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24 avril 2019 3 24 /04 /avril /2019 10:01

Dans des articles précédents (Phénomènes de résonance, ou encore Régénérer les humanités), j'ai déjà eu l'occasion d'écrire que la marque des grands en littérature, ou même dans d'autres champs artistiques, était un potentiel révélateur, cette capacité d'agir comme une clef où une lunette nous donnant accès, éclairant des régions de nous-mêmes et du monde qui resteraient fermées et sombres sans l'opération de cette œuvre.

On pourrait dire aussi plus prosaïquement que l’œuvre d'art, tout en passant paradoxalement par la singularité essentielle d'une production artistique (tels personnages de telle époque, etc.), produit un savoir de sa manière propre ; elle s'universalise ainsi en manifestant de façon sensible ce qui sans elle resterait à l'état abstrait de discours théoriques. A cet égard, rien de mieux pour percevoir la réalité du début 19ème siècle que La comédie humaine de Balzac, par exemple.

 

Ce qui vaut pour la littérature vaut évidemment pour le théâtre. La pièce de Joël Pommerat, Çà ira, fin de Louis, est tout à fait exemplaire de ce point de vue. C'est une œuvre qui nous met immédiatement (ou plutôt médiatement, par le travail magistral de création et de mise en scène) en phase avec des problématiques de philosophie politique à propos desquelles nous ne pouvons rester insensibles, quelques soient notre intérêt et nos engagements personnels à ce sujet par ailleurs.

Certes, la pièce est inspirée du processus révolutionnaire de 1789, ce qui cible le propos d'emblée, tout en constituant une réappropriation contemporaine du processus en question :

 

"Qu'est-ce qui pousse des hommes à renverser le pouvoir ? Quels nouveaux rapports instaurer entre l'homme et la société, les citoyens et leurs représentants ? Entre fiction et réalité, Çà ira, fin de de Louis raconte cette lutte pour la démocratie." (synopsis)

 

Ce qui émerge des débats passionnés au cours desquels se structure l'assemblée nationale et le peuple souverain, ce sont des questions bien actuelles (ce qui est d'autant plus remarquable que Joël Pommerat a créé cette pièce avant la crise des gilets jaunes) que le spectateur ne peut s'empêcher de faire siennes: compte tenu de l'urgence du moment révolutionnaire, les discussions doivent-elles porter sur les principes - égalité des hommes, liberté, etc. - ou sur des points précis, au cas par cas - trouver une solution pragmatique pour nourrir telle partie de la population?

Ou encore, l'assemblée doit-elle soutenir la foule en colère et accepter ses excès comme partie inhérente du processus révolutionnaire, comme réponse aux excès antérieurs de la domination de la noblesse? Ces violences sont-elles regrettables, mais légitimes in fine? De ce point de vue, comme le disait Mao, la révolution n'est pas une discussion de salon et comporte inévitablement la violence. Ou alors faut-il penser qu'une société juste ne peut procéder que de la loi, et de procès non expéditifs ? La fin ne justifie pas les moyens, la violence révolutionnaire risquant toujours de déboucher que sur des tendances fascisantes.

 

Parmi d'autres, ce sont des questions de cette nature, éminemment actuelles, qui émergent dans le fracas magnifique d'une mise en scène très nerveuse, jamais ennuyeuse, ce qui est bienvenu dès lors que la pièce dure tout de même quatre heures et demie (ce qui n'est pas rien pour une ado - la mienne, à qui j'avais pris soin de ne pas révéler cet aspect des choses, et qui a apprécié le spectacle - devant se priver de son portable pendant tout ce temps !).

 

S'il y a du sens à parler de pièce intelligence, c'est bien celle-ci. Par la performance des acteurs, du metteur en scène et des techniciens qui confèrent une très haute intensité au spectacle, le travail de Pommerat accomplit ainsi sa plus haute mission ; il touche les adultes, comme nous l'avons vu, mais aussi les plus jeunes par ses vertus pédagogiques. La pièce, en ce sens, vaut certainement aussi bien comme cours d'histoire et comme cours de philosophie politique. j'encourage à cet égard tous les lecteurs du Contrat social (et notamment ceux, nombreux, qui continuent à  visiter ce blog spécialement pour les articles sur Rousseau, Hobbes, voire Rawls) à aller la voir pour approfondir leur compréhension de la thématique en question.

Quant à moi, j'ai aussi été fasciné par la façon dont l'assemblée du peuple souverain émerge du chaos des débats. Superbe approche du négatif de l'histoire, la liberté se manifestant ici dans la violence (verbale) entre les différents ordres (clergé, noblesse, tiers-état), mais aussi à l'intérieur des différents ordres eux-mêmes.

 

Petit bémol : le prix du spectacle pour le spectateur. Certes, il s'agit d'une véritable performance à tous les niveaux pendant quatre heures et demie, mais, théâtre privé oblige sans doute, pour bénéficier pleinement d'une place permettant d'apprécier l'ensemble du jeu des acteurs disséminés en partie dans tout l'orchestre du théâtre de la Porte Saint martin (comme à l'Assemblée), il faut envisager approximativement cinquante euros.

Ce n'était pas mon cas, et quoi qu'il en soit, cet aspect ne doit pas décourager le lecteur, l'ensemble étant malgré tout accessible à des places plus modestes.

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19 avril 2019 5 19 /04 /avril /2019 11:28

En lien avec mes préoccupations pédagogiques du moment, cet article vaut comme lecture anthropologique de la séquence qui suit l'incendie de Notre-Dame.

 

Au-delà de l'émotion liée à l'évènement en soi, l'incendie recèle une forte charge symbolique. Plus loin, l'ensemble de la séquence - offres de don pour la reconstruction, réactions que ces offres ont elles-mêmes suscitées - est très significatif.

 

Si je parle de charge symbolique de l'incendie, ce n'est pas du tout à titre de manifestation exemplaire de la décomposition d'une société, comme veulent le voir certains, et encore moins évidemment en un sens religieux plus ou moins millénariste, comme feu purificateur, voire punition divine.

Quant à la séquence significative, il s'agit de la rivalité mimétique des dons (LVMH, etc.), et des critiques concernant l'emploi d'un argent qui aurait été plus utile ailleurs (pour des associations caritatives).

 

En quoi cette séquence est-elle donc significative ? Ce ne sont pas des données ou des principes moraux ou politiques qui permettent d'apporter une réponse, mais bien une grille de lecture anthropologique permettant de déceler ce qu'il peut y avoir d'originaire dans les comportements de cette dernière semaine.

 

En effet, la cathédrale elle-même, ainsi que les offres de don, illustrent un constat anthropologique élémentaire aussi bien qu'une donnée économique originaire, mais contre intuitifs en ce qu'il sont recouverts par des couches sociales sédimentées depuis que la Réforme et le capitalisme - qui en constitue le corolaire économique - nous ont amenés à considérer que tout excédent doit être utilisé à bon escient, valorisé en termes de production, réinvesti dans la croissance.

Comme un retour de refoulé, l'évènement "Notre-Dame" manifeste de façon éclatante la revanche de la dépense, de l’exsudation, de la consumation pré capitaliste (et du catholicisme romain qui en constitue le corolaire), de la valeur oubliée de la gloire improductive sur l'acquisition et la consommation.

Seul un point de vue très particulier, localement, socialement et temporellement situé, nous amène à appréhender le développement des forces productives comme une finalité de l'activité. Et donc à considérer comme un scandale, une "part maudite" (Georges Bataille), toute énergie en excédent non réinvestie pour la croissance. Mais, d'un point de vue économique plus général, l'énergie est toujours en excès et demande dilapidation à un moment ou un autre.

Tout organisme vivant - l'homme comme les autres - reçoit plus d'énergie qu'il n'en a besoin pour maintenir sa vie. La pression de la vie est toujours productrice d'excédent.

Que faire de l'énergie excédentaire, sinon la dilapider, la perdre sans profit ? Sur ce plan, les données historiques indiquent que deux voies s'ouvrent bien souvent à l'homme pour cette exsudation : la guerre malheureusement - celle de 14 est particulièrement significative à cet égard - et le luxe, la gloire de l'inutile, ce qui toujours se situe au-delà de la sphère de la survie. De ce point de vue, des pyramides aztèques parfaitement inutiles en termes de production - au sommet desquelles se déroulaient des sacrifices - à la cathédrale, il n'y a pas vraiment solution de continuité.

Même refoulé, le mouvement général d'exsudation, l'excédent sacré, la frénésie de l'énergie non productive continue à survivre en l'homme. A son niveau, il est voué à cette consumation sacrée qui lui permet d'échapper à la pesanteur, au calcul froid et à l'avarice. Dépasser le monde de la survie en détruisant les choses, aucun autre auteur que le Dostoïevski des Possédés n'a mieux illustrer cette thématique de la puissance du négatif qui caractérise essentiellement l'homme.

 

 

Cette consumation a pu prendre diverses, et parfois étranges, formes d'expression - du sacrifice au luxe. Le don est l'une d'entre elles. Mauss nous a montré que le don n'était pas toujours dénué de relations de pouvoir. Il faudrait plutôt parler de puissance, le don ne concernant pas l'acquisition des choses - lesquelles tendent plutôt à la dilapidation lors de ces rituels - mais la perte, la capacité à dépasser la survie pour le prestige, celui du plus grand donateur.

Tous les dons ne sont pas de même nature bien sûr, comme le montre l'anthropologie, mais ce qui se passe actuellement autour de la cathédrale a des relents évidents de potlatch, ce rituel agoniste de dons contre dons des tribus d'Amérique du Nord. Il s'agit de manifester sa puissance sous forme de générosité, d'obliger le rival à surenchérir, voire de l'humilier jusqu'à ce qu'il se soumette, dès lors qu'il se trouve dans l'incapacité de redonner plus. Lors de ces cérémonie, les choses données sont souvent brûlées ; ce qui est alors détruit, sacrifié, dans la chose, c'est sa dimension profane, c'est-à-dire utilitaire. A cet égard, Bataille écrit "Si le potlatch aboutit rarement à des actes en tout point semblables au sacrifice, il est néanmoins la forme complémentaire d'une institution dont le sens est de retirer à la consommation productive".

 

Toute la contradiction inhérente à la condition humaine se précipite dans ces pratiques. D'un côté en effet, le sacrifice et le don valent par leur capacité à soustraire les choses du monde profane de l'utilité, du pouvoir et de la consommation, ce qui permet aux hommes d'accéder à une sphère supérieure. De l'autre, cette inutilité elle-même est en quelque sorte choséifiée et utilisée, puisqu'elle devient le medium par lequel s'affirme le pouvoir des puissants.

 

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24 janvier 2019 4 24 /01 /janvier /2019 16:59

La crise que nous traversons est à la source d'un accroissement exponentiel de rumeurs délirantes, nous l'avons vu dans l'article précédent de ce blog qui touchait à la question de la post vérité et à la nécessité éthique d'une hygiène de la pensée.

Dans le même ordre d'idées, il s'agit ici de la question du sens et de la valeur des mots et de ce qu'ils véhiculent dans ce moment de confusion des esprits. A cet égard, afin de lui rendre hommage, je souhaite faire une exception en publiant sur mon blog un article paru dans Le Point du romancier et journaliste algérien Kamel Daoud qui, de par sa vie, ses engagements et les dangers qu'il courre, connaît, lui, le sens de certains mots circulant actuellement sur les réseaux sociaux. En changeant le sens des mots, on déforme la perception de la réalité.

 

 

Voici le texte de Kamel Daoud

 

Ce qu'est vraiment un dictateur
 

"De « dictature », à « violences policières », les gilets jaunes convoquent des termes qu'il est urgent de redéfinir. Les Français le savent-ils tous ? Si leur pays bascule dans le chaos, la radicalité, c'est que tout est permis ailleurs. C'est le quitus rêvé pour les populismes en Occident. Il faut espérer que cela ne se passe pas ainsi. Et, pour espérer, il faut au moins corriger le sens des mots. Ceux de la presse, des médias. A lire les titres et l'usage que l'on fait de la langue, on déchiffre presque un espoir malsain de voir s'écrouler un pays comme pour justifier, rétrospectivement, une titraille.
Quelques mots sont à redéfinir d'urgence pour recouvrer la mesure.

 

«Dictature », d'abord, utilisé à l'intention du macronisme. Certains oublient donc ce qu’est un dictateur. La littérature en a adouci le mystère brutal, le reportage en a fait un « sujet » exotique, les années 1970 étant un souvenir, on en parle aujourd'hui avec une dangereuse négligence. Un dictateur, c'est un homme qui prend le pouvoir à la vie à la mort. Qui tue la moitié de son peuple pour gouverner l'autre moitié agenouillée, qui a des prisons secrètes, une police secrète, une humeur secrète. Il est sanguinaire, fantasque, assassin. Il adore faire du pays une photo de lui-même, il aime la parade et le portrait géant. Le confort étant un abrègement inévitable de la mémoire, on semble avoir oublié ce qu'est un dictateur et on le voit partout, dans la presse et la parade.


« Violences policières». C'est l'usage que l'on fait de la police pour protéger un dictateur, ses proches, ses biens. C'est synonyme de sang, blessés graves, morts quotidiens, « disparitions » et procès de minuit. C'est loin de définir des heurts entre manifestants et policiers à Paris ou à Bordeaux.

 

« Guerre ». C'est un souvenir terrible, une divinité qui boit du sang, pas un jeu de mots. Une guerre tue, par milliers, par millions. C'est la perte de la maison, du sens, de l'humain, du pays, de la dignité. Ce n'est pas un échange de cailloux et de lacrymogènes. Il faut laisser se reposer les morts et la mémoire. Il ne faut pas les convoquer pour habiller ses démesures.

 


« Résistance». Ce mot, en France, a une mémoire. Ce n'est pas un sticker jaune qu'on appose sur un bocal, un front ou un gilet. On peut faire de la résistance mais pas se faire passer pour elle.

 

« Décapitation », « Monarchie », « Bastille », « Roi ». On a suivi dans le reste du monde ce remake faiblard et artificiel de la Révolution française dans la France des intox. Plus proche de la redéfinition de l'œdipe que de la vraie révolution. Ici, avec ces mots, certains veulent « tuer » le père, épouser la mère et errer, aveugles et coupables.

 


« Printemps européen ». Ou français. Irrespectueux pour les Égyptiens, Syriens, Tunisiens, Ukrainiens qui sont morts sous les sabots, les avions russes en Syrie ou les tirs des snipers au Caire. Un « printemps » est une chose sérieuse, espérée une vie durant, payée chèrement : c'est se soulever contre un dictateur pour atteindre la liberté et pas seulement la détaxe, la dignité. On y voit de la colère, pas de la haine de l'ordre. On y crie liberté, pas anarchie. On y rêve d'urnes, d'élections propres, de démocratie et de presse indépendante.

 

« Répression ». Cela arrive de nuit. Vous êtes dans votre maison et on vous arrête, cagoule, menottes, cellule secrète, torture et PV à signer sous la menace de câbles électriques nus. Votre famille ne sait pas où vous êtes et votre vie dépend d'une ONG qui se bat pour vous en Europe. Votre corps devient un délateur contre votre âme, vous perdez vos dents et votre dignité. La fosse sera votre rêve nocturne et, quand vous êtes libre, vous ne pouvez rien saisir de vos mains sans gémir et recompter vos doigts. Cela ne se passe pas ainsi à Paris. Tout cela pour revenir par des mots sur les mots. Ils sont dangereux.

 

« Gazer » en est un de plus qu'il faut redéfinir avec précaution.

Si, en France, on commence à abuser jusqu'au ridicule des mots « dictature » et «répression », que va-t-il nous rester à nous, au Sud, comme mots pour parler de nos sorts ?"

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24 décembre 2018 1 24 /12 /décembre /2018 10:23

 

 

"Il y a moins de différence entre les animaux les plus intelligents et les hommes les plus stupides qu'entre les hommes les plus stupides et les plus intelligents".

Montaigne, Apologie de Raymond Sebond

 

 

 

 

L’actualité m’incite à republier aujourd’hui un texte de juillet 2016, « Une formidable régression obscurantiste », concernant le conspirationnisme. Le fond substantiel du texte n’est pas modifié, mais il est remanié en fonction de l’apport de diverses recherches sociologiques (celles de Gérald Bronner), d’une enquête IFOP commanditée par la Fondation Jean Jaurès et Conspiracy Watch (ainsi que des débats entre intellectuels en conclusion de la dite enquête), d’une recherche scientifique (du physicien David Grimes) et de considérations philosophiques diverses (entre autres, La faiblesse du vrai de Myriam Revault d’Alonnes, Le réel et son double de Rosset). De plus, le texte bénéficie des ressources documentaires liées à mon travail de préparation de cours pour des universités populaires sur Une histoire de la vérité dont la dernière partie porte précisément sur la question de la post-vérité.

 

J’ai évoqué l’actualité de ce mois de décembre 2018 ; pour la clarté du propos, je préciserais qu’il ne s’agit pas pour autant de se positionner ici sur le bien-fondé du mouvement des « gilets jaunes » ; disons simplement qu’il est de toute évidence le lieu d'infox, touché lui aussi par cette tendance complotiste exponentielle - et des déclarations nauséabondes subséquentes (provenant de sources diverses).

A cet égard, les nouveau gestionnaires de la banque de la colère des humiliés (pour employer la rhétorique de Peter Sloterdijk) qui se font entendre sur les réseaux sociaux apparaissent pour la plupart comme de bien tristes sires, qui rendent assez peu service au mouvement qu'ils sont censés défendre.  C’est donc aussi pour l’intégrité du mouvement lui-même que s’impose aujourd’hui plus que jamais une opération de prophylaxie intellectuelle et sociale consistant à mettre en évidence, en les « déconstruisant », les mécanismes et systèmes cognitifs qui mènent aux théories du complot.

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Plus globalement, il me semble que notre époque de confusion de la pensée requiert aujourd'hui chez tout chercheur, intellectuel, philosophe digne de ce nom une éthique minimale sous forme d’usage suffisamment sain de la pensée, lequel n’exclue d’ailleurs en rien – bien au contraire - un quelconque engagement militant dans un sens ou un autre. « Bien penser, telle est le principe de la morale », écrivait Pascal. Le lien entre pensée et morale ne semble pas évident a priori. Pourtant, à y regarder de plus près, jamais sans doute cette pensée du 17ème siècle n’a été aussi frappante par son actualité, en ce qu'elle indique les conséquences éthiques désastreuses d'une pensée confuse.

 

Étrange époque où il est devenu nécessaire d’affirmer des idées tellement simples qu’elles devraient être évidentes : 1 - ce n'est pas parce que des manipulations de toute nature, ou même des complots, ont existé et existent objectivement qu'il convient d'adopter une vision conspirationniste et paranoïaque de l'histoire et de l'actualité. 2 - sauf à considérer que la fin justifie les moyens - auquel cas on est inévitablement amené à sortir d'un cadre démocratique, et même pacifique -, il est possible d’adopter des positions politiques de toute nature sans avoir pour autant à passer sous les fourches caudines de théories délirantes.

 

 

Voici donc le texte en question :

 

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Il est généralement convenu que le 11 septembre constitue une rupture historique, qu'il existe un avant et un après de cet événement dont on n'a sans doute pas fini d'analyser et de décliner les incidences, tant sur les plans politique, stratégique et sécuritaire que dans nos vies quotidiennes.

Mais, c'est au-delà ou en deçà de cette dimension historico-politique que j'entends me situer ici. Théories du complot, interprétations paranoïaques de l'histoire et des rapports sociaux, il me semble que l'événement 11/09 peut aussi être perçu comme un paradigme sur lequel s'étalonnent d'autres événements (Charlie, Nice, Strasbourg aujourd’hui, etc.) qui lui font écho. De ce point de vue, le 11/09 et la succession d'attentats qui entrent en résonance avec cet événement matriciel sont au principe d'une autre rupture tout à la fois symbolique, sociologique, psychologique, voire anthropologique, certes moins immédiatement perceptible, mais peut-être tout aussi grave. Fantasmes, convictions non fondées, tous les ingrédients d'une inquiétante rupture et d’une régression obscurantiste sont désormais réunis.

 

C'est un truisme de dire que le rapport à soi-même passe par le rapport à l'autre, que le processus par lequel se construit l'identité est traversé d'altérité. Loin d’être toujours paisible, ce rapport peut même être clairement antagoniste ; ce qui n'empêche pas cette construction mutuelle, processus qui trouve à s'effectuer d'autant mieux que nous avons en partage un certain nombre de croyances communes concernant l’existence des faits ; quitte d'ailleurs à ce que ces convictions portent sur une claire perception de nos divergences concernant leur interprétation. Ces évidences partagées ne sont pas un surplus accessoire au regard de la construction de soi. Elles ne se surajoutent pas à une identité déjà constituée ; elles fournissent au contraire les bases communes de ce rapport structurant.

 

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Or, c'est peut-être bien à ce niveau que le bât blesse et que se joue quelque chose de fondamental depuis le 11/09 dans nos sociétés. Qu'advient-il en effet en termes de construction identitaire dès lors que ce socle de convictions communes vacille ? Plus précisément quand, chez une partie non négligeable d'entre nous, les évidences cèdent la place au type de constructions conspirationnistes de la réalité telles qu’elles fleurissent ces dernières années ?

 

Ce pourrait être un phénomène marginal en termes statistiques. Mais les enquêtes montrent que ce n'est désormais plus seulement dans certaines banlieues défavorisées, dans les prisons, les lieux de soins pour personnes fragilisées psychologiquement et socialement (où, de par ma fonction, je suis assez bien placé pour observer le phénomène), chez des jeunes en manque de repères, que toute une frange de la population vit dans la croyance que le 11/09 est l'œuvre de la CIA (bien entendu noyautée par les juifs), que l’on n’a jamais marché sur la lune, que Charlie n’est pas un attentat, que la terre est plate, etc. Quelle que soit la variante du complot adoptée, et si irrationnelle que puisse être cette croyance, c'est aussi maintenant dans les catégories socio-culturelles assez élevées que des gens sont convaincus de l'existence de ce type de complots et de leurs ramifications.

Malheureusement, nous sommes sans doute là face à une pathologie de la démocratie ; les derniers événements montrent que certains politiques, des vedettes du star système et même des intellectuels flirtent désormais avec ces rumeurs, dès lors qu’ils peuvent les instrumentaliser, s’en prévaloir à des fins électoralistes, voire égotistes.

 

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Quand les faits eux-mêmes deviennent une affaire d'opinion se dessine un horizon d'où aura disparu un langage commun, ou tout du moins un langage s'appuyant sur un référent partagé, avec toutes sortes de conséquences périlleuses pour la vie démocratique. Certes, de ce point de vue, la responsabilité incombe sans doute aussi au politique, celui-ci apparaissant de plus en plus déconnecté des réalités concrètes vécues par les populations et en contradiction constante avec ses promesses de campagne.

 

 

La valeur paradigmatique du 11/09 tient au fait qu’à l'occasion de chaque  nouvel attentat le même schéma se reproduit invariablement. De façon désormais systématique, ces drames font l'objet d'un traitement similaire sur les réseaux sociaux. Après le 11/09, un mois avait été nécessaire pour qu’émerge l’idée de complot ; après Charlie, seulement quelques heures, après Strasbourg, encore moins : aujourd'hui la théorie alternative en vient à précéder chronologiquement la version officielle !

Le net constitue à cet égard une chambre d’écho formidable, générant des phénomènes collectifs que les protagonistes initiaux de la rumeur ne maîtrisent même plus. Et cela d’autant plus que, au-delà du conspirationnisme, le net fonctionne par cascades informationnelles circulant dans un sens déterminé d’avance, parfois réglé par des algorithmes (il est établi aux États-Unis que le net est formaté de telle sorte qu'un Républicain ne reçoit que des informations alimentant sa vision du monde, et inversement pour un Démocrate), ce qui ne permet plus d’être confronté à des arguments contradictoires. Tout ceci participe d’une polarisation du champ social en communautés soudées, au sein desquelles se cristallisent et se solidifient des positions fermes, mais déconnectées du réel. C’est ainsi que nous sommes parvenus à une situation où « le vrai n’a plus d’effet sur le réel », comme l’écrit Myriam Revault d’Alonnes.

Dans ce contexte, les rumeurs complotistes fonctionnent, elles, d’autant mieux qu’elles s’adressent à des convaincus solidifiant sans cesse leurs convictions. Dès lors, chaque évènement s’inscrit pour eux dans la vision du monde qu’ils ont antéposée. A partir d’une telle perception pré conçue ou pré formatée, tout détail un peu étrange dans le déroulé de l’évènement (un drapeau qui bouge sur la lune, la supposée absence de juifs dans les tours le 11/09, etc.) va être sélectionné par l’adepte pour devenir une « preuve » du bien-fondé de sa théorie.

 

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Cette appétence pour l’idée de complot pourrait être sans grandes conséquences, et même folklorique – ces théories n’étant pas dénuées d’un certain plaisir esthétique, comme l’ont bien perçu les jeunes d’une part (qui bien souvent ne sont pas dupes), et les metteurs en scène et les écrivains d’autre part. En un sens, le conspirationnisme dans sa version esthétique constitue le dernier avatar d'une tentative post moderne maladroite de re-poétisation du monde, l'une de ces réactions contre ce que Heidegger appelle "l'arraisonnement technique du monde", telles qu'elles ont fleuri dans la littérature et les arts depuis les Lumières et l'avènement d'une toute puissance de la rationalité. Régénérer la sensibilité individuelle, le sentiment intérieur et la créativité en passant au besoin par l'imagination, la légende, un retour au Moyen-Âge, etc., - telle fut l’œuvre du Romantisme des 18ème et 19ème siècle, par exemple. Renouer un lien substantiel avec la dimension cosmique de l'univers, cette quête rend compte en partie des tentatives artistiques des avant-gardes (Kandinsky, Kupka, Klee, etc.) visant à respiritualiser un monde privé de sens, submergé par le matérialisme et la technique.

Mais le versant politique du conspirationnisme est beaucoup plus inquiétant. En effet, il se manifeste comme un obscurantisme qui alimente par contagion une vision paranoïaque du monde. Or, on le sait, les théories du complot précèdent souvent des phénomènes de bouc-émissarisation et de massacre de masse (l’exemple des hutus et des tutsies étant le dernier en date), et cela dans la mesure où elles préparent le terrain à une libération des pulsions les plus violentes le jour où les conditions socio-historiques sont réunies pour cela.

 

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Sur le pan des remèdes, même si c'est un travail long et fastidieux, les théories du complot ne devraient pas être difficiles à contrecarrer en termes d'argumentation rationnelle, et de nombreuses recherches les réfutent de fait assez facilement en s'appuyant sur des faits (un dossier complet et détaillé sur les théories du complot du 11/09 est ainsi disponible sur Wikipédia, avec une conclusion de Noam Chomsky - peu suspect de connivence avec le gouvernement US).

 

 

En outre, le physicien David Grimes montre bien, à l’aide d’un calcul de probabilités, les limites de durée très faibles de conservation d’un secret en fonction du nombre de personnes impliquées. Nous avons tous tendance à chercher au moins une personne de confiance pour partager un secret, lequel peut être trop pesant. Pour monter une opération comme le 11/09, ou une fausse conquête de la lune, des milliers de personnes auraient dû être impliquées. Après toutes ces années, est-il raisonnable de croire que pas l’une d’entre elles ne se soit confiée à un proche, ou n’ait laissé une lettre, un testament moral, etc. ? D’après les calculs de D. Grimes, en fonction du nombre de personnes dans les deux cas, si complot il y avait, il aurait dû être éventé en moins d’un an (les détails de cette enquête sont consultables sur le net).

 

Mais ce n’est pas là le cœur de la problématique. Tout d’abord, les études montrent que le démenti des rumeurs participe à hauteur de trente pour cent à leur propagation ! Ensuite, nous nous heurtons à une objection de bon sens : des manipulations politiques de toute nature, des complots historiques réels ont bien existé objectivement et existent probablement encore de fait, qu’il serait absurde de nier. On peut citer les attentats de Bologne et de Brescia, par exemple, dans les années 80, clairement commandités par les services secrets italiens pour discréditer la gauche. Mais justement : les faits se sont avérés progressivement, ont été jugés, des personnes de haut rang condamnées, etc. Aujourd’hui, on parle de plus en plus du scandale des élections américaines manipulées par le Kremlin. A suive : la vérité ne finit-elle pas toujours par émerger ?

 

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La plus grande difficulté se situe ailleurs en fait : avant même le plan psychologique, il convient d’évoquer avec Rosset la pulsion métaphysique (n’épargnant pas les plus grands philosophes idéalistes, comme l’avait bien vu Nietzsche) qui nous pousse à nous détourner du réel au profit d'arrière-mondes : « Rien de plus fragile que la faculté humaine d’admettre la réalité, d’accepter sans réserves l’impérieuse prérogative du réel… le réel n’est admis que sous certaines conditions et seulement jusqu’à un certain point ; s’il abuse et se montre déplaisant, la tolérance est suspendue. Un arrêt de perception met alors la conscience à l’abri de tout spectacle indésirable. Quant au réel, s’il insiste et tient absolument à être perçu, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs. » (Le réel et son double). 

 

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Sur un plan plus psychologique, on peut parler pour chacun d’entre nous d’un système d’immunité intellectuelle permettant de préserver les croyances. Il est donc plus intéressant d’examiner les mécanismes cognitifs de production de ces croyances. De fait, les théories du complot sont séduisantes en ce qu'elles procurent un certain nombre de "bénéfices" psychiques à ceux qui les adoptent et les diffusent : d'abord, elles permettent de combler le vide, de donner sens à ce qui n'en n'a pas nécessairement, ce qui constitue une source majeure d’angoisse, liée au fond tragique de l'existence. La quête obsessionnelle de causalité intentionnelle vaut dès lors comme une manifestation symptomatique de l’angoisse dans un monde où il est difficile de supporter le fait que le réel est souvent insensé.

Ainsi, l'un des éléments d'explication majeurs à mon sens de l'usage défaillant de la raison réside plus particulièrement dans la confusion entre conjonction et causalité (sur le mode du : « à qui profite le crime ? »), comme c’est souvent le cas lors des attentats terroristes. L'éthique conditionnant une pensée saine consiste à résister à la tentation : ce n’est pas parce qu’il y a concomitance entre mouvement des gilets jaunes et attentat terroriste - lequel « profite » effectivement au gouvernement au sens où il permet de justifier un appel au calme – que le gouvernement en question  est l’organisateur de l’attentat ! « Chaque fois qu’en consultant ma montre je vois l’aiguille sur le chiffre 10, j’entends les cloches commencer à sonner, je ne suis pas en droit de conclure que la position de l’aiguille est la cause du mouvement des cloches. » (Tolstoï, Guerre et paix)

 

 

Il serait également absurde de nier que les intérêts financiers ont une forte influence en politique. Mais les riches sont suffisamment riches et puissants pour ne pas avoir besoin de comploter ! Que plusieurs d’entre eux poursuivent les mêmes fins, cette conjonction d’intérêts communs n’implique aucune association secrète de supposés Maîtres du monde. La pulsion métaphysique entraîne un raisonnement fallacieux : là où il n’existe qu’une simple addition d’intérêts privés, un « besoin » nous conduit à personnifier le mal sous forme d’une telle association – conduite superstitieuse analogue à celle postulant un dieu anthropomorphe, dénoncée et "déconstruite" par Spinoza dans l'appendice de la partie I de L'éthique.

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Dans le même ordre d'idées, la confusion entre concomitance et causalité intentionnelle autorise souvent la désignation d'une victime émissaire, solution bien pratique là aussi en termes de canalisation de la violence et de lutte contre l'angoisse. 

Disons plus globalement que, face au tragique de l’existence, bien difficile à penser, à intégrer, une théorie du complot se présente comme une douceur pour l’esprit, une plage de repos, voire de paresse intellectuelle.

 

Enfin - mécanisme psychologique identifié également -, ces théories alimentent le narcissisme de leur défenseur, ce dernier apparaissant comme un affranchi, le détenteur d'un secret que le commun ne possède pas. En ce sens, l'adepte de la théorie du complot est lui-même un acteur séduisant, de même qu’un activiste redoutable, un infatigable propagateur de la rumeur face à qui il ne peut y avoir que des naïfs aliénés au système et à la pensée unique (au mieux), ou des complices de ce système (au pire). Que, plus simplement, le commun des mortels ait d’autres chats à fouetter et ne s’intéresse que de façon lointaine à tout cela ne lui vient guère à l’esprit.

 

Face au vide, au manque et à la solitude existentielle, ces éléments constituent ainsi un "bénéfice" non négligeable pour des gens en perte de repères. Pour toutes ces raisons, ces théories sont difficiles à réfuter. Milgram avait bien identifié le mécanisme selon lequel plus un adepte s'est engagé sur une voie, plus il lui est compliqué subjectivement de reconnaître qu'elle est fausse. Avec son expérience, il montrait, entre autres, que reconnaître que l'on s'est trompé représente toujours un coût narcissique élevé, et cela d'autant plus que la croyance est ancienne.

 

Il est donc à craindre qu'il soit déjà trop tard pour nombre d'adultes convertis. C'est alors aux plus jeunes qu'il s'agit de s'adresser, et, en ce sens, les initiatives de ces dernières années visant à éveiller l’esprit critique des élèves de collège par rapport aux sources d'information, avec interventions de journalistes, etc., sont excellentes. Mais il me semble qu'il faudrait désormais les systématiser et les intégrer plus officiellement dans le cursus scolaire, tant il y va essentiellement de la construction de soi, du citoyen et de l'être ensemble.

 

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Enfin, clin d’œil de l'histoire des idées et ruse de la raison, cette incroyable régression obscurantiste peut être à la source d'une revitalisation de la fonction du philosophe dans la Cité.

Bien que ce contexte soit désolant, d’une certaine façon, le penseur peut être, lui aussi, séduit : pour ma part, j'ai le sentiment de retrouver l'atmosphère qui entourait mon cher Spinoza pendant mes années de Licence, avec sa lutte contre la superstition et en faveur de la raison.

 

 

 

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10 décembre 2018 1 10 /12 /décembre /2018 17:31

Dans la mesure où il est trop tôt pour bien saisir les tenants et aboutissants de la crise des gilets jaunes et d'en faire une synthèse, je me garderai bien dans ce petit article de donner mon avis à ce sujet, cette crise faisant par ailleurs, au-delà des rumeurs et des fake news de toute nature, l'objet d'un ensemble de considérations informées et d'éditoriaux de sensibilités différentes.

 

 

 

Cependant, pour répondre à la demande de quelques étudiants, je me permettrai de donner quelques indications de lectures philosophiques, sociologiques et historiques, comme des repères qui permettent de conférer une intelligibilité à cet évènement, d'éclairer quelques unes de ses différentes facettes et d'inscrire ce moment de crise dans la trame plus générale d'une durée longue.

 

 

 

Le premier livre incontournable à mon sens est celui de Christopher Lasch, La révolte des élites et la trahison de la démocratie, publié en 1994, quelques mois après sa mort. C'est un livre véritablement visionnaire concernant la déconnexion des élites américaines, et, par voie de conséquences, la montée en puissance du trumpisme.

Les analyses par Lasch de cette élite dorée (il vise les démocrates essentiellement), sûre d'elle-même et de sa supériorité intellectuelle, plus affiliée à ses semblables des cercles internationaux qu'à ces propres citoyens, renvoie de façon cruelle à notre situation actuelle et à la dénonciation de la morgue et du mépris de notre Président ("ceux qui ne sont rien", "les premiers de cordée", etc.). Je laisse le lecteur découvrir ce qu'il faut entendre par ce titre étonnant (révolte des élites).

A noter que les analyses du philosophe français contemporain Jean-Claude Michéa s'inscrivent dans le sillage de Lasch.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le deuxième livre important à mon sens est le Tome 1 De la démocratie en Amérique de Tocqueville. Dans ce livre de 1850, extrêmement important pour comprendre les spécificités et les différences entre France et Amérique, ce dernier pays devient sous la plume de Tocqueville une sorte d'outil paradigmatique, une image pure de la démocratie, permettant de mieux comprendre par contraste que la France est un pays d'abord révolutionnaire, avant d'être démocratique.

J'ai montré ailleurs que ces déterminations se sont cristallisées et solidifiées, qu'elles sont donc très actuelles, et que cette analyse est surtout très éclairante pour comprendre bien des aspects de notre société contemporaine - et notamment la crise actuelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Concernant la dimension insurrectionnelle de la crise, l'analyse sartrienne du groupe en fusion (voir la table des matière) dans La critique de la raison dialectique reste un modèle du genre.

Comme le montre aussi Rousseau dans le Livre I du Contrat social, le moment où une masse d'individus atomisés produit un corps nouveau (le Peuple Souverain) s'apparente à une véritable opération chimique.

Chez Sartre, l'atomisme des individus se transforme en unité subjective dans le mouvement révolutionnaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Malheureusement, comme aurait pu le dire Girard, le danger réside dans la possible transformation de la violence de tous contre tous en une violence du tous contre un. En ce sens, la haine qui semble se cristalliser sur E. Macron est de mauvaise augure.

Si l'on est d'accord avec l'idée que la situation actuelle de délitement des services publics, de baisse du pouvoir d'achat et d'accroissement des inégalités n'est que l'explosion finale d'une situation qui ne cesse d'empirer depuis quarante ans pour les plus faibles, le haro actuel sur le Président ressemble à certain égards à un phénomène de bouc-émissarisation.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Toujours concernant la violence insurrectionnelle, Colère et temps, du philosophe contemporain Peter Sloterdijk, fournit une grille de lecture très puissante de l'histoire.

C'est un livre d'accès plus difficile, où la colère, originaire, est hissée à une dimension ontologique (le titre du livre fait le pendant d'Être et temps de Heidegger). Ne pas oublier que l'histoire de la civilisation occidentale dans L’Iliade  commence par invoquer : "La colère d'Achille, ce fils de Pelée, chante la nous, Ô déesse..."

 

 

 

 

 

 

Enfin, concernant les risques de dérives de la démocratie vers la tyrannie, je ne saurais jamais trop recommander la lecture du Livre VIII de République de Platon.

Ce dernier se méfie de la démocratie. Dans le L VIII, qui décrit les régimes successifs de la Cité sous forme de déclin, on comprend mieux pourquoi :  la démocratie y est représentée comme la gigue des désirs contradictoires, le règne de la corruption, où les individus ne sont pas à leur place. Mais surtout, c'est l'universalité du schéma (et son éventuelle actualité) décrit par le philosophe qui est particulièrement frappante à mon sens : un tel régime préfigure la tyrannie dans la mesure où, de cette corruption généralisée, il risque toujours d'émerger un individu providentiel qui se présente comme un homme fort capable de rétablir l'ordre et à qui le peuple accorde sa confiance.

 

 

 

 

En espérant que ces quelques indications, dont j'ai bien conscience qu'ils sont loin de notre actualité immédiate, puissent fournir quelques repères aux lecteurs.

 

 

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24 septembre 2018 1 24 /09 /septembre /2018 15:11
TRIANGLE AMOUREUX

Je souhaite avec cet article inciter le lecteur à aller voir le dernier film d'Emmanuel Mouret, Mademoiselle de Joncquières. Ce conseil est encore plus d'actualité pour mes étudiants normands dans la mesure où je vais entamer avec eux une série de cours sur ce que j'appelle "Le sillage matérialiste", de Démocrite à nos jours, en passant bien entendu par le siècle des Lumières, et plus particulièrement Diderot.

 

De fait, pour la réalisation de son neuvième long métrage, Emmanuel Mouret s’est inspiré d'un roman de Diderot de la fin du 18ème siècle, Jacques le fataliste et son maître, et plus particulièrement d’un passage de ce livre. Le film se concentre en effet sur l’histoire de Madame de la Pommeraye et du marquis des Arcis telle qu’elle est racontée à Jacques et son Maître par l’hôtesse d’une auberge où ils font étape. Mme de la Pommeraye et le marquis des Arcis sont amants jusqu'au jour où celle-ci découvre que son bien aimé n’a plus de sentiments pour elle. Blessée, elle cherche alors à se venger de lui en lui présentant une courtisane dans l’espoir qu’il en tombe amoureux et se fasse prendre au piège.

 

Le film est à mon avis pétri de qualités : plein de charme et d'humour, la langue en est merveilleuse, avec un rythme, un phrasé et une élégance qui permettent surtout de jouir de toutes les subtiles variations du jeux des émotions et des sentiments amoureux. Présence formidable de Cécile de France qui incarne Madame de Pomeraye, dans un rôle qui n'est pas sans rappeler le jeu de Glenn Glose dans Les liaisons dangereuses. Édouard Baer est brillant dans le rôle du Marquis des Arcis (on ne peut s'empêcher de penser qu'il représente, au moins en partie, Diderot lui-même), libertin piégé sentimentalement par l'énigmatique Mademoiselle de Joncquières, jouée de façon très sobre par la jeune et belle Alice Isaaz.

 

Mais le film est aussi manifestement bien informé historiquement et philosophiquement. Les libertins des 17 et 18èmes siècles réactualisent en effet les philosophies matérialistes d’Épicure et de son disciple Lucrèce, avec ce que cette pensée entraîne comme conséquences en termes de critique de la croyance religieuse et de la morale afférente. Il ne faut pas oublier que Molière, auteur de Tartuffe, se réclamait d’Épicure et qu'il avait entièrement traduit le De rerum natura de Lucrèce. Au-delà de la physique matérialiste qui aura un rôle important durant le siècle des Lumières, c'est donc aussi toute la conception morale des rapports amoureux issue du poème de Lucrèce qui est reprise par les libertins du 18ème - une morale située aux antipodes des préceptes de l’Église.

TRIANGLE AMOUREUX

La métriopathie (le calcul des plaisirs et des peines) d’Épicure et Lucrèce amène en effet à considérer la relation charnelle comme un véritable plaisir, dont il ne saurait être question de se priver.

Mais elle invite aussi à cultiver la "Vénus vagabonde" dans la mesure où c'est la passion liée à un attachement exclusif qui produit de la peine et qui participe d'une corruption courante du lien amoureux : souvent incapables d'assumer notre solitude d'atomes, nous sommes amenés à inventer promesses, obligations, contrats, âmes sœurs, mariages, jalousie, etc., bref, tout un ensemble de représentations transcendant l'expérience - l'opinion (pour reprendre une catégorie épicurienne) - qui se surimposent au plaisir sensible et qui tendent bien souvent à transformer la relation de couple en un piège infernal - à tout le moins susceptible de transformer cette relation de plaisir en son contraire.

 

Mais Diderot est un auteur bien trop subtile pour ne pas être conscient des contradictions qui nous traversent tous, et il sait bien que cette position reste relative dans la mesure où elle peut se révéler fragile et bien difficile à respecter dans la pratique. Ainsi, le Marquis est absolument transi d'amour pour cette jeune fille, entrée en religion en compagnie de sa mère, et qui se révèle donc particulièrement difficile à séduire. Sa résistance est à la mesure de l'accroissement du désir du Marquis et des prodiges d'ingéniosité qu'il met en œuvre pour parvenir à ses fins. A cet égard, le moment où, lors d'un dîner, le Marquis se retrouve piégé par Madame de la Pommeraye, mis en demeure d'argumenter philosophiquement contre le libertinage et de défendre les valeurs de l’Église s'il veut s'attirer les bonne grâces de la jeune fille et de sa mère, est un moment d'anthologie. Notons en passant que le Marquis fait alors référence au sublime de l'émotion amoureuse lié au divin, qu'il oppose au plaisir libertin, ce même sublime qui, de Longin à Burke en passant par Bossuet ou Vico, constitue à cette époque un concurrent philosophique - certes minoritaire - du matérialisme philosophique des libertins.

L'idée du triangle amoureux, avec tout ce qu'elle comporte de rebondissements et de sentiments ambivalents, est aussi très présente dans ce film, bien sûr, même si je n'irai pas jusqu'à une certaine facilité consistant à dire que le récit illustre l'idée de désir mimétique chère à René Girard.

 

Quoi qu'il en soit, grand moment de plaisir subtil et intelligent, ce film est à mon sens la bonne nouvelle cinématographique de cette rentrée de septembre.

TRIANGLE AMOUREUX
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24 mai 2018 4 24 /05 /mai /2018 07:10

 

La disparition de Philip Roth, le très grand écrivain américain, m'incite à republier cet article de 2012 dans lequel je citais, entre autres, un extrait de Pastorale américaine. Tous ses livres sont des régals de lecture. Je recommande plus particulièrement Pastorale américaine, La contrevie, Le théâtre de Sabbat, La tâche.

Je précise que cet article se focalisait sur la thématique de la solitude, magistralement traitée par Roth. Mais, en ce sens, le texte et les extraits cités ne rendent pas compte du formidable humour - souvent grinçant - de Roth.

Comme toutes les grandes œuvres littéraires, celle de Roth aborde des questions qui nous touchent tous dans notre humanité (la sexualité, la mort, l’altérité, etc.). Le thème de la solitude n’apparaît pas vraiment de façon centrale dans Pastorale américaine. Quoique, par le biais d'une véritable analyse littéraire qui n'est pas ici mon objet, on eût sans doute pu nuancer cette affirmation tant le pacte de lecture est étrange, ambivalent - entre l'auteur (Roth), le narrateur-écrivain (Zuckerman), le personnage principal (Levov), quel est le statut des évènements racontés dans ce livre ? Quelle est la part de faits "réels", de fantasmes de Levov, d'imagination de Zuckerman ? Ce statut est-il variable ? 

Le livre est d'une grande richesse quoi qu'il en soit, et mériterait une longue glose littéraire. Mais je me suis simplement attaché à quelques lignes de ce roman qui, de par leur profondeur et leur beauté tragique, sont d’une telle puissance évocatrice qu’elles alimentent ou approfondissent de toute évidence n’importe quel point de vue philosophique sur la question de la solitude.

Cette question me touche personnellement et professionnellement, d’autant plus qu’elle est progressivement devenue ces dernières années un thème important de mes ateliers philo, voire de mes cours. En outre, ma dernière séance de pèlerinage – hors saison – sur les chemins de Compostelle m’a aussi amené à l’expérimenter de façon très concrète, avec ses difficultés, mais aussi sa fécondité (dont ce texte porte témoignage, en quelque sorte).

 

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Même si la connaissance du thème général de Pastorale américaine n’est pas fondamentale pour la bonne compréhension de l’extrait que j’ai choisi, je copie ici la 4ème de couverture du livre

 

« Après trente-six ans, Zuckerman l'écrivain retrouve Seymour Levov dit «le Suédois», l'athlète fétiche de son lycée de Newark. Toujours aussi splendide, Levov l'invincible, le généreux, l'idole des années de guerre, le petit-fils d'immigrés juifs devenu un Américain plus vrai que nature. Le Suédois a réussi sa vie, faisant prospérer la ganterie paternelle, épousant la très irlandaise Miss New Jersey 1949, régnant loin de la ville sur une vieille demeure de pierre encadrée d'érables centenaires : la pastorale américaine. Mais la photo est incomplète, car, hors champ, il y a Merry, la fille rebelle. Et avec elle surgit dans cet enclos idyllique le spectre d'une autre Amérique, en pleine convulsion, celle des années soixante, de sainte Angela Davis, des rues de Newark à feu et à sang...Passant de l'imprécation au lyrisme, du détail au panorama sans jamais se départir d'un fond de dérision, ce roman de Philip Roth est une somme qui, dans son ambiguïté vertigineuse, restitue l'épaisseur de la vie et les cicatrices intimes de l'Histoire. »

En fait, vers ses 16 ans, Merry, anti conformiste, extrémiste, s’est lancée dans une dérive violente qui la conduit à poser des bombes pour protester contre la guerre du Vietnam. Elle tue ainsi plusieurs personnes et disparaît, laissant ses parents complètement désemparés. L’extrait que j’ai choisi intervient cinq ans plus tard, alors que Seymour a obtenu un renseignement sur le lieu où se trouve Merry (mais n’est-ce pas un fantasme ?). La nuit tombée, il guette son apparition dans une ruelle sordide de Newark.

« A voir l’endroit où elle travaillait, elle ne devait plus se croire de vocation à changer le cours de l’histoire de l’Amérique. L’escalier de secours rouillé, si l’on s’avisait d’en grimper la première marche, s’effondrerait se détacherait de son armature et s’écraserait dans la rue ; c’était un escalier de secours qui n’avait plus pour fonction de sauver des vies en cas d’incendie, mais de pendre là, inutile, pour témoigner de l’immense solitude inhérente à la vie. Il lui semblait dépourvu de toute autre signification ; aucune autre interprétation ne lui donnerait autant de sens. Oui, nous sommes seuls, profondément seuls, jamais au bout de nos strates de solitude. Et nous n’y pouvons rien. Non, la solitude ne devrait pas nous surprendre, pour stupéfiante qu’elle soit à vivre. On peut toujours essayer de sortir ses tripes, on sera un solitaire écorché vif au lieu d’un solitaire renfermé. Merry, ma petite idiote, plus idiote encore que ton idiot de père, faire sauter des maisons n’y change rien non plus. On est seul avec les maisons, seul sans les maisons. On ne peut contester la solitude, et tous les attentats du monde n’y ont pas entamé la moindre brèche. »

 

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Jamais sans doute la philosophie ne pourra faire en sorte que nous soyons saisis de façon aussi pénétrante, sur le mode lancinant et terrible d'une imprégnation quasi sensible. Le lecteur est en quelque sorte amené à penser par ses sens. Jamais la conceptualisation philosophique ne pourra nous faire toucher aussi profondément ce sentiment de solitude comme élément essentiel qui tisse le fond tragique de nos existences. La grâce de la littérature, parce qu'elle est le lieu d'une parole qui ne représente pas mais désigne ( L'accueil de l'évènement ), produit ce miracle. A  cet égard, l'extrait précédent fait écho en moi aux dernières pages d'un autre très grand livre, le Voyage de Céline, auteur envers qui P. Roth reconnaît sa dette.

 

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« Le zinc du canal ouvrait juste avant le petit jour à cause des bateliers. L’écluse commence à pivoter lentement sur la fin de la nuit. Et puis c’est tout le paysage qui se ranime et se met à travailler. Les berges se séparent du fleuve tout doucement, elles se lèvent, se relèvent des deux côtés de l’eau. Le boulot émerge de l’ombre. On recommence à tout voir, tout simple, tout dur. Les treuils ici, les palissades aux chantiers là-bas et loin dessus la route voici que reviennent de plus loin encore les hommes. Ils s’infiltrent dans le jour sale par petits paquets transis. Ils se mettent du jour plein la figure pour commencer en passant devant l’aurore. Ils vont plus loin. On ne voit bien d’eux que leurs figures pâles et simples ; le reste est encore à la nuit. Il faudra bien qu’ils crèvent tous un jour aussi. Comment qu’ils feront ? »

La mort, la solitude, sont, dans ces romans, indépassables, totales, inéluctables. Aucune velléité consolatrice ou adoucissante dans ces textes. Si tel était le cas, ces auteurs seraient - c’est un lieu commun - de bien mauvais écrivains !

Et pourtant, en même temps, peut-être par la grâce de leur écriture qui nous met en phase avec l'originaire de notre condition, une émotion nous saisit, qui peut nous conduire à une forme d’acceptation. En effet, nous sommes amenés à penser ces choses réellement, par l'intermédiaire des sens en quelque sorte, et pourtant cela reste de la fiction, un "comme si", un peu comme au théâtre où l'on peut faire des essais. Dès lors, la littérature permet d'aller très loin ; dans le tragique même de ces lignes quelque chose touche notre sensibilité : peut-être, au plus profond de ce qui constitue pour chacun d'entre nous sa propre singularité, nous rejoignons paradoxalement de l'universel, c'est-à-dire le sentiment de la commune humanité que nous avons en partage, avec sa souffrance, sa misère, mais aussi sa grandeur parfois. Et, par là-même, sans que cette dimension tragique se trouve diminuée en quelque façon – bien au contraire, elle est approfondie et sans concession, encore une fois ! -, se dessine pourtant comme un horizon fraternel. C'est d'ailleurs en un sens, sans que soit invoquée de façon aussi claire la littérature (mais plutôt les philosophies existentialistes), ce point de vue que rejoint le psychiatre américain Irvin Yalom, qui écrit dans Thérapie existentielle

 

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« La solitude est une composante de l’existence humaine; nous devons nous y confronter et trouver un moyen de l’assumer. La communion avec les autres constitue notre principale ressource permettant d’atténuer la peur de cet isolement. Nous sommes tous des bateaux solitaires voguant sur une mer sombre. Nous voyons les lueurs des autres bateaux, bateaux que nous ne pouvons atteindre, mais dont la présence et la similitude de situation nous apporte du réconfort. Nous avons conscience de notre solitude et de notre vulnérabilité absolues. Mais si nous parvenons à sortir de notre monade dépourvue de fenêtres, nous avons conscience de la présence des autres confrontés à la même peur solitaire. A notre sentiment d’isolement se substitue la compassion pour les autres et nous ne sommes plus terrifiés. Un lien invisible unit les individus qui vivent la même expérience… »

 

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Je dirais que c’est allant aussi loin que possible dans cette direction de l’assomption de la solitude, aussi loin que chacun d’entre nous en a la possibilité, en fonction de son histoire, de ses ressources, etc. - et non en la fuyant comme nous avons toujours tendance à le faire –, que se dessine l’esquisse d’une solution. Il convient de creuser, de cultiver la problématique de la solitude, et les écrivains nous prêtent la main à cet effet. Nul masochisme dans cette entreprise ! Plutôt un acte de foi, avec la part de risque que cet acte implique, et qui prend la forme d’un raisonnement par analogie : le philosophe américain du 19ème siècle, Thoreau, voulait croire que, contrairement à la légende qui courrait dans sa ville de Concord (Massachusetts), l'étang de Walden (au bord duquel il avait chisi de vivre dans les bois) n’était pas sans fond, et qu’il finirait par le toucher un jour pour remonter plus fort, régénéré, à la surface. Il va de soi qu’il avait aussi en tête ses états émotionnels, que nous appellerions aujourd'hui dépressifs.

Dans la mesure où cette assomption de la solitude est sans doute une condition pour que nous ne transformions pas l'autre en objet destiné à combler le manque, le sentiment du vide,  je dirais que, de même, il faut croire que le creusement, l’approfondissement de notre solitude peut déboucher à terme sur la source d’un rapport régénéré à soi-même, et donc à autrui, sur une véritable rencontre, un sentiment fraternel, voire sur l’amour.

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23 janvier 2018 2 23 /01 /janvier /2018 10:53

Du fait de mes conférences et ateliers sur le thème du pardon depuis plusieurs années, je ne pouvais passer à côté de ce film dont le titre français renvoie immédiatement à ce dont il est question : Les panneaux de la vengeance. C'est la raison pour laquelle j'écris ces quelques lignes rapides, juste pour inciter le lecteur à aller voir ce merveilleux film.

 

 

 

 

Le film de Martin Mac Donagh est à mon sens une œuvre majeure. C'est aussi un film violent et dur, qui sent l'Amérique des "red necks" (les culs-terreux), du Sud profond, cette Amérique de l'inculture crasse, qui n'aime pas beaucoup les niggers et les fags (les pédés) - et qui a massivement voté Trump. Or, et c'est ce qui en fait un véritable chef d’œuvre, de toute cette rudesse émerge doucement une extraordinaire lueur.

 

Après des mois sans que l'enquête sur la mort de sa fille ait avancé, Mildred Hayes prend les choses en main, affichant un message controversé visant le très respecté chef de la police sur trois grands panneaux à l'entrée de leur ville (synopsis).

 

La puissance du film tient au thème et à son traitement, bien sûr, mais aussi à Mildred, incarnée par Frances Mac Dormand au sommet de son art, l'inoubliable policière enceinte de Fargo des frères Cohen. Sa présence stoïque, dure et impassible est tellement impressionnante qu'elle bonifie certainement le jeu de ses partenaires - et notamment celui de Woody Harelson (le shérif) et de Sam Rockwell (son adjoint) - lesquels ne sont pas en reste quoi qu'il en soit en termes d'interprétation. Il faut ajouter que le spectateur rit beaucoup - c'est un humour décoiffant, certes - ce qui n'est pas un mince exploit compte tenu de la thématique et du jeu rugueux des acteurs.

 

Je ne veux pas priver le spectateur du plaisir de la découverte. Disons simplement que le film bouleverse la notion de vengeance et remet en question son bien-fondé. Dès lors, il prend à contre-pied une longue tradition de revenge movies du cinéma américain où la violence est la meilleure arme pour rendre justice.

Pour finir, je dirai que le film a pour moi un intérêt philosophique au sens où il pourrait illustrer une approche phénoménologique de la puissance du pardon. En effet, de façon tout à fait improbable au regard du milieu culturel, comme une irruption temporelle, émerge de façon insensible au cœur du cycle infernal de la violence et de la vengeance ce qui ressemble à la possibilité de mettre un terme à ce cycle.

En ce sens, c'est aussi un film d'où l'espoir est loin d'être exclu, et je ne saurais trop encourager le lecteur à se précipiter pour le voir.

 

 

DE LA VENGEANCE ET DU PARDON
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18 janvier 2017 3 18 /01 /janvier /2017 17:41

Depuis quelques années, après Greenpeace, nous assistons à l’émergence d’organisations très structurées de défense de la cause animale, comme L 214 ou Sea Sheperd. Il semble que les opérations souvent spectaculaires et radicales de ces activistes constituent en quelque sorte la pointe manifeste et avancée d’un phénomène de fond plus global qu’on pourrait définir comme un renouvellement de la perception sensible et morale en matière de souffrance animale, voire un mouvement historique de libération.

Dès lors, la philosophie ne peut, à mon sens, se désintéresser de ce mouvement de fond, et divers ouvrages traitent d’ailleurs cette question depuis quelques décennies (je pense aux œuvres d’Elisabeth de Fontenay et, dans un autre genre, à celles de Peter Singer, et bien d’autres).

Le livre de la romancière Isabelle Sorente, 180 jours (JC Lattès, 2013), participe de ce renouvellement de la perception morale concernant la souffrance des animaux, et c’est la raison pour laquelle nous reproduisons dans cet article l’expérience d’un dialogue entre roman et philosophie (comme nous l’avions fait en 2011 avec Addiction générale, son Essai très riche sur un sujet lié à mes activités socio-thérapeutiques).

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« 180 jours, c’est le temps qui sépare la naissance d’un porc de sa mort à l’abattoir. Ce sont aussi les six mois qui font basculer la vie d’un homme » (extrait de la 4ème de couverture)

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Plusieurs raisons de s’intéresser à ce livre : tout d’abord, il fait partie à mon sens de ces romans féconds pour un philosophe en ce qu’il atteste une fois de plus s’il en était besoin de la capacité de la littérature à pénétrer de fines couches de la réalité que le concept philosophique peut difficilement atteindre. Ou plutôt, l’écrivain pressent quelque chose qu’il fait apparaître, une zone aveugle ou indicible qu’il informe dans son écriture. En touchant la sensibilité du lecteur, il la donne alors à penser, sans « moraline », et sans non plus passer par une démonstration rationnelle qui s’adresserait uniquement à son intellect.

Dès lors, la littérature peut constituer un vecteur de sens pour le philosophe. La pénétrante écriture de certains auteurs étant source de riches intuitions, un roman peut valoir comme approche phénoménologique de réalités vivantes fournissant un matériau fécond pour la pensée.

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Ensuite, un roman comme 180 jours nous met inévitablement face à une problématique éthique. Il traite d’un sujet – la souffrance animale dans le cadre de l’élevage industriel – qui véhicule des enjeux importants, et que la philosophie moderne ne peut plus ignorer. Mais la grâce de l’écriture romanesque permet de le faire de façon subtile, sans passer par l’accusation, ni par une posture manichéenne qui opposerait éleveurs et carnivores d’un côté, végétariens et anti-spécistes de l’autre. Dans le roman, les membres du commando de libération ne sont d’ailleurs pas mieux traités que les autres personnages. De son côté, loin d’être un monstre, Camélia (le porcher) ne cesse de somatiser, jusqu’à ce qu’il craque réellement. Dans cet univers l’aseptisation des locaux et des pratiques va de pair avec une euphémisation de la violence (on parle de réforme, et non de mise à mort). Mais tout cela a des limites pour un être sensible.

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Il me semble que l’on peut parler d’une approche compassionnelle, qui s’incarne d’ailleurs dans l’amitié entre Martin (le chercheur) et Camélia. Or, cette approche est rendue possible par le fait – et c’est une troisième raison de mon intérêt pour ce livre, dans un blog qui s’intéresse à ce que j’appelle les « expériences-source d’évolution existentielle » – qu’elle est indissociable, voire conditionnée par une véritable expérience spirituelle. Il apparaît en effet que la plongée hallucinée de Martin dans cet enfer aseptisé - et de l’auteure avant l’écriture du livre - donne lieu à un dépassement des limites du moi individuel, expérience cosmique et régénératrice au cours de laquelle se manifestent solidarité souffrante et identification de tous les vivants. Cette solidarité/identification se retrouve aussi bien dans des épisodes d’échanges de regards entre les hommes et les animaux, que dans cette volonté de nommer individuellement chaque porc et chaque truie de l’élevage, ou encore dans le sentiment troublant de communauté de ressentis, de sentiments, voire de destin, entre la communauté animale et la communauté humaine.

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Enfin – et c’est un sujet beaucoup trop vaste pour cet article, bien sûr -, il me semble que ce renouvellement de la sensibilité à la souffrance animale permet une relecture intéressante des liens entre les animaux et les hommes, sur un plan anthropologique, et peut-être sur celui de l’histoire de la philosophie elle-même. De la relation sacrificielle entre l’homme et l’animal à l’arraisonnement technique du monde qui en fait des tranches de jambon sous plastique, en passant par l’animal-machine cartésien, aujourd’hui l’idée a émergé de « parler pour » les animaux (comme aurait pu le dire Deleuze).

Il conviendrait d’ailleurs de relativiser nos jugements sur l’époque de « l’animal machine » en prenant en compte les approches anglo-saxonnes et utilitaristes dans lesquelles l’ensemble du cosmos – du végétal à l’homme en passant par toutes sortes de vivants – est considéré dans sa dimension sensible et potentiellement souffrante.

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DIALOGUE AVEC ISABELLE SORENTE

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Pascal Coulon : Un peu comme Zola descendant dans la mine pour préparer Germinal, vous avez-vous-mêmes vécu plusieurs mois au contact d’un élevage industriel et de ses employés. Pouvez-vous nous dire quelque chose de cette expérience, et surtout de la manière dont vous avez construit le personnage du chercheur, Martin ? Que ce soit un homme, était-ce une manière pour vous de prendre une distance réflexive par rapport à cette expérience forte ?

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Isabelle Sorente : 180 jours est effectivement né d’une enquête de terrain qui a duré neuf mois. Très vite, cette enquête a pris la dimension d’une expérience, d’une confrontation à une vérité, celle des élevages industriels, la vérité de ceux qui y travaillent, la vérité des animaux qui y naissent et qui y meurent, une vérité à la fois criante et occulte qui tout d’un coup révélait notre monde, un peu comme ces secrets de famille qui vous forcent à relire une histoire sous un autre angle. Tout a commencé par un numéro de la revue Ravages consacré à l’animal, où nous avions donné la parole à des auteurs comme Elisabeth de Fontenay ou Jocelyne Porcher. J’ai d’abord visionné des vidéos tournées par des associations comme L214, des vidéos où la souffrance des bêtes était une évidence. En même temps, je sentais qu’il manquait aux images ces choses essentielles que sont les odeurs, l’espace où résonnent les sons, tout ce qui fait que la vérité ne se limite pas à l’image et à la pensée, mais qu’elle se dit aussi par l’expérience sensorielle et l’émotion.

J’ai visité, si l’on peut employer ce mot, un premier élevage. En une journée, j’en ai vu à la fois beaucoup, plusieurs milliers d’animaux, et presque rien. Beaucoup pour quelqu’un qui arrivait du dehors. Et presque rien par rapport à tout ce qui a lieu à l’intérieur de ces villes animales dont les hommes deviennent les gardiens dès lors qu’ils franchissent le sas, matérialisé par la douche obligatoire – pour ne pas risquer de transmettre des virus à des troupeaux d’autant plus fragiles que les animaux sont génétiquement semblables – après laquelle on enfile une tenue de travail qui tient autant de la combinaison que de l’uniforme.

En neuf mois, j’ai rencontré plusieurs employés qui travaillaient ou avaient travaillé dans les structures de production animale. Des amitiés se sont nouées. Les hommes et les femmes qui se sont confiés à moi me faisaient parfois penser à des militaires de carrière, comme eux confrontés à la mort, comme eux reliés à une réalité dont les « civils » peuvent voir les images, sans pour autant la ressentir dans leur chair. Très vite, il m’est apparu que le roman était la seule façon d’approcher la vérité, c'est-à-dire les rêves de ces hommes et de ces femmes, leurs émotions, le sentiment de déambuler dans des couloirs hantés, mais aussi l’humour, le sens de la tragédie et le jeu dangereux que jouent tous ceux qui franchissent le sas, y compris ceux qui comme moi ne sont que de passage. Car devant des milliers d’animaux, une faille se creuse entre la raison et une perception sensorielle inouïe qui veut que dans ces lieux de négation, les animaux apparaissent à l’évidence comme des individus. Parce qu’ils émeuvent, parce qu’ils agacent, parce qu’ils génèrent toute une gamme d’émotions qui vont de l’attachement à la rage. C’est une expérience qu’il faut vivre pour en comprendre la violence, et c’est celle que vivent les porchers. Et c’est bien là qu’est l’omertà, le tabou.

L’interdit ne pèse pas sur la pensée mais sur le sentiment. Sur la vérité muette et criante qui nous relie à ceux qui n’ont pas la parole. L’omertà de notre monde rationaliste ne pèse pas sur la pensée mais sur l’intuition. D’où l’importance de raconter une histoire. Les employés qui m’ont fait confiance, ceux que j’ai pu accompagner dans leurs journées de travail, me considéraient moins comme une fille que comme celui qui venait pour raconter, celui qui allait écrire l’histoire. J’étais le conteur de la ville animale. C’est l’une des raisons qui m’ont conduite à choisir un narrateur masculin, Martin Enders, parce qu’un personnage de femme aurait introduit une dimension de genre qui se réduit singulièrement devant la seule différence fondamentale dans ces lieux-là, entre ceux qui ont la parole et ceux qui ne l’ont pas.

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Pascal Coulon : Dans 180 jours, j’ai été particulièrement intéressé et intrigué par un terme, « l’Outil », qui désigne un lieu – on comprend que c’est l’abattoir et le lieu de transformation. Mais, le « O » majuscule indique que la notion prend aussi une dimension métaphysique en tant que destination finale des animaux, voire des hommes. Les allusions à la solution finale sont d’ailleurs à peine voilées (la douche des porcs).

Pour ma part, je l’ai compris comme le symbole de la mathesis et de la saisie technique du monde – l’arraisonnement, dit Heidegger, ou encore le climat « historial-épochal », une tonalité affective fondamentale propre à l’époque de la Technique – qui, depuis l’animal-machine cartésien, tend à tout transformer à notre profit et à conditionner de façon exponentielle notre rapport à l’univers, aux autres et à nous-même. Qu’est-ce que cet Outil pour vous ?

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Isabelle Sorente : L’Outil était le terme qu’utilisaient les employés de l’abattoir où je me suis rendue. A l’intérieur des structures de production aussi, il est rare d’entendre le mot abattoir. Les hommes diront plutôt, le camion passera mercredi matin, à telle heure. Les gestionnaires, les cadres, les propriétaires des élevages emploient le mot plus facilement, mais c’est moins pour désigner la mort des animaux que les intérêts souvent contradictoires des abattoirs et des élevages, par exemple dans l’estimation de la valeur du poids de viande, ou dans le traitement des animaux dits mal à pied, les malades, les boiteux, tous ceux qui ralentissent la cadence et par conséquent coûtent trop cher, de sorte que la responsabilité de les sélectionner et de les mettre à mort pèse sur les hommes qui travaillent avec les bêtes. Alors oui, les cadres de l’abattoir parlaient de l’Outil pour désigner l’ensemble de la chaîne, car c’est bien de travail à la chaîne qui s’agit, tout ce que j’ai ajouté, c’est la majuscule, parce que les hommes paraissent minuscules en comparaison, minuscules à côté des robots fendeurs, minuscules à côté des robots découpeurs, des scies, des fours, du système de convoyage, bref, de tout ce qui fait l’Outil.

La douche des porcs avant qu’ils soient saignés n’est pas une allusion, c’est une réalité. La douche a pour but d’éviter la mort par hyperthermie et de réveiller les animaux prostrés pour faciliter leur déplacement vers la cage électrique où ils seront étourdis. Dans 180 jours, tout ce qui arrive aux animaux est vrai. Je n’ai rien inventé en ce qui les concerne. En exergue du roman, j’aurais pu écrire quelque chose comme « Ce livre est une fiction. Toute ressemblance avec des personnages ayant existé est accidentelle. Sauf pour les animaux. » Que cela nous interroge sur notre capacité à transformer hommes et bêtes en pièces vivantes et minuscules sacrifiées au fonctionnement d’un Outil gigantesque, performant et meurtrier, sur l’effacement d’une différence essentielle, qui a la parole et qui ne l’a pas, qui finit par se réduire à produire ou être produit, notez que ça n’est pas manger ou être mangé, c’est produire ou être produit, que cela questionne notre humanité, c’est une histoire vraie. Je ne crois pas que penser cette vérité suffise à en éprouver la profondeur ni le danger. Raconter une histoire, c’est tenter de ressentir la vérité, tenter de l’approcher du dedans.

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PC : Il ne me semble pas que votre roman soit une véritable dénonciation, au sens où il s’agirait d’accuser des lobbys, par exemple. D’ailleurs, les personnages du commando de libération des animaux n’y sont pas privilégiés en termes de description morale. De même, on n’y lit pas un véritable plaidoyer pour le végétérianisme (quoique – c’est plus subtil – je ne suis pas prêt de manger une tranche de jambon !). Est-ce que vous seriez d’accord pour dire que l’horreur réside moins dans la mise à mort des animaux - qui s’est faite longtemps de façon sacrificielle avec le respect que cela implique - que dans cette usine de mort ?

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IS : Il y a trois ans, au moment de la sortie du roman, c’est exactement ce que je pensais. Le scandale, c’est la rationalisation de la mise à mort, c’est ce que je pensais. C’est ce que je pense toujours. Mais voilà que depuis trois mois, je n’arrive plus à manger de viande. Plus du tout. C’est venu tout d’un coup, je ne m’y attendais même pas. Je persiste à penser que nous faisons partie d’une chaîne tragique, où la vie et la mort se nourrissent l’une de l’autre. Je me pense carnivore. Mais je suis une carnivore qui ne peut plus manger de viande. Comme si mon corps avait dit stop. Pourquoi maintenant ? Je ne peux pas l’expliquer, je ne suis même pas sûre d’en avoir envie. On ne sait pas comment les histoires, celles que l’on raconte, celles qu’on nous raconte, toutes celles que nous vivons, nous travaillent. Nous sommes faits de chair et de récits, les mots s’incarnent d’une façon mystérieuse et c’est un mystère avec lequel nous devons tous composer.

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PC : Pour le dire rapidement, la fin de la Métaphysique correspond à une fin de l’humanisme, en tant que l’homme devrait être privilégié vis-à-vis de l’ensemble du vivant. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser que l’homme conserve un statut particulier de par sa capacité de raisonnement ; simplement, je pense que ce statut particulier ne lui confère pas de privilège, mais lui assigne au contraire une obligation éthique de responsabilité pour l’ensemble du vivant. Avez-vous un point de vue sur cette question ?

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IS : Je crois que la conscience consiste à jouer le jeu. Le grand jeu de la conscience, c’est de devenir consciente d’elle-même. La théorie de l’évolution, l’intelligence artificielle, la psychanalyse et toutes les œuvres d’art nous racontent cette histoire chacune à leur façon. Les animaux conscients, et donc joueurs, et donc créateurs, et donc un peu décalés que nous sommes ne peuvent pas s’affranchir de cette responsabilité à l’égard de tout ce qui vit, mais surtout de tout ce qui souffre. Parce que la conscience, c’est aussi la conscience de la souffrance. D’où la nécessité de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, même si c’est une parole imaginée. C’est du reste la première chose que font les légendes : faire parler les morts, faire parler le ciel, faire parler les animaux. Parler, c’est toujours faire parler ce qui se tait. Je crois que la responsabilité est là.

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PC : Les philosophes parlent souvent de post modernité et de fin des grands récits. La grande philosophie de l’histoire hégélienne n’est plus à la mode. Pourtant, on pourrait aussi dire que le mouvement anti-spéciste actuel s’inscrit dans la grande histoire de l’avènement de la liberté. Je m’explique : il fut un temps où l’idée qu’il n’existe pas des hommes maîtres par nature et des hommes esclaves par nature était impensable ; il fut un temps, pas si lointain, où il était impensable que les femmes soient destinées à autre chose que la sphère domestique. Peut-être que, de la même manière, l’on commence, avec des organisations comme L 214 ou Sea Sheperd qui mobilisent de plus en plus de militants, tout juste à penser l’émancipation des animaux. Qu’en pensez-vous ?

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IS : Il est possible que la pensée politique évolue vers une communauté des égaux qui ne serait pas basée sur la performance, mais sur la capacité à souffrir. Mais je crois qu’au-delà de cette pensée politique, si salutaire soit-elle, la question de notre rapport à l’animal demeure une question intime et légendaire. A bien des titres, les animaux d’élevage sont des bêtes noires. Parce qu’ils passent leur vie dans le noir, parce que la souffrance est leur pain quotidien. Se regarder dans leurs yeux, c’est prendre le risque de rencontrer les bêtes noires que nous créons, et celles que nous sommes.

 

 

 

J - 180 / L 214
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18 juillet 2016 1 18 /07 /juillet /2016 09:43
Terrorisme : déséquilibrés et fines mouches

Nous le redoutions tous plus ou moins, Nice nous rappelle que les attentats sont appelés à se reproduire malheureusement. Et cela d'autant plus que, sous réserve de nouvelles révélations de l'enquête, le profil de l'assassin de Nice peut laisser craindre qu'une certaine catégorie d'individus déséquilibrés, hyper dépressifs, en grande difficulté (pour reprendre l'euphémisme des travailleurs sociaux), ayant de multiples comptes à régler avec leurs proches, la société et eux-mêmes, plutôt que de précipiter leur avion sans raison "légitime" sur une montagne avec 150 passagers, trouveront avec l'EI les incitations nécessaires au passage à l'acte, une forme de légitimation et la reconnaissance qui en découle.

Je note en passant que ce profil significatif devrait mettre un terme au débat de ces derniers mois entre Roy qui considère qu'il s'agit aujourd'hui d'une islamisation de la radicalité et Képel qui considère que l'on ne saisit pas la complexité de la problématique si l'on ne prend pas la mesure des conflits très violents qui trament un mouvement de fond dans le monde islamique. Pour clore le débat, on pourrait dire simplement que l'offre rencontre ici la demande, que des entrepreneurs politiques peuvent compter sur toute sorte d'asociaux, psychotiques et paranoïaques, pour accomplir leurs desseins dans le monde occidental (c'est ce que le quotidien Libération appelle une revendication par adoption).

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Pour faire suite à mes précédents articles sur la radicalisation, et dans la mesure où il s'agit à la fois d'une analyse claire, suggestive par ses métaphores, et très fine de notre situation actuelle au regard du terrorisme qui nous frappe, je me permets de diffuser sur mon blog le texte de l'historien médévialiste Yuval Noah Harari paru dans Le Nouvel obs en mars 2016, au lendemain des attaques de Bruxelles.

Après le crime de Nice, ce texte reste très actuel de par sa dimension analytique donc, mais il a aussi ceci d'intéressant à mon sens que, de façon pragmatique, il peut constituer une sorte de viatique afin de faire face à cette situation très difficile. En effet, la dernière partie de l'article trace une perspective politique concernant la "gestion" de ces attentats en mettant l'accent sur renseignement policier et opérations secrètes. Mais elle fournit surtout un certain nombre de principes éthiques tant pour le politique, que pour la presse (avec toutes les contradictions essentielles liées à la pratique de certains média qui font leurs choux gras de ces événements - il faudrait qu'elle se situe aux antipodes de BFM !!), et pour chaque citoyen. Sur ces bases, c'est d'ailleurs le tour de force de l'article : de par son recul historique, il permet, si c'est possible dans ce contexte difficile, de conserver une forme "d'optimisme" en relativisant la portée des attentats.

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Je reproduis donc ici cet article in extenso

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"Un terroriste, c’est comme une mouche qui veut détruire un magasin de porcelaine. Petite, faible, la mouche est bien incapable de déplacer ne serait-ce qu’une tasse. Alors, elle trouve un éléphant, pénètre dans son oreille, et bourdonne jusqu’à ce qu’enragé, fou de peur et de colère, ce dernier saccage la boutique. C’est ainsi, par exemple, que la mouche Al-Qaeda a amené l’éléphant américain à détruire le magasin de porcelaine du Moyen-Orient.

Comme son nom l’indique, la terreur est une stratégie militaire qui vise à modifier la situation politique en répandant la peur plutôt qu’en provoquant des dommages matériels. Ceux qui l’adoptent sont presque toujours des groupes faibles, qui n’ont pas, de toute façon, la capacité d’infliger d’importants dommages matériels à leurs ennemis. Certes, n’importe quelle action militaire engendre de la peur. Mais dans la guerre conventionnelle, la peur n’est qu’un sous-produit des pertes matérielles, et elle est généralement proportionnelle à la force de frappe de l’adversaire. Dans le cas du terrorisme, la peur est au cœur de l’affaire, avec une disproportion effarante entre la force effective des terroristes et la peur qu’ils parviennent à inspirer.

Modifier une situation politique en recourant à la violence n’est pas chose aisée. Le premier jour de la bataille de la Somme, le 1er juillet 1916, l’armée britannique a déploré 19.000 morts et 40.000 blessés. À la fin de la bataille, en novembre, les deux camps réunis comptaient au total plus d’un million de victimes, dont 300.000 morts. Pourtant, ce carnage inimaginable ne changea quasiment pas l’équilibre des pouvoirs en Europe. Il fallut encore deux ans et des millions de victimes supplémentaires pour que la situation bascule.

En comparaison, le terrorisme est un petit joueur. Les attentats de Bruxelles du 22 mars 2016 ont fait trente et un morts. En 2002, en plein cœur de la campagne de terreur palestinienne contre Israël, alors que des bus et des restaurants étaient frappés tous les deux ou trois jours, le bilan annuel a été de 451 morts dans le camp israélien. La même année, 542 Israéliens ont été tués dans des accidents de voiture. Certaines attaques terroristes, comme l’attentat du vol Pan Am 103 de 1988, qui a explosé au-dessus du village de Lockerbie, en Écosse, font parfois quelques centaines de victimes. Les 3.000 morts des attentats du 11 Septembre constituent un record à cet égard. Mais cela reste dérisoire en comparaison du prix de la guerre conventionnelle.

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Faites le compte de toutes les victimes (tuées ou blessées) d’attaques terroristes en Europe depuis 1945 (qu’elles aient été perpétrées par des groupes nationalistes, religieux, de gauche ou de droite...), vous resterez toujours très en-deçà du nombre de victimes de n’importe quelle obscure bataille de l’une ou l’autre guerre mondiale, comme la 3e bataille de l’Aisne (250.000 victimes) ou la 10e bataille de l’Isonzo (225.000 victimes). Aujourd’hui, pour chaque Européen tué dans une attaque terroriste, au moins un millier de personnes meurent d’obésité ou des maladies qui lui sont associées. Pour l’Européen moyen, McDonalds est un danger bien plus sérieux que l’État islamique.

Comment alors les terroristes peuvent-ils espérer arriver à leurs fins ? À l’issue d’un acte de terrorisme, l’ennemi a toujours le même nombre de soldats, de tanks et de navires qu’avant. Ses voies de communication, routes et voies ferrées, sont largement intactes. Ses usines, ses ports et ses bases militaires sont à peine touchées. Ce qu’espèrent pourtant les terroristes, quand bien même ils n’ébranlent qu’à peine la puissance matérielle de l’ennemi, c’est que, sous le coup de la peur et de la confusion, ce dernier réagira de façon disproportionnée et fera un mauvais usage de sa force préservée.

Leur calcul est le suivant: en tournant contre eux son pouvoir massif, l’ennemi, fou de rage, déclenchera une tempête militaire et politique bien plus violente que celle qu’eux-mêmes auraient jamais pu soulever. Et au cours de ces tempêtes, ce qui n’était jamais arrivé arrive: des erreurs sont faites, des atrocités sont commises, l’opinion publique se divise, les neutres prennent position, et les équilibres politiques sont bouleversés. Les terroristes ne peuvent pas prévoir exactement ce qui sortira de leur action de déstabilisation, mais ce qui est sûr, c’est que la pêche a plus de chance d’être bonne dans ces eaux troubles que dans une mer politique calme.

Voilà pourquoi un terroriste ressemble à une mouche qui veut détruire un magasin de porcelaine. Petite, faible, la mouche est incapable de déplacer ne serait-ce qu’une simple tasse. Alors, elle trouve un éléphant, pénètre dans son oreille, et bourdonne jusqu’à ce qu’enragé, fou de peur et de colère, ce dernier saccage la boutique. C’est ce qui est arrivé au Moyen-Orient ces dix dernières années. Les fondamentalistes islamiques n’auraient jamais pu renverser eux-mêmes Saddam Hussein. Alors ils s’en sont pris aux États-Unis, et les États-Unis, furieux après les attaques du 11 Septembre, ont fait le boulot pour eux: détruire le magasin de porcelaine du Moyen-Orient. Depuis, ces décombres leur sont un terreau fertile.

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Le terrorisme est une stratégie militaire peu séduisante, parce qu’elle laisse toutes les décisions importantes à l’ennemi. Comme les terroristes ne peuvent pas infliger de dommages matériels sérieux, toutes les options que l’ennemi avait avant une attaque terroriste sont encore à sa disposition après, et il est complètement libre de choisir entre elles. Les armées régulières cherchent normalement à éviter une telle situation à tout prix. Quand elles attaquent, leur but n’est pas d’orchestrer un spectacle terrifiant qui attise la colère de l’ennemi et l’amène à répliquer.

Au contraire, elles essaient d’infliger à leur ennemi des dommages matériels sérieux afin de réduire sa capacité à répliquer. Elles cherchent notamment à le priver de ses armes et de ses solutions tactiques les plus dangereuses. C’est, par exemple, ce qu’a fait le Japon en décembre 1941, avec l’attaque surprise qui a coulé la flotte américaine à Pearl Harbor. Ce n’était pas un acte terroriste; c’était un acte de guerre. Les Japonais ne pouvaient prévoir avec certitude quelle seraient les représailles, à part sur un point : quel que soit ce qu’ils décideraient de faire, il ne leur serait plus possible d’envoyer une flotte dans le Sud-Est asiatique en 1942.

Provoquer l’ennemi sans le priver d’aucune de ses armes ou de ses possibilités de répliquer est un acte de désespoir, un dernier recours. Quand on a la capacité d’infliger de gros dommages matériels à l’ennemi, on n’abandonne pas cette stratégie pour du simple terrorisme. Imaginez que, en décembre 1941, les Japonais aient, pour provoquer les États-Unis, torpillé un navire civil sans toucher à la flotte du Pacifique à Pearl Harbor: ç’aurait été de la folie !

Mais les terroristes n’ont pas trop le choix. Ils sont si faibles qu’ils n’ont pas les moyens de couler une flotte ou de détruire une armée. Ils ne peuvent pas mener de guerre régulière. Alors, ils choisissent de faire dans le spectaculaire pour, espèrent-ils, provoquer l’ennemi, et le faire réagir de façon disproportionnée. Un terroriste ne raisonne pas comme un général d’armée, mais comme un metteur en scène de théâtre: c’est là un constat intuitif, qu’illustre bien, par exemple, ce que la mémoire collective a conservé des attentats du 11 Septembre. Si vous demandez aux gens ce qu’il s’est passé le 11 Septembre, ils répondront probablement que les tours jumelles du World Trade Center sont tombées sous le coup d’une attaque terroriste d’Al-Qaeda. Pourtant, en plus des attentats contre les tours, il y a eu ce jour-là deux autres attaques, notamment une attaque réussie contre le Pentagone. Comment se fait-il qu’aussi peu de gens s’en souviennent?

Si l’opération du 11-Septembre avait relevé d’une campagne militaire conventionnelle, l’attaque du Pentagone aurait retenu la plus grande attention. Car elle a permis à Al-Qaeda de détruire une partie du QG ennemi, tuant et blessant au passage des dirigeants et des experts de haut rang. Comment se fait-il que la mémoire collective accorde bien plus d’importance à la destruction de deux bâtiments civils et à la disparition de courtiers, de comptables et d’employés de bureaux?

C’est que le Pentagone est un bâtiment relativement plat et arrogant, tandis que le World Trade Center était un grand totem phallique dont l’effondrement a produit un énorme effet audiovisuel. Qui a vu les images de cet effondrement ne pourra jamais les oublier. Le terrorisme, c’est du théâtre, nous le comprenons intuitivement – et c’est pourquoi nous le jugeons à l’aune de son impact émotionnel plus que matériel. Rétrospectivement, Oussama ben Laden aurait peut-être préféré trouver à l’avion qui a frappé le Pentagone une cible plus pittoresque, comme la statue de la Liberté. Il y aurait certes eu peu de morts, et aucun atout militaire de l’ennemi n’aurait été détruit, mais quel puissant geste théâtral !

À l’instar des terroristes, ceux qui les combattent devraient aussi penser en metteurs en scène plutôt qu’en généraux. Pour commencer, si l’on veut combattre le terrorisme efficacement, il faut prendre conscience que rien de ce que les terroristes font ne peut vraiment nous détruire. C’est nous seuls qui nous détruisons nous-mêmes, si nous surréagissons et donnons les mauvaises réponses à leurs provocations.

Les terroristes s’engagent dans une mission impossible, quand ils veulent changer l’équilibre des pouvoirs politiques par la violence, alors qu’ils n’ont presque aucune capacité militaire. Pour atteindre leur but, ils lancent à nos États un défi tout aussi impossible : prouver qu’ils peuvent protéger tous leurs citoyens de la violence politique, partout et à tout moment. Ce qu’ils espèrent, c’est que, en s’échinant à cette tâche impossible, ils vont rebattre les cartes politiques, et leur distribuer un as au passage.

Certes, quand l’État relève le défi, il parvient en général à écraser les terroristes. En quelques dizaines d’années, des centaines d’organisations terroristes ont été vaincues par différents États. En 2002-2004, Israël a prouvé qu’on peut venir à bout, par la force brute, des plus féroces campagnes de terreur. Les terroristes savent parfaitement bien que, dans une telle confrontation, ils ont peu de chance de l’emporter. Mais, comme ils sont très faibles et qu’ils n’ont pas d’autre solution militaire, ils n’ont rien à perdre et beaucoup à gagner. Il arrive parfois que la tempête politique déclenchée par les campagnes de contre-terrorisme joue en faveur des terroristes: c’est pour cette raison que cela vaut le coup de jouer. Un terroriste, c’est un joueur qui, ayant pioché au départ une main particulièrement mauvaise, essaye de convaincre ses rivaux de rebattre les cartes. Il n’a rien à perdre, tout à gagner.

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Pourquoi l’État devrait-il accepter de rebattre les cartes ? Puisque les dommages matériels causés par le terrorisme sont négligeables, l’État pourrait théoriquement en faire peu de cas, ou bien prendre des mesures fermes mais discrètes loin des caméras et des micros. C’est d’ailleurs bien souvent ce qu’il fait. Mais d’autres fois, les États s’emportent, et réagissent bien trop vivement et trop publiquement, faisant ainsi le jeu des terroristes. Pourquoi les États sont-ils aussi sensibles aux provocations terroristes?

S’ils ont souvent du mal à supporter ces provocations, c’est parce que la légitimité de l’État moderne se fonde sur la promesse de protéger l’espace public de toute violence politique. Un régime peut survivre à de terribles catastrophes, voire s’en laver les mains, du moment que sa légitimité ne repose pas sur le fait de les éviter. Inversement, un problème mineur peut provoquer la chute d’un régime, s’il est perçu comme sapant sa légitimité. Au XIVe siècle, la peste noire a tué entre un quart et la moitié de la population européenne, mais nul roi n’a perdu son trône pour cela, nul non plus n’a fait beaucoup d’effort pour vaincre le fléau. Personne à l’époque ne considérait que contenir les épidémies faisait partie du boulot d’un roi. En revanche, les monarques qui laissaient une hérésie religieuse se diffuser sur leurs terres risquaient de perdre leur couronne, voire d’y laisser leur tête!

Aujourd’hui, un gouvernement peut tout à fait fermer les yeux sur la violence domestique ou sexuelle, même si elle atteint de hauts niveaux, parce que cela ne sape pas sa légitimité. En France, par exemple, plus de mille cas de viols sont signalés chaque année aux autorités, sans compter les milliers de cas qui ne font pas l’objet de plaintes. Les violeurs et les maris abusifs, au demeurant, ne sont pas perçus comme une menace existentielle pour l’État parce que historiquement ce dernier ne s’est pas construit sur la promesse d’éliminer la violence sexuelle. A contrario, les cas, bien plus rares, de terrorisme, sont perçus comme une menace fatale, parce que, au cours des siècles derniers, les États occidentaux modernes ont peu à peu construit leur légitimité sur la promesse explicite d’éradiquer la violence politique à l’intérieur de leurs frontières.

Au Moyen Âge, la violence politique était omniprésente dans l’espace public. La capacité à user de violence était de fait le ticket d’entrée dans le jeu politique; qui en était privé n’avait pas voix au chapitre. Non seulement de nombreuses familles nobles, mais aussi des villes, des guildes, des églises et des monastères avaient leurs propres forces armées. Quand la mort d’un abbé ouvrait une querelle de succession, il n’était pas rare que les factions rivales – moines, notables locaux, voisins inquiets – recourent aux armes pour résoudre le problème.

Le terrorisme n’avait aucune place dans un tel monde. Qui n’était pas assez fort pour causer des dommages matériels substantiels était insignifiant. Si, en 1150, quelques musulmans fanatiques avaient assassiné une poignée de civils à Jérusalem, en exigeant que les Croisés quittent la terre sainte, ils se seraient rendus ridicules plutôt que d’inspirer la terreur. Pour être pris au sérieux, il fallait commencer par s’emparer d’une ou deux places fortes. Nos ancêtres médiévaux se fichaient bien du terrorisme: ils avaient trop de problèmes bien plus importants à résoudre.

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Au cours de l’époque moderne, les États centralisés ont peu à peu réduit le niveau de violence politique sur leur territoire, et depuis quelques dizaines d’années les pays occidentaux l’ont pratiquement abaissé à zéro. En Belgique, en France ou aux États-Unis, les citoyens peuvent se battre pour le contrôle des villes, des entreprises et autres organisations, et même du gouvernement lui-même sans recourir à la force brute. Le commandement de centaines de milliards d’euros, de centaines de milliers de soldats, de centaines de navires, d’avions et de missiles nucléaires passe ainsi d’un groupe d’hommes politiques à un autre sans que l’on ait à tirer un seul coup de feu. Les gens se sont vite habitués à cette façon de faire, qu’ils considèrent désormais comme leur droit le plus naturel. Par conséquent, des actes, même sporadiques, de violence politique, qui tuent quelques dizaines de personnes, sont vus comme une atteinte fatale à la légitimité et même à la survie de l’État. Une petite pièce, si on la lance dans une jarre vide, suffit à faire grand bruit.

C’est ce qui explique le succès des mises en scène terroristes. L’État a créé un immense espace vide de violence politique – un espace qui agit comme une caisse de résonance, amplifiant l’impact de la moindre attaque armée, si petite soit-elle. Moins il y a de violence politique dans un État, plus sa population sera choquée face à un acte terroriste. Tuer trente personnes en Belgique attire bien plus d’attention que tuer des centaines de personnes au Nigeria ou en Iraq. Paradoxalement, donc, c’est parce qu’ils ont réussi à contenir la violence politique que les États modernes sont particulièrement vulnérables face au terrorisme. Un acte de terreur qui serait passé inaperçu dans un royaume médiéval affectera bien davantage les États modernes, touchés au cœur.

L’État a tant martelé qu’il ne tolérerait pas de violence politique à l’intérieur de ses frontières qu’il est maintenant contraint de considérer tout acte de terrorisme comme intolérable. Les citoyens, pour leur part, se sont habitués à une absence totale de violence politique, de sorte que le théâtre de la terreur fait naître en eux une peur viscérale de l’anarchie, comme si l’ordre social était sur le point de s’effondrer. Après des siècles de batailles sanglantes, nous nous sommes extraits du trou noir de la violence, mais ce trou noir, nous le sentons, est toujours là, attendant patiemment le moment de nous avaler à nouveau. Quelques atrocités, quelques horreurs – et nous voilà, en imagination, en train de retomber dedans.

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Afin de soulager ces peurs, l’État est amené à répondre au théâtre de la terreur par un théâtre de la sécurité. La réponse la plus efficace au terrorisme repose sans doute sur de bons services secrets et sur une action discrète contre les réseaux financiers qui alimentent le terrorisme. Mais ça, les gens ne peuvent pas le voir à la télévision. Or ils ont vu le drame terroriste de l’effondrement des tours du World Trade Center. L’État se sent donc obligé de mettre en scène un contre-drame aussi spectaculaire, avec plus de feu et de fumée encore. Alors au lieu d’agir calmement et efficacement, il déclenche une énorme tempête qui, bien souvent, comble les rêves les plus chers des terroristes.

Comment l’État devrait-il faire face au terrorisme ? Pour réussir, la lutte devrait être menée sur trois fronts. Les gouvernements, d’abord, devraient se concentrer sur une action discrète contre les réseaux terroristes. Les médias, ensuite, devraient relativiser les événements et éviter de basculer dans l’hystérie. Le théâtre de la terreur ne peut fonctionner sans publicité. Or malheureusement, les médias ne font souvent que fournir cette publicité gratuitement: ils ne parlent que des attaques terroristes, de façon obsessionnelle, et exagèrent largement le danger, parce que de tels articles sensationnels font vendre les journaux, bien mieux que les papiers sur le réchauffement climatique.

Le troisième front, enfin, est celui de notre imagination à tous. Les terroristes tiennent notre imagination captive, et l’utilisent contre nous. Sans cesse, nous rejouons les attaques terroristes dans notre petit théâtre mental, nous repassant en boucle les attaques du 11 septembre ou les attentats de Bruxelles. Pour cent personnes tuées, cent millions s’imaginent désormais qu’il y a un terroriste tapi derrière chaque arbre. Il en va de la responsabilité de chaque citoyen et de chaque citoyenne de libérer son imagination, et de se rappeler quelles sont les vraies dimensions de la menace. C’est notre propre terreur intérieure qui incite les médias à traiter obsessionnellement du terrorisme et le gouvernement à réagir de façon démesurée.

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Que dire encore du terrorisme nucléaire ou bio-terrorisme? Que se passerait-il si ceux qui prédisent l’Apocalypse avaient raison? si les organisations terroristes venaient à acquérir des armes de destruction massive, susceptibles, comme dans la guerre conventionnelle, de causer d’immenses dommages matériels? Quand cela arrivera (si cela arrive), l’État tel que nous le connaissons sera dépassé. Et du même coup, le terrorisme tel que nous le connaissons cessera également d’exister, comme un parasite meurt avec son hôte.

Si de minuscules organisations représentant une poignée de fanatiques peuvent détruire des villes entières et tuer des millions de personnes, l’espace public ne sera plus vierge de violence politique. La vie politique et la société connaîtront des transformations radicales. Il est difficile de savoir quelle forme prendront les batailles politiques, mais elles seront certainement très différentes des campagnes de terreur et de contre-terreur du début du XXIe siècle. Si en 2050 le monde est plein de terroristes nucléaires et de bio-terroristes, leurs victimes songeront au monde occidental d’aujourd’hui avec une nostalgie teintée d’incrédulité: comment des gens qui jouissaient d’une telle sécurité ont-ils pu se sentir aussi menacés ?"

Terrorisme : déséquilibrés et fines mouches
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La transmission de la philosophie et de l'esthétique est une chose difficile qui requiert la concentration de l'étudiant. Elle ne relève donc pas d'un discours démagogique ou sophistique dont la popularité médiatique n'a souvent d'égal que la pauvreté conceptuelle. Inversement, à l'attention des profanes, il ne peut s'agir non plus de procéder selon un discours élitiste, du type normalien. En ce qui me concerne, je dirais que mon but et ma profession de foi, que ce soit dans mes conférences, mes ateliers ou sur ce blog, c'est de tendre à rendre accessibles ces choses difficiles avec un minimum de déperdition conceptuelle.

 

 

 

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Penser la violence ; l'oeuvre de Girard

Paru en Mars 2018 chez HDiffusion, Penser la violence de Pascal Coulon. 20 euro dans toutes les "bonnes librairies"

 

 

La violence a fait au cours des deux derniers siècles l'objet d'une pléthore de recherches dans bien des domaines, et nombreux sont les livres qui ont traité de la question en lui apportant des réponses fécondes. Bien peu cependant l'ont abordée dans sa dimension génétique essentielle de violence fondatrice. Et, pour cause ! Penser que toutes les communautés humaines et l'ensemble des processus civilisateurs, avec leurs rites, leurs cultures, etc., trouvent leurs origines dans une violence radicale qui en constitue la fondation ne va pas de soi ! De ce point de vue, Freud semble bien avoir la paternité de l'idée fondamentale d'un meurtre initial, paradoxalement à la source de la civilisation, de la morale et de la religion. Mais ne s'agit-il pas d'un mythe ? La question de la violence ne requiert-elle pas plutôt une méthode indiciaire, s'appuyant sur des recherches et un matériau anthropologiques ? L'oeuvre de René Girard tend dans un effort continu, magistral et souvent solitaire à remonter contre vents et marées aux sources d'une violence à la fois effective, revenant périodiquement, fondatrice et génétique. Sans omettre les failles de la doctrine, l'auteur met clairement en évidence l'articulation des théories girardiennes, désir mimétique, victime émissaire, méconnaissance, et nous en découvre la fécondité pour penser notre époque. (4ème de couverture)

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LES GROUPES D'ENTRAIDE

Pascal Coulon, LES GROUPES D'ENTRAIDE

Une thérapie contemporaine

Psycho-Logiques
 

De nombreuses personnes trouvent dans les groupes d'entraide des ressources pour lutter contre leurs souffrances, se reconstruire psychologiquement et recréer du lien social. Quel est le véritable potentiel de ces groupes ? Quelles sont les origines de ces fraternités ? Quelles sont leurs valeurs ? Comment expliquer leur relative confidentialité et les résistances que ces groupes rencontrent en France ? Cet ouvrage met en lumière les polémiques qui opposent vainement la psychanalyse aux autres thérapeutiques de groupe face aux sujets addictés.


L'Harmattan, 22,50 euro
ISBN : 978-2-296-10844-8 • février 2010 • 226 pages

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