode indiciaire, s'appuyant sur des recherches et un matériau anthropologiques ? L'oeuvre de René Girard tend dans un effort continu, magistral et souvent solitaire à remonter contre vents et marées aux sources d'une violence à la fois effective, revenant périodiquement, fondatrice et génétique. Sans omettre les failles de la doctrine, l'auteur met clairement en évidence l'articulation des théories girardiennes, désir mimétique, victime émissaire, méconnaissance, et nous en découvre la fécondité pour penser notre époque. (4ème de couverture)

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LES GROUPES D'ENTRAIDE

Pascal Coulon, LES GROUPES D'ENTRAIDE

Une thérapie contemporaine

Psycho-Logiques
 

De nombreuses personnes trouvent dans les groupes d'entraide des ressources pour lutter contre leurs souffrances, se reconstruire psychologiquement et recréer du lien social. Quel est le véritable potentiel de ces groupes ? Quelles sont les origines de ces fraternités ? Quelles sont leurs valeurs ? Comment expliquer leur relative confidentialité et les résistances que ces groupes rencontrent en France ? Cet ouvrage met en lumière les polémiques qui opposent vainement la psychanalyse aux autres thérapeutiques de groupe face aux sujets addictés.


L'Harmattan, 22,50 euro
ISBN : 978-2-296-10844-8 • février 2010 • 226 pages

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