Transmission
L'apport de l'art et de la
philosophie
pour le soin des addictions
Ce texte reprend en partie ce que j'avais publié dans la revue Forum (revue consacrée à la recherche en travail
social) en 2008, et qui concernait plus spécifiquement une défense de la philosophie et de l'art dans les formations de travailleurs sociaux. J'ai ensuite repris la substance de cet
article dans le dernier chapitre de mon livre sur Les groupes d'entraide afin d'expliquer mon travail au sein du Centre de soins où je
travaille.
Plus fondamentalement, il s'agit ici d'une réflexion qui est en lien avec celle de Nicolas Floury, psychologue et
philosophe, qui avait effectué son stage dans notre association en prenant comme thème de Mémoire l'apport de ces ateliers sur les dépendants en soin. De cette expérience, nous avons tous deux
conçu le projet d'un livre en commun. C'est en partie dans cette perspective propédeutique que ce premier article est présenté dans cette rubrique, sachant toutefois que mes dernières
réflexions infléchissent de plus en plus mon travail - pratique, comme théorique - vers une approche existentielle. Cet infléchissement ne remet pas en question notre projet d'écriture
commune, mais requiert que j'adapte cette approche culturelle, artistique et socio thérapeutique, ainsi que les écrits qui l'accompagnent, en conséquence, que je trouve une conciliation
éventuelle entre approches culturelle et existentielle. Ce devrait être la matière des prochains articles.
Dans ce texte, il est beaucoup question de peinture, de littérature et de philosophie, mais, de par sa perspective socio
thérapeutique, il va de soi que cet article aurait aussi sa place dans la rubrique philosociale
.
Nous n'excluons pas cependant dans cette rubrique des articles purement littéraires ou artistiques, détachés a priori de
toute considération socio thérapeutique.
Dans le cadre du programme de soins de
l'association où je suis employé, j’anime donc divers ateliers permettant aux accueillis de s’investir culturellement, de s’ouvrir de nouveaux horizons et de découvrir des centres d’intérêt
inattendus de leur propre point de vue.
Les
ateliers se complètent entre eux et avec ceux d’autres intervenants (théâtre) en fonction de thématiques particulières (altérité, etc.). De façon paradoxale au premier abord pour ce qui concerne le domaine de l’addiction, je décrirais mes ateliers philosophiques, littéraires et
esthétiques comme des entreprises de réhabilitation du désir. Le désir, on le sait, peut en effet être source d’esclavage ou de liberté. Dans une perspective spinoziste, le désir de vie et de
joie est ainsi constitutif de l’être humain, mais on peut dire que, chez le dépendant, il se méprend sur sa cible. En cela, ce dernier n’a rien d’exceptionnel d’ailleurs. Et à cet égard, si l’on
accepte comme postulat de base que l’addict tel que nous le rencontrons dans nos centres n’est jamais qu’une caricature extrême et grimaçante de nous-mêmes en tant que nous sommes soumis à des
processus d’aliénation, de dépossession de soi, qui nous touchent tous plus ou moins à des degrés divers, la question est bien de tenter de se réapproprier la cause de notre désir. Autrement dit,
il s’agit moins de lutter contre le désir – si obsessionnel soit-il - que de s’efforcer de lui donner un objet plus fécond dans la perspective de l’augmentation de la joie ; c’est par un
affect plus fort qu’on vainc les affects inadéquats, comme le dit Spinoza.
A – Philothérapie
Les ateliers
« philosophie » ont lieu chaque semaine (une séance de une heure trente). Les séances portent sur des thèmes divers. Je m’appuie sur des
textes de la Tradition ou / et des supports audio visuels ; des moments didactiques alternent avec des échanges. Fondamentalement, même si l’atmosphère est plus intime du fait du nombre
restreint de participants, mon intervention n’est pas différente de mes cours magistraux en centres de formation. In fine, dans ce cadre il s’agit de
voir ce que les auteurs ont à nous dire sur notre propre expérience, sur des questions existentielles qui nous touchent tous.
Je distinguerais deux temps dans ma démarche ; deux temps logiques,
plutôt que chronologiques : Un premier qui peut être considéré comme une propédeutique, et un second qui est celui de la compréhension et de l’appropriation des concepts. Le premier
consiste, non à transmettre des savoirs selon une logique de distribution - acquisition, mais plutôt à chercher, par un travail de déconstruction des représentations communes ou des préjugés, à
éveiller une posture chez l’auditeur, à édifier le participant en quelque sorte. On peut aussi parler plus simplement de susciter une vigilance vis à vis des représentations aliénantes qui nous
assaillent - qui tendent d’abord à nous déposséder de nous-mêmes, de nos jugements, voire de nos désirs. Attitude d’autant plus nécessaire à notre époque médiatique de formatage de masse et
d’immédiateté pulsionnelle, où l’on est soumis à l’impératif catégorique du jouir à tout prix. Je parlerais plutôt de suspension du monde. La philosophie doit d’abord passer par ce geste, par ce
pas de côté, cette mise à distance permettant ensuite, dans un second temps, une réappropriation de soi et du monde.
Dans mes ateliers,
Sartre, Marx, les sceptiques, etc. fournissent des outils pour pulvériser les essentialismes qui nous figent dans des postures sclérosées, ce qui permet de se redonner un souffle de liberté, de
rendre tangible aux usagers leur marge d’auto détermination (Cette idée de déconstruction constitue peut-être un point de jonction avec l’idée de dénouer ce qui fait répétition dans la
psychanalyse).
Concernant le
second temps, prenons pour exemple un philosophème classique : la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave, que je peux traiter dans une séance sur l’altérité (ou sur le travail ou
même l’histoire) par exemple, ne peut laisser insensible l’auditeur. C’est, au niveau le plus originel, la question de la médiation de l’autre et de son impact dans la construction de soi qui est
en jeu. Il faudra alors se confronter à l’ambivalence de cette relation à l’autre, faite à la fois de désir et de violence. Cette thématique nous apostrophe tous sur la violence de la lutte pour
la reconnaissance, sur notre propre rapport à la mort et sur ce que cette dernière génère, ou non, comme sens pour notre vie, sur le prix de la liberté, ou encore sur le travail comme vecteur
d’émancipation. C’est à partir de cette expérience à la fois émotionnelle, conceptuelle et réflexive que l’auditeur est plus disponible pour s’imprégner de la problématique de la reconnaissance
par exemple, si importante pour chacun de nous, - et a fortiori pour les personnes en souffrance existentielle, psychologique et sociale. Le matériau philosophique rend en effet possible la mise
en scène de telles situations, dès lors qu’on interprète les concepts d’une manière qui exploite toute leur richesse. Les stoïciens, Epicure, Pascal, Heidegger et bien d'autres fournissent
ainsi des philosophèmes (la finitude, la solitude) permettant d’aborder la charge d’angoisse qui tisse le fond tragique de l’existence humaine.
Il s’agit de faire
penser l’usager, et de l’inciter par exemple à établir une certaine distance avec tous les réseaux de causalité. Plus généralement, c’est une posture éthique qui fait de nous des êtres plus
authentiquement humains. La philosophie élève la personne en quelque sorte. L’un dans l’autre, je conçois la relation entre l’intervenant (ou
l’enseignant) et l’accueilli comme un appel à l’humanité ; le langage de l’enseignant devient le vecteur, le médium d’une pro-vocation
du monde. Son discours se transforme en une adresse provocatrice à l’advenue de l’humanité en chacun des participants. A cet égard, la posture édificatrice américaine me sied
assez.
La philosophie tend
idéalement à redonner le monde comme neuf ou régénéré. Après le passage du philosophe, rien n’a changé en apparence ; mais le travail des concepts est nourrissant ; il insère un coin
dans le monde, il permet de faire mûrir un point de vue différent, une ouverture dans le rapport à soi et à l’autre. La philosophie révèle chacun à soi-même, le fait naître une seconde fois en quelque sorte ; mais à lui-même cette fois, ce qui le rend plus libre de ses choix. Et donc,
plus libre de s’engager en conscience, plus efficacement, dans la mise en œuvre de ceux-ci.
B – Le « lecteur de soi-même »
Dans les ateliers
littéraires, c’est un peu le même mouvement qui est à l’oeuvre. Je cherche cependant moins à théoriser, et plutôt à rendre sensibles les auditeurs à la musicalité de la langue, au pouvoir
évocateur des récits - soit que je lise moi-même, soit que je m’appuie sur un support audio.
Les récits, mais aussi la lecture, sont des vecteurs de sens très importants. A cet égard,
l’anthropologue Michèle Petit parle de nécessités anthropologiques. Nous sommes des « bêtes à récits », nous explique-t-elle. Plus loin, l’auteur montre dans ses travaux (2002 et 2008)
- qui s’appuient sur des expériences de terrain dans le monde entier - que le livre peut soutenir les personnes en grande détresse (1), en situation d’exil (prison, prise d’otage, hôpital,
misère, etc.). Proust constatait déjà dans A la recherche du temps
perdu que les idées étaient des «succédanés des chagrins». Nommer le chagrin dissipe sa nocivité, le rend plus léger. En ce sens, le livre peut
réparer des êtres fragmentés, en souffrance.
Avec la littérature, le même processus de subjectivation est en marche qu’avec l’approche
philosophique, si j’ose dire. Il n’est pas question d’ateliers occupationnels, on l’aura compris. Il s’agit, bien au-delà, de découverte de soi et de l’autre. De ce point de vue, et pour rester
dans un registre plutôt littéraire que philosophique, je fais modestement mienne la maxime proustienne selon laquelle « Chaque lecteur est, quand il
lit, le lecteur de soi-même ». Dans la controverse qui l’oppose à Ruskin (dans Sur la lecture), Proust nous dit que la lecture n’est pas
simplement une conversation avec les esprits éclairés du passé, mais l’instauration d’« une relation à l’autre au cœur de la solitude ».
Les grands écrivains se signalent ainsi en ce qu’ils viennent parler au cœur de chacun d’entre nous, dans ce qui le touche de façon essentielle et intime
(2). Nous lisons quelques lignes, et subitement nous avons le
sentiment qu’elles expriment ce qui est au fond de nous depuis toujours, sans que nous n’ayons jamais été à même de l’exprimer clairement jusque là. Les grands livres ont cette fonction
libératrice. Ils ouvrent des portes, des nouveaux horizons de sens. C’est la vertu de ces livres qui « changent la vie », comme l’avait bien vu Guéhenno. (3)
Dans les ateliers,
grâce à la découverte des grandes pages de la littérature mondiale – Dostoïevski, Proust, Sartre, Camus, Hesse, Yourcenar, Céline, etc.
-, je
cherche ainsi à initier un rapport au livre vecteur de sens pour notre propre vie, qui enrichisse l’expérience des usagers, qui déclenche ou oriente le désir, qui révèle des potentiels, des
dimensions inaperçues de soi-même et de l’autre.
En outre, je parlerais également de vertu socio thérapeutique de la littérature : nous
l’avons vu, la mise en récit est civilisatrice en quelque sorte. « Miroir le long du chemin », comme le disait Stendhal, la littérature est un médium qui permet aux égarés de retrouver
le leur, de renouer proprement avec un sens (4). Non que l’écriture,
ou même la lecture, confère des vertus morales particulières, ou qu’elle anesthésie la singularité individuelle, ou même l’énergie vitale (5). Mais elle s’immisce dans le réel qu’elle refaçonne, elle fraye des voies (ou des voix) au cœur de
l’expérience de chacun ; elle amène ainsi à la repenser, à la retravailler subjectivement. Lent labeur de défrichement au cours duquel l’expérience de l’écrivain, mais aussi du lecteur, est
mise à distance, secondarisée, produite à un second niveau. Ce processus est source d’estime de soi en ce que l’expérience de chacun s’en trouve « mieux ramifiée ». Les métaphores
réparatrices s’insinuent au cœur de la fêlure afin de la colmater. Processus civilisateur où, par la médiation du langage littéraire, il devient possible de se reconnaître comme véritablement
humain, membre d’une communauté. Le récit est ainsi un miroir permettant à chacun de se reconnaître.
Sans qu’il soit ici
question d’attribuer une importance démesurée à cette activité, c’est ainsi que j’interprète la découverte émerveillée au cours de ces ateliers de romans de Hesse, ou de Dostoïevski, comme
Crime et châtiment ou Souvenirs de la maison des morts, par des personnes ayant des parcours marginaux, émaillés de nombreux séjours en
prison, poly toxicomanes, - et qui, pourtant, effectuent un extraordinaire parcours de recouvrance au moment où j’écris ces lignes.
C – Introduction à l’esthétique.
Mes
ateliers d’approche de l’histoire de l’art concernent principalement l’histoire de la peinture (avec quelques ex cursus vers le théâtre et la poésie). Dès lors, j’utilise plus de supports visuels
bien sûr. En ce qui concerne les aspects plus théoriques, je m’appuie sur des historiens de l’art accessibles à des novices en cette matière. Des thématiques qui sont parfois établies en fonction
de celles abordées en philosophie ou en littérature, ou / et qui sont en lien avec l’actualité des expositions parisiennes, sont développées pendant quelques semaines. Elles trouvent généralement un aboutissement sous forme de visite d’un musée.
Selon un geste de retrait plus ou moins analogue à celui que j’ai isolé pour la philosophie, la
pratique de l’esthétique que je cherche à valoriser dans ce cadre socio-thérapeutique suppose aussi que l’on se mette en marge du discours actuel dominant de la rentabilité, et qu’on privilégie à
l’inverse un discours qui puise ses racines dans l’esprit du don. Un certain type de rapport aux œuvres d’art, une forme de transmission de ce qui fait l’essence d’une œuvre, peut en effet être
opposé à la promotion, à l’entreprise de diffusion culturelle. La première étaye un modèle de la transmission de l’art vecteur de (re)subjectivation, et qui peut être inscrite dans une théorie du
don ; la seconde s’adresse, non au processus de désir d’un individu singulier, - comme cette industrie voudrait le faire croire -, mais aux pulsions d’un public de consommateurs. Ce dernier
type de productions (télévisuelles principalement), loin de contribuer à l’expression de nos singularités, renforce au contraire la standardisation de nos modes de vie. Mon approche se définit en
partie dans son opposition à une entreprise de formatage des hommes à l’identique, comme résistance au marketing qui conditionne nos désirs, et qui favorise la diffusion de masse pour former un
public homogène de consommateur (6). Je parlerais d’un conflit des
subjectivités : au zapping pulsionnel du présent flottant et indéterminé, l’art permet d’opposer la production sublimée d’un désir dont l’expression s’inscrit dans la durée. Sa puissance
structurante peut donc être requise dans notre cadre socio-thérapeutique. Les idées de recomposition de l’humain, du lien social, voire du monde, prennent dès lors un sens plus
profond.
L’émancipation par
rapport aux formes diverses de formatage ou d’aliénation peut être considérée comme une entreprise de réappropriation de soi. Là non plus il ne s’agit pas d’avoir des prétentions démesurées
concernant les effets de ces activités, mais ce concept n’est sans doute pas loin de ce que je cherche à initier avec l’idée de « réappropriation » par un sujet, - mais cette fois par
la médiation de l’art. En effet, qu’il s’agisse de littérature (telle que je la définis plus haut), de théâtre ou de peinture, l’œuvre d’art authentique est à mon sens contemporaine d’une
rencontre qui précipite l’irruption d’un sujet, ou plus précisément d’un processus de subjectivation. Vertu éducative de l’art, la relation à l’oeuvre nous reconnecte de façon positive avec la
vérité de notre désir, c'est-à-dire avec la logique constructive d’un processus de sublimation. L’esthétique est donc
féconde dans notre contexte en ce qu’elle se définit comme éducation du goût, des sens. Comme l’écrivait Montesquieu :
« Ceux qui jugent avec goût les ouvrages de
l’esprit ont et se font une infinité de sensations que les autres hommes n’ont pas » (2006).
Autrement dit, l’homme de goût a accès à des dimensions de l’univers, du rapport à
soi-même et à l’autre auxquelles nous n’avons pas nécessairement accès dans le cours quotidien de nos vies régies par l’utilité ou la loi du profit. Le terme de « recomposition » de
l’humain, correspondant à une réorganisation – ou une réorientation – de la dynamique pulsionnelle, est renvoyé ici à l’activité de l’amateur d’art. Le terme « amateur » prend ici
un sens très particulier qui n’implique aucunement un amateurisme justement, ou encore une passivité, une extériorité, une distance insondable par rapport à l’œuvre. Au contraire, l’acte
esthétique de l’amateur se donne là aussi comme une réponse active à une provocation du monde (7).
Concrètement,
dans les ateliers il s’agit d’aiguiser les sensations des participants par la découverte de
ce qu’il y a réellement à voir dans des peintures. Il s'agit de donner des lunettes, d'acquérir des codes de perception. Le « voir » est alimenté par le dire,
et inversement dans un mouvement circulaire. Des projections de vidéos alternent avec des séquences plus théoriques visant aussi à désacraliser le rapport à l’œuvre pour des personnes
généralement intimidées et peu familiarisées avec l’art, ou encore à expliciter différentes fonctions de l’art.
Les savoirs des historiens de l’art sur lesquels mes cours s’appuient
(8) fournissent les codes d’interprétation, les filtres
(philtres) à travers lesquels «les œuvres se lèvent » (Arasse, 2006) et livrent quelques uns de leurs secrets. Se manifestent ainsi des éléments signifiants, le punctum comme disait
Barthes, un détail parfois. Il s’agit de désir et de plaisir des sens, certes. Pour ces divers ateliers, on pourrait aussi parler d’espace transitionnel (au sens de Winnicott), d’ouverture d’un
espace ; tout n’est pas toujours compris, mais imagination et faculté créatrice sont activées, voire une certaine forme de sensualité : le corps est sollicité ; certains accueillis
ferment les yeux, se lovent pour mieux écouter.
Mais je
conserve une orientation spinozienne dans la mesure où il est aussi question de chercher à déclencher une sorte de « cercle vertueux » de la joie et du savoir, de l’estime de soi et de
la démarche de connaissance - deux notions à propos desquelles les recherches les plus récentes en sciences de l’éducation nous disent qu’elles sont clairement en interrelation. En d’autres
termes, chez ces personnes souvent dépressives, le but est d’insuffler un désir de désirer au sein duquel se conjuguent expérience émotionnelle de l’art, plaisir des sens, regain de confiance,
découverte d’enjeux (historiques, politiques, éthiques, sociaux), et soif d’en savoir plus.
A cet égard, de même
que pour l’activité littéraire, il est très gratifiant pour l’intervenant que je suis de voir se mobiliser pour ce type d’ateliers des personnes que l’habitus de classe, la vie d’errance, - ou
plus simplement les préoccupations de toute sorte liées à leur situation difficile -, ne prédisposent pas à un intérêt pour l’art a priori. Egalement par analogie avec ce qui se passe dans la
lecture, cette activité atteste concrètement que l’art est vecteur de resocialisation : en l’occurrence, j’assiste à la constitution de micro communautés ponctuelles et locales
d’amateurs ; ces personnes s’investissent dans l’organisation de visites d’expositions, se documentent, en discutent, guident les novices dans un musée, et entreprennent le cas échéant un
embryon de cours d’esthétique. Ainsi, lors d’une visite au Louvre concluant une séquence de cours, ce n’est pas sans émotion que j’ai vu mes « étudiants » expliquer à un nouveau venu le
sens de la position du mulâtre au sommet de la grappe humaine dans Le radeau de la méduse de Géricault. Ou d’autres à Orsay, montrer à un camarade qu’elle était la bonne distance pour
apprécier un tableau de Pissarro ; ou encore, expliquer pourquoi Monnet avait peint huit Cathédrales à Rouen.
A l’aune de l’esprit
du don, les expériences esthétique, littéraire et philosophique se rejoignent finalement. Le percept (pour employer une notion deleuzienne), lié aux sens et contemporain de l’œuvre d’art, est
certes différent du concept issu de la raison et produit par la réflexion philosophique. Mais l’on ne peut véritablement parler de solution de continuité entre eux ; d’autant que ma tendance
à la « théâtralisation » du concept - liée à une pratique de l’enseignement axée sur des personnes peu familiarisée avec la philosophie - contribue à faire de sa transmission une
expérience émotionnelle. L’esthétique prolonge le littéraire et le philosophique, les trois valant comme injection de signifiant. L’œuvre incarne la pensée, le percept approfondit le concept, le
prolonge comme s’il en était une suite musicale. A moins que, inversement, l’œuvre se manifeste comme événement qui donne à penser.
1 M. Petit (2008) parle de la relance
d’une activité psychique et d’une parole, la remise en mouvement d’un temps qui semblait gelé » p. 57
2 « … des textes lus ou écoutés
dans le secret de sa solitude, ou même parcourus, aident à réveiller des régions de soi indicibles ou enfouies dans l’oubli, à leur donner forme symbolisée, partagée et à les transformer. […]
Les textes lus ouvrent ici un chemin vers une intériorité, vers les territoires inexplorés de l’affectivité, des émotions, de la sensibilité ; la tristesse et la peine commencent à être
nommées. Ce qui est partagé avec l’auteur, avec celle qui lui prête sa voix, avec ceux qui participent à ces espaces de lecture, ouvre un espace intime, subjectif » (M. Petit, 2008,
pp. 81-83)
3 Dans cet ordre d’idées, M. Petit (2008)
écrit : « De la naissance à la vieillesse, nous sommes en quête d’échos de ce que nous avons vécu de façon obscure, confuse, et qui
quelquefois se révèle, s’explicite de façon lumineuse et se transforme grâce à une histoire, un fragment ou une simple phrase. Et notre soif de mots, d’élaboration symbolique est telle que,
bien souvent, nous imaginons assister à ce retour d’un savoir à propos de nous-mêmes en rebondissant sur Dieu sait quel ressort, en faisant dériver le texte lu de notre caprice, y trouvant ce
que jamais l’auteur n’aurait imaginé y avoir mis ». (p. 86)
4 Mes
ateliers attestent du fait que ces auteurs, parfois difficiles, ont un pouvoir évocateur pour toute sorte de personnes. J’ai été agréablement surpris de voir que La recherche de
Proust « passait » aussi bien que L’étranger de Camus. On sait que le « je » de Proust dépasse le « je » social,
qu’il atteint à une universalité qui touche pourtant chacun d’entre nous de façon singulière ; c’est sans doute un élément d’explication concernant cet intérêt pour le moins étonnant a
priori.
5 Au contraire ; comme l’écrit M. Petit
(2008) : « … le texte suscitera chez certains lecteurs, non seulement des pensées, mais encore des émotions, des potentialités d’action, une
communication plus libre entre corps et esprit. Et l’énergie libérée, appropriée, donnera parfois la force de passer à autre chose, de sortir de là où le lecteur était immobilisé » p.
60.
6 Bernard Stiegler, in Manières de voir,
janvier 2007 (revue éditée par Le Monde diplomatique).
7 Ainsi, comme Baldine Saint Girons (2007),
on comprendra la relation de l’amateur à l’œuvre essentiellement comme un acte qui, à la fois engendre le sujet, et qui est vecteur de civilisation : « L’acte esthétique répond
à la provocation du monde et implique une décision plus ou moins consciente, par laquelle je m’utilise moi-même pour m’exposer à l’altérité, l’approfondir et la retravailler, de manière à
produire un « senti » au deuxième degré, imprégné de savoir et d’imagination, qui devient réel[…] (l’acte esthétique) s’immisce dans le réel, le retravaille et produit finalement
une idée du réel plus riche, plus profonde, mieux ramifiée[…} il passe à travers les choses et les transforme, en transformant celui qui les accomplit[…] il va vers les choses, rôde autour
d’elles, s’introduit en elles. Il ne les crée pas ex nihilo, mais les dote d’une nouvelle puissance […] De la sorte, l’acte esthétique constitue le signe et la preuve d’une culture efficace
et vivante ; et il réussit à rassembler les hommes, à les relier (religare), au-delà de toute langue et de toute religion déterminée. Le modèle qu’il propose et les transferts qu’il
suscite font de lui le véhicule le plus efficace de la civilisation. » Ce que B. Saint Girons appelle « l’acte esthétique » est ce supplément d’âme qui
permet ainsi de faire l’expérience de notre appartenance au monde et à la communauté des humains : « Seule la volonté d’altérisation de soi
ou d’appréhension de soi-même comme un autre permet d’accéder à des couches de la subjectivité qui resteraient hors d’accès […] L’acte esthétique est justement ce qui nous engage à sentir les
implications de la présence, à ressaisir nos raisons de vivre et à comprendre notre appartenance à un monde où la loi du profit est sans effet […] L’essentiel est dans la lente et patiente
découverte de ce qui échappe à la standardisation […] S’il y a urgence à pratiquer des actes esthétiques, c’est bien parce qu’ils manifestent et fortifient la liberté, le sens de
l’apparemment gratuit et de l’inutile, l’attention et le respect de l’Autre dans ce qu’il a de plus vivant et de moins prévisible » (préface).
8 Principalement Arasse et
Gombricht.