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17 mai 2020 7 17 /05 /mai /2020 22:23

Je publie aujourd’hui pour la troisième fois sur ce blog un texte de juillet 2016, (Une formidable régression obscurantiste), concernant le conspirationnisme. Le fond substantiel du texte n’est pas modifié, tant ce qui valait hier est encore plus valable concernant les rumeurs contre Bill Gates ou l'Institut Pasteur, et plus largement une tendance complotiste exponentielle que la crise du Covid ne pouvait que confirmer.

 

Cet article se veut donc une opération de prophylaxie intellectuelle et sociale consistant à mettre en évidence, en les « déconstruisant », les mécanismes et systèmes cognitifs qui mènent aux théories du complot.

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Plus globalement, il me semble que notre époque de confusion de la pensée requiert aujourd'hui chez tout chercheur, intellectuel, philosophe digne de ce nom une éthique minimale sous forme d’usage suffisamment sain de la pensée, lequel n’exclue d’ailleurs en rien – bien au contraire - un quelconque engagement militant dans un sens ou un autre. « Bien penser, telle est le principe de la morale », écrivait Pascal. Le lien entre pensée et morale ne semble pas évident a priori. Pourtant, à y regarder de plus près, jamais sans doute cette pensée du 17ème siècle n’a été aussi frappante par son actualité, en ce qu'elle indique les conséquences éthiques désastreuses d'une pensée confuse.

 

 

 

 

Voici donc le texte en question :

 

Il est généralement convenu que le 11 septembre constitue une rupture historique, qu'il existe un avant et un après de cet événement dont on n'a sans doute pas fini d'analyser et de décliner les incidences, tant sur les plans politique, stratégique et sécuritaire que dans nos vies quotidiennes.

Mais, c'est au-delà ou en deçà de cette dimension historico-politique que j'entends me situer ici. Théories du complot, interprétations paranoïaques de l'histoire et des rapports sociaux, il me semble que l'événement 11/09 peut aussi être perçu comme un paradigme sur lequel s'étalonnent d'autres événements (Charlie, Nice, Strasbourg aujourd’hui, etc.) qui lui font écho. De ce point de vue, le 11/09 et la succession d'attentats qui entrent en résonance avec cet événement matriciel sont au principe d'une autre rupture tout à la fois symbolique, sociologique, psychologique, voire anthropologique, certes moins immédiatement perceptible, mais peut-être tout aussi grave. Fantasmes, convictions non fondées, tous les ingrédients d'une inquiétante rupture et d’une régression obscurantiste sont désormais réunis.

 

C'est un truisme de dire que le rapport à soi-même passe par le rapport à l'autre, que le processus par lequel se construit l'identité est traversé d'altérité. Loin d’être toujours paisible, ce rapport peut même être clairement antagoniste ; ce qui n'empêche pas cette construction mutuelle, processus qui trouve à s'effectuer d'autant mieux que nous avons en partage un certain nombre de croyances communes concernant l’existence des faits ; quitte d'ailleurs à ce que ces convictions portent sur une claire perception de nos divergences concernant leur interprétation. Ces évidences partagées ne sont pas un surplus accessoire au regard de la construction de soi. Elles ne se surajoutent pas à une identité déjà constituée ; elles fournissent au contraire les bases communes de ce rapport structurant.

Or, c'est peut-être bien à ce niveau que le bât blesse et que se joue quelque chose de fondamental depuis le 11/09 dans nos sociétés. Qu'advient-il en effet en termes de construction identitaire dès lors que ce socle de convictions communes vacille ? Plus précisément quand, chez une partie non négligeable d'entre nous, les évidences cèdent la place au type de constructions conspirationnistes de la réalité telles qu’elles fleurissent ces dernières années ?

 

Ce pourrait être un phénomène marginal en termes statistiques. Mais les enquêtes montrent que ce n'est désormais plus seulement dans certaines banlieues défavorisées, dans les prisons, les lieux de soins pour personnes fragilisées psychologiquement et socialement (où, de par ma fonction, je suis assez bien placé pour observer le phénomène), chez des jeunes en manque de repères, que toute une frange de la population vit dans la croyance que le 11/09 est l'œuvre de la CIA (bien entendu noyautée par les juifs), que l’on n’a jamais marché sur la lune, que Charlie n’est pas un attentat, que la terre est plate, etc. Quelle que soit la variante du complot adoptée, et si irrationnelle que puisse être cette croyance, c'est aussi maintenant dans les catégories socio-culturelles assez élevées que des gens sont convaincus de l'existence de ce type de complots et de leurs ramifications.

Malheureusement, nous sommes sans doute là face à une pathologie de la démocratie ; les derniers événements montrent que certains politiques, des vedettes du star système et même des intellectuels flirtent désormais avec ces rumeurs, dès lors qu’ils peuvent les instrumentaliser, s’en prévaloir à des fins électoralistes, voire égotistes.

Quand les faits eux-mêmes deviennent une affaire d'opinion se dessine un horizon d'où aura disparu un langage commun, ou tout du moins un langage s'appuyant sur un référent partagé, avec toutes sortes de conséquences périlleuses pour la vie démocratique. Certes, de ce point de vue, la responsabilité incombe sans doute aussi au politique, celui-ci apparaissant de plus en plus déconnecté des réalités concrètes vécues par les populations et en contradiction constante avec ses promesses de campagne.

 

 

La valeur paradigmatique du 11/09 tient au fait qu’à l'occasion de chaque  nouvel attentat le même schéma se reproduit invariablement. De façon désormais systématique, ces drames font l'objet d'un traitement similaire sur les réseaux sociaux. Après le 11/09, un mois avait été nécessaire pour qu’émerge l’idée de complot ; après Charlie, seulement quelques heures, après Strasbourg, encore moins : aujourd'hui la théorie alternative en vient à précéder chronologiquement la version officielle !

Le net constitue à cet égard une chambre d’écho formidable, générant des phénomènes collectifs que les protagonistes initiaux de la rumeur ne maîtrisent même plus. Et cela d’autant plus que, au-delà du conspirationnisme, le net fonctionne par cascades informationnelles circulant dans un sens déterminé d’avance, parfois réglé par des algorithmes (il est établi aux États-Unis que le net est formaté de telle sorte qu'un Républicain ne reçoit que des informations alimentant sa vision du monde, et inversement pour un Démocrate), ce qui ne permet plus d’être confronté à des arguments contradictoires. Tout ceci participe d’une polarisation du champ social en communautés soudées, au sein desquelles se cristallisent et se solidifient des positions fermes, mais déconnectées du réel. C’est ainsi que nous sommes parvenus à une situation où « le vrai n’a plus d’effet sur le réel », comme l’écrit Myriam Revault d’Alonnes.

Dans ce contexte, les rumeurs complotistes fonctionnent, elles, d’autant mieux qu’elles s’adressent à des convaincus solidifiant sans cesse leurs convictions. Dès lors, chaque évènement s’inscrit pour eux dans la vision du monde qu’ils ont antéposée. A partir d’une telle perception pré conçue ou pré formatée, tout détail un peu étrange dans le déroulé de l’évènement (un drapeau qui bouge sur la lune, la supposée absence de juifs dans les tours le 11/09, etc.) va être sélectionné par l’adepte pour devenir une « preuve » du bien-fondé de sa théorie.

 

Cette appétence pour l’idée de complot pourrait être sans grandes conséquences, et même folklorique – ces théories n’étant pas dénuées d’un certain plaisir esthétique, comme l’ont bien perçu les jeunes d’une part (qui bien souvent ne sont pas dupes), et les metteurs en scène et les écrivains d’autre part. En un sens, le conspirationnisme dans sa version esthétique constitue le dernier avatar d'une tentative post moderne maladroite de re-poétisation du monde, l'une de ces réactions contre ce que Heidegger appelle "l'arraisonnement technique du monde", telles qu'elles ont fleuri dans la littérature et les arts depuis les Lumières et l'avènement d'une toute puissance de la rationalité. Régénérer la sensibilité individuelle, le sentiment intérieur et la créativité en passant au besoin par l'imagination, la légende, un retour au Moyen-Âge, etc., - telle fut l’œuvre du Romantisme des 18ème et 19ème siècle, par exemple. Renouer un lien substantiel avec la dimension cosmique de l'univers, cette quête rend compte en partie des tentatives artistiques des avant-gardes (Kandinsky, Kupka, Klee, etc.) visant à respiritualiser un monde privé de sens, submergé par le matérialisme et la technique.

Mais le versant politique du conspirationnisme est beaucoup plus inquiétant. En effet, il se manifeste comme un obscurantisme qui alimente par contagion une vision paranoïaque du monde. Or, on le sait, les théories du complot précèdent souvent des phénomènes de bouc-émissarisation et de massacre de masse (l’exemple des hutus et des tutsies étant le dernier en date), et cela dans la mesure où elles préparent le terrain à une libération des pulsions les plus violentes le jour où les conditions socio-historiques sont réunies pour cela.

Sur le pan des remèdes, même si c'est un travail long et fastidieux, les théories du complot ne devraient pas être difficiles à contrecarrer en termes d'argumentation rationnelle, et de nombreuses recherches les réfutent de fait assez facilement en s'appuyant sur des faits (un dossier complet et détaillé sur les théories du complot du 11/09 est ainsi disponible sur Wikipédia, avec une conclusion de Noam Chomsky - peu suspect de connivence avec le gouvernement US).

 

 

En outre, le physicien David Grimes montre bien, à l’aide d’un calcul de probabilités, les limites de durée très faibles de conservation d’un secret en fonction du nombre de personnes impliquées. Nous avons tous tendance à chercher au moins une personne de confiance pour partager un secret, lequel peut être trop pesant. Certes, on ne peut avoir de certitude absolue concernant une absence de complot. Mais, pour monter une opération comme le 11/09, ou une fausse conquête de la lune, des milliers de personnes auraient dû être impliquées. Après toutes ces années, est-il raisonnable de croire que pas l’une d’entre elles ne se soit confiée à un proche, ou n’ait laissé une lettre, un testament moral, etc. ? D’après les calculs de probabilités de D. Grimes, en fonction du nombre de personnes dans les deux cas, si complot il y avait, il aurait dû être éventé en moins d’un an (les détails de cette enquête sont consultables sur le net).

 

Mais ce n’est pas là le cœur de la problématique. Tout d’abord, les études montrent que le démenti des rumeurs participe à hauteur de trente pour cent à leur propagation ! Ensuite, nous nous heurtons à une objection de bon sens : des manipulations politiques de toute nature, des complots historiques réels ont bien existé objectivement et existent probablement encore de fait, qu’il serait absurde de nier. On peut citer les attentats de Bologne et de Brescia, par exemple, dans les années 80, clairement commandités par les services secrets italiens pour discréditer la gauche.

Mais justement : les faits se sont avérés progressivement, ont été jugés, des personnes de haut rang condamnées, etc. Aujourd’hui, on parle de plus en plus du scandale des élections américaines manipulées par le Kremlin. A suive : la vérité ne finit-elle pas toujours par émerger ?

 

La plus grande difficulté se situe ailleurs en fait : avant même le plan psychologique, il convient d’évoquer avec Rosset la pulsion métaphysique (n’épargnant pas les plus grands philosophes idéalistes, comme l’avait bien vu Nietzsche) qui nous pousse à nous détourner du réel au profit d'arrière-mondes : « Rien de plus fragile que la faculté humaine d’admettre la réalité, d’accepter sans réserves l’impérieuse prérogative du réel… le réel n’est admis que sous certaines conditions et seulement jusqu’à un certain point ; s’il abuse et se montre déplaisant, la tolérance est suspendue. Un arrêt de perception met alors la conscience à l’abri de tout spectacle indésirable. Quant au réel, s’il insiste et tient absolument à être perçu, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs. » (Le réel et son double). 

 

Sur un plan plus psychologique, on peut parler pour chacun d’entre nous d’un système d’immunité intellectuelle permettant de préserver les croyances. Il est donc plus intéressant d’examiner les mécanismes cognitifs de production de ces croyances. De fait, les théories du complot sont séduisantes en ce qu'elles procurent un certain nombre de "bénéfices" psychiques à ceux qui les adoptent et les diffusent : d'abord, elles permettent de combler le vide, de donner sens à ce qui n'en n'a pas nécessairement, ce qui constitue une source majeure d’angoisse, liée au fond tragique de l'existence. La quête obsessionnelle de causalité intentionnelle vaut dès lors comme une manifestation symptomatique de l’angoisse dans un monde où il est difficile de supporter le fait que le réel est souvent insensé.

Ainsi, l'un des éléments d'explication majeurs à mon sens de l'usage défaillant de la raison réside plus particulièrement dans la confusion entre conjonction et causalité (sur le mode du : « à qui profite le crime ? »), comme c’est souvent le cas lors des attentats terroristes. L'éthique conditionnant une pensée saine consiste à résister à la tentation : ce n’est pas parce qu’il y a concomitance entre mouvement des gilets jaunes et attentat terroriste - lequel « profite » effectivement au gouvernement au sens où il permet de justifier un appel au calme – que le gouvernement en question  est l’organisateur de l’attentat !

« Chaque fois qu’en consultant ma montre je vois l’aiguille sur le chiffre 10, j’entends les cloches commencer à sonner, je ne suis pas en droit de conclure que la position de l’aiguille est la cause du mouvement des cloches. » (Tolstoï, Guerre et paix)

 

 

Il serait également absurde de nier que les intérêts financiers ont une forte influence en politique. Mais les riches sont suffisamment riches et puissants pour ne pas avoir besoin de comploter ! Que plusieurs d’entre eux poursuivent les mêmes fins, cette conjonction d’intérêts communs n’implique aucune association secrète de supposés Maîtres du monde. La pulsion métaphysique entraîne un raisonnement fallacieux : là où il n’existe qu’une simple addition d’intérêts privés, un « besoin » nous conduit à personnifier le mal sous forme d’une telle association – conduite superstitieuse analogue à celle postulant un dieu anthropomorphe, dénoncée et "déconstruite" par Spinoza dans l'appendice de la partie I de L'éthique.

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Dans le même ordre d'idées, la confusion entre concomitance et causalité intentionnelle autorise souvent la désignation d'une victime émissaire, solution bien pratique là aussi en termes de canalisation de la violence et de lutte contre l'angoisse. 

Disons plus globalement que, face au tragique de l’existence, bien difficile à penser, à intégrer, une théorie du complot se présente comme une douceur pour l’esprit, une plage de repos, voire de paresse intellectuelle.

 

Enfin - mécanisme psychologique identifié également -, ces théories alimentent le narcissisme de leur défenseur, ce dernier apparaissant comme un affranchi, le détenteur d'un secret que le commun ne possède pas. En ce sens, l'adepte de la théorie du complot est lui-même un acteur séduisant, de même qu’un activiste redoutable, un infatigable propagateur de la rumeur face à qui il ne peut y avoir que des naïfs aliénés au système et à la pensée unique (au mieux), ou des complices de ce système (au pire). Que, plus simplement, le commun des mortels ait d’autres chats à fouetter et ne s’intéresse que de façon lointaine à tout cela ne lui vient guère à l’esprit.

 

Face au vide, au manque et à la solitude existentielle, ces éléments constituent ainsi un "bénéfice" non négligeable pour des gens en perte de repères. Pour toutes ces raisons, ces théories sont difficiles à réfuter. Milgram avait bien identifié le mécanisme selon lequel plus un adepte s'est engagé sur une voie, plus il lui est compliqué subjectivement de reconnaître qu'elle est fausse. Avec son expérience, il montrait, entre autres, que reconnaître que l'on s'est trompé représente toujours un coût narcissique élevé, et cela d'autant plus que la croyance est ancienne.

 

Il est donc à craindre qu'il soit déjà trop tard pour nombre d'adultes convertis. C'est alors aux plus jeunes qu'il s'agit de s'adresser, et, en ce sens, les initiatives de ces dernières années visant à éveiller l’esprit critique des élèves de collège par rapport aux sources d'information, avec interventions de journalistes, etc., sont excellentes. Mais il me semble qu'il faudrait désormais les systématiser et les intégrer plus officiellement dans le cursus scolaire, tant il y va essentiellement de la construction de soi, du citoyen et de l'être ensemble.

 

Enfin, clin d’œil de l'histoire des idées et ruse de la raison, cette incroyable régression obscurantiste peut être à la source d'une revitalisation de la fonction du philosophe dans la Cité.

Bien que ce contexte soit désolant, d’une certaine façon, le penseur peut être, lui aussi, séduit : pour ma part, j'ai le sentiment de retrouver l'atmosphère qui entourait mon cher Spinoza pendant mes années de Licence, avec sa lutte contre la superstition et en faveur de la raison.

 

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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 09:34

Le philosophe italien Giorgio Agamben, nourri de Heidegger et d'Arendt, mais aussi de Foucault, a publié le 22 avril un entretien dans un journal italien La verità.

 

Son article est intéressant à divers égards, mais le problème, c’est que G. Agamben tend à comparer la situation actuelle de surveillance sanitaire à un totalitarisme, voire au nazisme.

C’est bien sûr une exagération, mais il convient cependant de voir de plus près ce que veut dire ce penseur qui est considéré comme le plus grand philosophe italien actuel.

 

 

Je publie donc ici quelques extraits de son interview, puis, dans la mesure où elles fournissent un bon éclairage sur la situation actuelle, j’évoque dans une seconde partie la périodisation des formes de pouvoir mises en place durant les grandes épidémies historiques selon Michel Foucault.

 

 

 

La verita : Lorsque vous avez écrit votre premier éditorial sur le virus fin février, vous étiez très contesté. Quelques semaines plus tard, pensez-vous que ce qui s'est passé vous a donné raison ?

 

Giorgio Agamben : « Dans un cas comme celui-ci, avoir eu raison est source de chagrin, car cela signifie que le danger que l'on voulait éviter s’est pleinement réalisé. Et que les mesures qui étaient considérées comme provisoires allaient devenir en fait permanentes, comme nous pouvons le voir maintenant - au moment de ce que l'on appelle la phase deux et le retour à la normalité - où l'on parle plutôt ouvertement d'autoriser une liberté de mouvement relative par « groupes d’âge », à l'exclusion des ceux qui ont soixante-dix ans. Comme on peut le constater dans un appel qui circule en Italie, cette discrimination est inconstitutionnelle parce qu'elle crée un groupe de citoyens de deuxième rang, alors que tous les citoyens doivent être égaux devant la loi, pendant qu'elle les prive effectivement de leur liberté par une injonction d'en haut totalement injustifiée, qui risque de nuire à la santé des personnes en question et non de la protéger.  En témoigne l'annonce récente du suicide de deux septuagénaires qui ne pouvaient plus vivre dans l’isolement.

 

LV : Avec cette réclusion forcée, vivons-nous un nouveau totalitarisme ?

 

GA : « Nous formulons aujourd'hui de différents côtés l'hypothèse que nous vivons réellement la fin d'un monde, celui des démocraties bourgeoises basées sur les droits, les parlements et la division des pouvoirs, qui cède la place à un nouveau despotisme. Celui-ci, en ce qui concerne l'omniprésence des contrôles et la cessation de toute activité politique, sera pire que les totalitarismes que nous avons connus jusqu'à présent. Les politologues américains l'appellent État sécuritaire, c'est-à-dire un État dans lequel, « pour des raisons de sécurité » (dans ce cas, « santé publique » : un terme qui fait penser aux fameux « comités de salut publique » pendant la Terreur) toute limite peut être imposée aux libertés individuelles. En Italie, après tout, nous sommes depuis longtemps habitués au fait que le pouvoir exécutif légifère par décrets d'urgence, ce qui remplace ainsi le pouvoir législatif et abolit de fait le principe de la division des pouvoirs sur lequel repose la démocratie. Et le contrôle qui est exercé par le biais des caméras vidéo et par les téléphones portables (comme cela a été proposé), dépasse de loin toutes les formes de contrôle exercées sous des régimes totalitaires tels que le fascisme ou le nazisme.

En ce qui concerne les données, outre celles qui seront collectées via les téléphones mobiles, il convient également de réfléchir à celles qui seront diffusées lors des nombreuses conférences de presse, souvent incomplètes ou mal interprétées.

C'est un point important, car il touche à la racine du phénomène. Toute personne ayant des connaissances en épistémologie ne peut que s'étonner que les médias, pendant tous ces mois, aient diffusé des chiffres sans aucun critère scientifique, non seulement sans les relier à la mortalité annuelle pour la même période, mais sans même préciser la cause du décès. Je ne suis ni virologiste ni médecin, mais je me contenterai de citer des sources officielles fiables. 21 000 décès pour Covid-19 semblent et sont certainement un chiffre impressionnant. Mais si on les compare aux données statistiques annuelles, les choses, comme il se doit, prennent un autre aspect. Le président de l'ISTAT, le Dr Gian Carlo Blangiardo, a annoncé il y a quelques semaines les chiffres de la mortalité pour l'année dernière : 647 000 décès (1772 décès par jour). Si nous analysons les causes en détail, nous constatons que les dernières données disponibles pour 2017 font état de 230 000 décès dus à des maladies cardiovasculaires, 180 000 décès dus au cancer, au moins 53 000 décès dus à des maladies respiratoires. Mais un point est particulièrement important et nous concerne de près. Quel est-il ?

 

Je cite les mots du Dr Blangiardo : « En mars 2019, il y a eu 15 189 décès dus à des maladies respiratoires et l'année précédente, 16 220. Ils sont d'ailleurs supérieurs au nombre de décès correspondant pour Covid (12 352) déclaré en mars 2020 ». Mais si cela est vrai - et nous n'avons aucune raison d'en douter - sans vouloir minimiser l'importance de l'épidémie, nous devons nous demander si cela peut justifier des mesures de restriction de la liberté qui n'avaient jamais été prises dans l'histoire de notre pays, pendant les deux guerres mondiales non plus. Il est légitime de suspecter que, en semant la panique et en isolant les gens chez eux, on veut rejeter sur la population les très graves responsabilités des gouvernements qui ont d'abord démantelé le service national de santé, puis, en Lombardie, ont commis une série d'erreurs non moins graves dans la lutte contre l'épidémie.

 

LV : Même les scientifiques n'ont pas vraiment fait bonne impression. Ils ne semblaient pas en mesure de fournir les réponses attendues d'eux. Qu'en pensez-vous ?

 

GA : « Il est toujours dangereux de laisser aux médecins et aux scientifiques des décisions qui sont finalement éthiques et politiques. Vous voyez, les scientifiques, à tort ou à raison, poursuivent de bonne foi leurs raisons, qui s'identifient à l'intérêt de la science et au nom desquelles - l'histoire le prouve amplement - ils sont prêts à sacrifier tout scrupule moral. Je n'ai pas besoin de vous rappeler que, sous le nazisme, des scientifiques très estimés ont mené la politique eugénique et n'ont pas hésité à profiter des camps pour réaliser des expériences mortelles qu'ils jugeaient utiles pour le progrès de la science et le soin des soldats allemands. Dans le cas présent, le spectacle est particulièrement déconcertant, car en réalité, même si les médias le cachent, il n'y a pas d'accord entre les scientifiques et certains des plus illustres d'entre eux, comme Didier Raoult, peut-être le plus grand virologiste français, ont des opinions différentes sur l'importance de l'épidémie et l'efficacité des mesures d'isolement, qu'il a qualifié de superstition médiévale dans une interview. J'ai écrit ailleurs que la science est devenue la religion de notre temps. L'analogie avec la religion doit être prise à la lettre : les théologiens ont déclaré qu'ils ne pouvaient pas définir clairement ce qu'est Dieu, mais en son nom ils dictaient des règles de conduite aux hommes et n'hésitaient pas à brûler les hérétiques ; les virologistes admettent qu'ils ne savent pas exactement ce qu'est un virus, mais en son nom ils prétendent décider comment les êtres humains doivent vivre.

 

LV : On nous dit - comme cela s'est souvent produit dans le passé - que rien ne sera plus comme avant et que nos vies doivent changer. Que pensez-vous qu'il va se passer ?

 

GA : « J'ai déjà essayé de décrire la forme de despotisme à laquelle il y a lieu de s'attendre et contre laquelle nous ne devons pas nous lasser de prendre garde. Mais si, pour une fois, on laisse de côté l'actualité et on essaie de considérer les choses du point de vue du destin de l'espèce humaine sur Terre, tout cela me rappelle les considérations d'un grand scientifique néerlandais, Ludwig Bolk. Selon M. Bolk, l'espèce humaine est caractérisée par une inhibition progressive des processus naturels d'adaptation à l'environnement, qui sont remplacés par une croissance hypertrophique des dispositifs technologiques permettant d'adapter l'environnement à l'homme. Lorsque ce processus dépasse une certaine limite, il atteint un point où il devient contre-productif et se transforme en autodestruction de l'espèce. Des phénomènes comme celui que nous vivons me semblent montrer que ce point a été atteint, et que le remède qui était censé guérir nos maux risque de produire un mal encore plus grand. Contre ce risque, nous devons résister par tous les moyens. "

 

 

 

Concernant ce texte (cet interview), les chiffres de mortalité en Italie comme en France par rapport à la mortalité générale ne justifient peut-être pas effectivement cette modification totale de nos modes de vie, voire du cadre institutionnel. Mais les références au totalitarisme et au nazisme sont exagérées, voire outrancières, risquant ainsi de décrédibiliser l’ensemble du propos.

En outre, l’attention à la singularité des cas et à la vie des plus fragiles de la part des autorités aussi bien médicales que politiques démontre un souci éthique qui ne permet en aucune manière de faire référence à ces doctrines mortifères.

 

 

Toutefois, la dénonciation du tout médical rejoint en partie ce que dit en ce moment André Comte Sponville concernant la toute-puissance du médical et l’idée de la santé comme finalité ultime et non comme moyen.

 

Quoi qu’il en soit, il est indéniable que des questions de pouvoir sont en jeu dans ce type de pandémies. Pour mieux comprendre ces problématiques du pouvoir dans le traitement des épidémies, il me semble fécond de passer par la pensée de Foucault. Si elle a un peu vieilli en ce qu’elle correspond plus aux luttes des années 70, la finesse de son analytique du pouvoir disciplinaire et du biopouvoir permet un regard original sur ce qui nous arrive aujourd’hui.

 

 

 

 

J’évoquerai donc ici l’œuvre de Michel Foucault (1926-1984) qui touche plus particulièrement à la question du pouvoir dans son lien avec les problématiques de sécurité – et plus précisément sanitaire.

 

Dans son œuvre, la question du pouvoir correspond à l’époque de L’histoire de la folie à l’âge classique (1972), à Surveiller et punir (1975) et à une période assez consistante de ses cours au Collège de France. Je laisserai donc de côté les œuvres de sa dernière période où le philosophe revient à l’étude de l’Antiquité gréco-romaine pour s’intéresser à ce qu’il nomme dans un livre éponyme « le souci de soi ».

 

La notion de « technologies de pouvoir », qui court tout au long de la première partie de son œuvre, implique quelques remaniements importants de la notion de pouvoir : Foucault procède en effet à une mise à distance des analyses classiques de philosophie politique, de telle sorte qu’aux notions attachées traditionnellement à la question de la souveraineté politique - l’Etat , le citoyen, le peuple, la légitimité, la démocratie, la loi, etc. - il substitue  une analytique du pouvoir étayée par tout un réseau conceptuel de son propre cru.

 

Corrélativement, à une conception monolithique et hiérarchique du pouvoir, Foucault substitue une approche pluraliste des relations de pouvoir qui se focalise plutôt sur la façon dont elles s’exercent, sur les effets multiples qu’elles produisent dans des cadres déterminés (casernes, écoles, prisons, cliniques, asiles, etc.), sur les effets qu’elles produisent en termes de subjectivité, sur les types de résistance que l’on peut leur opposer.   

        

 

Foucault est à certains égards un archiviste ; contrairement aux penseurs classiques qui tendent à dialoguer avec d’autres philosophes et à commenter des textes de la Tradition philosophique, il porte son attention sur des sujets qui peuvent sembler annexes, voire anodins, au regard de l’histoire et de la pensée : le vol, la punition, la folie, la clinique, la sexualité, les épidémies, etc. ; et pour traiter ces thématiques il utilise généralement des textes d’obscurs inconnus, des règlements d’internats ou de prison, des comptes rendus cliniques ou psychiatriques, des écrits d’économistes peu connus, etc.

 

Mais cette passion de l’archive n’est pas gratuite ; elle a même une valeur philosophique certaine dans la mesure où elle permet de mettre en évidence la façon dont se modifie substantiellement ce que Foucault appelle une épistèmê – un socle de perceptions, de savoir, de convictions, de croyances à partir desquels s’organisent les pratiques, la recherche scientifique, les jugements moraux et esthétiques, etc., d’une époque donnée.

 

        

C’est donc à partir de cette méthode archivistique que Foucault, dans des cours du Collège de France qui tendent à synthétiser son analytique du pouvoir, procède à une sorte de périodisation des formes du pouvoir. En effet, il distingue trois modalités d’exercice du pouvoir, correspondant à trois époques différentes : le système de souveraineté, la normalisation disciplinaire et les dispositifs de sécurité.

 

Il prend toujours des exemples assez précis, et surtout significatifs en termes de problématique du pouvoir ; c’est-à-dire des situations dangereuses qui mettent en jeu des questions de sécurité. Comment sont traités, par exemple, les problèmes du vol ou du crime en fonction de chaque époque de cette périodisation ? Il va de soi que les systèmes de répression se modifient ; mais qu'est-ce qui préside à ces modification ?

        

Le crime et la punition qui lui correspond ne sont pas l’objet de cet article. J’évoquerai ici un sujet plus en phase avec l’actualité : les épidémies. Celles-ci mettent aussi en jeu des questions de sécurité - sanitaire cette fois. Quel est le traitement politique respectif de la lèpre, de la peste et de la variole en fonction des trois âges de la périodisation foucaldienne ?

 

 

 

a) La lèpre

Jusqu’à la fin du Moyen âge la lèpre symbolise ce que Foucault appelle le pouvoir juridique, légal, souverain.

 

Le traitement politique de cette épidémie fonctionne assez simplement selon un système d’exclusion, lequel se fait par des lois, ou encore des rituels religieux.

Les malades sont rejetés hors des villes et villages, et entrent pour toujours dans une sorte de no man’s land social. Avec ce type de pouvoir, on a clairement un partage binaire entre les lépreux et les autres, de même qu’avec le vol on a une binarité permis/défendu et vivant/mis à mort.

 

 

 

 

b) La peste

Avec la peste, c’est un tout autre système ; nous sommes dans l’ordre du règlement, du quadrillage des régions, des villes, des quartiers, des rues et des maisons. Rien ne doit échapper à la surveillance de ce pouvoir individualisant.

Le pouvoir de surveillance mis en place lors de la peste constitue « le rêve absolu du système disciplinaire » (Surveiller et punir). Tout doit être vu dans le détail, étudié, observé. En ce sens, on ne peut s’empêcher de penser au traitement de l’épidémie actuelle de COVID.

 

 

 

 

 

Pour bien se représenter l’idéal – le mythe – d’une observation totale, l’analogie avec le champ carcéral est assez féconde, et plus particulièrement le panoptique, cette tour centrale de prison qui permet à un homme de surveiller une multitude de cellules individuelles (et comme le détenu ne peut pas vraiment savoir si le surveillant est là, il finit par intérioriser l’instance de surveillance : constitution d’un surmoi carcéral).

 

 

 

 

 

Avec le type de pouvoir mis en place à l’occasion de l’épidémie de peste, il est question de règles de confinement, d’horaires de sortie, de contrôle des gestes et des actions, de l’alimentation. Des surveillants passent à heure fixe pour vérifier si les gens bougent encore dans les maisons, s’ils montrent des signes de maladie. S’ils ne bougent pas, s’ils ne se montrent pas à la fenêtre quand le surveillant frappe à la porte, la maison est considérée comme contaminée, et marquée d’une croix à la chaux. Des quartiers entiers sont ainsi mis en quarantaine.

 

 

Le pouvoir disciplinaire enferme ou encadre pour mieux distinguer et étudier, pour mieux s’attacher à tous les gestes. Le pouvoir disciplinaire est individualisant en ce  qu'il isole un espace, le segmente, le met en évidence, et le détaille. En ce sens, phénoménologiquement, il découpe et rend accessible un champ d’objets individuels pour un savoir.

 

Dans cet ordre d’idées - et pour faire suite à mon article précédent (Réflexion sur l'individualisme) -, je me fonderais sur ce thème du pouvoir individualisant pour l’extrapoler : l’émergence de l’individualisme dans le sillage des Lumières n’est-elle pas liée en partie à cette forme de pouvoir ? Si l’on ne peut parler de causalité directe, cette tendance sociologique n’est-elle pas corrélée avec cette configuration particulière de pouvoir-savoir (chez Foucault, il n’y a pas de savoir sans pouvoir, et inversement) ?

 

 

 

c) La variole

A l’opposé, les dispositifs de sécurité, ou encore ce que Foucault appelle le biopouvoir, ne sont pas individualisants. Ce pouvoir-là se donne comme objet les populations, les masses, ou encore des groupes. Pourquoi parle-t-on de bio politique ?

 

Il faut prendre en considération l’émergence au 19ème siècle d’une nouvelle biologie avec le darwinisme qui, pour la première fois, traite les êtres vivants au niveau de la population, et non des individus.

Une population est un ensemble de vivants appartenant à la même espèce. Les notions de « milieu » et de « circulation » liées aux sciences du vivant valent aussi pour le biopouvoir et sa façon de gouverner les hommes.

 

 

Concernant la question des risques sanitaires, il s’agit de penser des dispositifs. On va distinguer, grâce à un certain nombre de calculs statistiques (science en pleine expansion au 19ème), des groupes à risques, par exemple. Le savoir statistique est un pouvoir qui, lui aussi, opère à sa manière propre une découpe dans le champ de l’objectivité ; mais il découpe des groupes à l’intérieur de masses. Via la notion de « variables », ce pouvoir-savoir fait apparaître la notion de groupe au sein de la population.

 

 

C’est surtout avec la variole (épidémie très grave vers la fin 18ème), que l’on va penser les problématiques de sécurité sanitaire en termes de statistiques. A quel âge est-on généralement atteint ? quels sont les effets de cette maladie ? quels groupes sont-ils touchés ? quel est le taux de mortalité ? etc.

 

On pensera donc des variables, des indicateurs statistiques, des modélisations, des courbes de risques au niveau de la population, ce qui permettra à terme d’élaborer des campagnes de vaccination, par exemple. La population est ce sur quoi on a prise grâce à des campagnes, l’éducation, etc. Au 19ème, on a, avec la vaccination, un exemple de la façon dont le pouvoir joue avec le savoir ; « inoculer » ou vacciner allait à l’encontre de toutes les traditions médicales antérieures.

 

 

 

 

Pour peu que l’on évite de l’interpréter de façon paranoïaque, il me semble que l’approche de Foucauld permette d’aborder la question des épidémies de façon subtile, sans les outrances du texte de G. Agamben.

 

S’il la fait correspondre à des maladies spécifiques, la périodisation foucaldienne ne doit pas être prise chronologiquement à la lettre, comme il le précise lui-même, mais en termes de dominante à un moment donné de l’histoire.

Ainsi, il apparaît assez clairement que le traitement du COVID relève plus ou moins de chacune de ces tendances.

 

En effet, la mise en quarantaine des débuts de l’épidémie de certains expatriés revenant en France, par exemple, correspondrait au mécanisme binaire exclusion/inclusion instauré pour le traitement de la lèpre.

 

La surveillance de la population et le système disciplinaire mis en place actuellement, avec son confinement, ses horaires de sorties, ses normes de distanciation, ses régions vertes ou rouges, correspond bien sûr au rêve absolu du pouvoir disciplinaire évoqué par Foucault. La phase de déconfinement relèvera, elle aussi, relèvera de dispositifs analogues.

 

Les différents indicateurs statistiques permettant la constitution de groupes à risques, les modélisations sur lesquelles se fondent désormais les décideurs politiques, indiquent bien quant à eux que nous sommes entrés pleinement dans l’ère du biopouvoir.

Le projet de "tracking", qui ne ferait que prolonger officiellement le ciblage dont est devenu l'objet le consommateur moderne, indique même que nous sommes entrés dans une société du contrôle, telle que l'avait anticipée Deleuze au début des années 80.

 

 

Le texte de G. Agamben, et surtout la pensée de Foucault, ont, malgré leurs outrances éventuelles, le mérite de nous inciter à rester vigilants vis-à-vis d’un pouvoir qui ne peut - par essence et quelle que soit le bonne volonté éventuelle des dirigeants politiques - trouver une limite qu’en étant arrêté par un autre pouvoir, comme le disait Montesquieu.

 

En démocratie, ce contre-pouvoir et cette vigilance peuvent émerger de la société civile, mais cela dépend en grande partie de la façon dont est nourri le savoir du citoyen.

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20 avril 2020 1 20 /04 /avril /2020 09:57

REFLEXION SUR L’INDIVIDUALISME

 

Cet article traite de l’individualisme contemporain, de ses valeurs et de ses pathologies.

Dans un résumé de l’essentiel d’une conférence ayant eu lieu à Versailles et en Normandie, le texte trace d’abord la genèse de l’individualisme.

J’aborde ensuite certains aspects de l’individualisme contemporain, thématique qui ne fut pas développée jusqu’à son terme pour cause de confinement.

 

Il me semble tout d’abord, quand on parle d’individualisme, qu’il faut immédiatement clarifier le terme pour éviter les malentendus.

En effet, si le langage courant en parle parfois de façon péjorative, avec un implicite moral qui renvoie vers l’égoïsme, l’individualisme est essentiellement un concept sociologique. Ainsi, égoïstes ou généreux à titre personnel, nous sommes tous des individualistes, car c’est un état qui caractérise nos sociétés occidentales depuis quelques siècles.

 

 

 

Autrement dit, l’individualisme est une catégorie sociologique, et non morale. L’individualisme en ce sens s’oppose à un autre concept sociologique qui désigne une forme différente d’organisation sociale et de perception des valeurs et de la société : le holisme.

Là où l’individualisme privilégie l’individu et ses valeurs, le holisme privilégie le tout de la communauté. A strictement parler, ce sont des catégories sociologiques indissociables, ne pouvant se comprendre l’une sans l’autre, puisque l’on peut parler d’un mouvement progressif et exponentiel de bascule du holisme vers l’individualisme - en Occident tout du moins.

A cet égard, l’anthropologue Louis Dumont (1911-1998), auteur d’Homo hierarchicus, « Le système des castes et ses implications » (1966) et d’Essais sur l’individualisme, « Une perspective anthropologique sur l’individu moderne » (1983), écrit :

 

« L’idéologie moderne se caractérise par la subordination de la totalité sociale à l’individu en tant qu’être moral, indépendant et autonome. Cette idéologie distingue les sociétés occidentales des autres sociétés, qui, au contraire, valorisent la totalité sociale et lui subordonnent l’individu. Mais pourquoi et comment sommes-nous devenus si différents ? » (Dumont, Essais sur l’individualisme)

 

C’est la genèse de ce basculement qu’il s’agit d’étudier dans un premier temps, dans la mesure où cette étude fournit une grille d’intelligibilité de nos sociétés, mais aussi des normes de compréhension de problématiques très actuelles.

La genèse historique et religieuse de « l’individu hors du monde » à « l’individu dans le monde » chez Dumont, assez proche du mouvement que l’on trouve chez Max Weber quand il étudie l’impact du Protestantisme, est intéressante, mais ne se situe pas à mon sens au niveau d’abstraction conceptuelle de celui qui reste le maître en la matière : Alexis de Tocqueville.

Je ne reviendrai donc pas ici sur la genèse religieuse de l’individualisme chez Dumont telle que je l’ai développée durant le cours. Toutefois, l’anthropologie de Dumont permet de bien distinguer ce qui fait les spécificités des deux catégories en question (holisme et individualisme).

 

 

 

L’individualisme se caractérise par la primauté de l’individu comme entité pertinente, aussi bien pour la pratique que pour l’analyse.

A l’opposé, le holisme – qu’il ne s’agit pas de juger mais d’étudier - se caractérise par la primauté du tout ; dans un tel système, l’homme se définit par rapport à ce tout auquel il est subordonné, qui le dépasse et dont il fait partie intégrante.

Ce tout doit se comprendre, non comme une combinaison d’éléments de même niveau, mais comme une structure hiérarchique. Il est ainsi formé de phénomènes solidaires, non au sens contemporain et moral du terme, mais au sens où chacun dépend des autres dans des relations obligatoires de subordination et d’obligation strictement normées. Si ce terme a un sens à ce niveau, « l’identité » de chacun ne vaut que dans ce cadre systématique où il ne peut être ce qu’il est que dans sa relation avec les autres membres (sur ce point, l’anthropologie moderne a d’ailleurs montré que l’idée d’individu comme norme caractérisée par un moi corporel séparé n’avait absolument rien d’universel).

 

La relation sociale en question n’est pas égalitaire, mais hiérarchique, sur un modèle pyramidal, qui fournit l’image parfaite de la relation d’autorité, relation de pouvoir spécifique où le dominé reconnaît la légitimité (en termes de prestige, de savoir, de pureté) de la domination par le dominant. Cette image de la pyramide fournit un paradigme, un modèle d’intelligibilité, aussi bien pour la société indienne, que pour la société occidentale d’Ancien Régime.

Il convient de noter à cet égard que l’allégorie de la caverne du Livre VII de La République de Platon illustre parfaitement la conception aristocratique de la société telle qu’elle prévaudra ensuite pendant des siècles.

 

 

 

C’est dans cet ordre d’idées que la société indienne des varnas (le terme « caste » est impropre à strictement parler car il désigne plutôt des catégories socio-professionnelles) est intéressante pour bien comprendre le holisme dans sa distinction avec l’individualisme.

Dans cette société strictement hiérarchisée, le brahman (le prêtre chargé d’organiser les rituels) au sommet de la pyramide est le plus pur en raison de sa proximité avec le divin, la source transcendant la pyramide elle-même ; vient ensuite le ksatriya (le guerrier, le politique), maître du pouvoir temporel ; le vaishya (commerçant, artisan, paysan) lui succède, chargé de nourrir la communauté ; le sûdra (serviteur des autres) ferme la marche (si l’on fait abstraction des hors castes, intouchables).

 

Dans cette configuration, la source transcendante fournit le principe d’autorité et d’organisation hiérarchique. En effet, qu’il s’agisse de Brahman comme principe divin (à ne pas confondre avec le brahman – le prêtre), qu’il s’agisse du dieu chrétien, ou encore de l’Idée du Bien chez Platon (illustrée par le soleil hors de la caverne dans l’allégorie du même nom), le principe est organisateur d’autorité au sens où la focalisation du regard, la tension des « individus » vers la source transcendante fournit d’elle-même l’effet de hiérarchie, sans qu’il y ait réellement besoin de contrainte.

 

Ces relations à l’ancienne se caractérisent du point de vue des membres de la structure par un fort sentiment d’appartenance, le sentiment de faire partie intégrante d’un tout. Chacun a intégré des valeurs communes ancestrales et jouit des prérogatives de sa caste, accomplit des devoirs, a des obligations en fonction de sa position dans l’ensemble : des relations égalitaires au sein d’une même strate de la pyramide, des relations de subordination vis-à-vis de la strate supérieure, et des obligations de protection par rapport à la strate inférieure.

C’est donc cette structure pyramidale, avec ses composantes holistiques, qui prévalait pour l’aristocratie européenne de droit divin - avec ses ordres, ses lignées seigneuriales de rangs divers, ses lignées d’artisans, de commerçants, de serfs, etc.

 

 

 

Cela étant bien établi, il est possible d’étudier l’émergence de l’individualisme à partir de l’appareil conceptuel d’Alexis de Tocqueville (1805-1859), philosophe français, mais aussi grand précurseur de la sociologie.

 

La grille d’intelligibilité tocquevillienne de l’histoire est très efficace, notamment grâce à un couple conceptuel simple, mais fécond : aristocratie/démocratie.

L’aristocratie chez Tocqueville correspond en gros au holisme des anthropologues plus modernes décrit plus haut. Il désigne bien sûr les sociétés européennes d’Ancien Régime, par opposition à la société américaine, par exemple, qui se construit sans l’import des distinctions de classe du vieux continent.

Mais - ce que l’on sait moins -, dans De la démocratie en Amérique (1840), le concept d’aristocratie désigne aussi les indiens, avec leurs traditions, leurs hiérarchies, leurs rituels, etc.

 

Ensuite, le plus important est d’être attentif au concept de « démocratie » chez Tocqueville. L’Ancien Régime et la Révolution (1856) est très éclairant à cet égard. La démocratie n’est pas un régime parmi d’autres (monarchie, tyrannie, dictature, anarchie, etc.) pour Tocqueville, mais un mouvement de l’histoire. Il est d’ailleurs plus aisé de le comprendre en parlant de « démocratisation », ou encore d’égalisation croissante des conditions.

Mouvement inéluctable, cette tendance « providentielle » est un moteur de l’histoire, une constante sociologique exponentielle que l’on ne peut que constater, et à laquelle il ne s’agit pas de chercher une explication.

Tocqueville fait partie de ces philosophes - Kant, Hegel, Marx et d’autres - pour qui l’histoire a un sens. Mais alors que chez ces derniers le sens signifie à la fois moteur et terme – l’humanité comme tout moral chez Kant, l’accomplissement de l’esprit dans l’histoire chez Hegel, l’émancipation de tous les hommes chez Marx -, chez Tocqueville l’égalisation des conditions croît sans cesse, mais sans que l’on puisse lui assigner un terme (un arrêt).

 

Il y a certes chez Tocqueville une tonalité affective nostalgique crépusculaire – et il ne faut pas oublier que plusieurs membres de la famille de cet aristocrate ont été guillotinés. Mais Tocqueville n’est pas De Maistre ou Bonald, les réactionnaires qui militaient pour un retour à l’Ancien Régime. Il a compris très tôt la dimension « providentielle », inéluctable de ce mouvement socio-historique. Préfigurant en cela l’œuvre d’Hannah Arendt ou même d’Huxley sur les pouvoirs totalitaires, tous ses efforts consisteront dès lors à trouver les moyens de sauver la liberté menacée par un pouvoir central sans limites.

Le mouvement d’égalisation progressif des conditions s’effectue généralement à bas bruit ; il est sous-terrain et lent. Il traverse toute l’histoire, avec cependant des moments soudains d’accélération. L’avènement du Christianisme est l’un de ceux-là (et sur ce point il est rejoint par Dumont) :

 

« Il ne peut y avoir ni juif ni grec… ni esclave ni homme libre… ni mâle ni femelle, car vous êtes tous un homme en Jésus Christ » (Paul).

 

 

 

La Révolution française est bien sûr l’un de ces moments accélérateurs ; mais, selon une analyse de Tocqueville étonnamment très proche de celle de Marx sur ce point, il s’agit plus d’une continuité que d’une rupture en ce qu’elle ne fait que renforcer un mouvement déjà bien engagé sous l’Ancien Régime de centralisation des pouvoirs par la monarchie, d’affaiblissement et de nivellement politique des prérogatives de pouvoir intermédiaire aristocratique.

 

Ce mouvement inéluctable, sans fin ni limites, a d’abord rongé les sphères religieuse et politique pour pénétrer aujourd’hui les sphères scolaire et familiale (cf. le thème du déclin de l’autorité) ; et peut-être pourrait-on dire que Mai 68 constitue un autre moment accélérateur à cet égard.

Or, cette dynamique, ce mouvement progressif de corrosion des hiérarchies, de nivellement de la pyramide des strates sociales, est indissociable de l’émergence, puis de l’accroissement exponentiel de l’individualisme.

 

 

 

Tocqueville résume la situation avec une phrase choc : « L’aristocratie avait construit une longue chaîne du paysan au roi ; la démocratie brise la chaîne et met chaque maillon à part. »

 

Là où il y avait autrefois des lignée intergénérationnelles de maîtres et de serviteurs, les hommes se lient désormais selon des contrats temporaires, révocables, sans plus s’engager corps et âme. Ils vont pouvoir, en droit, modifier leur destin, faire fortune, la perdre, épouser hors de leur caste, etc.

 

Ce passage d’une société holiste à une société individualiste est au principe de modifications anthropologiques positives importantes. Comme le disait Saint Just : « Le bonheur est une idée neuve en Europe ».

L’attention nouvelle à l’individu en tant que tel se traduit par des droits nouveaux, la quête de sécurités individuelles, de progrès et de confort au profit de tous et de chacun.

Plus profondément, la pensée des Lumières, contemporaine de ces évolutions, fortifie un socle de valeurs communes liées au respect de l’individu, en ce qu’elle relie cet accroissement de la liberté et du bonheur à l’instruction, laquelle transforme la première en autonomie et le second en une culture nouvelle.

Sur son versant positif, cet avènement de l’individualisme se caractérise donc à la fois par un souci pour la liberté individuelle, pour l’intime, le sentiment intérieur et par un souci de justice sociale, de protection des plus démunis et une attention nouvelle aux victimes des contingences de l’existence.

 

 

Cependant, sur un versant plus négatif qui est celui de la nostalgie crépusculaire de Tocqueville, l’avènement de l’individualisme signifie un affaiblissement corrélatif des grandes idées, du sacrifice de soi et de l’honneur, - valeurs attachées traditionnellement à l’aristocratie.

Ce monde est caractérisé par la mobilité et le court-termisme, comme cela se manifeste dans le champ de la décision politique (Zygmunt Bauman, sociologue récemment disparu, extrapolant cette thématique, avait élaboré le concept de « société liquide » pour définir nos sociétés contemporaines).

 

Pour Tocqueville, l’individualisme se caractérise aussi et surtout par un repli sur la sphère privée au détriment de la sphère publique, avec tous les dangers que cet abandon recèle en termes de perte de liberté. C’est désormais la subjectivité qui est privilégiée, les désirs individuels, la quête d’avantages, de sécurité, de confort – tout ce que le philosophe appelle des « médiocres plaisirs ».

 

En grand initiateur de la sociologie, Tocqueville avait très bien anticipé le fait que la désagrégation progressive de la pyramide hiérarchique et l’avènement corrélatif de l’individualisme étaient à la source d’un certain nombres de phénomènes délétères :  d’une part, un affaiblissement des solidarités, une désaffiliation, et en conséquence des difficultés de transmission culturelle ; d’autre part, et de façon corrélative, la perte du sentiment d’appartenance à un tout qui nous dépasse.

De ce point de vue, ce que le grand sociologue allemand Max Weber (1864-1920) a appelé quelques décennies plus tard « le désenchantement du monde » signifie aussi bien la sortie des ténèbres de la superstition que le sentiment de perte de sens – ou, disons de « reliance ».

 

 

 

L’affaiblissement des rites de passage, lesquels rituels constituaient une des caractéristiques spécifiques des société holistes et un support hautement appréciable pour les membres de la communauté face aux épreuves de l’existence, entraîne la solitude des individus, le sentiment de perte de sens, voire des tendances dépressives, etc.

 

A cet égard, Tocqueville avait très bien vu que notre époque verrait fleurir les sectes. En effet, à un moment de fragilité de l’existence comme nous en traversons tous (séparation, perte d’emploi, etc.), dans ce contexte de « désenchantement » où les instances transcendantes tendent à faire défaut, le gourou de la secte vient se glisser précisément là où les rituels de passage ont disparu.

 

On pourrait prolonger cette vision tocquevillienne en évoquant les pathologies de l’individualisme avec des approches modernes, psychanalytiques et sociologiques.

Une certaine forme d’exacerbation de l’individualisme ultracontemporain l’a en effet transformé par mimétisme en une sorte d’injonction surmoïque à la jouissance, un impératif social latent de trouver le bonheur, de devenir soi, de se réaliser ; toutes choses qui ne vont pas de soi, à tel point que l’échec dans ce domaine (et on échoue toujours plus ou moins), ce décalage par rapport à l’idéal du moi, renforce des tendances névrotiques et dépressives, comme le voit bien Alain Ehrenberg dans La fatigue d’être soi - dont le sous-titre, significatif, est « Dépression et société ».

 

 

 

Mais, sur le plan politique, Tocqueville avait aussi très bien anticipé les totalitarismes du 20ème siècle.

Le danger du repli sur la sphère privée et de la disparition des instances intermédiaires de pouvoir constituées par les différentes castes se manifeste sous forme de pouvoir central tout puissant.

Quand il évoque des masses d’individus atomisés, sans instances intermédiaires, à la merci d’un pouvoir doux mais total, les développements de Tocqueville sont fascinants en ce qu’ils préfigurent Le meilleur des monde du romancier Aldous Huxley.

 

Mais il anticipe surtout les théories d’Hannah Arendt (1906-1975) sur le totalitarisme.

Dans Les origines du totalitarisme (trois tomes), où elle évoque le nazisme et le bolchévisme, celle-ci montre qu’il s’agit là d’un nouveau pouvoir, spécifique, et surtout total.

La figure de la pyramide, qu’elle avait elle-même élaborée dans L’origine de l’autorité, ne fonctionne plus avec ce type de pouvoir. Sa nouvelle métaphore est l’oignon, cette structure qui se développe à partir de son centre, où chaque lamelle est imprégnée par la précédente et imprègne la suivante ; ainsi, ce pouvoir se répand idéologiquement à partir du centre et imprègne progressivement l’ensemble de la société - les entreprises, l’économie, les arts, les syndicats, les familles, etc.

 

 

 

C’est une structure dans laquelle la bureaucratie est certes omniprésente, mais où les structures intermédiaires de pouvoir tendent à disparaître au profit d’une relation personnelle et affective entre l’individu pris dans la masse et le chef.

Arendt décrit moins un régime politique qu’une dynamique d’auto-dissolution des structures sociales, et un contrôle de la population dans tous les domaines.

 

Ces pouvoirs tiennent principalement à deux facteurs : d’une part, une perspective eschatologique (la promesse d’un paradis), qu’il s’agisse de l’émancipation de tous les hommes, de la pureté de la race, ou aujourd’hui du messianisme de Daesh (sur la dynamique exponentielle de l'individualisme et le son lien avec la radicalisation, voir mon article sur ce blog : http://fraterphilo.over-blog.com/2015/12/de-la-radicalisation.html).

 

D’autre part, la fédération de la masse des individus contre un ennemi commun. De ce point de vue l’histoire a montré que le complotisme précède souvent le massacre de masse (encore récemment au Rwanda). Avec, hélas, un sens très sûr du maniement des foules, dans Mein Kampf, Hitler écrit :

 

« On ne doit jamais désigner à la masse plus d’un ennemi à la fois… il appartient au génie d’un grand chef de faire apparaître même des ennemis distincts comme n’appartenant jamais qu’à une seule catégorie. »

 

 

 

Avant d’aborder l’un des aspects spécifiques de l’individualisme contemporain, je conclurai sur Tocqueville en disant que, dès lors que le mouvement d’égalisation des conditions et de dissolution des pouvoir intermédiaires est inévitable, il existe pour lui au moins deux éléments susceptibles de préserver la liberté : comme le lui a montré le voyage en Amérique, la liberté de la presse est l’un d’entre eux ; ensuite, le rôle des associations qui sont à l’Etat américain ce qu’étaient les pouvoirs aristocrates intermédiaires à la monarchie en Europe.

 

Pour Tocqueville, en Amérique la démocratie s’est développée de façon génétique avec des individus libres et des petites communautés, repoussant toujours plus loin le pouvoir central, établi en dernier.

 

Progressivement, dans De la démocratie en Amérique, il apparaît que cette Amérique devient pour lui moins un lieu géographique qu’un paradigme de la démocratie pure. C’est à l’aune de ce paradigme que ce grand représentant du libéralisme des origines peut alors évaluer la France ; il s’agit moins d’un pays démocratique que d’un pays révolutionnaire et centralisé d’où les décisions tombent d’en haut, et où se sont sclérosés des rapports de forces et des positions de classes toujours susceptibles de s’embraser à nouveau.

Comte tenu de ces composantes historiques et géo-philosophiques, la France est animée par la « passion de l’égalité », alors que l’Amérique composée à l’origine de colons fuyant les persécutions religieuses du vieux continent, privilégie la liberté.

 

 

 

La thématique de l’individualisme contemporain est trop vaste pour espérer la traiter en un article.

Je me focaliserai donc ici sur le thème des liens entre l’individualisme et internet. Qu’en est-il de l’individu à l’ère numérique ?

A ce sujet, une question m’avait été posée à Versailles : est-ce que les réseaux favorisent la croissance de l’individualisme, et de quelle manière ?

 

Nous l’avons compris en lisant Tocqueville, l’individualisme est un mouvement exponentiel. En ce sens, il n’a pas attendu l’outil numérique, il précède cet outil, et il constitue même la base de son succès.

Internet ne sécrète donc pas l’individualisme, mais, pour autant, l’expansion horizontale du net est parfaitement adaptée à cette configuration sociologique correspondant à un déclin des structures verticales, où des masses d’individus ne peuvent plus fonctionner sur le modèle des liens traditionnels.

Cependant, on pourrait sans doute dire qu’une dynamique interactive et systémique s’est instaurée entre individualisme et réseaux de telle sorte que les deux s’alimentent mutuellement, complexifiant ainsi la question de la préséance entre les deux.

 

L’outil numérique répond à une double angoisse de l’individu. Être désaffilié, l’individu craint la solitude, et il a donc besoin de rester branché avec les autres. Cependant, il craint aussi cet autre, et l’outil lui permet de le tenir à distance tout en maintenant le lien. « Distance et défiance sont les deux mamelles de l’individu ultra contemporain », écrit Marcel Gauchet dans La démocratie contre elle-même.

 

Internet réactive donc la problématique à la fois kantienne et schopenhauerienne de la bonne distance.

Mais l’outil participe aussi d’une nouvelle socialité, d’une nouvelle construction de soi par l’intermédiaire de l’autre. Nouvelle socialité parce que, pour établir ces relations, les individus échappent d’une part à la nécessité d’avoir à s’accommoder du lieu où ils se trouvent ; je peux entrer dans une relation forte et constructive (ou destructive) avec quelqu’un situé à l’autre bout du monde.

Nouvelle socialité également parce que les individus échappent à la nécessité de s’accommoder avec ceux qui, autour d’eux, constituent un environnement obligé ; je peux privilégier des relations avec des gens qui ne sont pas de ma famille proche, par exemple.

Autrement dit, l’outil participe de la réduction de la socialité subie au bénéfice d’une socialité choisie. L’individu moderne doit faire face à son irréductible dépendance à l’autre et au fait d’avoir des liens ; il cherche à résoudre ce problème en créant sur le net des liens horizontaux déhiérarchisés, des liens interindividuels non obligatoires, qui sont laissés à la disposition des acteurs.

En ce sens, le net favorise la dynamique d’égalisation croissante des conditions, avec tout ce que cette dynamique a permis d’évolutions en termes de respect de l’individu, de sa liberté, de justice sociale, comme nous l’avons vu plus haut. A cet égard, d’une façon générale, le socle de valeurs communes que l’on trouve sur le net n’est pas très différent de celui de l’individualisme des Lumières.

 

 

 

Mais, là aussi, le développement de l’outil numérique comporte un versant négatif assez prononcé.

Un fort risque d’aliénation d’une part : l’individu risque de privilégier l’objet qu’il est dans le regard de l’autre sur le sujet qu’il est pour lui-même, comme l’écrivait Sartre. Autrement dit, le risque est là d’exister seulement dans le regard de l’autre. A cet égard, nombre de membres des grands réseaux font sans doute moins les choses pour le plaisir ou l’intérêt qu’elles leur procurent, ou qu’elles procurent à la communauté, que pour le faire savoir aux autres.

 

De ce point de vue, les réseaux ne modifient en rien les vielles constantes anthropologiques, ou plus simplement les caractéristiques, les affects peu sympathiques des hommes. En effet, ils ne sont pas sans provoquer des jalousies, des craintes d’exclusion, une certaine agressivité voilée (il ne me suffit pas de savoir que je prends du bon temps sous les tropiques, il est encore meilleur de le faire savoir aux autres qui sont dans la grisaille parisienne !).

 

 

 

La toile favorise aussi un mimétisme généralisé, dans une forme ultra moderne. Le paradoxe des individus ultracontemporains, c’est qu’ils se ressemblent tous par le souci de vouloir apparaître comme différents les uns des autres.

Plus profondément, la violence qui traverse périodiquement toutes les communautés humaines trouve un relai important sur les réseaux, lesquels sont aussi des moyens idéaux de diffusion des fake news, du complotisme, etc.

En ce sens, l’outil numérique peut favoriser l’émergence du mécanisme archaïque selon lequel la violence généralisée du tous contre tous se retourne en violence du tous contre un : le mécanisme de la victime émissaire.

 

(Les questions particulières de la violence mimétique sur la toile et de la colère feront l’objet d’autres articles ou interventions)

 

 

 

 

En conclusion, je dirais que la gageure de notre époque est de parvenir à conjuguer les valeurs essentielles de l’individualisme sur lesquelles il ne saurait être question de revenir et un sentiment d’appartenance qui tend bien souvent à nous faire défaut.

 

Sachant qu’un individualisme débridé tend vers un rejet des horizons de sens nécessaires aussi bien à la collectivité qu’aux individus eux-mêmes, comment rester ferme sur les valeurs de respect de l’individu, d’attention à sa singularité, à sa liberté tout en cultivant une culture commune et des valeurs universelles ?

 

C’est une problématique dont les enjeux sont affrontés clairement dans les débats de philosophie politique américaine entre d’une part les communautariens, et d’autre part les libertariens, différents libéraux et certains féminismes.

 

En France, pour des raison appartenant à notre histoire, le débat est plus hésitant, entre intégrer ou accueillir, par exemple. C’est tout le problème du degré de flexibilité par rapport à ce qui fait l’unité de la République.

 

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11 avril 2020 6 11 /04 /avril /2020 10:43

Dans cet article, je voudrais prolonger en quelque sorte la série sur Bergson en montrant concrètement ce qu’il faut entendre par l’idée de « concepts fluides » que j’avais employée (ou plutôt que Deleuze employait) concernant le mouvement et la durée dans l’un de mes articles précédents.

 

En même temps, il s’agit de mettre en lumière le véritable travail de création de concepts d’un philosophe, sa fonction et ses résultats.

A cet égard, la création et l’emploi par Deleuze d’un appareil conceptuel géo-philosophique s’avère particulièrement éclairant pour la question, voire l’énigme, de la naissance de la philosophie.

C’est ce dernier sujet que je traiterai donc dans un second temps à l’aide de la grille d’intelligibilité géo-philosophique, une fois que j’aurai explicité autant que possible cette approche philosophique, fait ressortir ses concepts essentiels et montré sa fécondité.

 

La géo-philosophie est une création de Gilles Deleuze (1925-1995). Avec cet outillage conceptuel le philosophe montre que la pensée s’organise, certes en fonction de la temporalité, et donc de l’histoire, mais aussi en fonction de composantes territoriales, et donc de l’espace. Or, ce postulat initial implique que, loin de fonctionner selon un modèle universel, la pensée se déploie de façon différente en fonction des espaces sur lesquels elle s’exerce.

Plus encore, il faut entendre que les phénomènes sociaux, politiques, psychologiques, leur interprétation par les sciences humaines, et la pensée elle-même, sont certes toujours fonction d’une histoire singulière ; mais tous ces éléments et la forme de la pensée elle-même dépendent aussi pour une large part d’un ancrage sur un sol particulier qui les conditionne de façon principielle.

La philosophie deleuzienne s’intéresse donc à ce que nous appellerons les déterminations géo-philosophiques ; c’est-à-dire qu’elle pose moins la question traditionnelle des origines (d’un phénomène, d’une idée, etc.) que celle du sol où se déploient des pratiques, et surtout la pensée qui correspond à ces pratiques.

 

 

 

 

Avant d’en arriver à ce qui touche à la naissance de la philosophie – puisque la géo-philosophie deleuzienne est très éclairante sur ce point -, voyons de plus près quelques-uns des « concepts fluides » essentiels de cette approche que nous illustrerons avec quelques exemples concrets.

 

En termes de concepts, Deleuze parle de la terre, de territoires, ou plutôt de mouvements de territoire, qu’il appelle déterritorialisation et reterritorialisation (D° et R°). Il y a des mouvement de D° et R° relative et des mouvements de D° et R° absolue.  

Il faut aussi ajouter le plan d’immanence et le trait d’autochtonie.

 

Certes, au premier abord ces termes semblent être des complications inutiles, voire des lubies un peu fumeuses d’intellectuels déconnectés de la pratique. Mais on ne ferait pas ce reproche à un scientifique qui a besoin de créer de nouveaux termes pour ses découvertes ; il en va de même pour un philosophe dont la lecture n’est pas sans implications pratiques et éthiques importantes, comme nous le verrons en ce qui concerne la pensée deleuzienne.

 

Essayons d’expliciter ces concepts : d’abord, les territoires ne sont pas des données inamovibles. En fait, ils ne cessent de se faire et de se défaire. Les deux mouvements sont inséparables, l’un ne peut se faire sans que l’autre se défasse. On appelle R° le mouvement par lequel un territoire se fait et D° celui par lequel il se défait.

Par exemple, le singe se déterritorialise de l’arbre ; dans son mouvement de reterritorialisation ses pattes de devant deviennent des mains, lesquelles sont au principe d’un nouveau territoire façonné par des outils, et qui s’ouvre à la pensée.

Le mouvement de D° se fait toujours en allant vers la terre. Mais cette dernière n’est jamais réellement atteinte puisqu’on ne cesse de se reterritorialiser et de produire de nouveaux territoires. La terre ne transcende pas les territoires, ce n'est pas non plus un ancrage définitif qui en ferait une entité sacrée (nous ne sommes pas chez Heidegger) ; elle n’est finalement qu’un relai, la condition de possibilité entre deux termes.

 

 

 

Il existe de multiples façon de créer des territoires : les animaux délimitent le leur en excrétant ; le rossignol chante pour séduire la femelle, mais aussi pour augmenter son volume territorial ; de même que l’enfant qui chante dans le noir pour se rassurer, et qui augmente ainsi son volume territorial.

 

Les mouvement de R° et D° peuvent se faire de deux façons – relative et absolue : les mouvements relatifs concernent des aspects physiques que nous venons d’évoquer, mais aussi les dimensions sociologiques, institutionnelles et politiques. Les mouvements absolus concernent exclusivement la pensée, le plan d’immanence.

Il y a, certes, un saut qualitatif entre les deux, mais le lien n’est pas rompu. On peut parler, non de production de l’un par l’autre comme dans le marxisme, mais de correspondance, d’isomorphie entre ce qui se fait (et se défait) de façon relative dans le monde et ce qui se fait (et se défait) de façon absolue sur le plan de la pensée.

 

Ainsi par exemple, la pensée se déploie d’une certaine façon sur un espace dont le trait d’autochtonie, le trait fonctionnel (la singularité) est d’être conditionné par l’histoire (disons l’Europe), et d’une autre façon sur un espace dont le trait d’autochtonie est d’être vierge et sans histoire (disons les Etats-Unis). Cela signifie qu’en fonction des pratiques, des mouvements sociologiques liés à la nature du territoire (mouvements relatifs), la pensée va se construire différemment (mouvement absolu).

 

 

 

Pour prolonger cet exemple, l’approche géo-philosophique consistera à s’intéresser aux mouvements de transformation par lesquels le puritanisme européen est devenu le congrégationalisme américain.

Elle verra dans ses nouvelles formes d’organisation politique - qui correspondent à un espace à conquérir par des petites communautés, et sans pouvoir central - des effets de D°.  Que s’est-il passé dans l’entre-deux, comme dirait Bergson, c’est-à-dire, concrètement, sur le Mayflower pendant la traversée de l’Atlantique ? De quelle nature ces évolutions sont-elles et que doivent-elles aux négociations durant la traversée ? Sur quel plan d’immanence, sur quel fonds commun, la pensée va-t-elle désormais s’exercer ?

 

Pour ce qui concerne donc la pensée, nous dirons qu’en fonction d’un tel territoire le concept de vérité n’a plus le sens européen qui est celui de la Métaphysique, lequel correspond à un monde déjà donné : l’adéquation entre l’entendement et la chose, la correspondance entre le sujet et l’objet.

En Amérique, qui est un monde à faire, ou en train de se faire, la vérité prend plus volontiers le sens pragmatique du succès de l’action. Le mouvement absolu de R° a donné naissance à un nouveau plan d’immanence. Est vrai désormais ce qui permet, dans un contexte donné de l’expérience ou de l’expérimentation, de progresser, de franchir un cap, ce qui paye, etc.

 

 

 

Ces exemples mériteraient de plus amples développements et sont sans rapport immédiat avec notre sujet. Mais il visaient à illustrer l'explicitation du système. Venons-en donc maintenant à la naissance de la philosophie en Grèce, notre sujet initial.

Je rappelle quelques faits concernant le passage de la mythologie à la philosophie : à partir du 6ème siècle avant JC et l’apparition sur la côte ionienne de ceux qu’on a appelés les physiciens de l’Ecole de Milet (Thalès, Anaximène et Anaximandre) s’engage une nouvelle approche de la nature fondée sur une physique et une biologie.

Cette réflexion abandonne donc le vocable mythologique. Sans entrer ici dans le détail de cette histoire, on peut dire que là où le mythe faisait un récit généalogique des actions ordonnatrice du roi ou du dieu, la philosophie va désormais formuler des problèmes. On assiste donc à une entreprise privilégiant la raison, dans laquelle c’est désormais la physis – la nature en tant que puissance créatrice – qui assume le rôle du divin.

 

Peut-on pour autant parler de miracle grec, comme le faisait Burnet en 1892 dans son Aurore de la philosophie ? On trouve dans ce livre l’idée – qui a longtemps prévalu, et qui prévaut encore dans certains milieux philosophiques - d’un brusque dessillement de la raison, comme des écailles qui seraient subitement tombées des yeux des aveugles. Pour la première fois le logos se serait émancipé du mythe, de façon miraculeuse, permettant la découverte de la pensée scientifique, voire de la pensée tout court.

 

On sent le danger d’une telle thèse sur le plan éthique : elle ferait de l’homme européen un être d’une essence particulière, supérieure, un être qui, par la grâce de la raison, serait légitime à imposer ses vues, voire une domination sur des peuples qui n’auraient pas été, eux, touchés par cette grâce.

 

 

 

Il convient d’y regarder de plus près. Comment interpréter ces modifications de la pensée, ce passage d’un savoir mythologique à un savoir philosophique ?

 

Il faut alors constater qu’un certain nombre de déterminations socio-politiques concourent à cette évolution.

En effet, entre les 7ème et 8ème siècle av. JC se dissocie doucement le lien entre fonction royale et ordre cosmique, contrairement à ce qui se passe dans d’autres régions du monde (Chine).

Dès lors, le roi n’apparaît plus comme créateur d’ordre et faiseur de temps cosmique ; les faits atmosphériques deviennent indépendants de la fonction royale. Cela signifie que le pouvoir n’est plus assimilable aux dieux et à leur puissance, et surtout que le fonctionnement de la Cité va progressivement devenir l’objet d’une argumentation rationnelle.

A strictement parler, c’est ce qu’on peut appeler la naissance de la politique. En ce qu’elle s’attache aux différentes formes possibles de gouvernement des hommes, celle-ci est descriptive, mais aussi, simultanément, prescriptive : de fait, je ne peux décrire un ordre fonctionnel de la Cité, sans simultanément penser qu’il pourrait être autre, que celui qui est en place actuellement pourrait être modifié – selon un ordre plus rationnel, plus juste, plus efficace, etc.

 

 

 

Ainsi, différentes déterminations socio-politiques voient le jour de façon parallèle à la nouvelle façon de penser que l’on appellera la philosophie : l’égalité des citoyens dans la Cité et leur participation aux décisions politiques.

Il convient aussi de mentionner l’invention d’une monnaie clairement estampillée par l’Etat comme valeur d’échange, laquelle va jouer au niveau de la pensée comme un vecteur d’abstraction.

 

On peut donc parler de correspondance entre la série de déterminations socio-politiques et la série « pensée ».

Comme l’écrit le grand anthropologue de la Grèce antique, Jean Pierre Vernant : « Le nouveau modèle du monde qu’élaborent les physiciens de Milet est solidaire, dans sa positivité, sa conception d’un ordre égalitaire, son cadre géométrique, des formes institutionnelles et des structures mentales propres à la polis.» (Vernant, Les origines de la philosophie).

 

Tout ceci permet de comprendre l’isomorphie entre déterminations géo-philosophiques relatives (la sociologie, la monnaie, etc.) et un mouvement absolu qui culmine dans l’avènement d’une pensée nouvelle, la philosophie. Mais sauf à se contenter de la thèse du miracle, on ne voit pas très bien pourquoi tout cela s’est passé en Grèce, et pas en Asie, par exemple.

 

 

 

L’approche géo-philosophique deleuzienne dans Qu’est-ce que la philosophie ? permet d’aller plus loin et de fournir des éléments de réponse appréciables grâce à une comparaison avec la Chine.

 

La Chine est un territoire montagneux, favorisant repli et secret. En Chine, de façon indissociable, en s’élevant physiquement dans la montagne on s’élève spirituellement.

On parlera donc d’une « composante céleste de la terre », où l’individu se définit dans des rapports de caste, sa position étant fonction de sa capacité d’élévation.

Sur le plan du pouvoir, l’Etat – l’Empire – tend à se faire verticalement, hiérarchiquement, selon un mouvement de transcendance. Nous dirons que tout ceci, ces trait fonctionnels spécifiques, constitue le mouvement relatif chinois, ou encore son trait d’autochtonie.

 

Qu’en est-il maintenant de la pensée ? Celle née d’Extrême-Orient pense par figures et symboles, et s’incarne dans une haute vie spirituelle. Là est son mouvement absolu, son plan d’immanence.

 

Le territoire grec est, lui, diversifié, accidenté, ouvert sur le grand large, et donc les rencontres contingentes. Sont ainsi favorisés le commerce international, les échanges, l’amitié, l’agora ; mais aussi l’opinion, les rivalités, les mouvements de colonisation, etc.

La Cité elle-même se déploie horizontalement, de façon immanente, selon « une composante maritime ».

Ces éléments constituent les traits fonctionnels grecs, son mouvement relatif, ou son trait d’autochtonie.

 

Qu’en est-il maintenant de la pensée ? La pensée grecque construit et distingue des concepts, elle déploie une argumentation. Là est son mouvement absolu, son plan d’immanence.

 

 

 

 

Au terme de cette comparaison, il apparaît que la pensée est assez clairement fonction d’un territoire, de mouvements territoriaux.

 

La philosophie est donc née d’une rencontre aléatoire, contingente, entre la pensée et un territoire, un milieu particulier.

Cela ne minore en rien sa valeur ; en étant attentif à sa singularité, ce point de vue permet au contraire d’en saisir la puissance vitale et la pérennité historique

 

Cependant, on ne peut plus parler dès lors de miracle grec quant à la naissance de la philosophie. D’abord, de nombreuses études ont montré que l’on pense aussi ailleurs.

Mais surtout, l’approche géo-philosophique produit un effet de décentrement et de déhiérarchisation.  Elle amène en effet à dépasser la perspective téléologique de toute une tradition philosophique selon laquelle l’exercice philosophique était le signe d’une universalité qui trouvait son achèvement ultime avec certains penseurs européens constituant la pointe la plus élevée de toute civilisation.

 

En ce sens, la philosophie de Deleuze s’inscrit dans cette entreprise de déflation du sujet européanocentré telle qu’elle était déjà à l’œuvre chez Bergson ou James, et elle permet d’intégrer dans la pensée toutes sortes de forces ou d’énergies méprisées jusqu’alors.

La géo-philosophie est une pensée pour un monde ouvert, en train de se faire.

 

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6 avril 2020 1 06 /04 /avril /2020 09:43

Voici donc la troisième et dernière partie du texte sur l’oeuvre de Bergson.

 

On l’aura compris, le dépassement métaphysique proposé par Bersgon n’est pas celui de la Métaphysique, visant un idéal transcendant, hors de ce monde. Même s’il s’agit de dépasser les habitudes souvent sclérosantes de la quotidienneté ordinaire, et surtout utilitaire, la focalisation du philosophe sur les profondeurs d’un moi plus authentique, et sur ce qu’à partir de L’évolution créatrice il va appeler “l’élan vital” correspondrait plutôt à l’inversion nietzschéenne du platonisme (cf. le deuxième article de la série). 

Durant toute son œuvre, en effet, Bergson n'aura de cesse de revaloriser les forces de vie refoulées par la Tradition et les penseurs rationalistes.

 

En ce sens, Bergson s’inscrit plus largement dans le mouvement d’inversion inhérent aux philosophes du soupçon (Nietzsche, Marx, Freud), comme les appelait Foucault. Pour ces trois-là en effet, le vrai ne provient plus du ciel des idées, mais du sous-sol : de l’inconscient chez Freud, de la physiologie chez Nietzsche, de la matérialité des structures de domination sociale chez Marx - auxquels j'ajoute l’élan vital chez Bergson.

Bergson est un penseur post-nietzschéen de ce point de vue, même s’il faut immédiatement relativiser cette assertion tant sa position quant au religieux, et même son mysticisme, diffère des trois penseurs en question, aspect de son oeuvre qui fera l’objet de la seconde partie de cet article.

 

Notre premier problème, que nous avons effleuré dans les articles précédents, est plutôt de mieux comprendre ce que j’appellerais l’expérience philosophique proposée par Bergson. Dès lors en effet que ce dernier n’a eu de cesse de se référer à la vie et d’invoquer l’intuition au détriment de l’intelligence, il serait pour le moins paradoxal de demander au lecteur de se contenter d’une compréhension intellectuelle de cette démarche philosophique. Comment parvenir concrètement à cette fusion avec la durée en tant que fond essentiel de la vie?

Pour être clair sur ce point, Bergson est un philosophe, un penseur à qui il ne saurait être question de demander des recettes de développement personnel ; et c’est bien d’ailleurs parce que sa démarche est philosophique de bout en bout, avec les exigences de rigueur propres à cette discipline, qu’il peut échapper à la faiblesse conceptuelle de la pensée du coaching moderne (et accessoirement à la récuperation de la spiritualité par le nouvel esprit du capitalisme).

Il reste cependant que Bergson cherche à inscrire la pensée dans le mouvement même de la vie, de cet élan vital dont la promesse est de se donner comme une source créatrice permanente d’inépuisable nouveauté. Nous sommes alors en droit de demander au philosophe à la fois des pistes susceptibles de nous approcher de cette intuition, et ce qui permettrait de fonder solidement cette démarche dans son ensemble.

La question revient à se demander ce qui, dans un premier temps, peut faire trouée, déchirure dans la texture habituelle de la quotidienneté ordinaire (en dehors de circonstances exceptionnelles comme la guerre, ou le confinement lié à la pandémie, par exemple). Comment fluidifier la croûte d’habitudes et de mécanismes constituée par les nécessités de l’action dans le monde matériel, de telle sorte que se manifeste une autre perspective sur soi-même et le monde?

 

 

L’un des textes du recueil La pensée et le mouvant (1934) fournit une réponse claire à cet égard.

Qu’est-ce qui fait qu’une oeuvre artistique – une peinture, une page de littérature, une pièce de théâtre, un film, etc. – nous semble vraie, authentique ? Pourquoi certaines de ces oeuvres nous touchent-elles réellement, nous parlent-elles, comme nous dirions aujourd’hui ?

 

Dans le rythme habituel de la vie quotidienne, nous avons certes tout un ensemble d’impressions, d’émotions, de sentiments, etc. Mais, la plupart du temps, ces impressions sont diffuses, immédiatement recouvertes par d’autres impressions qui sont, elles, liées aux exigences de l’utilité et aux impératifs de survie. Les dernières submergent les premières, les refoulent.

Pour autant, comme tout refoulé, cela ne veut pas dire que ces premières impressions ont complètement disparu; on pourrait dire qu’elles restent en nous à l’état virtuel (je ne dis pas qu’elles sont quelque part pour éviter un lexique qui leur assignerait un espace).

 

 

 

Or, voici que se présente un grand peintre, un grand écrivain, et sa peinture ou sa page d’écriture touche précisément cela en moi, cette trace que j’avais oubliée, ou refoulée. Dans le moment même de la rencontre, la toile du peintre ou la page de l’écrivain actualise un potentiel en moi, et je reconnais en quelque sorte une dimension de moi-même, sans doute plus profonde que celle du moi social.

 

L’art du grand artiste agit en moi-même comme un révélateur; et cela au sens, non religieux, mais photographique du terme chez Bergson (procédé consistant à révéler une pellicule argentique en laboratoire).

Pensons à certaines émotions de lecture quand nous ressentons et reconnaissons des élans qui sont nôtres dans certaines phrases d’un auteur. Nous n’avions pas les mots, mais la sensation était là, confusément certes. Soudain, elle prend forme ! Certaines pages de littérature nous donnent ainsi la clé qui ouvre la porte d’une région de nous-mêmes qui serait restée fermée sans elle, comme l’écrit Proust.

 

 

 

L’art tend à nous donner une perception, voire une âme, neuve : de toute évidence, ma sensibilité aux miroitements de la Seine quand je marche sur la route des impressionnistes à Croissy est liée aux toiles de Monet ou Renoir que j’ai fréquentées ; quand je me promène dans la campagne, je suis naturellement plus attiré par la couleur et les formes d’un champ de tournesols, leurs distorsions et leurs couleurs envahissent mon champ de vision plus intensément depuis que j’ai rencontré les œuvres de Van Gogh à Arles ou Auvers ; je ne peux pas flâner autour des étangs de Ville d’Avray sans que résonne en moi une nostalgie romantique, cette douce tonalité affective qui accompagne les peintures de Corot ; ma perception affective de l’allée qui longe la plage de Cabourg est façonnée en partie par L’ombre des jeunes filles en fleur de Proust ; ma fascination pour les régions arides, désertiques et ascétiques de la blanche Estrémadure doit quelque chose à Zurbaran, Goya ou Ribéra, etc.

 

Ainsi, l’artiste a pour vocation, non de reproduire le visible, mais de rendre visible ce qui était invisible ; c’est-à-dire un ensemble d’impressions qui, souvent, sont déjà en nous, mais à l’état chaotique. Sa spécificité - sa fonction, dirait Bergson - est de se pencher sur ce vide, de parvenir à ressaisir ces impressions, et de leur donner forme, de les transformer en un nouveau cosmos, en une oeuvre belle et vraie qui participe d’une régénération de ma perception du monde.

A ce propos, concernant Proust, Gide écrivait : il nous semble sans cesse, en lisant Proust, que c’est en nous qu’il nous permet de voir ; par lui tout le confus de notre être sort du chaos, prend conscience .»

 

Pour Bergson, l’art, quasi littéralement, augmente la perception, la vision – et c’est d’ailleurs tout le sens de l’éducation des sens que l’on nomme “esthétique". Cet accroissement des possibilités sensorielles doit donner accès à des dimensions du monde auxquelles nous n’avons pas accès ordinairement. De fait, nous dirons simplement que plus nous agissons de façon utilitaire, moins nous sommes disponibles pour la contemplation. D’ailleurs, bien souvent, les grands artistes sont de santé fragile. Virginia Woolf expliquait ainsi que les variations de ses états valétudinaires où elle gardait souvent le lit l’obligeaient à un certain recul par rapport à la vie sociale et laborieuse, et donc à une posture contemplative, source elle-même de perceptions plus fines et d’innovations littéraires subséquentes.

 

 

 

Mattisse, lui, expliquait que, dans la mesure où notre vision des choses est régulièrement perturbée par la multitude d’images de ces choses (c’est encore plus vrai aujourd’hui avec les technologies modernes) qui sont à la vision ce que le préjugé est à l’intelligence, le premier travail du peintre était de se dégager de ces habitudes de vision.

Voir réellement les choses est déjà un acte créateur en ce sens, qui demande beaucoup d’efforts. Mais c’est à partir de cet acte originaire qu’il est ensuite possible de les donner à voir dans une oeuvre véritablement originale. Voir les choses comme pourrait les voir un enfant, c’est aussi ce qu’a recherché Picasso toute sa vie.

 

Pour Bergson, et toute une génération d’artistes (Cézanne, Kandinsky, Klee et divers phénoménologues qui se sont attachés à leur production picturale - Merleau-Ponty, Henri, Heidegger, etc.), l’oeuvre a pour vocation de conférer une vision régénérée du monde. Paradoxalement, elle est une chose, non à contempler pour elle-même, mais un instrument de vision en elle-même, une sorte de lunette susceptible de procurer une vision augmentée de ce monde. Il est aussi notable que cette métaphore optique est utilisée par Proust, pour la littérature, dans différentes pages de La recherche”.

 

 

 

L’art a donc pour fonction d’augmenter la capacité de vision pour Bergson, en éliminant un certain nombre d’obstacle à celle-ci.

 

Dans Le rire, il écrit : « Ainsi, qu’il soit peinture, sculpture, poésie ou musique, l’art n’a d’autre objet que d’écarter les symboles pratiquement utiles, les généralités conventionnellement et socialement acceptées, enfin tout ce qui nous masque la réalité, pour nous mettre face-à-face avec la réalité même. »

 

Alors qu’elles ouvrent à un au-delà des conventions et des symboles inhérents à la vie sociale, la peinture de Turner et de Corot, que Bergson aimait particulièrement, celle de Monet ou autre Pissarro - susceptibles de capter sur la toile des impressions mouvantes et fugitives – constituent pour le regardeur des médiations vers la vie, son ressenti, et nous donnent ainsi accès à la réalité même.

 

 

 

Mais il est d’autres moyens d’éprouver la durée. A cet égard, je ne pouvais passer à côté du fait que Bergson était un grand marcheur.

La marche participe d’un étirement de l’instant présent, ce qui amène insensiblement à s’installer dans une sorte de présence. Il n’est pas interdit d’assimiler cette présence qui ne se réduit pas à la succession d’instants présents à la durée bergsonienne (je renvoie à mes divers articles sur la marche).

Sous certaines conditions, la marche fait partie de ces activités de « délestage » par lesquelles nous éliminons l’inessentiel, les acquis illusoires, et peut-être le premier d’entre eux : le moi social de la quotidienneté ordinaire.

En effet, avant d’être employé, docteur, chômeur ou professeur, celui qui se lance sur le chemin est d’abord marcheur, avec les sensations, les besoins primitifs, les joies et les souffrances communs à tous ceux qui marchent au long cours.

Sous certaines conditions, disais-je, car je peux, certes, cheminer en comptant mes pas sur le Smartphone ; mais je reste alors dans la logique quantitative et « spatialisante » de l’utilité, de l’acquisition, etc. Pour revenir à la logique bergsonienne, en ce cas je reste prioritairement sensible aux points fixes, aux coordonnées de l’horloge (aux symboles du temps), aux points de départ et d’arrivée du parcours, au terme des étapes, etc.

 

 

 

Le marcheur (disons, de grande randonnée), au contraire, se déleste – et d’abord de l’illusion de l’identité refermée sur elle-même – à mesure qu’il tend à devenir de plus en plus sensible aux rythmes de la nature, en se fondant dans ce qui l’environne.

Alors que les termes (horaires fixes, arrivée de l’étape, etc.) passent à l’arrière-plan, le mouvement de la marche ouvre un chemin où se déploie le monde. Naturellement, le marcheur se situe dans « l’entre deux » que nous évoquions précédemment, et, fort de cette logique qualitative, il est amené à découvrir que la joie n’est pas au terme du chemin, mais dans le chemin lui-même.

 

 

 

Il en va de même des techniques de soi importées majoritairement d’Extrême-Orient - yoga, meditation, etc. - qui permettent de calmer le mental pour developper une sensibilité accrue au moment présent.

A ma connaissance, Bergson était assez peu au fait de ces disciplines (au contraire de son ami William James - frère de l’écrivain Henry James -, le philosophe pragmatiste américain, grand marcheur également).

 

Quoi qu’il en soit, les deux penseurs sont ouverts à ces pratiques spirituelles, dans lesquelles le corps est très impliqué, permettant de découvrir concrètement l’aspect toujours transitoire des choses, et de s’installer dans une qualité de présence que Bergson appelle la durée.

 

Ainsi, pour Bergson, l’art, la marche et ces techniques de soi peuvent être de bons vecteurs pour retrouver la réalité perdue.

Mais une modification consistante de notre approche du monde en ce sens suppose que ces activités soient complétées par la philosophie, sous peine de dissolution dans les sphères éthérées d’un bric-à-brac spirituel sans épaisseur, voire d’une récupération purement mercantile.

 

 

 

L'évocation de la dimension spirituelle nous conduit à aborder la dernière œuvre de Bergson : Les deux sources de la morale et de la religion (1932).

Bergson distingue deux sortes de morale et deux sortes de religion. L'application des concepts qui ont valu pour la nature est repise ici au niveau de la morale et de la religion : d'un côté, le fixe et le spatialisé, de l'autre, le mouvant et le créateur, cette force dissolvante source de retour à la liberté.

Tout ce champs de réflexion est ainsi régi par un couple d'opposés : clos, statique / ouvert, dynamique.

 

Il précise les contours d'une première morale qui concerne le moi social. Ses principes et ses règles dépendent d’une sorte de surmoi social, l’ensemble de la société, perçu comme un organisme global dont les organes sont soumis à discipline.

Cette morale obéit à une logique de l’habitude, laquelle correspond à la nécessité dans les oeuvres de la nature et à l’instinct chez les animaux. Les devoirs moraux ne sont ainsi qu’une somme d’habitudes qui se renforcent mutuellement au fil du temps, et qui deviennent une sorte de seconde nature.

Mais quid du cas de conscience ? Certes, il existe bien, mais si nous le retenons plus facilement, si nous le distinguons, c’est parce qu’il est justement un de ces rares cas où nous n’agissons pas selon cette seconde nature ; c’est un cas qui rompt avec les habitudes, en ce que, contrairement aux autres, il nous fait hésiter, tergiverser, etc.

Cette première forme de morale est donc celle de la société close qui correspond à l’instinct primitif de la communauté. Ce sont les règles et normes d’un groupe qui se pose en s’opposant, et qui a besoin de cohesion sociale face à l’ennemi.

 

 

 

Mais, entre la Nation, si grande soit-elle, et l’humanité, il y a la distance du fini à l’infini. La seconde morale est la morale absolue de la société ouverte. Pour Bergson, cette morale s’incarne d’abord dans des hommes exceptionnels, des Sages, des prophètes, le Christ, etc.

Elle procède de “l’appel du héros”, capable d’entraîner les foules. Elle ne s’impose pas de l’extérieur : la simple existence de ces “héros” est un appel à l’imitation (John Doe, par exemple, dans L’homme de la rue (1941) de Frank Capra).

Plus loin, l’apparition du héros est au principe du saut vers une justice supérieure. Mais, comme ce fut le cas avec Gandhi, par exemple, le héros qui ébranle la société peut l’amener à cette expérience parce que, par sa présence, il actualise ce qui était déjà là, en germe, en attente de réalisation.

 

Là où la première morale vise l’intérêt de la communauté et fonctionne par la force de l’habitude sous la pression du groupe, la morale absolue concerne l’amour d’autrui. Elle fonctionne par l’attrait sous le régime d’une intelligence émotive, et elle est source de joie en ce qu’elle s’identifie à la puissance de l’élan vital régénérateur.

 

 

 

Pour ce qui est de la religion, nous trouverons sa première source dans la fonction fabulatrice que l’imagination oppose à l’intelligence, laquelle nous représente l’inévitabilité de la mort. C’est le ressort des superstitions et des représentations communes concernant le drame humain constitué par l’horizon de la mortalité : “La religion statique assure l’établissement des représentations agissantes ou idéo-motrices issues de la fonction fabulatrice ».

 

Cette religion statique assure aussi l’organisation des rites, des institutions, des Livres, etc. établis à des fins de cohésion et de clôture.

Cette première version du religieux correspond en gros à l’illusion, à la névrose décrite par Freud dans L’avenir d’une illusion.

 

Mais il exite une autre forme du religieux, à laquelle Freud n’a pas été sensible, celle qu’évoque Romain Rolland dans son dialogue avec le fondateur de la psychanalyse : elle se signale par ce que Rolland appelle "le sentiment océanique” (reprenant ce concept de sa rencontre avec des Maîtres indiens).

Cette religion dynamique, que nous appellerions aujourd’hui “spiritualité”, ne procède pas de la société. C’est celle du mystique, qui concerne l’humanité, et qui coincide avec l’élan vital. Il faut la considérer comme une prise de contact, une coincidence partielle avec la puissance créatrice de la vie.

 

 

 

Bergson était très intéressé par les recherches du psychologue et philosophe William James qui s’étaient traduites par une série de conférences réunies dans The varieties of religious experience.

Il appréciait particulièrement le pragmatisme religieux de James, son accueil bienveillant de l’expérience religieuse, et le refus d’un quelconque réductionnisme psychanalytique de ce phénomène.

Comme James, Bergson postulait un véritable intérêt philosophique pour les intuitions mystiques :

« W. James se penche sur l’âme mystique comme nous nous penchons dehors un jour de printemps, pour sentir la caresse de la bise, ou comme, au bord de la mer, nous surveillons les allées et venues des barques et le gonflement de leurs voiles pour savoir d’où souffle le vent. Les âmes que remplit l’enthousiasme religieux sont véritablement soulevées et transportées : comment ne nous feraient-elles pas prendre sur le vif, ainsi que dans une expérience scientifique, la force qui transporte et soulève ? Là est sans doute l’origine du pragmatisme de James. Celles des vérités qu’il nous importe le plus de connaître sont, pour lui, les vérités qui ont été senties et vécues avant d’être pensées »

 

Plus loin, Bergson pensait à introduire la mystique en philosophie comme procédé de recherche philosophique :

 

« Il suffirait de prendre le mysticisme à l’état pur, dégagé des visions et des allégories, des formules théologiques par lequel il s’exprime, pour en faire un auxiliaire puissant de la recherche philosophique… Nous devrons alors voir dans quelle mesure l’expérience mystique prolonge celle qui nous a conduit à la doctrine de l’élan vital. Tout ce qu’elle fournirait d’information à la philosophie lui serait rendue par celle-ci sous forme de confirmation. »

 

Morale et religion ouvertes sont certes plus sympathiques et enthousiasmantes que morale et religion closes.

Mais, il ne faudrait pas penser pour autant qu’elles sont exclusives l’une de l’autre. Le simple bon sens indique que les deux aspects sont nécessaires. C’est une question de dosage, d’équilibre, en soi-même et hors de soi, entre ce qui d’une part fournit un contenant et qui assure donc une cohésion, et, d’autre part la dimension universelle d’ouverture à l’autre.

 

 

 

Les théories bergsoniennes ont fait l’objet d’un certain nombre de critiques. Il s’est opposé à Einstein notamment, qui considérait que c’était à la science qu’il convenait de dire le dernier mot sur la réalité.

En cela les deux penseurs sont opposés de façon irréductible : au sens philosophique du terme, Einstein est un réaliste en ce qu’il considère que la connaissance des hommes et leurs concepts sont à même de saisir la réalité elle-même. Bergson est un nominaliste en ce qu’il considère que mots et concepts sont des outils, certes formidables, mais qu’ils ne parviendront jamais à saisir l’essence de cette réalité.

 

Dans cet ordre d’idée son mysticisme et cette idée d’élan vital ont pu sembler suspects à certains penseurs (de même qu'ils se méfient du conatus spinozien, du vouloir-vivre schopenhauerien ou de la puissance nietzschéenne).

Mais le mysticisme de Bergson n’est pas réductible à un irrationalisme. Disons simplement que l’appel divin reprend sur le plan de la transcendance ce que l’élan vital avait commencé sur celui de l’immanence.

Pour répondre aux critiques contre Bergson provenant des rationalistes, nous dirons que sa philosophie s’assimile plus à une volonté d’explorer la vie que de chercher à la comprendre. Pour lui, l’être est création, et c’est en se faisant créateur comme les artistes ou les mystiques que l’on peut réellement s’inscrire en lui.

 

Cependant, du point de vue du retour aux choses elles-mêmes - en tant que leur être est identifié à la durée - vers lequel tend Bergson, ses recherches ont peut-être donné lieu à des découvertes moins décisives et subtiles que celles des grands penseurs de la phénoménologie, y compris en ce qui concerne le rapport à l’art.

 

Mais la contrepartie de la pensée bergsonienne est une vie plus palpitante, dynamisée par la reconnaissance de la durée commune qui nous relie aux choses. Dès lors que la pensée parvient à se situer au niveau de la durée des choses, alors cela signifie que nous ne sommes plus dans un monde déjà donné, mais dans un monde ouvert aux possibles, un monde en train de se faire.

Mieux encore, cette démarche philosophique nous met face à un monde à faire ; c'est-à-dire un monde qui sollicite nos énergies, notre foi et notre confiance ; un monde qui requiert d'aller puiser en soi des ressources insoupçonnées, une augmentation de puissance - un mouvement d'intensification qualitative de la puissance que Spinoza assimile à la joie.

Parvenir à se situer en ce lieu où la pensée perçoit la vie comme source créatrice d'inépuisable nouveauté, c’est en ce sens que cette philosophie conduit à la joie.

 

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1 avril 2020 3 01 /04 /avril /2020 20:35

 

Voici donc la seconde partie du texte sur Bergson. Elle va porter en grande partie sur l’intuition, notion importante dans la pensée de Bergson, et que le philosophe oppose à l'intelligence.

 

A cet égard, il convient de remarquer que la caractérisation de l’intelligence, telle qu’elle a été développée dans l’article précédent, comme faculté principalement pratique, mais inadéquate pour saisir une vérité plus profonde, ou la vie dans son essence, est liée à l’époque (même si elle aura une belle postérité).

On la retrouve, formulée de façon plus poétique et moins technique, chez divers artistes (des peintres, des poètes), et notamment chez un contemporain de Bergson, Proust, qui était proche du philosophe par ailleurs, aussi bien sur le plan personnel que littéraire :

 « L'intelligence n'est pas l'instrument le plus subtil, le plus puissant, le plus approprié pour saisir le Vrai... C'est la vie qui peu à peu, cas par cas, nous permet de remarquer que ce qui est le plus important pour notre cœur, ou pour notre esprit, ne nous est pas appris par le raisonnement mais par des puissances autres. » (Contre Sainte Beuve)

 

Mais quelles sont ces puissances autres dont nous parle Proust ? Pour revenir à la précision conceptuelle bergsonienne, comment percevoir le temps, non comme espace, mais comme durée indivisible ? Comment parvenir à « écouter le bourdonnement ininterrompu de la vie réelle ? » Quelle serait la méthode philosophique qui permettrait d’embrasser le réel dans sa totalité ?

 

 

Un ensemble de métaphores sensitives utilisées par le philosophe indique qu’il s’agirait moins de connaître ce réel que de fusionner avec lui, et cela par un mouvement de sympathie qui transporte le chercheur à l’intérieur de chaque chose dans sa singularité. Ce point est important : épouser les choses par sympathie ne correspond pas au mouvement classique du connaître. La connaissance, dès lors qu’il s’agit de connaissance liée à des concepts, s’oppose toujours plus ou moins à la singularité de la chose. En effet, elle élimine inévitablement ses particularités sensibles pour en retenir les généralités abstraites, lesquelles correspondent aux catégories de l’entendement prêtes à l’accueillir. La connaissance fait violence à la chose en quelque sorte. A ce sujet, Sartre écrit :

 

« Dans le connaître, la conscience attire à soi son objet et se l’incorpore ; la connaissance est assimilation… C’est pourquoi le désir de connaître est, si désintéressé qu’il puisse paraître, un rapport d’appropriation. Le connaître est une des formes que peut prendre l’avoir » (Sartre, L’être et le néant)

 

C’est ici qu’il convient de s’attarder sur la notion d’intuition chez Bergson, qu’on ne peut dissocier de celle de durée. L’intuition est une sorte de « sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique, et donc d’inexprimable ». Bergson propose un mouvement de plongée du penseur, lui permettant d’adhérer à la durée singulière de chaque chose en train de se faire, ou encore d’épouser le mouvement même par lequel les choses se font.

 

 

Ce que veut montrer Bergson, c’est que si l’on dépasse la perception commune liée à nos habitudes et qui tend à fixer les choses, à strictement parler il existe réellement, non des choses déjà faites, mais en train de se faire.

Ce qui existe réellement, ce sont des tendances, des mouvements tangentiels, du mouvant, une essentielle mobilité.

Autrement dit, une approche métaphysique conséquente montre que les choses déjà faites ont une réalité ontologique moindre que celles se faisant.

 

L’intuition bergsonienne a ceci de particulier et de novateur qu’elle entend donc partir du mouvement lui-même, qu’elle aperçoit ce mouvement comme la véritable réalité, la substance même des choses. C’est le versant héraclitéen (“on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve”) de la pensée de Bergson qui, a contrario, ne verra dans l’immobilité qu’un moment abstrait, ponctuel, prélevé artificiellement sur une essentielle mobilité.

 

Certes, la vie pratique quotidienne, ses habitudes “intéressées”, ne nous permettent pas de saisir cet aspect des choses ; et c’est précisément ici que se situe le dépassement métaphysique propre à Bergson : Ce ne sont pas le corps et les sens qui nous détournent de la réalité véritale, qui nous empêchent d'y accéder ; ce sont bien plutôt les nécessités de la vie pratique et la fixation des choses qui lui est inhérente, qui nous empêchent de saisir la réalité en tant que mouvement, durée (la question de savoir ce qui peut faire rupture dans ces habitudes sclérosantes est une affaire que nous abordons dans le texte suivant).

L’intuition de la durée est une expérience pure rendue possible dès lors que l’on se détache des urgences de la pratique, ainsi que des mots qui étiquettent et morcèlent, comme nous l’avons vu dans l’article précédent.

 

 

Il s’agit donc de retrouver la réalité, c’est-à-dire la mobilité comme substance même des choses, ou encore leur durée. Bergson décrit cette dernière comme un fluide, un courant dont la conscience peut faire l’expérience. En fait, il convient plutôt de prendre ces termes comme des métaphores, au sens où la durée ne fait pas partie des choses objectivables qui entrent dans le registre de la preuve. A cet égard, il ne faut pas oublier qu’il s’agit de coïncider avec chaque chose “dans ce qu’elle a d’unique et d’inexprimable.” L’intuition de la durée ne se prouve pas, elle s’éprouve.

 

 

Avoir des intuitions  est une sorte de chemin de croix pour l’esprit, conditionné à tout autre chose, et il existe des vecteurs susceptibles de les provoquer. En attendant, les métaphores sont nécessaires pour aider à comprendre plus précisément ce mouvement substantiel de la vie.

 

Dans son premier livre de 1903, Introduction à la métaphysique (repris en 1934 dans La pensée et le mouvant), Bergson évoque trois figures :

 

Le rouleau qui, en se déroulant, évoque la continuité du moi. Notre vie se déroule, nous vieillissons, mais nous engrangeons aussi un passé mobilisable au service du présent.

Cependant, le moi est aussi hétérogène, et l’image du rouleau ne suffit pas. Il convient de lui ajouter celle du “spectre aux mille visages”, une sorte de kaleidoscope signifiant la multiplicité du moi et  ses variations incessantes.

Mais les nuances du spectre étant juxtaposées dans l’espace, cette image ne suffit pas non plus. Il faut alors évoquer l’élastique qui rapproche du moi vécu en ce que son movement permanent de tension-extension rapproche de la durée pure. Il évoque la mobilité continue d’un acte, qui peut ensuite, dans un second temps, se laisser decomposer analytiquement par la conscience.  

Mais, là aussi, il manque quelque chose à cette image : la richesse nuancée de la conscience. En fait, aucune de ces images n'est suffisante, et il faut sans cesse corriger l’une par l’autre, rabattre l’une sur l’autre pour capturer l’intuition du moi.

 

 

Le fameux exemple de l’eau sucrée, censé avoir été découvert un jour par hasard au Collège de France par le philosophe, illustre la distinction importante entre le temps des horloges – objectif, spatialisé au sens où il correspond à des coordonnées successives sous forme de points fixes décomposables à l’infini (minutes, secondes, demi-secondes, etc.) - et la durée, laquelle s’éprouve et ne se prouve pas : quand je fais fondre un sucre dans l’eau, j’éprouve le temps de l’attente.

Certes, ce temps est mesurable, mais c’est après coup, pourrait on dire. En “attendant”, je ne peux faire autrement que de le vivre, sous la forme de l’attente, voire de l’impatience. Je vis réellement cette fonte en tant qu’elle est en train de se faire quoi qu’il en soit.

 

 

Plus loin, il n’est pas impossible – et c’est la thèse d’une des premières oeuvres de Bergson (L’énergie spirituelle) qui est encore un peu kantienne – que la durée elle-même n’existe pas en soi. Il se peut que l’intuition du temps ne soit jamais que le reflet de cette attente intérieure, de cette impatience que je projette alors sur le monde, et que j’objective ensuite - bien plus tard - sous forme de temps spatialisé pour les raisons pratiques évoquées précédemment.

 

Pour illustrer vie et durée, Bergson conservera toujours le modèle de la vie intérieure de la conscience, sous forme de flux (et non d’état psychiques successifs) qui s’interpénètrent entre présent et passé. Ainsi, chaque instant de la conscience individuelle est déjà une épaisseur de mémoire, une contraction du passé dans le présent.

 

 

Le souvenir n’est pas situé quelque part au fond de la mémoire – selon une logique qui spatialiserait la conscience et la mémoire ; il est plutôt un acte de l’esprit lié au passage du temps, et Bergson assimile ainsi notre vie à une longue phrase, mieux, à une mélodie.

De même que cette dernière ne se résume pas à une addition, une juxtaposition de notes, mais est faite de l’interpénétration de ces notes, notre moi profond se donne sous la forme d’un ressaisissement de « cette continuité indivise et indestructible d’une mélodie où le passé entre dans le présent et forme avec lui un tout indivisé .»

 

Notre conscience, en tant que vie intérieure la plus profonde et la plus en phase avec la durée, est donc simplement constituée par la mémoire.

Bien sûr, cela signifie qu’il convient de s’entendre sur ce terme, et donc de distinguer deux formes de mémoire : d’un côté, la “mémoire-habitude” - tous les gestes répétitifs que je peux faire de façon mécanique, mémoire qui est proche de l’instinct chez les animaux.

Les nécessités de l’action dans la vie pratique en viennent à “construire comme une croute solidifiée à la surface de ma personne” et à en refouler ou masquer une seconde, plus profonde, laquelle correspond au temps véritable, à la durée en tant que passage.

Cette seconde mémoire est la “mémoire pure”, qui retient les évènements uniques de mon histoire, et qui signe ma profondeur subjective. C’est ainsi que la mémoire de quelqu’un n’est pas la somme de ses souvenirs, mais une profondeur, une singularité, un style qui lui est propre, mobilisable à chaque instant.

 

 

C’est sans doute parce que Bergson a suffisamment approfondi l’ensemble conceptuel durée-conscience-vie intérieure qu’il a pu revenir dans son œuvre ultérieure sur l’idée initiale selon laquelle la durée du monde est un simple reflet de la durée intérieure, ou subjective, projetée sur ce monde.

Cette évolution de l’œuvre, telle qu’on peut en prendre acte notamment dans L’évolution créatrice, n’est sans doute pas étrangère au rayonnement des sciences du vivant de son époque, lesquelles tendent à indiquer une durée réelle du monde qui requiert un modèle scientifique non fixiste, biologique, et non plus physique.

 

Quoi qu’il en soit, Bergson en viendra progressivement à assigner une durée réelle du monde identique à celle de la conscience, durée que, par intuition, il nous est possible de rejoindre, en quelque sorte, avec laquelle il est possible de fusionner dans une sorte de vie commune.

C’est cette perspective qui permet au philosophe d’affirmer que, tant sur le plan cosmique que sur le plan individuel, la vie est une inépuisable source d’éternelle nouveauté, avec tout ce que cette approche peut procurer de sentiment de liberté, voire de joie.

 

 

Nous avons parlé plus haut de précision conceptuelle bergsonienne. Cependant, le fait qu’il utilise un nombre important de métaphores pour signifier l’intuition du moi, de la vie, ou de la durée, peut donner un sentiment de flou, d’aléatoire, voire d’imprécision.

Pourtant, l’intuition bergsonienne a son origine dans une veritable méthodologie, mais qui relève bien sûr d’un registre différent de celui de la science. Il est vrai que les concepts traditionnels ne suffisent pas à saisir le mouvant dont parle Bergson.

A cet égard, dans son livre sur Bergson (au titre éponyme), Deleuze parlera de la nécessité d’inventer des concepts nouveaux, plus fluides - ce que Deleuze lui-même ne se privera pas de faire dans des oeuvres comme Mille plateaux, par exemple.

Malgré son emploi débridé de la métaphore, l’approche bergsonienne est consistante. Pour la résumer sur un plan technique, on peut établir tout un jeu d’oppositions entre deux registres :

 

à la quantité d’un temps mesurable qui se développe dans l’espace Bergson oppose la qualité d’une durée sentie ; à l’appréciation mathématique du temps écoulé Bergson oppose l’instinct confus de l’instant créateur ; au temps homogène, symbole de la durée vraie, Bergson oppose l’interpénétration de moments hétérogènes ; à la multiplicité numérique des états de conscience Bergson oppose la multiplicité qualitative du moi ; à un moi aux états successifs bien définis Bergson oppose une succession qui implique fusion et organisation ; à l’image d’un moi superficiel projetée dans l’espace Bergson oppose la profondeur intérieure d’un moi singulier.

 

 

 

Il nous reste maintenant à découvrir un certain nombre de vecteurs susceptibles d’éprouver réellement, de provoquer, de précipiter ces intuitions profondes du moi, de la durée, de la vie comme source de création incessante.

 

Il nous faudra voir aussi ce qu’entraîne pour les fins de l’homme ce rapport intime au mouvement de la vie, et nous nous appuierons à cet effet sur la dernière oeuvre du philosophe, Les deux sources de la morale et de la religion.

 

Enfin, nous verrons quelques critiques adressées à Bergson, et notamment celle d’Einstein.

 

Tout ceci fera l’objet du troisième et dernier article.

 

 

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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 09:25

 

De même que pour les deux articles précédents sur Rothko, ce texte et les deux suivants (dans quelques jours) correspondent à mes conférences du « monde d’avant », interrompues pour cause de virus. Comme précédemment, ces articles visent à assurer une continuité, à garder le lien avec les étudiants en ces temps difficiles, à réactiver mon blog et à mieux me pénétrer moi-même de mon sujet.

 

En général, mes cours portent sur des thématiques assez précises, et non sur l’œuvre de philosophes particuliers. J’ai fait quelques exceptions par le passé, notamment avec une Introduction à l’Ethique de Spinoza et Le problème de la santé chez Nietzsche, penseurs pour qui j’ai un faible. C’est aussi le cas pour la vitalité de la pensée d’Henri Bergson (1859-1941), que j’inscrirais volontiers dans le même sillage, dans la même fraternité que ces deux philosophes, en tant qu’intensificateurs de vie et de joie ; et ceci d’autant plus que le style littéraire de Bergson procure un véritable plaisir de lecture, nonobstant la complexité du propos.

 

Penser la vie, ou plutôt inscrire la pensée dans le mouvement même de la vie, c’est cette perspective qui se profile avec l’œuvre de Bergson. Philosopher a en effet un sens précis pour lui : il s’agit d’abord de dépasser la pensée commune de la quotidienneté utilitaire - ce qui n’est pas original, au moins depuis Socrate, qui souhaitait aller au-delà de la doxa, l’opinion. Nous verrons cependant quel est le sens particulier, très différent, de ce dépassement chez Bergson. Mais il s’agit aussi pour Bergson d’aller au-delà de la pensée scientifique – ce qui est moins commun – et il faudra bien sûr voir ce que cela signifie.

Quoi qu’il en soit, ces deux dépassements constituent une inévitable propédeutique (un travail préparatoire) à la pensée proprement philosophique, que Bergson appelle métaphysique - en un sens différent de la Métaphysique traditionnelle dont il montre les insuffisances et les faux problèmes. Ce passage par la critique, par le négatif, est inhérent à la méthode bergsonienne ; mais c’est aussi celle que j’utiliserai ici pour pouvoir, dans un second temps, mettre en avant une pensée qui, in fine, vient se situer dans une position telle que la vie puisse être ressentie, vécue dans son essence même, comme une source permanente d’inépuisable nouveauté.

 

Autrement dit, Bergson est un penseur stimulant, très actuel à certains égards, surtout si l’on prend en considération le souci de nos contemporains d’échapper aux turpitudes du mental pour vivre l’instant présent, de se sentir reliés, centrés, en phase avec les rythmes vitaux (souci qui se traduit par l’explosion des techniques de développement personnel).

De ce point de vue, la pensée bergsonienne permet un regard régénéré sur l’existence, et l’on verra notamment la fonction de l’art à cet égard. Mais, de façon apparemment paradoxale pour une pensée qui privilégie l’intuition au détriment de l’intelligence, cette approche suppose d’abord un effort pour pénétrer ses concepts philosophiques.

 

Que signifie en effet l’idée de « dépasser l’expérience commune », une fois dit qu’il ne s’agit pas de rejoindre un monde idéal, stable et inamovible de vérités éternelles, comme dans la Métaphysique classique ? Qu’est-ce que Bergson entend par intuition ? Sachant de plus que c’est un concept chargé d’une histoire compliquée, que faut-il entendre par « vie » chez Bergson, et quelle est cette méthode métaphysique permettant de la penser réellement, ou, plus précisément, de penser à partir d’elle ? Comment s’inscrire réellement dans le flux de la vie, et donc éviter de la transformer en un objet fini comme les autres ? Quelle est la forme de pensée susceptible de ne pas la scléroser dans des catégories conceptuelles classiques ? Comment conserver à la vie sa vitalité, pourrait-on dire ?

Par ailleurs, la pensée bergsonienne pose un certain nombre de problèmes, et notamment celui de son rapport à la science en général, et à celle de son temps en particulier. Quel est le rapport de cette philosophie avec les sciences de la nature et de l’esprit, dès lors qu’elle se revendique comme une pensée tout autre que celle de la conceptualisation scientifique (physique) ?

Quelques éléments biographiques rapides concernant Bergson : une vie privée restée discrète, une carrière de chercheur enseignant qui se consacre intégralement à sa discipline ; l’agrégation, une carrière brillante de Professeur, le Prix Nobel de littérature et un poste au Collège de France. Il y eut un « moment Bergson » dans les années 1910-30 (comme il y eut plus tard un « moment Sartre ») où le philosophe eut une extraordinaire popularité. On se bousculait, on se battait presque pour obtenir une place au Collège pour venir l’écouter.

On lui connaît aussi une mission diplomatique aux Etats-Unis en 1917 qui a contribué à l’entrée en guerre de l’Amérique.

 

Mais c’est aussi un penseur d’une moralité irréprochable : en effet, d’ascendance juive (par ses deux parents), son itinéraire spirituel l’avait progressivement détourné de ces origines, et conduit vers le catholicisme. Or, compte tenu de son immense prestige, il lui fut proposé en 1941 de bénéficier du titre « d’aryen d’honneur », ce qui l’aurait exempté des lois sur les juifs, du port de l’étoile, etc. Mais il refusa, considérant que ce n’était pas au moment où ses frères étaient dans la plus grande détresse qu’il convenait de les abandonner ; et il vint s’inscrire comme tout le monde au commissariat (alors qu’il était malade, âgé, et qu’il fallut presque le porter pour faire la queue sous la pluie).

 

Pour en venir maintenant à la doctrine, il convient de dire quelques mots de la Métaphysique classique (le M majuscule renvoie à la Tradition, disons de Parménide et Platon à Hegel). On se pose en s’opposant, et la métaphysique de Bergson se détermine en partie dans son opposition à la Métaphysique.

 

Disons globalement que l’histoire de la philosophie est dominée par un sillage spiritualiste qui - de Parménide et Platon à Hegel, en passant par les néo-platoniciens du début de notre ère, la Scolastique, les cartésiens - considère que ce monde sensible tel qu’il est ne peut se suffire à lui-même, et donc fournir par lui-même le principe ultime de sa réalité. Pour ce sillage dans son ensemble, le sensible est toujours plus ou moins dévalorisé en tant que transitoire, et donc trompeur. Il est par conséquent nécessaire de lui découvrir un principe ultime - l’Idée au terme de l’ascension vers la sortie de la caverne chez Platon, l’essence, Dieu dans la Scolastique, l’Etre plus tard, etc.

Pour découvrir ce principe, il faut donc élaborer une science éminente, la science des principes premiers, au-delà (Meta) de la physique, principes considérés comme des réalités fixes et éternelles entièrement détachées de la matière, et qui permettent de rendre compte alors de ce monde en toute vérité.

 

 

Quitter ce monde mouvant et instable pour s’ancrer sur un sol plus ferme, éternellement identique à lui-même, tel est le mouvement initial de la Métaphysique. A cet égard, dans La pensée et le mouvant de 1934 (livre tardif, constitué d’un ensemble d’articles qui reprennent en la synthétisant une grande partie de son œuvre - ouvrage que je recommande absolument pour aborder cet auteur), Bergson formule un résumé lapidaire de la dévalorisation ontologique du sensible, « du mouvant » comme il le nomme, inhérente à la Métaphysique (en ses débuts, tout du moins) :

 

« Toute cette philosophie qui commence à Platon pour aboutir à Plotin est le développement d’un principe que nous exprimerons ainsi :  Il y a plus dans l’immuable que dans le mouvant, et l’on passe du stable à l’instable par une simple diminution.»

 

 

 

Certes, toute la pensée philosophique ne se résume pas à ces penseurs. Le sillage matérialiste, de Démocrite à Marx, rejette ce type de principes transcendants. Chez eux, ou encore chez Spinoza qui insiste sur ce point, la réalité est pleine et entière, et il n’y a aucun dieu, ni absolu quelconque à rechercher en dehors de la nature.

Dans un autre style, la Métaphysique a aussi constitué un repoussoir pour le sillage empiriste et sceptique anglo-saxon, qui n’a pas manqué de se gausser de ces grandes notions abstraites (l’âme, l’essence, la substance, etc.), considérées comme autant d’entités fictives empêchant de saisir la réalité elle-même.

 

Mais c’est Nietzsche qui a sans doute été le plus redoutable pour la Tradition, en mettant en exergue la piètre intensité, la faible puissance, la santé décadente (depuis Socrate, cf. Le crépuscule des idoles) de ces penseurs fatigués qui ont toujours besoin de trouver des "refuges", des "arrière-mondes", des « au-delà », face à la profusion de la réalité sensible. A cet égard, Nietzsche se présente clairement comme le penseur de l’inversion du platonisme.

 

Je ne développerai pas ici la pensée nietzschéenne sur ce point, mais disons que, de façon moins emphatique et surtout plus nuancée, une partie de l’attaque bergsonienne contre la Métaphysique vise ce que l'on pourrait appeler le faible degré de puissance des penseurs de cette tradition :

 

 « Devant le spectacle de cette mobilité universelle, quelques-uns d’entre nous seront peut-être pris de vertige. Ils sont habitués à la terre ferme ; ils ne peuvent se faire au roulis et au tangage. Il leur faut des points fixes auxquels attacher la pensée et l’existence. Ils estiment que si tout passe, rien n’existe ; et que si la réalité est mobilité, elle n’est déjà plus au moment où on la pense, elle échappe à la pensée. Le monde matériel, disent-ils, va se dissoudre, et l’esprit se noyer dans le flux torrentiel des choses. »

 

Bergson est sans doute ici sensible à l’idée d’une terreur existentielle - celle du temps qui passe, et, ultimement, de la mort – qui nous conduit inconsciemment à nous rassurer avec la logique des solides, à convertir le mouvant en figé, à objectiver le temps, à esquiver la durée réelle en la convertissant en espace.

 

En dehors de cette dimension existentielle qui n’est pas réellement l’objet de Bergson, sa démonstration fondamentale vise à mettre en avant la fonction de l’intelligence. L’erreur des penseur de la Tradition, c’est d’avoir considéré que cette faculté était l’outil privilégié à même de nous conduire sur le chemin philosophique d’une ultime réalité.

En fait, Bergson montre que l’intelligence a tout simplement une fonction vitale, en ce qu’elle nous permet de concevoir les choses de façon stable, de comprendre les rapports entre elles, de travailler la matière et de la transformer à notre avantage, de construire, de survivre, etc.

 

En bref, l’intelligence est vouée à la pratique, et elle utilise pour cela des concepts généraux qui soulignent des points communs entre les objets. L’idée du « rouge », par exemple, est une idée abstraite qui donne à voir une généralité, mais ce rouge général n’est jamais réellement perçu. Le « rouge » est une étiquette langagière qui résume en quelque sorte différentes expériences perceptives.

 

Plus loin, la perception elle-même est déjà une construction (inconsciente, bien sûr), un savoir pratique et intéressé, au sens où elle identifie dans le cours mouvant du monde des objets distinct pourvus de caractéristiques déterminées :

 

« Le rouge du tapis, ce sont des trillons d’oscillations extérieures que condense à mes yeux, en une fraction de seconde, la vision d’une couleur. »

 

Pour résumer, la perception sélectionne, l’intelligence abstrait et le langage étiquette. Parler c’est symboliser le résumé abstrait d’une expérience perceptive.

 

Or, et c’est ce qui fait la position très originale de Bergson vis-à-vis de la science physique, c’est qu'il considère que, finalement, cette dernière ne procède pas différemment ; elle ne fait qu'extrapoler l'expérience commune. Avec ses concepts, elle ne fait que prolonger cette approche « fixiste » des données de l’expérience, ce qui lui permet néanmoins d’établir des lois régulières et intangibles en principe. Certes, les vérités de la science sont souvent contre intuitives (je n’ai pas l’intuition que la terre est ronde), et ses concepts sont des outils remarquables qui permettent de mieux appréhender la réalité que ne peut le faire le sens commun. Mais, là aussi, ils donnent accès au réel de façon intéressée, et tendent par là-même à figer la mouvance du réel.

Croyant cheminer vers les choses mêmes, les scientifiques ne proposent rien d’autre qu’un puissant outil au profit de l’utilité et de la maîtrise de l’homme (il en va différemment des sciences du vivant, et qui font en partie l’objet d’un autre livre majeur de Bergson : L’évolution créatrice).

 

 

On l’aura compris, ce qui vaut pour le sens commun et pour la science, et qui ne pose pas fondamentalement de problème puisque les deux domaines sont régis par l’utilité, vaut aussi pour la pensée Métaphysique – ce qui est plus ennuyeux.

Croyant atteindre, ou cheminer vers le cœur même des choses, ces penseurs en sont venus à considérer que la véritable réalité était essentiellement constituée d’éléments ou d’entités stables. D’où tout un ensemble de problèmes mis en avant par la Métaphysique, et que dénonce Bergson comme des faux problèmes.

A cet égard, les quelques pages de L’évolution créatrice qui montrent en quoi la question de l’ordre et du désordre est un faux problème constituent un grand moment philosophique (pages sans doute accessibles sur le net).

Bergson montre que ce que nous appelons le désordre n’est jamais que l’objectivation de la déception d’un esprit qui trouve devant lui un ordre différent de celui qu’il attendait, et surtout d’un ordre dont il n’a pas besoin dans la pratique.

 

Evoquons maintenant l’un des plus célèbres problèmes de la philosophie antique (dénoncé comme faux problème par Bergson) : le paradoxe du mouvement, mis en évidence par Zénon (5ème siècle av. JC), le disciple de Parménide (6ème siècle av. JC), pour qui seul l’Etre est, et pour qui le mouvement est illusoire. Zénon illustre cette thèse de l’impossibilité et de l’illusion du mouvement avec plusieurs exemples sur lesquels certains mathématiciens s’échinent encore, et notamment celui d’Achille et la tortue.

 

 

Dans cet exemple, Achille « aux pieds légers » ne peut jamais rattraper la tortue, partie avant lui. Il faudrait en effet pour cela qu’il comble, avant de la rejoindre, la moitié de la distance qui l’en sépare ; mais pour combler cette moitié, il faudrait en combler le quart, puis le huitième, et cela à l’infini, puisque l’intelligence est susceptible d’une division de la matière à l’infini. Sachant de plus, que même de façon infime, la tortue continuera, elle, à avancer.

Conclusion : le mouvement est une impossibilité, une illusion des sens.

 

Bergson reprend cet exemple dans ses cours du Collège de France pour montrer qu’il s’agit là d’un raisonnement inhérent à l’intelligence. Or, l’intelligence, qui croit atteindre le réel véritable, pense en fait les termes, les points fixes (le point correspondant à la moitié du parcours d’Achille, puis au quart, puis au huitième, etc.), jamais le mouvement lui-même, la durée entre ces états fixes.

Le problème, montre Bergson, c’est que jamais des états fixes juxtaposés les uns aux autres ne produiront une durée ; de même d’ailleurs que, contrairement à ce que tend à postuler la psychologie anglo-saxonne d’un Stuart Mill, par exemple, jamais des états psychologiques fixes ne produiront un flux de conscience.

 

L’exemple de Zénon est capital en ce qu’il permet d’illustrer l’erreur - non de la pensée commune, ni de la science physique, qui ont besoin de schémas fixes et répétitifs, de lois intangibles - mais de la Métaphysique censée aller au cœur de la réalité, et qui, pourtant, a toujours eu tendance à transformer la durée en espace mesurable. La logique de Zénon vaut pour la matière et l'espace, pas pour le mouvement lui-même, c'est-à-dire ce qui se situe entre les deux points fixes.

Autrement dit, son erreur initiale, et fondamentale, a été de convertir le temps, la durée, l'entre deux, en espace accessible à une mesure quantitative.

 

Pour Bergson, l’objet d’une métaphysique qui ne se fourvoierait pas dans des faux problèmes, c’est justement l’entre deux, le mouvant lui-même, ou encore la durée. Or, penser cet entre deux a d’énormes conséquences, tant sur les plans théorique, que de la pratique, au sens où cette pensée est à la source d’une perception nouvelle de la vie.

 

Comment penser, non un temps déjà écoulé qui correspond à une vie déjà faite, mais le temps qui s’écoule, correspondant à une vie en train de se faire, ou à faire ?

 

L’intelligence qui tend à convertir la durée en espace n’est pas l’instrument adéquat à cet effet, puisqu’en fonction des lois qu’elle établit l’état présent n’est jamais que répétition, réarrangement de l’état préexistant.

C’est bien plutôt l’intuition qui va devenir désormais un guide. Bien sûr, il nous faudra en préciser les contours, les caractéristiques, dans la mesure où Bergson la hisse à un niveau conceptuel qui en fait tout autre chose que ce que l'on entend généralement par ce terme.

Quoi qu'il en soit, c'est grâce à elle que nous serons à même d’être en phase avec le mouvant, la durée, la vie comme « création continuelle, jaillissement ininterrompu de nouveauté »

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24 mars 2020 2 24 /03 /mars /2020 07:45

 

Voici donc la suite et la fin de l'article sur Rothko, et qui concerne cette fois sa grande période classique.

 

Les années 50 sont la période de maturité, dite classique, de Rothko. Après la descente dans les profondeurs chaotiques de l’inconscient, les références mythiques et les expressions picturales fragmentées, voire torturées, viennent les grandes peintures murales géométriques, totalement a-référentielles. Entre 1949 et 1965, cette séquence picturale, où l’artiste se détourne manifestement de l’expressionnisme, est peut-être aussi liée à une forme d’apaisement psychique.

 

Œuvres géométriques de grand format, les Sectionnals, les Harvard Murals ou les Seagram Murals sont des séries comportant rarement plus de deux ou trois couleurs dominantes, lesquelles envahissent totalement la toile (des color fields). Elles consistent surtout en créations de densités, aux atmosphères brumeuses, fragiles et indéterminées, à mi-chemin de la visibilité. Comme avec Pollock, on a pu parler de dépassement de la peinture de chevalet, ces différentes caractéristiques modifiant en conséquence la posture du regardeur. De fait, ce dernier est amené à se déplacer parmi les toiles, à participer ainsi aux modulations de la lumière qui se reflète sur elles - ou à partir d’elles -, et donc à s’approprier l’œuvre en quelque manière. De même qu’avec les productions de P. Soulages aujourd’hui à Rodez, le spectateur devient ainsi actif, « spectacteur » de l’œuvre. En effet, cette dernière ne vaut plus seulement par elle-même, elle peut être considérée comme une sorte de système, constitué par le peintre, la toile et le spectateur.

 

Si cette potentielle appropriation peut advenir, c'est que nous sommes en présence d’œuvres d’atmosphère, de grand format, au sein desquelles le regardeur déambule. Cette configuration implique de fait un dépassement de la relation purement optique à la peinture.  De ce point de vue, Rothko s’inscrit dans une tradition du peintre cosmo-générateur, qui remonte sans doute à Cézanne. Ce dernier entendait en effet se situer à un moment originaire, quasi géologique, avant même la présence des hommes, avec leurs distinctions entre les différentes sphères sensorielles. C’est ainsi qu’il parlait de « peindre l’odeur des citrons » ou « l’odeur de marbre de la montagne Sainte Victoire ». Il évoque aussi dans sa Correspondance l’idée, extraordinaire et sans doute fondatrice, de peindre une pomme comme la ressentirait de façon tactile un aveugle de naissance. Dans cette lignée, la plasticité de la peinture de la période classique de Rothko est d’abord tactile, opposée en cela à la plasticité visuelle fondée sur les apparences du visible. Des épaisseurs et des profusions de couleur créent des volumes qui évoquent la complexité des sens (à ce sujet, la psychologie expérimentale a montré que notre perception originaire de la profondeur est liée à nos sensations tactiles, ce que nous oublions par la suite. En un sens, le peintre retrouve ce moment originaire).

En 1958, Rothko est au sommet de sa gloire, et il est approché par Philip Johnson pour une série de toiles destinée à l’une des salles du Four seasons restaurant au sommet du Seagram Building. L’offre est intéressante sur les plans artistique et financier : 35000 dollars pour une œuvre totale, correspondant à ses propres aspirations picturales, et dominant la ville. Mais Rothko reste longtemps partagé entre cette possibilité d’accomplissement artistique et sa révolte devant l’avidité du système capitaliste américain symbolisé par ce building. Le projet tourne court après deux ans de travail et beaucoup d’hésitations, voire un conflit éthique intérieur, et l’ensemble reste inachevé. Il en conservera une amertume certaine : « J’espère avoir coupé l’appétit à tous les fils de p… qui ont mangé dans cette salle ».

 

Comportement velléitaire d’un artiste dépressif ? sans doute en partie. Mais, plus profondément, malentendu sur le sens, et surtout l’esthétique, de l’œuvre de Rothko : les commanditaires espéraient probablement de belles toiles, susceptibles de plaire et de mettre à l’aise le client d’un restaurant de luxe - exécutées de plus par un artiste prestigieux (le dilemme de Rothko concernant cette affaire a donné lieu à une pièce de théâtre, Red, de John Logan, et reprise en France très récemment par Jean Marie Besset avec Niels Arestrup dans le rôle de Rothko).

 

De fait, ces grandes toiles vides et quasi monochromes n’évoquent pas la beauté. Une esthétique du beau ne fournit certainement pas la perspective adéquate pour rendre compte de la dignité de la rencontre avec cette œuvre. Dans l’esthétique du beau le sentiment de maîtrise domine pour le peintre comme pour le spectateur. A l’opposé, l’œuvre de Rothko tend à s’imposer à nous, à nous laisser même démunis parfois. Loin de la relation purement optique dans laquelle un spectateur domine son objet, nous entrons ici dans un domaine, déstabilisant de prime abord, où sujet et objet, intérieur et extérieur, signifiant et signifié, immanence et transcendance tendent à fusionner.

 

Autrement dit, c’est une esthétique du sublime qui peut fournir l’optique adéquate à l’œuvre de Rothko. Le sublime, comme catégorie esthétique, a une longue histoire qui remonte à Longin au 1er siècle de notre ère, et qui passe par Vico au 16ème siècle, puis Burke et Kant au 18ème siècle. Cette histoire, avec ses différentes inflexions, nous est transmise par la spécialiste du sujet, Baldine Saint Girons dans Le sublime, de l’Antiquité à nos jour.

 

On peut présenter le sublime comme une sorte de dialectique dans la mesure où il s’agit d’une relation complexe entre souffrance et plaisir, au décours de laquelle il convient de distinguer deux temps : un premier temps de dessaisissement, qui peut être vécu comme un choc paralysant, un moment de sidération, voire une source de terreur ; au minimum, l'objet provoquera incompréhension, et surtout perte des repères communs. Moment de suspension des certitudes, voire de paralysie des forces vitales, où il n’est bien sûr plus question du bien-être provoqué par la beauté. L’objet, qu’il s’agisse d’une chose naturelle ou d’une œuvre d’art, se donne en nous dessaisissant, et il tend plutôt à nous répugner, mais tout en nous captivant (il nous capte littéralement).

A ce premier temps, pénible, peut succéder un second, celui de la conversion du terrible en valeur esthétique. Les forces vitales ressurgissent, revivifiées grâce à la découverte d’un sens nouveau. Un véritable plaisir advient du fait de l’émergence du sentiment d’assumer une richesse voilée jusqu’alors. Certes, dans un premier temps les sens et l’imagination ont échoué à saisir l’objet, mais Kant montre que cet échec révèle en creux une faculté suprasensible, laquelle fait toute la dignité de l’homme. Autrement dit, le sublime nous renvoie à nous même, mais, plus loin, à une subjectivité exaltée du fait que se révèle en elle une faculté ignorée jusqu’alors, une capacité à s’élever à un stade supérieur.

 

Le premier moment de dessaisissement dépassé, se manifestent donc à la fois la profondeur émotionnelle de l’expérience esthétique, et l’élévation d’esprit, source d’une vision nouvelle. On peut dès lors parler de transformation intérieure, ce qui n’a pas lieu avec la beauté. Là où la vision du beau ne rend pas beau, la contemplation du sublime produit comme un échange de valeurs entre sujet et objet. C’est le sujet lui-même qui est sublimé, pris dans une espèce d’ascension.

 

Certes, en tant que moment d’identification d’émotions ou de sentiments en nous, le sublime ne se donne jamais de façon claire, tout à fait dicible, et encore moins comme un plaisir tranquille. Le sublime n’est pas à strictement parler, il n’est qu’en tant qu’il passe ; il appartient plutôt à la logique du fuyant, au sens où la seule certitude pour le sujet touché est que quelque chose s’est passé. Le sublime de Rothko ne produit en effet aucune autre certitude que celle d’avoir été touché, avec la sensation de pouvoir accéder à une vérité plus élevée. Plus précisément, il est source d'un sentiment régénéré de présence au monde. Baldine Saint Girons synthétise ainsi ce mouvement du sublime, en distinguant ses variantes historiques :

 

« Le sublime suppose une subversion, un sentiment de vide et de suspens : il ne s’ajoute pas, mais creuse son lieu et entame le témoin à vif. Mais encore faut-il qu’un évènement de pensée se produise qui permet l’appréciation de l’expérience. Prise de conscience d’un ‘amour irrépressible pour tout ce qui est éternellement grand et, en comparaison de nous, plus divin’ chez Longin, découverte d’un langage divin qui s’adresse à nous à travers les signes de la nature chez Vico, appropriation artistique d’un feu créateur qui brûlait déjà dans un autre chez Burke, mobilisation d’une force qui nous découvre la destination supérieure de notre personne morale chez Kant. Le sublime réveille un joueur au fond de chaque être humain et lui découvre un enjeu qui lui renouvelle le sentiment de sa présence au monde. »

Le sublime suppose donc une relation très particulière entre sujet et objet en ce que, pour apparaître et produire ses effets, il requiert un sujet prêt à s’ouvrir pour l’accueillir, disposé à entendre cette parole (l’étymologie de l’aistheisis renvoie à aîo : entendre, faire entendre). Plus encore, il a besoin d’un sujet actif, prêt à un travail visant à se mettre en posture d’écoute active. Il réclame pour advenir un sujet ayant pris la décision de s’exposer à la chose, et soucieux de faire l’effort de surmonter l’épreuve du premier moment adversif. Taire sa propre voix pour écouter l’oeuvre, tel est le travail du “spectacteur”.

N’être pas de façon positive, tout en étant par l'entremise d'une émotion produite et ressentie, cette caractéristique du sublime fait signe vers le mystère de la transcendence. A cet égard, le sublime entretient des liens avec le numineux, ce mystère qui nous dépasse et nous désoriente, cet évènement inexplicable rationnellement, et qui renvoie au divin (Kant distingue, d'une part le phénomène, accessible par les sens et connaissable par l’entendement, et, d'autre part, le noumène, la chose en soi, qui n’est pas de l’ordre de la connaissance rationnelle).

 

De ce point de vue, esthétique et mystique semblent coïncider. Dans les deux cas, un même processus est à l’œuvre, un travail de transformation du sujet qui subit certaines épreuves, parfois longues et douloureuses, et qui atteint finalement une compréhension d’un autre ordre.

Dans l’article précédent, nous évoquions un parallélisme, une isomorphie entre les transformations plastiques de l’œuvre de Rothko et les phases de la conscience religieuse. Si Rothko se libère des limitations de la figuration et de son attention aux détails objectifs, c’est bien parce que l’abstraction totale lui semble désormais le meilleur moyen de révéler ce qui devient en même temps une abstraction de contenu.

 

Chez Rothko, on peut désormais parler d’un itinéraire esthétique analogue à l’itinéraire mystique. Dès lors, on peut le comprendre par des références à la littérature de Saint Jean de La Croix, Maître Eckhart ou autre Denys l’Aréopagite. Dans la théologie négative de ces auteurs – et notamment dans La nuit obscure de Saint Jean -, il est bien question en un sens de connaissance de Dieu ; mais elle passe par une méthode apophatique : Dieu ne peut jamais être objet de définition positive. Il faut passer par la « nuit purgative », un processus de négations successives, de déprise sans cesse réitérée des attachements mondains, de dépouillement de soi, de tout désir, y compris de celui de posséder (voire de la voie elle-même). Ce processus "nocturne", long et douloureux, culmine cependant dans une connaissance d’un nouvel ordre, confinant au véritable amour. « Si je me perds, toi, je te trouve », écrivait Maître Eckhart. Dieu étant le plus intime en mon for intérieur, je ne peux, paradoxalement, le trouver, accéder à cette région obscure, qu’en me séparant de moi-même, du je connu.

 

C’est par cette voie apophatique, cette nuit purgative, qu’un vide peut être créé, susceptible de déboucher sur une nuit illuminative et d’accueillir le Créateur. Une fois que toutes les images qui nous éloignent de Lui ont été éliminées, apparaît alors un vide fertile.

 

Sur un plan plus plastique, on peut dire que Rothko poursuit un itinéraire analogue, d’abord de dé-figuration, puis de dissolution de tout référent, comme un rituel de destruction du connu. Nous l’avons vu, ses œuvres sont purgées de toute anecdote, elles vont vers l’essentiel, avec une expression minimale. En effet, la simplification vaut aussi bien sur le plan de la forme que sur celui du contenu. Son abstraction apparaît comme un langage de la négativité en consonnance avec celui de la voie apophatique, et cela d'autant plus que ses dernières production - celles de la chapelle de Houston - sont noires, et renvoient ainsi à la nuit, purgative ou/et illuminative. Il s'agit donc d'une abstraction qui peut elle-même être considérée comme nocturne en ce qu’elle est forgée sur rien de ce que nous percevons dans la lumière du jour.

Ce parcours négatif vaut aussi bien émotionnellement comme une ascension spirituelle. A son terme advient donc cette nouvelle lumière, la nuit illuminative de Saint Jean : lumière nouvelle guidant elle-même vers l’élévation ultime - celle du désert sans forme, illimité, où l’âme jouit librement de tout ce qui est en haut et en bas. Une lumière nouvelle est apparue (lumen, et non plus lux), qui « semble provenir du for intérieur des êtres » (B. Saint Girons), à l’image de celle qui irradie dans certaines peintures (de Georges de la Tour, par exemple).

L’idée de vide fertile et régénérateur fournit donc une clef pour l’herméneutique de la période classique de Rothko, celle des Murals de grand format. Or, cette présence active du vide ne se révèle nulle part aussi bien que dans la Rothko chapel. Véritable espace de méditation et de paix universelle, cette chapelle absolument œcuménique, simple et très sobre, fut construite en 1971 à Houston, et inaugurée en 1971, un an après la mort de l’artiste.

 

Sur le plan estthétique, il s’agit d’une œuvre totale, indissociable de l’espace architectonique qui l’héberge, au sens où la perception du regardeur est modulée aussi bien au niveau pictural que spatial. Les œuvres, grands formats noirs – mais pas seulement -, créent d'elles-mêmes un espace propre, et elles sont soutenues par l’espace physique où elles se trouvent. L’intensité de l’œuvre de Rothko est ainsi amplifiée par l’effet d’ensemble, les éléments plastiques de chaque toile fonctionnant de façon systémique les uns avec les autres.

Nous évoquions le rien à propos des toiles de Rothko. Dans la solitude de la chapelle, le visiteur est invité à une expérience de méditation et d’accueil du vide. Aux points de vue plastique et formel, il s’agit de schématisations radicales, de toiles de grandeur démesurée, source d’une obscurité quasi aveuglante (cf. la nuit illuminative). Rien en elles de séduisant, le visiteur peut être d'abord inquiet, ressentir comme une menace dans un premier temps.

Mais les toiles confrontent pourtant la vision, en ce qu’il s’agit toujours d’une expérience sensible. A cet égard, si les influences mystiques sont évidentes chez Rothko, elles ne sont jamais privilégiées au détriment du rapport sensible, esthétique, à l'œuvre. La transcendance est une expérience vécue, qui se déploie dans l'immanence de la présence sensible de la peinture.  

Il reste que dans la Chapelle, les certitudes concernant ce que nous croyions voir ou savoir sont suspendues au profit d’une vision élémentaire, laquelle nous reconduit à nous-mêmes et à la possibilité d'une vision supérieure. Dans sa globalité, cette méditation n’est pas sans évoquer l’expérience de cécité des devins antiques, expérience censée conduire à un savoir d'un autre ordre que celui de la connaissance rationnelle. Chez Rothko, cette vision est celle du drame humain, du fond tragique de l’existence.

 

La chapelle Rothko constitue un exemple significatif de la façon dont le spirituel a aujourd’hui délaissé ses lieux et contextes traditionnels de signification en fonction d’un processus de sécularisation progressif à partir de l’âge classique et de la Réforme. Après la "mort de Dieu", avec des artistes comme Kandinsky, Klee ou Rothko, le spirituel a investi l'art et le profane, au sens où c’est l’œuvre d’art, souvent abstraite, qui est devenue un véhicule du divin. C'est elle qui nous parle désormais de la transcendance.

La chapelle œcuménique est aussi significative d'une distinction qui s'est opérée dans la première moitié du 20ème siècle, avec des philosophes comme William James (The varieties of religious experience) ou Henri Bergson (Les deux sources de la morale et de la religion), entre religion fermée et religion ouverte. La première renvoie au Livre, au clergé, aux rituels, aux coutumes et aux interdits propres à une communauté, et qui permettent d'assurer sa cohésion. A l'encontre de ce repli communautaire, le deuxième renvoie à la dimension du cœur inhérente à chaque religion, celle des mystiques, ou encore celle que nous appelons aujourd'hui une spiritualité vivante, dans laquelle les hommes perçoivent leur propre foi particulière comme un véhicule permettant d'atteindre l'universel. 

Pour Rothko, cet universel se situe dans la région la plus intime de l’homme, au cœur de ce qu’il appelle le drame humain, et qu’il n’a eu de cesse de chercher à exprimer :

 

“Je pense que l'art est une technique pour exprimer des sentiments humains ; et exprimer des sentiments humains c’est s’humaniser soi-même et humaniser les autres. Je ne crois pas que l'art puisse faire autre chose qu’élever le sens de l'humanité. C'est ce qui constitue sa « pureté de cœur»; sa nature morale; il ne peut qu’humaniser.”

 

 

 

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20 mars 2020 5 20 /03 /mars /2020 08:39

Les conférences dans les universités Inter-Âges sur le peintre américain Rothko n’ayant pu avoir lieu que de façon partielle en raison du confinement de ce mois de mars 2020, cet article a pour but de retranscrire l’essentiel de mon propos tout en le clarifiant éventuellement et d’assurer donc en quelque sorte une forme de continuité des cours. Il vise peut-être plus profondément à maintenir le lien avec mes étudiants normands en ces temps difficiles qui ne laissent pas de reconduire à l’essentiel et à ce que je nomme le fond tragique de l’existence. A cet égard, évoquer un artiste comme Rothko qui s’est toujours attaché à ce qu’il appelle « the human drama » me semble on ne peut plus opportun.

En outre, bien que difficile à maints égards, ce confinement peut être appréhendé de façon stoïcienne : il est l’occasion de se recentrer et éventuellement de remettre concrètement en chantier des activités que le rythme de vie « normal » quotidien, ou la simple procrastination, nous amène à toujours repousser au lendemain. En l’occurrence, il s’agit en ce qui me concerne de saisir ce moment singulier comme une occasion de relancer ce blog délaissé ces derniers mois, et plus largement un travail d’écriture avec une série de textes à venir.

Je précise ma dette, quant à ce travail spécifique sur Rothko, envers mon amie catalane Helena Canadas dont la thèse - Visions de l’âme ; « Du sublime et du numineux dans l’œuvre de Mark Rothko » - à la fois sensible, profonde et très documentée, a constitué pour moi un support plus qu’appréciable pour aborder cet artiste et en saisir toute la richesse.

Compte tenu de la longueur de cet écrit, je divise cet article en deux parties. La première partie correspond au cours que j’ai déjà donné en Normandie. Elle porte à la fois sur les questions que pose l’esthétique de Rothko et sur sa première période expressionniste, fortement ancrée dans la mythologie. L’article suivant (dans quelques jours) qui portera sur la période classique du peintre (ses grands Multiformes), montrera que cette période de maturité relève d’une esthétique du sublime, et qu’un passage par la littérature mystique permet d’en améliorer la vision de façon très substantielle.

 

L’œuvre de Rothko (1903-1970) ouvre à un certain nombre de questions qui touchent à ce que j’appellerais l’expérience esthétique. En effet, bien au-delà d’une « simple » esthétique du beau, cette œuvre, comme celle d’autres peintres abstractionnistes des avant-gardes, renvoie à la question de la capacité de l’art à nous émouvoir. Plus loin, son art touche au mystère de l’existence, voire de la transcendance. Nonobstant une certaine menace qui peut sourdre des peintures de la période classique de Rothko (voire de sa première période expressionniste), il est difficile en effet de ne pas éprouver le sentiment qu’elles reconduisent à l’essentiel.

Menace en effet au sens où ces œuvres se rapprochent du rien, et qu’elles ouvrent donc sur un vide, avec ce qu’il peut avoir d’inquiétant de prime abord, en ce qu’il ne peut manquer de reconduire le regardeur à une problématique existentielle, ce que nous n’aurons de cesse d’expliciter. Or, si cette problématique rejoint bien évidemment un universel, ce qui caractérise un art comme celui de Rothko, c’est qu’il touche profondément chaque sujet de façon singulière, selon ses modalités propres, pour peu qu’il soit prêt à s’exposer à l’expérience de cette vision.

Encore faut-il parvenir à cette perspective, à cette disponibilité, et posséder à cet effet un certain nombre de codes permettant d’accéder à cette disposition d’esprit ; ce qui ne va pas de soi compte tenu de la complexité de cette œuvre, ainsi d’ailleurs que de nombre d’œuvres abstraites des avant-gardes picturales européennes ou américaines.

Quelle est l’optique adéquate pour aborder la complexité d’œuvres avant-gardistes, lesquelles, paradoxalement, se donnent de façon simple, puisqu’elles ne sont a priori que pures schématisations radicales ? Le fait que les peintures de Rothko ne représentent rien ne laisse pas de nous renvoyer à nous-mêmes. Mais comment trouver un sens à cette œuvre en nous-même, sachant qu’il s’agit en même temps d’un sens universel, Rothko ayant insisté tout au long de son évolution picturale sur la transmission d’un contenu fondamental intangible - « un subject matter », le drame humain - à propos duquel toute son œuvre a consisté dans la recherche des meilleures formes d’expression ?

 

Le travail de Rothko et d’autres peintres de cette génération (Malevitch, Kandinsky, Klee, Kupka, les américains, etc.) pose le problème de la disponibilité convenable pour des œuvres non narratives, sans titre, sans aucune référence à la réalité extérieure, ne renvoyant donc à rien d’autres qu’elles-mêmes. Chez Rothko, comme chez P. Soulages également qui fut longtemps son ami, c’est le tableau lui-même qui a sa réalité propre, auquel il s’agit d’imprimer le sens d’une substance réelle, voire d’un poids sensible. Dans la mesure où elle ne nous raconte rien, nous sommes donc face à une œuvre qui, plus que toute autre, communique à un niveau pré verbal, à une peinture qui a un potentiel émotif, lequel cependant peut d’abord être voilé. Quelle optique convient-il d’adopter dès lors pour vivre une expérience esthétique, une expérience susceptible de nous reconduire à l’originaire, voire au renouvellement existentiel ?

 

L’œuvre d’art, comme les sciences de l’esprit, ne relève pas d’une analyse, sur le mode des sciences de la nature. Autrement dit, s’il y a bien un mystère, il ne s’agit pas ici de l’élucider, de le déchiffrer. Le discours sur l’œuvre relève plutôt de ce que l’on appelle une herméneutique de l’expérience esthétique, une forme d’interprétation. Pourtant, nous sommes bien dans l’ordre de la connaissance, mais différente de celle liée aux sciences de la nature. Cela signifie en l’occurrence qu’il s’agit moins ici d’expliquer le mystère que de tracer une voie permettant d’accéder à une sorte de vision supérieure, une voie grâce à laquelle le regardeur peut vivre cette expérience, dans la présence de ce mystère. Plus généralement, il s’agit donc aussi de penser les modes propres par lesquels l’art nous sollicite, et parfois nous transforme.

 

Je n’entrerai pas ici dans une biographie de Rothko, sachant toutefois que son déracinement précoce lié aux pogroms en Russie dans les premières décennies du 20ème siècle, la perte de son père, et sa difficile intégration dans la société américaine des années 20-40 où il dut vivre un bon moment dans une certaine précarité, ne sont pas étrangers à son sentiment de révolte. Certaines de ces coordonnées fondatrices, quelque peu erratiques et sources évidentes de traumas, ne sont sans doute pas non plus pour rien dans ce qui serait aujourd’hui diagnostiqué comme bipolarité psychique (en 1970, il souffre de diverses addictions et finit par se suicider) – alternance de colère, de dépression, d’enthousiasme et de générosité.

 

A cet égard, Rothko, comme Pollock, est aussi sensible aux forces de l’inconscient et à leur potentiel d’expression artistique, ainsi qu’au rayonnement nouveau de la psychanalyse en Amérique. Comme Pollock cependant, il se tournera plutôt vers la tendance jungienne, plus attentive aux dimensions symboliques de l’inconscient collectif, aux rituels chamaniques, etc. Et cela d’autant plus, que son enfance et son adolescence auront été fortement marquées par la religiosité du père et des études rabbiniques très poussées.

Disons que la personnalité de Rothko, forgée dans un contexte personnel difficile, le prédispose à une sensibilité plus forte que la moyenne aux composantes qui constituent le fond tragique de l’existence – la mort, la séparation, la solitude. Sur la base de ces composantes existentielles, la nostalgie est très prégnante chez l’artiste américain. Nostalgie classique d’une unité originaire perdue, mais qui prend chez lui la forme élaborée intellectuellement d’une nostalgie pour l’unité cosmique – belle, parfaite - symbolisant la Grèce antique des poètes et philosophes. En outre, ses Ecrits sur l’art indiquent qu’il est aussi animé par une nostalgie de la place éminente de l’artiste de la Renaissance (Léonard, Raphaël, etc.), rang honorifique auquel il compare avec amertume celui, beaucoup plus prosaïque et subalterne, de l’artiste subventionné dans l’Amérique mercantiliste des années 30.

Sur un plan plus pictural, Rothko fait partie de ces jeunes peintres américains – Pollock, De Koonink, Gotlieb, Kline, Motherwell, entre autres – qui accueillent de façon ambivalente les peintures avant-gardistes européennes dans les années 20, après la première vague impressionniste (trois cents toiles amenées en Amérique par le marchand et mécène Durand Ruel). Certes, ils se félicitent et s’enthousiasment devant ces innovations formelles. Mais ils sont aussi sujets à une sorte de réaction identitaire dans la mesure où la peinture américaine, vierge de toute tradition par définition, cherche son style propre, et que ses représentants craignent que leur créativité soit plus ou moins phagocytée par les différents mouvements picturaux européens.

 

De fait, la première période de Rothko, jusqu’à la fin des années 30, est assez clairement expressionniste, dans un style proche de Rouault (qu’il admire), ou encore des allemands et autres autrichiens, Kirshner ou Pfeininger. A ce moment de son parcours pictural, cette peinture qui n’est plus exactement figurative puisqu’elle exprime un contenu intérieur, psychologique, souvent assez tragique, est celle qu’il considère la plus à même d’exprimer le « subjet matter », le drame humain. Son Autoportrait de cette époque est particulièrement significatif, avec ses deux taches grises à la place des yeux. L’artiste cherche déjà à convoquer l’invisible, à renvoyer vers une intériorité fondamentale, et peut-être plus loin au mythe de l’artiste qui s’identifie au devin, au voyant aveugle de l’Antiquité, tels Tirésias ou Homère.

Cependant, un épisode dépressif l’amène à délaisser la peinture en 1940 pour se tourner presque exclusivement vers la lecture des philosophes et des mythes antiques. Les œuvres de Sophocle, Eschyle, ou même la Bible, constituent une source féconde pour un homme dont la quête personnelle, liée à sa problématique psychologique et existentielle, le conduit toujours plus profondément vers l’originaire, le primitif. Plus loin, ce bain mythologique est aussi régénérateur pour le peintre qui sait bien que les grandes figures de la mythologie ont toujours alimenté les grandes œuvres.

 

 

Toutefois, un problème se pose à l’artiste post-moderne. Si, quelle que soit l’époque, le mythe constitue toujours une source régénératrice, quelle peut en être la forme d’expression picturale pertinente dès lors que le religieux d’une façon générale a été en grande partie délégitimé à partir de l’âge classique par la science moderne et une approche positiviste/matérialiste du monde ? En termes formels, la post modernité implique pour les avant-gardes picturales une représentation non figurative des mythes. La mythologie est bien pour Rothko à ce moment de son parcours la meilleure façon d’exprimer le drame humain, à la condition toutefois de se dégager des formes académiques de sa représentation, lesquelles ne sont désormais plus en phase avec la réalité américaine. Dès lors, comment peindre le mythe de façon non narrative ? C’est ce défi nietzschéen de l’artiste dionysiaque auquel répondra Rothko dans des œuvres comme Tirésias, Antigone, Crucifixion ou La dernière Cène. Les corps y sont fragmentés, les membres sans connexion apparente, différents plans temporels fusionnent, de sorte que passé, présent et futur soient là, dans une forme d’extra temporalité qui renvoie vers celle du devin-voyant-oracle de la Grèce Antique. Dans les œuvres de cette époque, on peut parler de dé-figuration, et plus loin, de sacrifice de la figure humaine au profit d’une vérité supérieure, non accessible à une pensée rationnelle. Véritable archéologue ou anthropologue, Rothko s’immerge dans les impulsions fondamentales de l’inconscient, dans « les tunnels de la mémoire ». Dans cette optique, la vraie clairvoyance de l’inspiration artistique tend à se situer plutôt dans l’espace entre l’innocence de l’enfant et les troubles de la folie.

   

Durant toute cette époque, la mort, dans sa réalité biologique et historique aussi bien que dans sa dimension symbolique (moment régénérateur d’un cycle perpétuel dans les rituels chamaniques, par exemple) est très présente dans son œuvre et sa réflexion comme vecteur existentiel. Et cela d’autant plus que nous sommes en pleine 2nde Guerre mondiale. Mythe, drame humain et mort constituent un tout, ce qu’il nomme le « subject matter" à propos duquel il écrit : Le sujet doit être tragique et intemporel parce que c’est le seul moyen de nous parler du sens de la vie et de l’existence. C'était la vraie justification de l'utilisation du primitif »

 

Le mythe a donc rempli son rôle dans la transmission du “subject matter” pendant les années 40. En 1949, il produit ses premiers Multiformes et entre alors dans sa période classique avec des formes géométriques. Avec les Multiformes, l’abstraction devient le véhicule exclusif permettant d’atteindre l’élimination de tout obstacle à l’expression du drame humain.

 

 

Une évolution significative a eu lieu, tant sur le plan formel que spirituel, dans la mesure où Rothko passe de formes archaïques sacrificielles à des peintures qui incarnent une conscience mystique. A cet égard, les transformations plastiques du peintre ont un parallélisme extraordinaire avec les différentes phases de la conscience religieuse. Après les rituels sacrificiels dont la violence s'incarne dans toutes sortes de fragmentations, viendra la conscience mystique libre s'incarnant dans le silence de grandes formes géométriques vides.

 

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30 mai 2019 4 30 /05 /mai /2019 16:01

La mythologie, les œuvres tragiques, qu'il s'agisse de celles de Sophocle, Eschyle, ou encore de Shakespeare, constituent des matrices inépuisables, d'éternels réservoirs universels susceptibles de rejouer et de rendre compte de la condition humaine et de ce qui trame les rapports sociaux. Heiner Müller l'avait bien vu avec ce qu'il appelait Hamlet machine.

C'est aussi le cas des grands romans, et notamment ceux de Dostoïevski, comme l'a bien compris Woody Allen dont les films Match point, Le rêve de Cassandre et L'homme  irrationnel s'ancrent clairement, telle une sorte d'obsession, dans l'œuvre de l'écrivain russe, Crime et châtiment.

 

 

Le formidable film russe de Youri Bykov, L'idiot (2014), fonctionne lui aussi sur ce modèle d'une adaptation-réappropriation contemporaine du livre éponyme de Dostoïevski. Hallucinante plongée dans les tréfonds d'une société russe corrompue et en pleine déliquescence à tous les niveaux, le film retrace l'itinéraire d'un homme simple - un plombier (ce n'est pas le Prince Mychkine comme dans le roman de l'écrivain russe, mais un innocent, un "idiot" lui aussi) - qui s'efforce, malgré la corruption généralisée, de sauver huit cents personnes de l'effondrement d'un immeuble.

 

 

Pour ce qui est d'une présentation et d'un synopsis plus précis, je me permets de citer ici le critique de cinéma Olivier Père :

 

"ARTE diffuse dans sa case « découverte » le long métrage russe primé au Festival de Locarno L’idiot ! (Durak, 2014), réalisé par Youri Bikov, mercredi 29 mai à 22h50. Le film sera également disponible gratuitement en télévision de rattrapage sur le site ARTE.tv jusqu’au 4 juin.

Au premier regard, rien à voir avec Dostoïevski, malgré son titre français. L’action se déroule aujourd’hui, dans une petite ville de Russie. L’idiot du film se distingue radicalement de la figure angélique du prince Mychkine. Ici ce mot désigne un homme jugé imbécile par le reste de la communauté. Pourtant il existe des points communs, lointains mais centraux, avec le roman : la difficulté à faire éclater la vérité dans une société corrompue, l’ostracisation d’un individu qui dérange l’organisation d’un groupe. En inspectant un logement social, un plombier découvre une énorme fissure qui court sur un mur d’une H.L.M. vétuste et risque de provoquer l’effondrement de tout l’immeuble, et la mort de ses habitants insouciants, murés dans la misère et l’alcoolisme. Il s’empresse d’alerter les autorités locales, mais se heurte à l’immobilisme de la mairie et de la police, contrariés dans leurs intérêts.

Mis en scène comme un thriller, ce film est un véritable choc. Il plonge le spectateur dans une course désespérée contre la montre pour sauver des centaines de vies, dans une société gangrenée par la corruption. Yuri Bikov, dont c’est le troisième long métrage, dresse un constat accablant sur son pays, en pleine faillite morale et humaine. C’est aussi une parabole universelle sur le courage et la lâcheté. Au-delà des intentions pamphlétaires, la maîtrise de la mise en scène, le sens du récit et la qualité de l’interprétation font d’abord de L’Idiot ! un inoubliable film de cinéma, à découvrir absolument."

 

 

Des films formidables sont présentés au public en cette période cannoise, mais il en existe d'autres tout aussi puissants, que l'on ne voit pas sur la Croisette. C'est clairement le cas de celui-ci ; c'est pourquoi je ne peux aller que dans le sens du texte d'O. Père, et recommander au lecteur de se précipiter sur les replay d'ARTE tant qu'il en est encore temps.

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La transmission de la philosophie et de l'esthétique est une chose difficile qui requiert la concentration de l'étudiant. Elle ne relève donc pas d'un discours démagogique ou sophistique dont la popularité médiatique n'a souvent d'égal que la pauvreté conceptuelle. Inversement, à l'attention des profanes, il ne peut s'agir non plus de procéder selon un discours élitiste, du type normalien. En ce qui me concerne, je dirais que mon but et ma profession de foi, que ce soit dans mes conférences, mes ateliers ou sur ce blog, c'est de tendre à rendre accessibles ces choses difficiles avec un minimum de déperdition conceptuelle.

 

 

 

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Penser la violence ; l'oeuvre de Girard

Paru en Mars 2018 chez HDiffusion, Penser la violence de Pascal Coulon. 20 euro dans toutes les "bonnes librairies"

 

 

La violence a fait au cours des deux derniers siècles l'objet d'une pléthore de recherches dans bien des domaines, et nombreux sont les livres qui ont traité de la question en lui apportant des réponses fécondes. Bien peu cependant l'ont abordée dans sa dimension génétique essentielle de violence fondatrice. Et, pour cause ! Penser que toutes les communautés humaines et l'ensemble des processus civilisateurs, avec leurs rites, leurs cultures, etc., trouvent leurs origines dans une violence radicale qui en constitue la fondation ne va pas de soi ! De ce point de vue, Freud semble bien avoir la paternité de l'idée fondamentale d'un meurtre initial, paradoxalement à la source de la civilisation, de la morale et de la religion. Mais ne s'agit-il pas d'un mythe ? La question de la violence ne requiert-elle pas plutôt une méthode indiciaire, s'appuyant sur des recherches et un matériau anthropologiques ? L'oeuvre de René Girard tend dans un effort continu, magistral et souvent solitaire à remonter contre vents et marées aux sources d'une violence à la fois effective, revenant périodiquement, fondatrice et génétique. Sans omettre les failles de la doctrine, l'auteur met clairement en évidence l'articulation des théories girardiennes, désir mimétique, victime émissaire, méconnaissance, et nous en découvre la fécondité pour penser notre époque. (4ème de couverture)

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LES GROUPES D'ENTRAIDE

Pascal Coulon, LES GROUPES D'ENTRAIDE

Une thérapie contemporaine

Psycho-Logiques
 

De nombreuses personnes trouvent dans les groupes d'entraide des ressources pour lutter contre leurs souffrances, se reconstruire psychologiquement et recréer du lien social. Quel est le véritable potentiel de ces groupes ? Quelles sont les origines de ces fraternités ? Quelles sont leurs valeurs ? Comment expliquer leur relative confidentialité et les résistances que ces groupes rencontrent en France ? Cet ouvrage met en lumière les polémiques qui opposent vainement la psychanalyse aux autres thérapeutiques de groupe face aux sujets addictés.


L'Harmattan, 22,50 euro
ISBN : 978-2-296-10844-8 • février 2010 • 226 pages

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