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3 juin 2021 4 03 /06 /juin /2021 09:19

 

Alors que je termine le travail de relecture de La Chair du monde ; Essais sur le lien à l'ère de l'(hyper) individualisme (et avant la "rédaction à froid" d'une conclusion), je publie dans cet article quelques extraits que j'espère significatifs du chapitre 8, "Le souci de soi". Cet assez long essai porte tout à la fois sur la dimension éthique et socio-thérapeutique des philosophies antiques, sur la rupture de la modernité en la matière à partir du 17ème siècle, et sur le rétablissement d'une certaine continuité grâce à l'apport des pensées et pratiques extrême-orientales.

(le système de notes de bas de page étant difficilement transposable sur le blog, le lecteur trouvera néanmoins en fin d'article les références).

 

 

 

 

"La pensée philosophique de l’Antiquité avait une vocation à la fois spéculative et thérapeutique. Des auteurs comme Hadot, Foucault ou Luc Ferry ont bien montré que les visées pratiques et éthiques de divers penseurs – épicuriens et stoïciens principalement – se confondaient bien souvent avec la dimension purement spéculative de leur pensée, et que leur tropisme majeur était le Souverain Bien, le bonheur, ou encore l’accomplissement optimum des potentialités humaines. Autrement dit, la spéculation était subordonnée à l’éthique, une fois bien entendu que, loin de la connotation morale restrictive que les individualistes modernes attachent aujourd’hui à ce terme, l’éthique des Anciens consistait à définir les conditions d’un bien-vivre ; ce qui passait essentiellement par la levée des obstacles à ce bien vivre, et notamment un ensemble de peurs, de névroses - celle de la mort plus particulièrement, qui les subsume toutes en quelque sorte. Bref, ces pensées eudémonistes (du grec eudemon : le bonheur) visaient l’ataraxie – l’absence de troubles [....]

 

 

Ainsi les stoïciens percevaient le monde comme un Tout englobant ce qui vit, un bel orbe à l’intérieur duquel chaque élément résonnait affectivement de façon solidaire, aussi bien avec les autres qu’avec l’ensemble. Chacun de ses éléments – pierre, arbre, étoile, animal, homme, etc. - fonctionnait selon un réseau de correspondances et d’analogies, qu’il s’agisse de la vision globale du monde, du rapport à la nature, du rapport à l’autre homme, ou encore de la santé de l’âme et du corps [....]

 

 

L’entrée dans la modernité constitue à cet égard une véritable rupture : l’approche analytique liée à l’avènement de la science ne permet plus en effet d’appréhender réellement les choses, la nature et les être en fonction de l’organicité d’un Tout. Comme l’écrit Eliade, « Le risque de toute analyse est de fragmenter et pulvériser en éléments séparés ce qui, pour la conscience qui les a représentés, composait une seule unité, un Cosmos »

Dès lors, la philosophie moderne prend acte de ces ruptures et les entérine métaphysiquement en quelque sorte - notamment avec l’affirmation cartésienne du dualisme de l’étendue et de la pensée. Il n’était pourtant pas écrit qu’il dût forcément en être ainsi. Il eut été possible de prendre plus en considération la pensée d’un Maine de Biran, par exemple, et de la valoriser de telle sorte que la face théorique de l’Occident en eut été modifiée dans le sens d’une attention prononcée à la sensibilité, et plus encore à ce que l’on peut appeler « l’être atmosphérique ». Les « dispositions affectives » des hommes eussent été alors privilégiées, et surtout la sympathie organique qui fusionne toutes les choses [...]

 

 

 

[...] la clé permettant de comprendre l’apport de l’Orient et la fécondité de certaines pratiques, c’est la continuité, celle que nous avons perdue depuis l’entrée dans la modernité. Au-delà même de l’Orient, comme le dit Philippe Descolas : « Seul l’Occident moderne s’est attaché à bâtir l’opposition, donc la discontinuité supposée, entre la nature et la culture. »

 Cependant, la différence entre holisme asiatique et individualisme occidental prend ici tout son sens, tant sur les plans sociopolitiques que métaphysiques. Alors que les recherches scientifiques de l’Occident tendent à conduire vers des fragmentations, des subdivisions et des oppositions, les pratiques issues des cultures extrême-orientales nous enseignent la continuité de toute chose - entre l’homme et la nature, entre les différents règnes, entre les hommes et les dieux, entre les plans matériels et subtils, entre micro et macrocosme, etc. A l’encontre de l’approche analytique occidentale, l’Orient permet d’appréhender la réalité comme un ensemble où les oppositions ne sont certes pas absentes, mais où elles se coordonnent et s’harmonisent [...]

 

 

Cependant, il convient de remarquer que, dans le contexte individualiste occidental, l’expansion du capitalisme et de son pragmatisme utilitariste à des domaines toujours plus étendus – la culture et la spiritualité – n’est pas étrangère au fait que, de dérivée, la fonction socio thérapeutique de ces disciplines est passée à une place prééminente, généralement sous la forme des activités de bien-être. De ce point de vue, Marx lui-même n’avait sans doute pas prévu que la dynamique capitaliste dépasserait la sphère de la production matérielle et la fétichisation de la marchandise, et qu’elle en viendrait à toucher la production intellectuelle et spirituelle. Devenu progressivement un capitalisme cognitif, c’est ainsi que ce dernier transforme toutes sortes d’états ou d’émotions en marchandises. Comme dans beaucoup d’autres domaines, les pratiques de « disciplines de soi » (yoga, zen et leurs dérivés) ont progressivement été récupérées en grande partie par "le nouvel esprit du capitalisme" [...]

 

 

 

Enfin, ce sont certains Textes sacrés eux-mêmes qui fournissent la clé de l’intégration du yoga dans nos sociétés modernes, un moyen de concilier modernité et discipline de soi. Extrait de la grande épopée nommée Mahabharata, c’est notamment le cas de la Bhagavad-Gita, ce texte des environs du 2ème siècle avant Jésus Christ. Il faut certes extraire son noyau philosophique de la gangue poétique qui l’enserre pour comprendre qu’il fournit ses lettres de noblesse au yoga. En quel sens ce texte sacré peut-il être assimilé au yoga ? En quoi cet écrit dont l’ancienneté remonte à plus de deux millénaires peut-il constituer un guide spirituel pour nos contemporains ?

La Gita est bien un yoga, mais une de ses formes particulières qui s’écarte de l’ascèse forestière traditionnelle des sanyasins (renonçants). En Inde même la prise de conscience de la Mâyâ (l’illusion) ne conduit pas nécessairement à l’ascèse et à l’abandon de toute existence sociale et historique. Elle peut conduire à un autre rapport au monde, à d’autres yogas, et notamment le karma yoga, ou yoga de l’action. Pour la Gita, seuls quelques moines sont contemplatifs. On ne peut s’exclure de la société ; que nous le voulions ou non, nous sommes engagés dans un monde où la société a besoin de nos actions [...]"

 

 

[1] Illouz E., Les Marchandises émotionnelles, Paris, Premier parallèle, 2019

[1] Descola P., Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des sciences humaines », 2005 (p. 30)

[2] Comme l’écrit F. Jacquet : « …la modernité galiléo-cartésienne se caractérise par la pulsion séparatiste »

[1] Eliade M., Traité d’histoire des religions Paris, Payot, « Bibliothèque scientifique », 1949 (p. 302)

[1] Hadot P., Qu’est-ce que la philosophie antique ? Paris, Gallimard, ‘Folio Essais », 1995 ; Foucault M., Histoire de la sexualité vol. 3, « Le souci de soi », Paris, Gallimard, 1984 ; Ferry L., Vaincre les peurs. La philosophie comme amour de la sagesse, Paris, Odile Jacob, « Essais », 2007
 
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17 mai 2021 1 17 /05 /mai /2021 23:33

Alors que je viens de terminer le dixième et dernier Essai - portant sur l'amour - de La Chair du monde, je publie ici quelques extraits du sixième Essai concernant la puissance philosophique de la marche. D'ailleurs, comme je profite du déconfinement pour repartir marcher vers la mi-juin entre Toulouse et Pau sur le Chemin d'Arles, je crois que je vais laisser un peu retomber l'énergie de l'écriture, et profiter de cette pérégrination pour méditer avec un peu de recul la conclusion de ce livre pour lequel je me suis beaucoup investi depuis bientôt vingt mois .

 

Voici donc les extraits en question :

 

 

De toute évidence, la marche - ce geste simple et si profondément humain - possède un pouvoir régénérateur. Alors que nombre d'entre nous souffrent aujourd'hui d'une dispersion chronique, de l’impossibilité à se concentrer, il est notable que la marche de randonnée permet de se recentrer. Des recherches scientifiques anglaises (université de British Columbia) et américaines (une récente étude publiée dans les comptes rendus de l’Académie américaine des sciences) montrent ainsi que les randonnées réduisent le stress, l’anxiété, dopent la confiance en soi, et libèrent de l’endorphine ...

 

 

En tant que vecteur de ressourcement, cet acte simple est un formidable moyen de lutte contre les différentes formes de mal-être et les tendances dépressives inhérentes à l’hyper individualisme du monde contemporain dont souffrent les plus sensibles d’entre nous. En effet, dans ce contexte, l’angoisse du vide et de la solitude tend à générer des frustrations de toute nature et à entraîner une mutation du désir en répétition compulsive et en comportements addictifs. Nous sommes ainsi conduits à chercher toujours plus de satisfactions dans l'accumulation de biens matériels, d’honneurs, de connexions, ‘d’amis’ sur les réseaux, de substances, etc., - accumulation elle-même alimentée par une rivalité mimétique exponentielle. La marche est thérapeutique parce qu’elle brise cette mécanique implacable. En effet, elle fait partie de ces pratiques minimalistes autorisant un passage du quantitatif au qualitatif (cf. infra, chap. 5, § b) ...

 

 

La vie de Rousseau consiste ainsi en des alternances de vie sociale et de vie solitaire dans la nature. A la séparation d’avec les hommes succède un rapprochement heureux avec la nature au cours duquel se produisent des modifications progressives de son âme, modifications dont il rend compte au moyen de ce qu’il appelle un « baromètre intérieur ». C’est ainsi qu’il évoque un moment au cours de ses pérégrination – il atteint un certain degré énergétique – où s’établit un accord subtil entre lui et ce qui l’entoure. Plus il se tourne vers lui-même dans sa marche méditative, plus il découvre ce qui le dépasse et le comprend. C’est alors qu’émerge ce que Bruce Bégout appelle « le fond tonal de l’existence », sans division du moi et du monde. Ainsi, à l’encontre du petit moi social des tracas et des intérêts, le moi tonal se perd dans l’immensité, se plonge dans l’océan de la nature, ...

 

 

On pourrait parler de la marche comme vecteur phénoménologique en ce sens qu'elle permet de "revenir aux choses mêmes", comme le disait Husserl. Elle nous reconduit vers ce que Merleau-Ponty appelle "la chair du monde", vers les dimensions telluriques de notre rapport au monde et les rythmes cosmiques de l'univers. 

« Caminante no hay camino, se hace camino al andar » : pour le pèlerin, le chemin n’est pas déjà là ; il n’y a de chemin que celui ouvert par l’avancée au-devant de soi. Notre traduction, très libre (et qui est déjà une interprétation) entend signifier la dimension à la fois phénoménologique et existentielle de la marche. Tout se passe comme si le pèlerin, de même que le peintre ou le poète, s’extrayait d’un rapport utilitaire au monde environnant pour aller vers l’initial, un monde fait de signes, ‘avant’ la saisie rationnelle et pratico-technique de cet univers ...

 

 

Dans un tel rapport au monde, c'est d'abord le corps qui est sollicité ; c’est par lui, par la symphonie des sens pleinement éveillés, tout autant que par ses douleurs, que j’ai le sentiment d’être partie prenante du cosmos, et plus loin, d’un réseau de significations oubliées, mais subitement régénérées. Les arbres, l’eau de la fontaine, les lapins, le renard, les serpents, les cigognes, mais aussi les femmes et les hommes croisés sur le chemin, les paroles et les regards échangés, s’inscrivent alors dans un subtil réseau de sens...

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22 mars 2021 1 22 /03 /mars /2021 15:21

Alors que je viens de terminer le neuvième chapitre de La Chair du monde (qui en contiendra dix), je publie ici les premières lignes du cinquième chapitre, "Soigner", qui concerne l'activité thérapeutique, et plus particulièrement l'usage de l'art en la matière.

Dans le domaine des soins psychiques, il est en effet permis de considérer que certaines pratiques comme l'art thérapie jouent comme des vecteurs du passage d'une approche quantitative du monde - souvent source de souffrances et de perte de sens - à une approche qualitative, source d'ouverture à une existence plus créatrice.

 

 

"Loin de comporter des dimensions uniquement ontologiques, la question du lien a une très grande importance aujourd’hui pour la vie des individus que nous sommes. Elle est fondamentale pour ce qui concerne la façon dont se construit notre rapport au monde et aux autres, aussi bien sur les plans sensible qu’affectif et politique.

Cependant, c’est plutôt par l’absence, en passant donc par la négation, que le lien apparaît comme un vecteur essentiel de rapport à soi-même et au monde. C’est en effet en tant que manque ou perte que cette problématique du lien se manifeste comme une source de souffrances plus ou moins conscientes. A ce titre, elle est très présente dans les champs sociaux et sanitaires. Elle fonctionne même comme un quasi-paradigme dans le secteur de la santé mentale, les professionnels du soin des addictions, entre autres, étant tous à peu près d’accord pour reconnaître les troubles addictifs comme des pathologies du lien.

Or, si le mal-être psychique et les pathologies mentales ont souvent trait à l’histoire personnelle des individus - qu’il s’agisse d’antécédents familiaux, de traumatismes, ou encore de facteurs génétiques - il apparaît de plus en plus que ces facteurs « internes » sont relayés par des facteurs externes liés aux évolutions des conditions de vie dans les sociétés individualistes contemporaines. Ce sont ces conditions en effet qui, chez les plus fragiles, actualisent bien souvent un mal-être sous-jacent, ou renforcent le cinétisme de la pathologie.

La littérature est féconde en la matière : Le psychologue du travail Christophe Dejours montre que la souffrance majeure au travail est moins liée à des conditions d’exercice difficiles ou à des rapports difficiles avec des supérieurs ou des collègues, qu’au sentiment d’absence de sens des acteurs dans bien des domaines[1]. Les travaux du sociologue Alain Ehrenberg montrent que le sentiment de délitement du lien, les messages incitant les individus à accomplir leur vie, les injonctions au bonheur ou à la jouissance peuvent être source de dépression[2]."

 

[1] Christophe Dejours, Souffrances en France

[2] Alain Ehrenberg, La fatigue d’être soi

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27 février 2021 6 27 /02 /février /2021 10:06

 

Je poursuis mon travail d'écriture du livre La Chair du monde et je publie ici un petit extrait du quatrième chapitre

 

Ce chapitre traite plus spécifiquement de l'aventure phénoménologique.

 

 

 

 

Voici l'extrait en question qui porte sur l'apport de l'art à la réflexion phénoménologique.

 

 

 

"L’idée selon laquelle les artistes font apparaître un monde auquel nous n’avons pas accès dans la quotidienneté ordinaire et instrumentale est très présente au 20ème siècle. Elle fait référence à la fuite des dieux, à la disparition du sacré que l’artiste aurait pour vocation de relever. Kandinsky, très motivé par les dimensions spirituelles et éthiques de son art, en vient progressivement à se détourner de l’objet pour fonder l’abstraction afin de manifester l’invisible.[1] C’est aussi le cas de plusieurs poètes post-modernes, comme le dit Jean-Claude Pinson dans Habiter en poète :

« …l’interrogation quant à la possibilité du sacré après la fuite des dieux est au cœur de toute une lignée de démarches poétiques, de Hölderlin à Jaccottet. Ou encore : l’éthos poétique moderne serait non seulement ouverture phénoménologique à la sacralité du monde, en vue d’en préserver la trace et le sens, mais aussi, comme c’est le cas chez Yves Bonnefoy, engagement éthique de la parole poétique en vue de bâtir un lieu où puisse se ‘reformer’ le sacré et demeurer habitable une terre préservant un autre rapport au monde que celui qu’impose la domination de la rationalité étroitement instrumentale. Sauvegarder et instaurer le sacré serait alors le but de la poésie, sa tâche suprême en tant que ‘poéthique’ » (c’est l’auteur qui souligne).

Au-delà de la dimension sacrée dont le sens et l’importance varient selon les artistes, un certain nombre de phénoménologues mettent l’accent sur le pouvoir qu’a l’art de manifester le monde lui-même, en sa vérité la plus originaire. C’est notamment le cas de Maldiney, avec une formule dont l’extraordinaire concision n’a d’égale que la puissance évocatrice : « L’art est la vérité du sentir en ce qu’il ne laisse pas s’accomplir la réduction du réel à l’objectif. »

Plus généralement, l’idée qu’un monde se manifeste à travers l’œuvre d’art est une intuition fondamentale de la phénoménologie[2]. Or, il faut entendre par là que c’est le monde lui-même qui crée à travers l’artiste, « C’est l’Etre muet qui en vient lui-même à manifester son propre sens »[3]. Autrement dit, le monde est à la fois sujet de l’activité et objet de l’œuvre. Cette dernière est dévoilement du monde au double sens du génitif : c’est le monde qui est dévoilé, et c’est le monde qui se dévoile."

 

[1] Du Spirituel dans l’art. Il faut aussi lire au sujet de Kandinsky le remarquable Voir l’invisible de Michel Henry

[2] Pour toute cette partie finale, je suis redevable du formidable travail de Charles Bobant.

[3] Merleau-Ponty, L’œil et l’esprit.

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8 janvier 2021 5 08 /01 /janvier /2021 17:12

Le texte qui suit est un extrait du troisième chapitre de La Chair du monde, "Essais sur le lien", ouvrage en cours dont je prévois l'achèvement et la parution au printemps. Après la naissance de l'esthétique (chap. 1) comme vecteur de revalorisation du sensible, puis le Romantisme (chap. 2) comme entreprise de poétisation du monde, ce chapitre porte sur des philosophes du début du vingtième siècle - William James et Henri Bergson - qui se sont attachés à penser la vie, ou plutôt à partir de la vie comme source permanente d'inépuisable nouveauté. Peut-on conceptualiser le monde en train de se faire, et construire une pensée où le moment originaire reste coprésent à l'expérience ? 

 

"Penser la vie, ou plutôt inscrire la pensée dans le mouvement même de la vie, de telle sorte qu’elle puisse être ressentie, vécue dans son essence même, comme une source permanente d’inépuisable nouveauté : voici l’horizon philosophique d’Henri Bergson (1859-1941) dans une époque caractérisée par la puissance de la science et un affaiblissement corrélatif de la sphère spirituelle. Pour effectuer cette conversion, source d’un regard régénéré sur l’existence, il s’agit de dépasser d’abord l’expérience commune, et, plus loin, la pensée scientifique elle-même.

Mais que faut-il entendre par là, une fois dit qu’il ne s’agit pas de rejoindre un monde idéal, stable et inamovible de vérités éternelles, comme dans la Métaphysique classique ? Que faut-il entendre par « vie » chez Bergson, et quelle est cette méthode permettant de la penser réellement, ou, plus précisément, de penser à partir d’elle ? Comment s’inscrire réellement dans le flux de la vie, et donc éviter de la transformer en un objet fini comme les autres ? Peut-on ne pas la scléroser dans des catégories conceptuelles classiques ? Comment conserver à la vie sa vitalité ?

 

Le dépassement de l’expérience commune ne signifie donc pas une adhésion aux thèses de la Métaphysique classique[i], puisque Bergson dénonce fortement la dévalorisation ontologique du sensible - « du mouvant » comme il le nomme - inhérente à cette pensée dès les origines :

 

« Toute cette philosophie qui commence à Platon pour aboutir à Plotin est le développement d’un principe que nous exprimerons ainsi :  Il y a plus dans l’immuable que dans le mouvant, et l’on passe du stable à l’instable par une simple diminution. »[ii]

 

Autrement dit, dès les origines la Métaphysique prépare le terrain de la science moderne et préfigure ainsi la saisie technico-mathématique du monde qui lui est inhérente. L’approche rationnelle du monde est donc moins conjoncturelle et historique que structurelle. C’est pourquoi l’entreprise bergsonienne de revalorisation du sensible passe par une remise en question de l’intelligence. Non que celle-ci soit niée pour sa valeur intrinsèque, mais l’erreur des penseur de la Tradition est d’avoir considéré cette faculté comme l’outil privilégié à même de nous conduire sur le chemin philosophique d’une ultime réalité.

En fait, Bergson montre que l’intelligence a tout simplement une fonction vitale, en ce qu’elle nous permet de concevoir les choses de façon stable, de comprendre les rapports entre elles, de travailler la matière, de la transformer à notre avantage, de construire, bref de survivre.

Or - et c’est ce qui rend sa position très originale – Bergson considère que, finalement, la science physique ne procède pas différemment ; elle ne fait qu'extrapoler l'expérience commune. Avec ses concepts, elle prolonge cette approche « fixiste » des données de l’expérience, ce qui lui permet d’établir des lois régulières et intangibles. Certes, les vérités de la science sont souvent contre intuitives, et ses concepts sont des outils remarquables qui permettent de mieux appréhender la réalité que ne peut le faire le sens commun. Mais, là aussi, ces paramétrages donnent accès au monde de façon intéressée, et tendent par là-même à figer la mouvance du réel. Ainsi, croyant cheminer vers les choses mêmes, les scientifiques ne proposent rien d’autre qu’un puissant outil au profit de l’utilité et de la maîtrise de l’homme.

Pour Bergson, l’objet d’une métaphysique est tout autre. Une philosophie qui ne se fourvoierait pas dans des faux problèmes[iii], s’attacherait justement à ce qui se situe entre les termes isolés par la science, à l’entre-deux, au mouvant lui-même, c’est-à-dire la durée. Or, penser cet entre-deux a d’énormes conséquences, tant sur les plans théoriques que pratiques, au sens où cette pensée est à la source d’une perception nouvelle de la vie."

 

[i] Métaphysique avec une majuscule désigne la pensée de la Tradition, par opposition avec la pensée métaphysique de Bergson.

[ii] Histoire de l’idée de temps, Cours du Collège de France (1903-1904)

[iii]Le fameux exemple du paradoxe de Zénon est capital à cet égard en ce qu’il permet d’illustrer l’erreur, non de la pensée commune, ni de la science physique, qui ont besoin de schémas fixes et répétitifs, de lois intangibles, mais de la Métaphysique censée aller au cœur de la réalité. Le problème c’est qu’elle transforme la durée en espace mesurable. La logique de Zénon consiste à partir du postulat de son Maître, Parménide, pour qui seul l’être est véritablement. Le reste est non-être, ce qui est le cas du mouvement. Pour Zénon, le mouvement n’est pas, ce qu’il illustre avec le paradoxe d’Achille et la tortue : Achille au pas léger ne peut pas rattraper la tortue. A chaque fois qu’il voudra rejoindre un point p où se situe la tortue, il lui faudra d’abord rejoindre la moitié de la distance jusqu’à ce point ; mais avant d’atteindre cette moitié, il lui faudra rejoindre la moitié de cette moitié, et ceci à l’infini, d'autant plus que la tortue avance malgré tout. Conclusion : le mouvement est impossible, il n’est pas. Bergson montre que cette logique vaut pour la matière et l'espace, pas pour le mouvement lui-même, c'est-à-dire ce qui se situe entre les deux points fixes. Cette erreur logique tient à l’intelligence qui pense les termes, les états fixes, pas la durée. Jamais des états fixes, enchaînés les uns aux autres, ne feront de la durée. D’ailleurs, c’est aussi le cas pour le moi et des états psychologiques fixes : ils ne feront jamais le flux de conscience. Autrement dit, l’erreur initiale et fondamentale de Zénon a été de convertir le temps, la durée, l'entre-deux, en espace accessible à une mesure quantitative.

 

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12 décembre 2020 6 12 /12 /décembre /2020 10:13

 

Le lecteur trouvera ci-après le début du deuxième chapitre de La Chair du monde, extrait qui concerne plus particulièrement le Romantisme en tant que mouvement littéraire et philosophique inscrit dans l'histoire des 18 et 19ème siècles.

C'est ainsi le premier mouvement à se soucier explicitement de la question du lien (qui fait l'objet de mon livre), et qui s'efforce de retrouver la source vitale originaire, ou de "rejoindre la vie", comme le dit F. Schlegel.

 

 

"Le premier mouvement important qui illustre pleinement la résistance à l’omni puissance d’un tout rationnel et mécaniste est sans doute le Romantisme.[i] En effet, à cet égard il est historiquement le premier à se constituer comme un corps de doctrine, bien qu’on ait pu déceler des prémisses de cette pensée donnant la priorité à la sensibilité dans le piétisme aux 16ème et 17ème siècles, chez Fénelon ou même chez Rousseau – notamment dans La Nouvelle Héloïse.

Certes, en tant que qu’attitude face à la prose de la quotidienneté ordinaire et révolte vis-à-vis des valeurs bourgeoises, le romantisme est de toutes les époques. Il serait par exemple difficile de contester la dimension romantique de Mai 68 – même si ce n’est pas, bien sûr, la seule composante de ce mouvement. Cependant, le Romantisme dont il est question ici est à la fois une philosophie et une esthétique qui s’inscrit dans un moment particulier de l’histoire des idées, de l’art et de la littérature.

Ce mouvement se caractérise par une certaine ambivalence. La nostalgie d’un âge d’or, d’une unité originaire perdue, est très marquée chez ces différents poètes et philosophes ; et en même temps, leur quête vaut comme la promesse mystique d’une restauration de cet âge d’or. Leurs préoccupations furent pour les profondeurs du passé originel susceptible de restaurer le lien organique qui cimente le social ; d’où leur intérêt pour un Moyen-âge idéalisé, pour les contes, les légendes, ou encore pour un ailleurs - une Inde mythique, par exemple, qui serait le véritable berceau de l’humanité. Mais toute leur énergie se tourne aussi vers l’avenir, elle s’attache à cette trouée divine qui doit un jour résorber dans la lumière le cours temporel du temps. Hâter la grande réconciliation de l’homme dans l’harmonie future fut la vocation de la plupart de ces poètes et philosophes.

Le Romantisme oscille entre lumière et ténèbres. Son horizon est lumineux, mais cette lumière procède de la nuit, un peu comme cette nuit lumineuse des mystiques telle qu’on la trouve dans l’itinéraire spirituel d’un Saint Jean de la Croix. Comme le mystique, le Romantique passe par une épreuve, une conversion dans laquelle s’abolit sa vision diurne au profit de l’œil de l’esprit, qui est, lui, à la source d’une véritable connaissance. La part des ténèbres est l’une des composantes du Romantisme, qu’il s’agisse de cette dimension initiatique grâce à laquelle un Novalis va pouvoir « romantiser le monde », ou encore de cette mélancolie qui touche bien des poètes..."

 

[i] J’appelle « Romantisme » avec une majuscule le mouvement historique, essentiellement allemand et français, des 17ème au 19ème siècles. Le terme est une appellation a posteriori réunissant un ensemble de poètes, d’artistes et de philosophes parfois très différents. Pour les sources allemandes, j’ai une dette particulière envers Albert Béguin (1949 et 1991). Je n’oublie pas les britanniques qui seront rapidement évoqués dans le chapitre 6 comme une source du transcendantalisme américain.

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20 novembre 2020 5 20 /11 /novembre /2020 18:00

Je poursuis dans cet article la démarche consistant à publier des extraits de mon livre actuellement en cours d'écriture, et dont j'ai changé le sous-titre - l'ancien étant trop savant en termes de politique éditoriale, paraît-il. Le livre s'appelle donc désormais La Chair du monde, Essais sur le lien.

Le texte qui suit est un court extrait du premier chapitre (du premier Essai) portant sur l'art, la naissance de l'esthétique et la régénération de la sensibilité dans le contexte de l'entrée dans la modernité. La deuxième partie de l'Essai porte sur le thème du peintre cosmo-générateur.

 

Voici donc cet extrait qui constitue en fait l'introduction de cet Essai :

 

 

"Une thématisation de la puissance créatrice qui nous relie à la chair du monde se doit bien sûr d’aborder la question artistique, en l’occurrence celle de la peinture, et plus particulièrement celle de la couleur.

L’importance donnée ici à la question de l’art se justifie également en partie parce que les mouvements et sentiments d’une époque tels qu’ils se manifestent dans ce champ préfigurent bien souvent des mouvements analogues dans des domaines très différents - social, philosophique ou moral. Ainsi, par exemple, la révolution que constitue l’invention de la perspective topologique en Ombrie au 15ème siècle par des artistes comme Brunelleschi ou Piero Della Francesca : en adoptant le point de vue de l’homme, mesure de toute chose, comme point de référence dans la composition de la toile, elle anticipe des évolutions humanistes et démocratiques qui se manifesteront comme telles plus de deux siècles plus tard avec les doctrines du contrat social.

 

Dans la mesure où la régénération de la sensibilité dans le contexte post galiléen constitue ici un tropisme assumé, dans sa première partie cet Essai se focalise sur l’art dans la modernité, et notamment sur un ensemble de composantes ayant abouti à la naissance de l’esthétique. Il faut entendre ici cette dernière à la fois comme discipline autonome valorisant la dimension sensible des productions picturales et comme discours ayant tenté de faire valoir la légitimité de la sensibilité face à la toute-puissance de la connaissance rationnelle dans notre civilisation.

La seconde partie porte sur ce que l’on pourrait appeler la dimension cosmophanique de l’art des avant-gardes, avec une explicitation de l’idée selon laquelle l’artiste est susceptible de manifester un monde invisible."

 
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7 novembre 2020 6 07 /11 /novembre /2020 09:40

Dans cet article le lecteur trouvera un nouvel extrait du livre que j'espère terminer au printemps - Le Lien à l'ère de l'individualisme, "La Chair du monde".

Le travail d'élaboration nécessaire à la réalisation de ce livre constitue aussi la trame de mes conférences philosophiques dans les Universités Inter-Âges de Normandie.

 

Concernant le fond de l'ouvrage, il s'agit de mettre en valeur un certain nombre de résistances, de mouvements, de doctrines et de pratiques qui se sont élevés contre la toute puissance de l'approche rationnelle liée à l'entrée dans la modernité. Ces différents mouvements ont cherché, et cherchent encore, à privilégier une puissance de vie régénératrice.

 

Sans omettre le versant sombre et les dangers de certains de ces mouvements, il sera donc question dans ce livre et ces conférences des artistes des avant-gardes du 20èmes siècle, du Romantisme, des philosophies de William James et de Bergson, de la phénoménologie, des transcendantalistes américains et d'un certain rapport initiatique à la nature, de la marche, des disciplines extrême-orientales, et de... l'amour.

 

L'extrait publié aujourd'hui est issu de la fin de l'introduction.

 

 

"Or, il se trouve que, concernant l'entreprise d’émancipation de l'acte philosophique, force est de constater que l’appel à la rationalité ne fonctionne plus aujourd’hui comme auparavant. A l’époque des Lumières, la raison a permis de lutter contre des préjugés obscurantistes et la superstition. Désormais, la raison est, certes, toujours très importante, a fortiori face au complotisme - signe d’une formidable régression obscurantiste qu’il faut combattre en ce début de 21ème siècle. Mais l’appel à la rationalité est devenu insuffisant, voire contre-productif, dans la mesure où celle-ci est de plus en plus identifiée aujourd’hui au calcul. De fait, l’approche quantitative qui colonise désormais toujours plus de secteurs où elle n’était pas de mise auparavant rend la rationalité suspecte, bien souvent perçue par les acteurs de certains champs (hôpital, secteurs médico-social, éducatif…) comme un nouvel asservissement, une source de souffrances multiples, et surtout une dissolution du sens de leur action ainsi qu’une perte de qualité de la relation humaine. Ainsi, souvent réduite à un instrument comptable, la rationalité tend à s’exercer au détriment de la dimension qualitative de l’activité humaine.

En fait, cette caractéristique de la rationalité, essentiellement attachée à notre postmodernité, entraîne une quasi-inversion de la problématique de l’émancipation. L’idée d’émancipation n’est certes pas caduque, mais le problème consiste moins aujourd’hui à se libérer des ténèbres de la superstition – même si cela reste important. Il s’agit plutôt de repérer des forces, des énergies souvent enfouies - à la condition bien sûr qu’elles se manifestent comme puissance de désaliénation permettant l’essor d’un nouvel imaginaire et des initiatives recréatrices.

 

A notre époque complexe où la domination est caractérisée par l’emprise de la technique et du tout économique, de nombreuses forces contraires déshumanisantes sont susceptibles de phagocyter cette puissance de vie et d’élévation. Remonter à la source de cette puissance permet de manifester une certaine confiance en la fécondité et la pérennité de l’imagination vitale qui traverse l’histoire et en constitue l’autre versant.

Puisse cet appel à la puissance de vie permettre de régénérer l’innocence du devenir et retrouver ainsi une enfance du monde !"

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5 octobre 2020 1 05 /10 /octobre /2020 19:09

je retrouve avec plaisir mon blog et ses lecteurs pour publier, aujourd'hui et dans les semaines à venir, une série d'articles ayant pour teneur les "bonnes feuilles", des textes significatifs issus de différents chapitres d'un livre sur lequel je travaille depuis un an (mais avec un matériau qui m'est familier depuis très longtemps), et que j'espère achever - et publier - avant le printemps.

 

la thématique générale de ce livre, Le Lien à l'ère de l'individualisme, "La Chair du monde", est celle du lien - aussi bien celui horizontal qui nous attache aux autres hommes, que celui vertical qui nous met en connexion avec le cosmos. Il s'agit donc d'un sujet qui nous concerne tous à bien des égards en ce qu'il enveloppe différents plans - affectifs, sociaux, existentiels, cosmiques. En fait cette question apparaît prioritairement en passant par la négation ; elle nous touche bien souvent sur le mode de l'absence et d'une souffrance subséquente : manque de lien, sentiment de non appartenance à un Tout, de rupture avec la nature, perte de sens de notre action.  

L'approche de cet ouvrage est d'abord philosophique puisqu'elle consiste à prendre pour point de départ, comme moment fondateur, l'entrée dans la modernité (le 17ème siècle). En effet, c'est alors que, dans un même mouvement, le lien traditionnel se délite, mais que ce délitement suscite en retour différentes tentatives, des résistances et surtout des doctrines et des pratiques visant à le maintenir, ou plutôt à trouver une source vive permettant d'en recréer de nouvelles formes plus en adéquation avec ce qui devient l'individualisme des sociétés modernes.

Les Essais de ce livre traitent dès lors de sujets qui peuvent être très différents, et qui ne surprendront pas les lecteurs réguliers de ce blog. Cependant, qu'il s'agisse de l'esthétique et du rapport au cosmos des peintres des avant-gardes du 20ème siècle, du Romantisme, de la philosophie de William James ou de Bergson qui cherchent à ancrer la pensée dans le mouvement de la vie, ou encore de l'effort phénoménologique pour retrouver "la chair du monde", ils ont tous pour tropisme commun cette problématique de la quête d'un fonds originaire générateur de lien. C'est aussi le cas de pratiques qui engagent le corps comme l'art-thérapie, de disciplines dont je suis adepte depuis longtemps comme la marche de grande randonnée et des "techniques de soi" généralement originaires d'Extrême-Orient - toutes expériences source d'évolution existentielle dont il sera ici question. Le dernier chapitre portera enfin sur l'amour, ce qui est la moindre des choses quand on prétend aborder la question du lien.

 

Je précise en outre que les différents chapitres de ce livre me servent aussi de support pour des conférences de philosophie et d'histoire de l'art dans diverses universités Inter-Ages de Normandie durant l'année scolaire 2020-21.

 

Je publie aujourd'hui un texte court : la première partie du préambule du livre.

 

 

PREAMBULE

 

Deux situations

 

Première expérience :

 

Mon but était de passer la frontière espagnole en milieu de journée par le col pyrénéen du Somport. Mais, ce matin-là, la montée solitaire à travers les sous-bois était particulièrement difficile. Le froid matinal, l’humidité, le brouillard succédant à une pauvre nuit pluvieuse et l’effort de la marche me rendaient le chemin étranger, voire hostile. Plus profondément, enfermé en moi-même, cette montée faisait douloureusement écho à une solitude personnelle, plus insidieuse. Le cœur serré, une sombre tonalité affective enveloppait mes pas, source d’abyssales et définitives cogitations existentielles.

 

Pourtant, au fil des heures, la clarté du jour dévoilait le sentier de pierre et de terre qui s’élevait progressivement en résonnant à travers tout mon corps. Les arbres se faisant plus rares avec l’altitude, j’avais un accès toujours plus étendu au ciel et au sommet de la montagne. Sous mes pas, le chemin cotonneux baignait désormais dans une étrange lueur argentée. Sans disparaître totalement, mon sentiment initial se métamorphosait, et ma pensée, s’extrayant des mélancoliques brumes matutinales, s’éclaircissait. La marche chaotique avait doucement fait place à un rythme plus régulier et apaisant ; le vent, les rochers, les sources, les lueurs timides du soleil, les oiseaux devenaient autant d’interlocuteurs familiers, de signes amicaux sur le chemin. Alors que se dressait tout près le sommet du Somport, une sensation nouvelle avait monté en moi, baignant d’abord la tristesse de mon cœur d’une lueur douce-amère, à laquelle avait succédé un fugitif éclair de joie. J’atteignais le col et m’apprêtais à descendre sur le versant espagnol.

 

Tel Ulysse à quelques lieues d’Ithaque, le dehors étranger s’était transformé en un chez-soi. J’étais à ma place.

 

 

Seconde expérience :

 

Mes paroles avaient du sens, mon discours était cohérent, mais il ne semblait rencontrer aucun écho. Sensation étrange et déprimante de parler dans le vide pour un enseignant. Ce n’était pas vraiment lié à ma force de conviction – j’avais une foi raisonnable en ce que je racontais et je maîtrisais assez bien mon sujet ; ni à un déficit de travail préparatoire – une ou deux fois j’avais été assez échaudé par l’expérience du dilettantisme pour ne pas risquer d’y revenir. Non, malgré des efforts qui augmentaient désagréablement ma température corporelle, ce jour-là j’étais simplement dans une bulle solitaire, une sorte de monade leibnizienne sans portes ni fenêtres, privé de réel contact avec mes auditeurs.

 

 Quel fut, après de longues et pénibles minutes, l’élément transformateur, source d’un régime qualitatif supérieur ? Un mot, une formule, une phrase ? Une posture corporelle, un regard, un sourire, une inflexion de voix qui renforçait la teneur dramatique du discours ? L’ensemble de ces composantes, ou quelques-unes d’entre elles ? Sans doute ne le saurai-je jamais. Mais de toute évidence, un cap avait été franchi et la tonalité affective de la séance se modifiait insensiblement. J’accrochais désormais les regards et ressentais progressivement se propager la dimension énergétique de mon discours. Et plus je devenais moi-même sensible à l’écoute des participants, plus je prenais de la joie dans l’expression de mon propos. Cette puissance nouvelle se mêlait à celle des participants et me revenait sous forme de sourires, d’expressions de surprise, de questions, de réactions.

Plus je donnais, plus je recevais ; la distinction formelle conférencier/auditeurs s’était progressivement estompée pour une forme supérieure d’échange. La communication était établie.

 

Deux situations, donc, très différentes en apparence. La première concerne l’axe vertical de la relation des hommes aux éléments naturels ou cosmiques ; la seconde, l’axe horizontal de la relation des hommes entre eux.

Quelles que soient les différences susceptibles d’exister entre ces deux petites histoires, elles ont un point commun : dans les deux cas, je suis relié.

 

 

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5 août 2020 3 05 /08 /août /2020 14:26

En dehors de sa traduction classique par « mythe », le « mythos » grec signifie « rumeur », à l’origine un discours véhiculé oralement, de proche en proche, mais aussi de générations en générations. On peut parler d’une forme de savoir qui participe de l’éducation des jeunes générations, de la culture d’un peuple et de l’élaboration de ses croyances fondamentales.

Dans son acception moderne, le mythe renvoie plutôt à ce que chaque communauté a besoin de se raconter pour trouver un sens et parler de l’origine, pour expliquer l’inexplicable, ou encore trouver une cause à ses souffrances. En temps de crise, c’est par la rumeur que s’élabore le discours désignant un coupable ; en ce sens, se recoupent l’acception classique du terme « mythos » et celle de la rumeur, telle que nous la comprenons aujourd’hui.

Le mécanisme archaïque de la désignation d’un coupable a longtemps eu pour principale « vertu » de mettre un terme à la violence généralisée. Si nos sociétés modernes occidentales – celles des Lumières et des progrès techniques - ont dépassé en grande partie ce mécanisme, surtout après la 2nde Guerre mondiale, il est assez fascinant de constater qu’un retour de l’archaïque est toujours susceptible de se produire au sein du cœur connecté et post moderne de la cité en réseaux.

Par quels étranges mécanismes l’extrême contemporain voisine-t-il avec le plus archaïque ? Pour mieux saisir cet apparent paradoxe, nous ferons ici appel à l’œuvre de René Girard (1923-2015). 

La pensée de Girard consiste en une réflexion fondamentale sur les origines de la violence, mais aussi sur la violence des origines. Cette réflexion permet en effet de mieux comprendre les raisons de la violence qui traverse périodiquement toute société, mais elle fournit aussi un éclairage anthropologique concernant la façon dont se structurent les communautés les plus diverses en lien avec ces explosions de violence.

Ainsi l’œuvre de Girard, dans un effort continu, magistral et souvent solitaire, tend à remonter aux sources d’une violence à la fois effective, périodique, génétique et fondatrice.

De ce point de vue, cet anthropologue s’inscrit dans une tradition de grands penseurs de la violence (Hobbes et Freud, entre autres) avec qui il ne manque pas de dialoguer tout au long de son œuvre.

Nous reprendrons ici une partie des thèmes que nous avions exposés lors d’une conférence à l’occasion du séminaire sur la violence organisé par J. P. Klein en 2019 à la Halle Saint Pierre. Dans un premier temps, il s’agira donc de montrer la spécificité de la pensée de Girard en mettant en lumière l’articulation de ses théories du désir mimétique et de la victime émissaire.

Cependant, comme toute grande pensée susceptible d’être universalisée, celle de Girard fournit une grille d’intelligibilité très appréciable des problématiques de notre post modernité. C’est ainsi que, dans un second temps nous verrons en quoi les théories du désir mimétique et de la victime émissaire éclairent la dynamique des réseaux sociaux.

 

 

 

  • LE TRIANGLE DU DESIR

Avec sa théorie du désir mimétique - qui constitue la thèse essentielle sur laquelle il bâtit l’ensemble de son système - Girard affirme que, à l’encontre de l’intuition commune, le désir a une structure triangulaire, et non binaire. Le désir ne s’exerce jamais en ligne droite d’un sujet vers un autre, il est toujours médiatisé, tributaire d’un autre, d’un tiers que le sujet cherche à imiter, ou avec qui il rivalisera.

Dans la mesure où, traditionnellement, pour les philosophes, le désir est ancré soit dans l’objet, soit dans le sujet, on comprendra que la théorie girardienne qui l’ancre dans le tiers soit apparue comme assez exotique, et ceci explique en partie la relative confidentialité de la pensée de cet auteur dans le champ académique.

On peut dire en effet que de Platon à Freud, c’est bien l’objet qui détermine le désir ; qu’il s’agisse chez Platon des beaux corps, lesquels peuvent ensuite conduire vers les belles Idées et, ultimement, vers le Beau en soi (Phèdre) ; de même, Freud parlera « d’investissement objectal maternel », faisant ainsi de la mère l’objet d’attachement primordial. A l’inverse, opérant une quasi-révolution copernicienne, Spinoza inscrit clairement le désir dans le sujet quand il affirme (Ethique III) que ce n’est pas parce que l’objet est beau que nous le désirons, c’est parce que nous le désirons que nous le déclarons beau.

Or, échappant à ces alternatives, Girard affirme que le désir ne trouve son ancrage ni dans l’objet, ni dans le sujet, mais dans le tiers - modèle, le médiateur, le rival. Le modèle a ainsi une part très importante dans le mécanisme du désir, et des mécanismes comme l’imitation, la rivalité ou la jalousie en participent de façon essentielle. C’est un ressort assez bien connu des jeux de l’amour et du hasard, au théâtre ou dans la vie réelle : souvent, l’irruption d’un rival dans un couple déliquescent contribue à ranimer les braises du désir.

 

Mais comment et pourquoi, par quelles évolutions passe-t-on de l’imitation à la rivalité, voire la violence ?

Les philosophes n’ont pas attendu Girard pour penser la mimésis bien sûr, et ce fut le cas dès Platon et encore plus à partir de l’œuvre d’Aristote qui valorise sa dimension pédagogique et positive d’imitation des Anciens. C’est même sur elle historiquement que s’appuie une partie non négligeable de l’histoire de l’art. Mais ils n’ont pas réellement pensé ce que Girard appelle « la mimesis d’appropriation », dans sa dimension rivalitaire, pourrait-on dire, toujours susceptible de déboucher sur une violence généralisée.

Or, c’est cette théorie que Girard découvre alors qu’il enseigne la littérature en Amérique dans les années 50. Ce sont en effet les romanciers qui l’amènent à découvrir cette vérité à laquelle il donne une forme élaborée conceptuellement dans Mensonges romantiques et vérités romanesques (1961), mais disons aussi à l’appui de ce que nous cherchons à démontrer plus loin, que ce mouvement d’internalisation progressive peut aussi se comprendre avec une grille d’intelligibilité sociologique, et plus particulièrement avec l’appareil conceptuel de Tocqueville : ce dernier décrit en effet un mouvement inéluctable de l’histoire, la démocratisation, ou égalisation croissante des conditions, corrélatif de l’avènement progressif d’un individualisme de plus en plus exacerbé.

Dans la cadre de cet article il ne saurait être question de déployer de façon exhaustive la démonstration girardienne de la progressive internalisation du modèle telle qu’il la repère en littérature de Cervantès à Dostoïevski, en passant par Flaubert, Stendhal ou Proust.[i] Disons que lorsque le modèle est dans le ciel, transcendant, mythologique, imaginaire ou lointain (le prince des chevaliers, Amadis de Gaulle, pour Don Quichotte, ou à un degré moindre les héros des mauvais roman que lit Emma Bovary), l’imitation est pure et pacifique, la médiation complètement externe. Mais, dans ce mouvement du ciel vers la terre, au fur et à mesure que le médiateur se rapproche, topologiquement et socialement, et que la médiation s’internalise, celui-ci risque de plus en plus de se transformer en rival, avec la violence qui peut en découler.

Ainsi, chez Proust (La recherche du temps perdu), le caractère imitatif du désir triangulaire se manifeste dans tout son éclat avec sa description du snobisme. Selon le schéma girardien, la vérité du désir est dans ce roman clairement passée chez le médiateur. Ainsi, à l’Opéra il s’agit tout autant d’aller voir et écouter chanter la cantatrice (la Berma), que d’observer et d’être observé, envier et être envié, commenter, gloser sur les rapports des spectateurs de l’orchestre avec ceux des loges. On guette les regards et sourires que ces derniers – inaccessibles dans leur « baignoire » – daignent adresser aux premiers. Sans jamais le montrer car l’étiquette implique un air indifférent, cela fait dix ans que Madame de Cambremer rêve d’être invitée dans la loge de la Duchesse de Guermantes.

Ainsi le snob reporte toute son attention sur le médiateur, sur son cercle de fréquentations, ses goûts esthétiques, ses choix philosophiques ou politiques, ses lieux de villégiatures, etc., qu’il s’efforce alors d’imiter, et plus encore, de s’approprier, de faire réellement siens. Il tend à croire en effet que c’est chez ce médiateur que se trouve le mystère ultime – nous dirions aujourd’hui : « la jouissance ». Quitte d’ailleurs à ce que le sujet désirant ressente presque inévitablement de la déception lorsque le but est atteint, quand il a enfin réussi à pénétrer le cercle enchanté : dans La recherche, une fois désacralisées par l’effet de proximité topologique et sociale les personnes qui le peuplent, le salon des Guermantes à Saint germain des Prés, avec ses sempiternels rapports humains, s’avère bien décevant pour celui qui a tout fait pour en faire partie.

Hors du cadre littéraire, pensons à la manière dont, bien souvent, nous choisissons nos vêtements (la mode), musiques, spectacles, lieux de villégiature (La Baule en été, Chamonix en hivers ou, dans un autre style, Ibiza et Goa), nos lectures (« j’ai relu Proust cet été »). Il faut toujours trouver un lieu plus exotique que le voisin, lire le dernier livre que n’ont pas lu les autres, etc. Le rôle de l’autre, du modèle, du rival est ici évident : je n’aime pas La Baule ou Courchevel pour la mer ou la montagne, mais pour faire partie du cercle enchanté de ceux qui détiennent le secret du désir.

 

Mais c’est la lecture de Dostoïevski (et notamment de L’Eternel mari) qui révèle l’essence ultime de la médiation interne et son potentiel renversement en violence. Le mari d'une femme décédée qui vient de retrouver une compagne potentielle a besoin de retrouver l'amant de sa première épouse pour rejouer la triangulation. Ce n'est que dans ce cadre qu'il peut désirer à nouveau, comme si l'obstacle était une garantie de la valeur érotique de sa conquête. L'objet a définitivement disparu au profit du médiateur-obstacle.

Dès lors, plus le médiateur et le sujet se rapprochent, « plus les possibilités des deux rivaux tendent à se confondre, et plus l’obstacle qu’ils s’opposent l’un à l’autre se fait infranchissable ». Ils deviennent ce que Girard appelle des doubles mimétiques, expression caractéristique qu’il est possible d’illustrer sur un autre plan avec la guerre civile ou la vendetta - lesquelles en fournissent une bonne approximation.

Cet exemple n’est pas anodin, le philosophe indien contemporain, Pankaj Mishra, parle de « compétition de ressemblance » concernant les rapports internationaux. Le ressentiment mimétique est une composante essentielle des relations conflictuelles entre Etats. Pour lui, « La colère émerge d’un intense désir compétitif de ressemblance, bien plus que d’une différence. C’est un jeu de miroirs ».

Ainsi, à l’encontre de nos conceptions communes de démocrates, ce ne sont pas les différences qui génèrent la violence, mais les ressemblances, l’indifférenciation mimétique des doubles. Certes, les différences existent au niveau des acteurs eux-mêmes, mais non pas pour un observateur extérieur ayant le « point de vue de Sirius » qui voit la crise des doubles monstrueux à son paroxysme.

Retenons que, de façon quasi-mécanique, plus la crise mimétique s’exaspère, plus les rivaux tendent à oublier les objets qui sont à son origine, plus ils sont fascinés les uns par les autres, plus ils deviennent des doubles (ce que nous tenterons d’illustrer plus loin quand nous évoquerons les réseaux).

 

  • LA VICTIME EMISSAIRE

Il convient aussi de voir que, poussée à l’extrême dans des crises mimétiques qui se produisent périodiquement, la logique du désir triangulaire et de la médiation double conduit à une contagion de la violence, laquelle se répand de manière exponentielle et contamine l’ensemble du corps social. La crise tend bien souvent à se généraliser jusqu’à atteindre un point de rupture.

Comment la crise liée à la contagion de la violence trouve-t-elle à se polariser ? Le long processus de maturation qui se forge dans l’étude patiente des anthropologues anglo-saxons du 19ème siècle (et notamment leurs recherches sur le sacrifice) conduit la pensée de Girard à son zénith et à la pleine cohérence de son système avec la théorie du mécanisme émissaire – ou de la victime émissaire - permettant de trouver une réponse à cette question.

Son itinéraire anthropologique amène en effet Girard à formuler cette deuxième grande théorie, laquelle ne prétend à rien de moins qu’à percer le mystère de l’origine des civilisations – voire du processus d’hominisation -, et à mettre en avant la violence de cette origine (un peu sur le modèle de Totem et tabou de Freud). Là aussi, nous ne pouvons que renvoyer à notre ouvrage (Penser la violence) pour mieux comprendre à la fois ses découvertes, la richesse de ses références et ce qui le distingue de Freud, de Lévi-Strauss, mais aussi de Hobbes.

Le philosophe anglais du 17ème siècle est considéré comme l’un des grands penseurs de la violence. Il est sans doute le premier philosophe du contrat social dans une époque où tendent à s’épuiser les conceptions naturalistes ou divines du pouvoir et l’idée de hiérarchies naturelles entre les hommes. Sur fond d’une relative égalité, la question du pouvoir devient progressivement une affaire de convention.

Mais Hobbes nous intéresse ici pour sa conception de la violence des hommes à l’état de nature, et surtout pour la façon dont ils sortent de cet état afin de se constituer en corps social. Si Girard suit Hobbes pendant un certain temps, c’est sur la question du passage à l’état social que leurs théories achoppent.

Pour Hobbes, l’égalité des hommes entre eux n’est pas fondamentalement une bonne nouvelle dans la mesure où elle favorise les déchaînements des passions en vue d’obtenir les mêmes avantages ; elle favorise un mimétisme violent et généralisé, dirait Girard. Ainsi, les hommes sont naturellement mauvais, animés par toutes sortes de passions, telles que la rivalité, le besoin de prestige, l’amour propre, et leur vie est caractérisée par une méfiance réciproque. On connaît les fameuses formules caractérisant l’homme à l’état de nature : « la guerre de tous contre tous » et « l’homme est un loup pour l’homme ».

Précisons qu’il s’agit ici d’un constat anthropologique et non d’un jugement moral. L’idée kantienne - reprise ensuite par les économistes libéraux anglo-saxons - de ruse de la nature  pointe déjà chez Hobbes de façon implicite : c’est bien parce que nous sommes animés par ces passions que, à la condition qu’elles soient régulées, nous sommes susceptibles de dynamiser et enrichir la société dans son ensemble (la lutte impitoyable d’intérêts et de prestige des laboratoires et des Etats entre eux va sans doute participer d’une découverte du vaccin contre la COVID dans des délais plus courts que prévu !).

Mais quelle est cette régulation des passions ? Autrement dit, comment passe-t-on de cet état de nature à une société régie par des lois – étant entendu que, dans la guerre de l’état de nature, pour Hobbes la seule loi qui vaille est de la gagner ?

Nous sommes certes régis par les passions susmentionnées, mais nous sommes aussi animés par une soif de paix et un désir d’entreprendre. Notre simple capacité de calcul rationnel nous fait percevoir le caractère intenable de la situation naturelle : je ne peux cultiver mon champ si je passe ma vie à le défendre contre les incursions des voisins, je ne peux développer culture et industrie si je reste dans un état de méfiance permanent, etc. Ainsi, de façon quasi-mécanique, chacun d’entre nous va être amené à aliéner sa puissance naturelle sur les choses et à la remettre entre les mains d’un Souverain (homme ou assemblée, précise Hobbes) qui nous tient tous en respect, et qui deviendra le seul détenteur de la violence légitime.

A partir de là, une transformation morale des hommes – devenus citoyens - peut avoir lieu, de même que l’établissement des lois qui protègent chaque membre du pacte social duquel est issu ce souverain, cet être artificiel qui est l’Etat moderne (plus d’un siècle plus tard, Rousseau dans Du Contrat social aura beau jeu de reprocher à Hobbes le fait que la sécurité des citoyens se paie du prix de leur soumission).

 

 

Nous l’avons dit, Girard suit Hobbes concernant la violence généralisée, qu’il appelle violence mimétique. Mais, pour lui, la solution hobbesienne du pacte de soumission permettant un passage de l’état de nature violent à l’état civil n’est pas réaliste. Des enquêtes anthropologiques de toute nature font apparaître des indices de processus bien différents, ne faisant pas intervenir la capacité de calcul des agents. Au contraire, pour Girard, au paroxysme de la crise mimétique généralisée, la violence de tous contre tous ne va pas s’arrêter, mais se tourner en une violence de tous contre un, contre une victime qui présente des « signes victimaires ». La polarisation de la violence sur une victime unique s’avère un moyen – certes impensé comme tel - d’échapper à l’autodestruction du groupe.

Concernant la crise mimétique, dans le meilleur des cas – c’est-à-dire les cas de violence fondatrice -, tout se passe donc comme si, atteignant son paroxysme, la violence généralisée et foncièrement destructrice du tous contre tous se dirigeait sur un individu unique. Rumeur, malentendu, hasard, l’ensemble de la communauté va réorienter cette violence pour la focaliser sur un individu présentant des « traits victimaires » - un détail parfois (il/elle est boiteux, bossu, juif, sorcières etc.) - qui vont être érigés par ce mouvement même en signes fondamentaux de culpabilité. L’ensemble des membres du groupe, dès lors sincèrement convaincus d’avoir trouvé la cause de la violence, se précipitent sur cette victime. Il faut d’ailleurs comprendre ce dernier terme dans ses deux sens – physique et chimique : d’une part, les individus accourent pour lyncher réellement cette victime, la lapider, etc. ; et, d’autre part, c’est ce lynchage lui-même qui précipite un nouveau corps (social), la constitution d’un groupe solidaire ; et cela au sens où, tout d’abord, le lynchage de cette victime met fin à la violence.

Dans son grand ouvrage anthropologique de 1972, La Violence et le sacré, Girard met ainsi en parallèle ethnologie et tragédie, mythes primitifs et action tragique. Il fait aussi bien référence à un ensemble de travaux anthropologiques qu’aux tragiques classiques et antiques pour montrer qu’épidémies et crises sacrificielles sont souvent liées, qu’il est bien difficile de distinguer la métaphore de la crise mimétique et la réalité de type médical.

« Derrière le pharmakos africain comme derrière le mythe d’Œdipe, il y a le jeu d’une violence réelle, d’une violence réciproque conclue par le meurtre unanime de la victime émissaire » (VS p. 164).

Girard n’hésite pas à parler de violence fondatrice. En effet, au paroxysme de la crise, des signes victimaires présentés par un individu déclenchent le mécanisme émissaire du « tous contre un ». Mais il arrive aussi que ce lynchage provoque lui-même sidération et effroi devant la puissance de la victime. D’une part en effet, on lui assigne la responsabilité du déclenchement de la crise. Certes, sa responsabilité a un caractère rétrospectif qui n’est pas perçu par les lyncheurs : ce n’est pas parce qu’il a couché avec sa mère et tué son père, provoquant ainsi la malédiction sur la ville, que les thébains bannissent Œdipe ; c’est parce qu’ils ont besoin d’une victime pour canaliser la violence généralisée, et c’est parce qu’Œdipe présente des signes victimaires (il est boiteux), qu’ils le chassent et qu’ils lui attribuent rétrospectivement les pires des crimes pour cela.

 

La victime est donc investie par les lyncheurs du pouvoir maléfique du déclenchement et de la propagation de la violence. Mais, d’autre part, elle peut aussi être adorée, investie de sacralité, puisque, grâce à sa mise à mort, elle est au principe du retour de la paix, et d’un corps social à nouveau différentié et stabilisé. Dès lors, l’aura de la victime peut atteindre une intensité telle qu’elle en vient à être divinisée.

 

Plus loin, le calme retrouvé est perçu comme une sorte de miracle qu’il faudra désormais penser, ne serait-ce que pour éviter le retour de la violence et de ce moment atroce : ainsi s’explique pour Girard l’établissement des interdits (tabous de tout ce qui reconduit au mimétisme – l’inceste notamment), des rituels visant à ruser avec le retour périodique de la violence dans toute communauté (organisation de moments cathartiques, tragédies, carnavals, etc.), et enfin des mythes qui permettent aux lyncheurs d’élaborer psychiquement, mais rétrospectivement, la crise, et d’éviter de concevoir la fondation de leur société sur la base de cette impensable violence.

Plus profondément, pour Girard, c’est donc à partir de cette violence justement que l’on se met à penser. C’est-à-dire que, comme chez Freud, le meurtre est fondateur[ii], la victime et l’ensemble du processus sont au principe d’une morpho et anthropogenèse, autrement dit du principe d’hominisation lui-même !

Certes, tout lynchage d’une victime ne débouche pas sur ce processus civilisateur. Mais on peut penser que dans le processus diversifié d’essais et d’erreurs qui caractérise la longue durée de l’évolution (décrit par Darwin), un certain nombre de ces essais ont été au principe de ces fondations[iii].

A partir de ces éléments conceptuels des théories girardiennes c’est désormais la question de l’individualisme contemporain qui nous intéressera, et notamment dans son lien avec l’outil numérique.

 

 

  • DE L’INDIVIDU A L’ERE NUMERIQUE

Le mouvement girardien d’internalisation progressive du ciel vers la terre relevé en littérature correspond à ce que Tocqueville appelle la démocratie, ou le mouvement historique et sociologique inéluctable – « providentiel » et continu -, en Occident tout du moins, d’égalisation croissante des conditions, de nivellement des strates aristocratiques. Corrélativement, L’Ancien régime et la Révolution décrit bien l’émergence d’un individualisme que Tocqueville résume dans le style nostalgique crépusculaire qui le caractérise avec une formule saisissante : « L’ancien régime avait construit une longue chaîne du paysan au roi, la démocratie brise la chaîne et met chaque maillon à part ».

En bref, le nivellement des strates sociales est contemporain d’une atomisation des individus ; et ce mouvement d’égalisation qui a d’abord concerné les entités transcendantes religieuses, puis politiques, se poursuit désormais dans les sphères sociales, scolaires et familiales (c’est peut-être bien l’effacement progressif du père, comme semblait le penser Lacan, qui a rendu nécessaire la psychanalyse).

Bien sûr, le passage d’une société holiste verticale à une société individualiste horizontale signifie des sécurités et un confort accrus pour les individus, la possibilité d’une poursuite du bonheur – « cette idée neuve en Europe (Saint Just) – et, malgré des déterminismes sociaux très pesants, l’opportunité de changer de destin pour chaque individu. La philosophie des Lumières a relié cette quête du bonheur et de la liberté à l’instruction, aux progrès techniques et scientifiques, à la sortie des ténèbres de la superstition, et au souci de la sphère privée. En même temps, nos sociétés ont indéniablement développé toutes sortes de dispositifs afin de venir en aide aux plus démunis et aux plus fragiles face aux aléas de l’existence, selon une dynamique de l’attention à la victime - laquelle correspond d’ailleurs pour Girard à l’avènement du Christianisme.

Cependant, ce processus de désenchantement du monde correspond aussi à une perte de sens et de sentiment d’appartenance à un tout cosmique et social comme ensemble qui nous domine et nous inclut. Le repli sur la sphère privée au détriment de la sphère publique entraîne une désaffiliation, un délitement des solidarités ancestrales et un affaiblissement des rites de passage.

A cet égard, des pathologies de l’individualisme contemporain ont été bien analysées (cf. Ehrenberg), mettant en avant l’impératif de jouissance, « la fatigue d’être soi », d’avoir à se réaliser, etc., injonctions qui sont à la source de sentiments forts de solitude, voire de dépression.

 

Quid maintenant de l’outil numérique ? Peut-on dire, comme il semble que ce soit devenu un lieu commun de le faire, qu’il est à la base de l’individualisme ultra contemporain ? Nous l’avons vu, l’individualisme est donc un mouvement exponentiel venant de très loin, et qui n’a pas attendu le développement des réseaux internet. En ce sens, il faudrait plutôt dire qu’il précède l’outil, et qu’il est à la base de son succès. Autrement dit, ce n’est pas l’outil qui a sécrété l’individualisme, il répond à un besoin préexistant.

Il s’agit en fait d’une dynamique interactive au sens où l’outil numérique s’adapte parfaitement à une société composée d’une masse d’individus qui ne peuvent plus fonctionner selon le modèle vertical des liens traditionnels. Il correspond aussi parfaitement à l’angoisse de solitude d’un individu qui craint d’avoir perdu les autres, et qui cherche à rester branché sur eux – tout en les maintenant à distance.

On peut sans doute parler d’un nouveau mode de constitution de soi par soi grâce à la relation ; nouveau mode parce que les individus échappent à l’obligation de s’accommoder du lieu où ils se trouvent, d’une part, et à la nécessité de s’accommoder avec ceux qui, autour d’eux physiquement, constituent un entourage obligé, d’autre part. Autrement dit, l’outil permet une réduction de la socialité subie au profit de la socialité choisie. Il s’agit donc de concilier une irréductible dépendance aux autres et le refus de se voir entraver par un lien, a fortiori s’il est hiérarchique. En ce sens l’horizontalité des liens sur le net renforce effectivement la dynamique d’égalisation des conditions.

Sur son versant positif, on peut aussi dire que les valeurs défendues généralement sur le net ne sont pas très éloignées de celles des Lumières évoquées plus haut, et les réseaux participent sans doute à cet égard activement de prises de conscience qui vont dans le sens de l’émancipation des individus, voire des peuples, comme on l’a vu avec les printemps arabes (entre autres).

Mais les réseaux sociaux font aussi courir le risque d’aliénation, au sens classique du terme où il s’agit d’exister d’abord comme objet dans le regard de l’autre plutôt que comme sujet pour soi-même. Combien d’entre nous font moins les choses pour le plaisir qu’elles procurent ou l’intérêt pour la communauté que pour le faire savoir aux autres ? Des enquêtes ont d’ailleurs montré que les individus qui n’avaient pas Facebook étaient plus sereins que ceux qui l’avaient parce qu’ils étaient moins exposés à la frustration, à l’envie, à la jalousie, à la crainte de l’exclusion et à toutes ces passions tristes qui affaiblissent notre joie d’exister.

En effet, les réseaux favorisent les vielles passions que l’anthropologie a décrites depuis longtemps – lutte de prestige, amour propre, jalousie, etc. (il ne me suffit pas de prendre du plaisir sur une plage tropicale, encore faut-il le faire savoir à ceux qui restent sous la grisaille parisienne !).

 

Plus profondément, et pour revenir à Girard, il semble que les réseaux tendent à renforcer l’esprit grégaire et un mimétisme généralisé. Bien sûr, chaque individu cherche à affirmer sa singularité, mais justement : nous nous ressemblons tous aujourd’hui en ce que chacun cherche à se distinguer, ce qui est un vecteur d’accroissement du mimétisme.

Quant à la rumeur, elle a toujours existé bien sûr, mais d’une façon générale, la puissance technique du réseau l’alimente et augmente sa puissance exponentielle ; ce qui ne manque pas de devenir très problématique à l’ère de la post vérité, avec ses fake news, son complotisme, quand chacun a tendance à se prendre pour un expert, un journaliste, etc.

Mais surtout, chacun a pu faire l’expérience sur les réseaux de la façon dont une discussion anodine amorcée sur un ton correct peut déraper sur un malentendu. Autrement dit, la tendance à la généralisation de la violence qui traverse toute communauté est favorisée par l’outil. Contrairement à l’échange épistolaire, même quand celui-ci est rude, la rapidité et l’horizontalité des échanges électroniques peuvent favoriser la crise mimétique des doubles liés à l’indifférenciation, ce moment où l’objet du débat tend à s’évanouir au profit du médiateur-obstacle lui-même. Cette discussion qui dégénère constitue même en quelque sorte une mise en abyme de la crise mimétique des doubles de la violence, dès lors qu’elle s’emballe, qu’elle se transforme en une escalade systémique de la violence de laquelle les protagonistes ne parviennent à sortir qu’au terme de la reddition de l’un des partis en lutte.

Mais, c’est le meilleur des cas, car il va de soi que cette configuration accélère le risque de lynchage ; il suffit de penser à ces adolescents harcelés parce qu’ils présentent une différence. C’est aussi vrai des femmes et des hommes publics, facilement laminés par la rumeur qui tend à se substituer à toute instance officielle, à un procès dans les formes, etc. D’autant plus que l’égalisation croissante des conditions se traduit par la disparition progressive de la culture de la déférence. Auparavant, l’individu ayant un litige faisait appel à des corps intermédiaires - syndicats, partis, instances qui savaient et pouvaient plus que lui comme individu isolé : la crise des gilets jaunes marque la fin de cette culture, après une longue agonie, les catégories populaires reprenant leur voix. La disparition des grands « gestionnaires » historiques de la colère, comme les appelle Peter Sloterdijk - le parti communiste et les grands syndicats -, laisse la place à des explosions désordonnées, à l’ère de la rumeur sans fondement, et surtout à de nouveaux gestionnaires – extrémistes, antisémites, complotistes, etc. - dont l’agenda politique douteux ne correspond pas à des revendications initiales légitimes de justice sociale.

Alors que nous sommes entrés dans l’ère des colères multiples, et souvent sans limites, le risque du retour archaïque de la victime émissaire s’avère donc assez élevé.

 

- CONCLUSION

En 1750, dans un Discours resté célèbre, Rousseau répondait à la question posée au concours de l’Académie de Dijon : « Si le rétablissement des arts et des sciences a contribué à épurer les mœurs ».

La réponse négative du philosophe – qui fit scandale à l’époque – apparaît comme bien trop radicale, et elle le serait encore plus aujourd’hui, sauf à considérer que les Lumières n’ont pas participé d’un processus d’autonomisation et de renouvellement de la perception morale. A moins d’appréhender la situation sur un mode paranoïaque, le traitement global de la crise de la COVID montre qu’un certain nombre de valeurs – liberté, attention aux démunis et aux plus fragiles, etc. – ont clairement progressé et progressent encore en Europe où elles sont désormais inscrites dans les consciences collectives (il suffit de penser à la différence de traitement entre cette crise et les épidémies de 1957 et 1968, pourtant très graves, et qui ont donné lieu à très peu de mesures, à une très faible couverture médiatique, et dont très peu de personnes se souviennent).

Il n’en reste pas moins que sourd le retour sauvage d’une violence archaïque sous le vernis aseptisé de notre société connectée et hyper moderne caractérisée par de multiples facettes, une grande complexité, des paradoxes et des contradictions souvent dangereuses. Dans la cadre des réseaux, cette violence perce parfois sous la forme d’échanges qui se transforment soudainement en une escalade mimétique, source potentielle de phénomènes de bouc-émissarisation.

Dans ce monde globalisé où les échanges sont instantanés, l’Europe saura-t-elle éviter de tels risques et préserver ses vertus démocratiques ? C’est une gageure pour elle à l’heure de la post-vérité où certains des dirigeants les plus puissants de la planète n’hésitent pas à « gouverner » par tweets, sans égard pour une quelconque adéquation avec la réalité.

 

 
  1. [i] Pour le détail de cet itinéraire je renvoie à mon ouvrage : Penser la violence, « l’œuvre de René Girard », Pascal Coulon, (HDiffusion, 2017)
  1. [ii]Nous renvoyons à Penser la violence (2ème partie, chap. 4) pour la distinction importantes entre les conceptions de Freud et Girard sur ce point.
  1. [iii]Concernant ces considérations anthropologiques, puis ce que j’appelle la troisième grande idée girardienne, la théorie de la méconnaissance, je renvoie à la troisième partie de Penser la violence permettant de comprendre comment, sur le temps long de l’évolution des espèces puis de l’histoire humaine, on passe avec la Bible puis le christianisme, du lynchage fondateur à la victime révélée, à la reconnaissance de l’innocence de la victime, et à un bouleversement historial subséquent de l’existence humaine tel qu’il impliquera une toute autre organisation des communautés.
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La transmission de la philosophie et de l'esthétique est une chose difficile qui requiert la concentration de l'étudiant. Elle ne relève donc pas d'un discours démagogique ou sophistique dont la popularité médiatique n'a souvent d'égal que la pauvreté conceptuelle. Inversement, à l'attention des profanes, il ne peut s'agir non plus de procéder selon un discours élitiste, du type normalien. En ce qui me concerne, je dirais que mon but et ma profession de foi, que ce soit dans mes conférences, mes ateliers ou sur ce blog, c'est de tendre à rendre accessibles ces choses difficiles avec un minimum de déperdition conceptuelle.

 

 

 

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Penser la violence ; l'oeuvre de Girard

Paru en Mars 2018 chez HDiffusion, Penser la violence de Pascal Coulon. 20 euro dans toutes les "bonnes librairies"

 

 

La violence a fait au cours des deux derniers siècles l'objet d'une pléthore de recherches dans bien des domaines, et nombreux sont les livres qui ont traité de la question en lui apportant des réponses fécondes. Bien peu cependant l'ont abordée dans sa dimension génétique essentielle de violence fondatrice. Et, pour cause ! Penser que toutes les communautés humaines et l'ensemble des processus civilisateurs, avec leurs rites, leurs cultures, etc., trouvent leurs origines dans une violence radicale qui en constitue la fondation ne va pas de soi ! De ce point de vue, Freud semble bien avoir la paternité de l'idée fondamentale d'un meurtre initial, paradoxalement à la source de la civilisation, de la morale et de la religion. Mais ne s'agit-il pas d'un mythe ? La question de la violence ne requiert-elle pas plutôt une méthode indiciaire, s'appuyant sur des recherches et un matériau anthropologiques ? L'oeuvre de René Girard tend dans un effort continu, magistral et souvent solitaire à remonter contre vents et marées aux sources d'une violence à la fois effective, revenant périodiquement, fondatrice et génétique. Sans omettre les failles de la doctrine, l'auteur met clairement en évidence l'articulation des théories girardiennes, désir mimétique, victime émissaire, méconnaissance, et nous en découvre la fécondité pour penser notre époque. (4ème de couverture)

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LES GROUPES D'ENTRAIDE

Pascal Coulon, LES GROUPES D'ENTRAIDE

Une thérapie contemporaine

Psycho-Logiques
 

De nombreuses personnes trouvent dans les groupes d'entraide des ressources pour lutter contre leurs souffrances, se reconstruire psychologiquement et recréer du lien social. Quel est le véritable potentiel de ces groupes ? Quelles sont les origines de ces fraternités ? Quelles sont leurs valeurs ? Comment expliquer leur relative confidentialité et les résistances que ces groupes rencontrent en France ? Cet ouvrage met en lumière les polémiques qui opposent vainement la psychanalyse aux autres thérapeutiques de groupe face aux sujets addictés.


L'Harmattan, 22,50 euro
ISBN : 978-2-296-10844-8 • février 2010 • 226 pages

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