Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
4 novembre 2016 5 04 /11 /novembre /2016 09:14

Cet article avait été publié en 2010, et il était perdu dans les profondeurs du blog. Je le republie aujourd'hui dans la mesure où il constitue un bon complément de mes conférences d'introduction à la philosophie. Il rejoint aussi en partie la problématique du conspirationnisme évoquée dans quelques uns de mes articles récents.

.

Le mal, la violence, les souffrances imposées par des hommes à d’autres hommes ont-ils pour origine une volonté mauvaise ? Sont-ils fondamentalement liés à la nature de l’homme, en tant qu’elle serait une sorte de fond archaïque reptilien et pulsionnel ? Faut-il plus simplement se résigner à considérer les hommes comme des êtres égoïstes, uniquement guidés par leurs intérêts propres, loups les uns pour les autres ? Comment expliquer que des individus ayant reçu une éducation « normale », ayant intégré a priori un certain nombre de valeurs morales, et capables par ailleurs d’éprouver des affects, des sentiments tels que la compassion, puissent se retrouver en position d’accomplir des actes monstrueux (meurtre de masse) ? Plus simplement, ou plus proche de nous, comment, dans un groupe, rendre compte de l’absence de réaction dans des situations ou une victime innocente a besoin d’aide ? Et, à l’inverse, comment expliquer des comportements comme ceux des « justes » par exemple, l’engagement à aider des victimes alors que toutes les conditions  (sociales, matérielles, politiques) s’y opposent et que cet engagement fait courir les plus grands risques ?

.

Je ne prétends évidemment pas apporter une réponse définitive à ces questions fondamentales, et qui font en partie la trame de la philosophie morale moderne. Toutefois, la lecture de l'ouvrage Un si fragile vernis d’humanité ; banalité du mal, banalité du bien, de Michel Terestchenko (La découverte, 2005), permet d’envisager cette problématique sous un angle original. Il ne s’agit pas dans cet article d’une synthèse exhaustive, mais plutôt de s’attacher à quelques points qui m’ont semblé essentiels dans ce livre remarquable, clair, empreint d’une grande sensibilité, et très bien informé dans la mesure où il fait la synthèse d’un ensemble de travaux psychologiques et philosophiques - classiques et contemporains - sur ces question concernant le bien et le mal. Etude à la fois détaillée (il décrit dans le détail des expériences de laboratoire comme celle, célèbre, du psychologue américain Milgram, par exemple), synthétique (car il en ressort des analyses claires et enrichissantes), et qui n’est certes pas gratuite puisqu’elle permet à l’auteur d’opérer un déplacement très intéressant de la problématique du bien et du mal, considérés dès lors en termes de présence ou d’absence à soi.

Professeur de philosophie, M. Terestchenko est aussi un auteur proche du MAUSS (Mouvement Anti Utilitariste en Sciences Sociales), et donc sensible aux théories du don. Aspect qui n’est pas anodin dans la mesure où, d’une part ces théories fournissent aujourd’hui, à cet auteur comme à d’autres, un paradigme permettant de se donner une vision du monde différente, remettant en cause l’unilatéralisme de la conception libérale.  Mais, d’autre part, la théorie du don permet aussi à M. Terestchenko de penser l’engagement, l’action du « juste » en faveur de la victime, par exemple, ou encore la sollicitude, non seulement de façon non-sacrificielle, mais au contraire comme un accroissement de puissance (pour parler comme Spinoza), au sens d’un ultime accomplissement des potentialités humaines d’un individu.

.

Le plan du livre me semble tout à fait intéressant en termes stratégiques : les deux premiers chapitres sont consacrés à discuter des conceptions de l’homme classiques (depuis le 17ème siècle). Dans celles-ci l’homme est décrit psychologiquement (sans que cela ait valeur de jugement moral) comme un être fondamentalement égoïste, animé par la recherche de son intérêt (Texte 3. Hobbes ), par un amour propre qui le conduit parfois à agir de façon peu rationnelle (La Rochefoucauld), et ultimement par la satisfaction de son plaisir. Ces doctrines auraient l’avantage d’éviter tout idéalisme, et donc d’un certain empirisme. Il s’agirait de prendre et d’accepter l’homme tel qu’il est. Et de voir que ces qualités ne posent pas fondamentalement de problème en soi sur le plan social, nous disent unanimement la majorité des philosophes et des économistes de tradition libérale, puisque ce sont justement ces caractéristiques, au demeurant bien peu aimables – mais que, encore une fois, il ne convient pas de juger - qui incitent les hommes à être ingénieux, productifs, à une émulation, etc. Au final, de ce maelstrom de passions désordonnées, individuelles et rivales, est censé émerger une société suffisamment riche et harmonieuse pour le bénéfice de tous (y compris des plus défavorisés).

.

Il faut noter que ces conceptions (égoïste, utilitariste, hédoniste) ne font pas droit à la possibilité d’un altruisme. Ou plutôt, si elles l’envisagent, il ne peut être premier, et c’est pour le rabattre au final sur l’une de ces catégories primordiales. Ces théories tendent à démontrer que le comportement altruiste, comme tout autre comportement, vise toujours in fine un intérêt ou plaisir quelconque du sujet (amour propre, estime de soi, espoir de rétribution ultérieure, voire extra mondaine, etc.).

Or, c’est ce point de vue que l’auteur cherche à remettre en question dans ces deux premiers chapitres, notamment en faisant référence à Hutcheson pour qui l’homme est tout à fait capable de sentiments altruistes. La sollicitude est pour cet auteur un affect qui se tient sur fond d’une nature, laquelle nature

 

« … ne renvoie à aucune essence universellement ou métaphysiquement définie, ni même à aucun dieu. Elle désigne une détermination purement immanente de l’être dans sa relation à l’autre, un « instinct », un « sens interne », une « qualité occulte », une espèce de sociabilité naturelle, d’être-en-relation-avec-autrui originaire… L’obligation de bienveillance, le sens moral s’impose de soi… jaillit du fond de notre intériorité. »

 

Et surtout :

 

« … l’obligation à la bienveillance est une obligation vis-à-vis de l’autre qui s’éprouve d’abord comme obligation vis-à-vis de soi, et ce indépendamment de toute norme, de tout commandement, de toute loi. C’est là une idée décisive qui nous permet de concevoir l’altruisme dans un registre qui n’est pas celui du sacrifice, de l’oubli de soi auquel on le rapporte habituellement (je souligne) ».

.

Il faut remarquer que l’argumentation de M. Terestchenko ne vise pas tant à réfuter purement et simplement les positions des doctrines classiques ; il adopte plutôt un point de vue pluraliste à partir duquel il devient, non pas nécessaire, mais simplement possible que le sentiment altruiste existe, indépendamment de l’intérêt. En fait, cela reste un mystère, et il est illusoire de penser que l’on peut prouver l’égoïsme, ou inversement l’altruisme. Faisant référence aux critères de Popper concernant la définition d’une théorie scientifique, il s’efforce de montrer le caractère idéologique de ces doctrines absolutistes (égoïsme, utilitarisme, hédonisme), et donc non scientifiques parce que non réfutables.

 

Toujours est-il que ces deux premiers chapitres permettent à l’auteur de parvenir à une sorte de contradiction qui me semble assez féconde : s’il l’on postule un certain altruisme des hommes, des sentiments de compassion et de bienveillance, comme c’est le cas ici en s’appuyant sur Hutcheson (mais pas seulement), comment rendre compte en même temps de leur monstruosité, de leur capacité à imposer de la souffrance ? Faut-il penser les hommes sur un modèle mi ange, mi démon ?

A cet égard, il est certes possible de douter de la doctrine altruiste, et d’aborder la question du mal de façon shakespearienne, par exemple. Le personnage de Henry III – dont je me sers (et que n’utilise pas M. Térestchenko) est à cet égard exemplaire. Freud lui-même utilise ce personnage pour illustrer sa théorie des Exceptions dans Umheilischkeit et autres essais. Henry, desservi dès l’origine par Dame nature (boiteux, prématuré), ne peut jouir des plaisirs des temps de paix (l’amour) ; il s’estime dès lors en droit de réinvestir toute son énergie pulsionnelle dans la quête du pouvoir, et cela avec un comportement de « scélérat » parfaitement assumé. Mais, comme le dit Freud (et Hegel avant lui), si la pièce est aussi fameuse, c’est que ce personnage particulièrement mauvais parle à chacun de nous en ce que nous avons tous tendance à nous percevoir plus ou moins comme des exceptions, justifiés de nous extraire de la loi commune en raison de l’injustice générée par de supposés préjudices originels. Plus loin, le personnage alimente la vision d’un fond mauvais, d’un réservoir archaïque  de violence des hommes, de pulsions de mort communes à tout un chacun.

La validité de ce modèle, de même d’ailleurs que celle un peu différente de l’homme purement égoïste, peu à même d’éprouver de la bienveillance pour autrui, est sans doute peu contestable. Elle permet de rendre compte d’un certain nombre de situations dramatiques quoi qu’il en soit, et elle trouve matière à incarnation chez certains individus : les personnages de Hitler, Himler ou Heydrich correspondent plus ou moins à ces modèles. Mais cela se complique dès que l’on aborde les cas d’Eichmann ou Rudolph Höss, le commandant d’Auschwitz ; et cet aspect spectaculaire du mal ne colle plus du tout avec Josef Stangl, le commandant de Treblinka, ou même avec les hommes de la 101ème unité de gendarmerie mobile de Hambourg, tristement célèbre pour ses exécutions de masse en Pologne.

En fait, H. Arendt, puis M. Terestchenko, montrent qu’il n’est nul besoin d’avoir un fond mauvais pour commettre des actes monstrueux.

« Nos schémas mentaux sont prompts à percevoir dans les crimes d’une singulière barbarie le fait de la bête ou du dément. Il se peut néanmoins que la réalité ne corresponde guère à cette représentation qui a le mérite d’être rassurante à défaut d’être entièrement vraie. »

 

Le cas d’Eichmann a été traité par Hannah Arendt dans un texte, La banalité du mal, qui fit scandale à l’époque du procès en Israël, en 1966, de ce grand logisticien de la Shoah, parce qu’elle postulait que l’on n’avait pas véritablement affaire à un monstre. Les analyses de ces divers cas, extrêmement bien documentés par les historiens, juristes, etc., liés à la seconde guerre mondiale, par M. Terestchenko s’inscrivent dans ce sillage arendtien. Il les prolonge ensuite en s’appuyant sur le travail de laboratoire de plusieurs spécialistes de psychologie sociale qui permettent à tout un chacun de mieux s’approprier la problématique et de s’interroger sur des mécanismes qui nous touchent tous plus ou moins à certains égards.

 Comme le montre H. Arendt, les assassins comme Eichmann sont souvent des assassins de bureau. Petits fonctionnaires ternes et consciencieux, avec leurs lunettes et leur costume gris, bons pères de famille, sans psychopathologie ou perversion caractérisée, ils sont simplement désireux d’accomplir au mieux leur tâche afin de satisfaire leurs employeurs et de progresser dans leur carrière. N’était-ce la propagande qui stigmatisait les juifs, il n’est même pas sûr qu’Eichmann fût animé d’une haine profonde à leur endroit. Mais ce qui caractérise surtout Eichmann au regard des crimes commis, c’est une espèce d’absence à soi-même, au sens d’une soumission totale et assumée à l’autorité qu’il reconnaissait.

C’est encore plus vrai de Höss, le commandant d’Auschwitz, avec en prime ce que les psychologues modernes appelleraient une tendance à fonctionner de façon purement opératoire ; c'est-à-dire le refus assumé, pour cause de manque de temps - il avait des convois à accueillir, des fours à alimenter, des quotas à remplir, des impératifs quantitatifs à respecter !! –, de s’interroger sur la question du sens de ses actes (alors qu’Eichmann était capable de faire référence au respect kantien de la loi – ce qui, évidemment, n’est pas sans soulever d’autres questions redoutables pour la philosophie).

Le cas de J. Stangl est plus complexe. Sa soumission à l’autorité n’est pas sans un déchirement d’ordre moral. Nous avons affaire à un homme animé de sentiments de compassion, de honte de ses actes – son épouse elle-même le pousse à quitter son poste -, mais dont le courage n’est pas à la hauteur. Il tend à expliquer son comportement par la crainte de représailles pour sa famille et lui-même en cas de refus d’obéir aux ordres (alors qu’il n’existe pas de cas répertoriés de représailles dans cette situation). Autrement dit, il est dans l’incapacité de faire correspondre ses convictions morales et ses actes. Il a cette fameuse phrase, dont il faudra se souvenir puisque, paradoxalement, c’est la même que celle de certains « justes » : « Qu’auriez-vous fait à ma place ? »

Le comportement de Stangl, qui s’engage progressivement dans la compromission vis-à-vis de ses valeurs propres, illustre bien les expériences ultérieures de Milgram sur la soumission à l’autorité. Stangl, comme les hommes de la 101ème, n’adhère pas moralement à ce dont il a la charge ; dès lors, il s’efforce d’éviter un certain nombre d’ordres – et il cherche notamment à se faire affecter ailleurs. Mais, à aucun moment il ne remet fondamentalement en cause l’autorité d’où émanent ces ordres. Ce qui est aussi le cas dans l’expérience de Milgram où les sujets font semblant d’envoyer des décharges électriques quand l’expérimentateur s’absente de la pièce, mais ne remettent pas en cause l’ensemble du processus. Et c’est bien tout ce qui fait la différence entre le criminel, ou du moins celui qui se compromet et qui ne peut plus revenir en arrière parce que ce serait trop coûteux sur un plan narcissique, et celui qui dit non dès le départ.

Pour ce qui concerne la 101ème unité de gendarmerie, ce ne sont pas non plus des explications de type instinctiviste qui permettent de rendre compte des actes de ses hommes, mais plutôt de type environnementaliste - ce qui reconduit plus clairement à la problématique des groupes. Ces hommes furent accusés d’avoir exécuté systématiquement mille huit cents juifs, hommes, femmes, enfants, d’une balle dans la nuque, en Pologne durant le mois de novembre 1943. Ils n’étaient donc pas des criminels de bureau comme Eichmann, mais des hommes de terrain. Par contre, plutôt âgés, pas du tout fanatisés, rien dans leur « background » socio culturel ne les prédisposait à des crimes de masse ; et pourtant, les enquêtes après guerre montrent qu’un très faible pourcentage de ces cinq cents hommes refusa d’exécuter cet ordre, bien que le choix leur fût donné de ne pas participer à ce massacre.

Plusieurs types d’explications sont avancés : L’effet de surprise de cet ordre qui laissa sans réaction la majorité des hommes ; l’endoctrinement idéologique qui alimentait l’idée que les juifs n’étaient pas réellement des hommes ; le respect hiérarchique de l’autorité ; mais surtout l’esprit de corps. S’extraire du groupe revient à le trahir, mais aussi à passer pour un faible, à quelqu’un qui manque de virilité, notion essentielle dans ce cas de figure. Pour la plupart d’entre eux, le courage consistait à surmonter leur répugnance, leurs scrupules moraux, pour accomplir leur tâche avec leurs camarades. Alors que le véritable courage eût justement consisté à s’extraire du groupe, à suivre la voix de sa conscience morale, ou, plus simplement ses sentiments humains de compassion. Ce qui n’est pas chose facile ; comme l’écrit l’auteur (p. 116) :

 

« On ne saurait trop insister sur l’extrême difficulté pour un individu d’ériger la fidélité à ses propres convictions et sentiments en un principe moral qui l’emporte sur le devoir d’éxécuter les ordres face à une éthique qui fait de cette obéissance aux ordres non seulement un devoir mais une vertu. Nombre de discours nazis insistaient sur cette vertu de la « virilité », de l’inflexibilité du soldat allemand qui doit apprendre à surmonter ses émotions… Cette éthique personnelle… exige d’affronter le mépris de ses supérieurs et, plus difficile à supporter, celui de ses camarades. Aussi, seul un homme doté d’une personnalité fortement autonome et capable d’agir indépendamment de l’image sociale de soi peut résister au « poison » de la camaraderie… »

 

Ces exemples présentent pour nous un intérêt surtout en tant qu’ils illustrent aussi des attitudes et des comportements qui peuvent être potentiellement ceux de tout homme, dans des circonstances moins dramatiques, certes. Ainsi, dans une note de cette même page 116, M. Térestchenko fait le rapprochement avec le travail de Christophe Dejours dans Souffrance en France : il montre bien que cette virilité qui pousse les hommes à faire corps, à ne pas s’extraire du groupe, même quand sont commis des actes que la morale ou les sentiments individuels réprouvent, est du même ordre que celle que l’on rencontre aujourd’hui dans de nombreuses entreprises. La virilité permet  en effet d’expliquer en partie la participation de tous à un système de management qui harcèle les plus faibles, et qui élimine impitoyablement des entreprises bon nombre d’employés. Celui qui ne joue pas le jeu est soupçonné « de ne pas en avoir ».

Ainsi, au-delà de cet exemple précis, une psychologie de la passivité humaine nous  conduit à comprendre un certain nombre de mécanismes par lesquels des hommes « normaux » sont amenés à commettre des actes néfastes par simple soumission à l’autorité, par crainte, ou par incapacité de dépasser l’esprit de groupe.

 

Dans le cadre restreint de cet article, je ne peux entrer dans le détail de ces expériences de psychologie sociale qui alimentent et prolongent scientifiquement ces considérations historiques. L’expérience de Milgram consiste à tester la soumission à l’autorité (en l’occurrence, celle de la science) d’un sujet, à qui l’on a fait croire qu’il participait à une expérience sur la mémoire ; il est censé envoyer une décharge électrique à un homme situé dans une pièce voisine, derrière une vitre, à chacune de ses erreurs (celui-ci est en fait un acteur, complice de l’expérimentation, et il n’y a pas d’électricité). L’expérience comprend dix huit variantes, avec des résultats assez différents. Il est donc difficile d’évoquer une moyenne générale, et je renvoie à la lecture de ce chapitre. Néanmoins, la soumission à l’autorité est  majoritaire, sans que l’on puisse pour autant relever des tendances sadiques chez la majorité de ceux qui ont été jusqu’à la décharge maximale. Je note au passage que la même expérience fut tentée en 2010 avec des résultats quasi similaires – l’autorité n’étant plus celle de la science, mais s’incarnant dans la personne d’une animatrice de jeux télévisé !!

L’essentiel étant ici la distinction de Milgram entre l’état « agentique » et l’état autonome :

 

« L’état agentique désigne la condition de l’individu qui se considère comme l’agent exécutif d’une volonté étrangère, par opposition à l’état autonome dans lequel il estime être l’auteur de ses actes ».

 

D’une certaine façon, l’état agentique illustre ce que H. Arendt nomme la théorie du rouage, laquelle a toujours servi à étayer la défense des criminels de guerre. Ils ne seraient jamais que les pièces – interchangeables - d’un système, qui, de toute façon, survivrait, que ce soit avec eux ou avec un autre. Et M. Terestchenko ajoute (p. 133) :

 

Dans l’état agentique les personnalités singulières « sont comme dissoutes au profit de l’exigence abstraite que formule une instance plus haute, qui transcende les sujets eux-mêmes, qu’il s’agisse du bon déroulement d’une expérience scientifique, du bien de l’Etat, ou encore, dans le monde économique, de la productivité d’une entreprise en situation de concurrence mondialisée. Ces individus se perçoivent alors non comme des individualités libres et responsables de leurs actes, et qui en répondent devant leur propre conscience, mais comme les agents d’un « système » qui a ses propres lois objectives et qui exige de chacun qu’il agisse de la manière la plus efficace et la plus rationnelle, indépendamment de ses propres émotions, sentiments ou convictions ».

 

D’autres expériences de psychologie sociale sont rapportées, sur lesquelles je ne peux m’étendre, mais qui méritent le détour ; notamment celle où des étudiants américains (classe moyenne) se retrouvent dans la peau de gardiens de prison et se livrent rapidement à toute sorte d’étonnants excès. Ou encore celles concernant la difficulté à venir en aide à une victime dans des situations de groupe (et qui permet de mieux comprendre la passivité du public en cas d’agression dans le métro, par exemple, ou chacun attend qu’un autre intervienne). Il est relativement facile de venir à l’aide d’une victime quand on est seul (s’il n’y a pas de danger pour soi), ou avec un ami, mais cela se complique dans un groupe. Les sentiments, émotions, ne s’expriment plus de la même manière. Ou plutôt la capacité exécutive de mettre en accord ses actes avec ses ressentis, émotions, etc. est inhibée à proportion du nombre ou de la qualité des personnes dans un lieu et une situation donnés.

 

Il existe donc des influences psychosociologiques fortes qui conditionnent le comportement des acteurs et qui permettent dès lors de rendre compte d’un ensemble de situations de violence. Mais l’auteur nous montre aussi, par un ensemble de contre exemples, que ces influences ne peuvent être considérées comme des déterminismes. Dans toutes les situations décrites – expérience scientifique, situations de guerre diverses – un pourcentage non négligeable d’individus échappent à ces influences et déterminent leur conduite en fonction de leur conscience morale, de leurs émotions, sentiments et convictions.

L’auteur fait rapidement allusion à Schindler, et il traite surtout les cas de Wallenberg, Perlasca et du pasteur Trocmé de Chambon sur Lignon, lesquels se sont tous illustrés par leur dévouement, leur sollicitude et les risques proprement insensés parfois qu’ils ont pris pendant la guerre pour venir en aide aux victimes juives de la politique nazie.

Sans entrer ici dans le détail de leurs activités, ceux que l’on appelle « les justes » se caractérisent par leur discrétion, leur modestie, le sentiment qu’ils donnent d’avoir accompli quelque chose de naturel, ce que l’on peut appeler avec l’auteur une « banalité du bien », laquelle s’oppose à la banalité du mal précédemment décrite ; surtout, leur interpellation est la même : « qu’auriez-vous fait à ma place », nous disent-ils également, comme si leur comportement était une évidence. Les gens de Chambon sur Lignon, ce village mobilisé pour abriter des juifs, ne pouvaient simplement faire autrement qu’ouvrir leur porte à leur détresse.

Diverses sont les motivations de leur comportement – sentiments religieux, éducation, tradition de résistance à l’occupant dans le cas des protestants cévenols de Chambon sur Lignon – qui furent également étudiées par des psychosociologues après guerre. Surtout, chez tous ces hommes et femmes qui n’ont pas le sentiment d’accomplir quelque chose d’exceptionnel, on trouve la capacité fondamentale de mettre en accord leurs actions avec leurs convictions, avec cette conviction particulière que c’est le devoir de chacun de venir en aide à quiconque est en situation de détresse.

Les études effectuées sur ces individualités indiquent généralement une éducation dans un milieu affectueux et non autoritaire, ayant permis que leurs valeurs – bienveillance, compassion, sollicitude, mais aussi principes éthiques de respect et d’égalité entre les hommes - soient véritablement intériorisées, deviennent des dispositions constantes, une sorte de seconde nature. Des valeurs religieuses sont souvent présentes, mais pas toujours.

 

Le superbe chapitre 14 fait référence à l’ouvrage de J. M. Guyau, Esquisse d’une morale sans sanction ni obligation (1885), que Nietzsche avait lu avec beaucoup d’intérêt. L’obligation morale se caractérise chez ces personnes par une impulsion, une force demandant à s’exercer, sans qu’il y ait besoin pour cela de se référer à une norme transcendante quelconque. Ce qui permet alors de comprendre l’engagement envers autrui, l’altruisme, non comme un sacrifice, mais comme « dépense de soi ». Loin d’être une privation d’être, un oubli de soi, cet engagement participe au contraire de l’actualisation des potentialités ultimes d’un individu, de l’expression de ses forces, de sa puissance d’être, et du sentiment d’exister pleinement. Il est clairement question ici d’intensifier sa vie, sans pour autant que cette intensification constitue un but en soi. Quoi qu’il en soit, par cet engagement, il s’agit, comme l’écrit Guyau (cité par l’auteur, p. 180),

 

« …d’être et de vivre, de se sentir être, de se sentir vivre, d’agir comme on est et non comme on vit, de ne pas être un mensonge en action, mais une vérité en action ».

 

Nous sommes très proches des conceptions du don comme dépense, expression de puissance, et qui refusent de l’interpréter en termes de sacrifice. C’est déjà le cas virtuellement chez Mauss, et plus explicitement chez Fromm (Texte 2. Considérations sur l'art d'aimer ). Pour cet auteur, l’amour est un sentiment actif qui implique l’idée de don. Mais un don véritable, qui n’est pas privation ou sacrifice, et dans lequel s’expriment notre joie et notre puissance. Je donne à l’autre de ma joie, de mon énergie, de ma puissance. Mais, puisqu’il s’agit d’amour, cette conception est indissociable de celle de sollicitude, de soins envers autrui, d’attention à sa croissance. Cela signifie aussi que je réponds au besoin de l’autre, que je m’en sens responsable.

Ce chapitre 14 fait ainsi référence à ces êtres qui, avant d’être bons et bienveillants, sont riches et créatifs, et dont les actions sont en même temps la pleine expression de ce qu’ils sont. Il se termine notamment par l’évocation de cette jeune juive hollandaise gazée à Auschwitz, Etty Hillesum. Son journal personnel décrit le parcours intérieur de cette femme dont la « réserve de grâce » lui permet d’accueillir les plus rudes épreuves, d’aider les plus faibles, de ne jamais les abandonner, tout en considérant malgré tout que la vie est belle. Mais Etty Hillesum atteste si besoin était que l’on ne peut véritablement accueillir la souffrance des autres que si l’on est animé d’une profonde confiance en soi, que si l’on échappe à ce qui, en soi, est cause de dépression, de rétractation, de diminution de puissance.

Les exemples pris par l’auteur, de Etty Hillesum à Schindler en passant par le Pasteur Trocmé, sont ceux d’individus animés par des convictions et une profonde confiance en soi, qualités qui, chez eux, confinent à la grâce. En ce sens, on pourrait dire qu’il s’agit d’exceptions, difficilement universalisables par définition. Cela  signifie t-il pour autant qu’il n’y a qu’à se résigner à cette bi partition entre les individus ordinaires, toujours susceptibles de devenir les jouets des circonstances, instruments d’une autorité virtuellement destructrice, et les individus d’exception, capables d’autonomie, quelles que soient les dites circonstances ?

L’une des caractéristiques des « justes » est cette capacité d’intensification de la vie, ce qui implique de vivre pleinement et essentiellement en leur centre propre, dans une présence à soi, laquelle devient aussi dès lors rencontre de l’autre dans ce qui fait notre humanité commune. Peut-être est-ce là tout le sens de la fraternité. En effet, comme l’explique également Fromm en évoquant cette notion de « centre », la fraternité va au-delà de notre « périphérie », c’est à dire notre culture propre, notre religion, nos goûts, notre niveau social, etc. Dans l’expérience concrète de la fraternité, ces différences inessentielles sont dépassées en faveur de ce qui constitue le cœur de notre être, et qui, paradoxalement, fait notre commune humanité.

Or, sans atteindre nécessairement à la grâce, il n’est pas impossible que ce sentiment émerge grâce à notre développement personnel, ou encore dans certaines situations exceptionnelles (camp de prisonniers, pèlerinage, etc.).

 

Paradoxalement donc au premier abord, un élément de solution passe par l’aptitude à rester seul avec soi-même, ce qui se cultive en pratiquant par exemple certaines techniques de méditation ou de yoga permettant de rester centré sur soi, d’être bien avec soi-même, et même d’apprécier, voire de chérir sa solitude. J’ajoute que la marche en randonnée, seul et en silence, produit le même type d’effets (Texte 3. Aurore ).  

Il faut aussi apprendre à se concentrer entièrement sur ce que nous faisons dans le moment présent, quelle que soit le supposé manque de noblesse de telle ou telle tâche, l’humilité de tel ou tel travail. Etre entièrement dans ce que nous faisons au moment présent, sans dispersion, sans penser à autre chose, sans envoyer de SMS, est une façon d’être dans l’amour, de pratiquer le yoga – ce que les indiens appellent le karma yoga.

Tout cela va de pair avec une sensibilité à soi-même, c'est-à-dire une capacité à remarquer, puis à s’interroger sur nos modifications énergétiques, sur nos moments de déprime, sur nos émotions, sur nos moments d’absence, d’évasion. Ce qui permet ensuite de se recentrer. C’est à ce prix que l’on devient plus présent à nous-même, plus autonomes, moins susceptibles de succomber aux délires d’une autorité ou d’un groupe quelconque.

 

DES GROUPES ET DE LEURS EFFETS
Partager cet article
Repost0
22 octobre 2016 6 22 /10 /octobre /2016 11:39

Par la rosée blanche

Le chemin du paradis

Peut être perçu

Issa

 

Je tenais à signaler aux lecteurs de Fraterphilo la parution du beau livre de la journaliste Pascale Senk (spécialiste en matière d’approches psycho-thérapeutiques), L’effet Haïku, dont le propos est en phase avec le réseau de thématiques qui constitue la trame générale de ce blog : les effets du soin par l'entraide, de l'art thérapie, de la réflexion et des ateliers philosophiques et esthétiques, du yoga et du pèlerinage - idées que je subsume pour ma part sous la formule un peu alambiquée de philosophie de "l'expérience-source d'évolution existentielle".

.

Ce livre sensible, bien documenté, tout à la fois fécondé par une connaissance solide des sagesses orientales et très accessible au grand public, comporte de plus une dimension pratico-pédagogique et socio-thérapeutique intéressante, comme l’indique son sous-titre : « Lire et écrire des poèmes courts agrandit notre vie ». Par l'intermédiaire de petites vignettes pratiques, Pascale Senk invite son lecteur à distinguer et collectionner les haïkus, tel un herboriste, en fonction des situations, des moments, des affinités. Elle en dévoile le potentiel, les règles précises, et elle montre que l'écriture de ces tercets incite à une plus grande attention à la nature, à ses saisons, à une forme d'éveil concernant les tonalités affectives qui sont liées à ces diverses situations

.

Ne la tue donc pas -

cette mouche a les mains jointes

les pieds joints aussi !

Issa

.

Je commente donc cet ouvrage avec d’autant plus de plaisir qu’il m’a donné l’occasion de me replonger avec délice dans l’atmosphère du Japon et de sa culture qui m’avait touché par cette qualité de présence à soi, de respect et d’attention méditative que l’on peut ressentir chez tout un chacun quand on voyage dans ce pays, y compris dans la plus humble des tâches (voir l'article de ce blog : Japon, la noblesse des humbles). Attitude clairement liée au bouddhisme zen (que l’on retrouve toutefois dans une bonne partie de l’Asie – notamment dans le karma yoga indien). Cet article se veut autant un commentaire du livre de Pascale Senk qu’un exercice suscité par les résonances éveillées en moi lors de sa lecture.

.

 

Tel que nous le décrit P. Senk, l’art du haïku condense cette idée « minimaliste » salutaire – à l’opposé de celle de croissance infinie dont on voit bien aujourd’hui les limites - que « Dans le peu, on trouve parfois l’abondance, dans le petit, l’immense ; dans le bref, l’éternel ».

 

Voir le monde dans un grain de sable 
Et les Cieux dans une fleur sauvage 
Tenir l’infini dans le creux de la main 
Et l’éternité dans une heure.

William Blake

 

Le haïku est une déclinaison de cette formule minimaliste, que l’on trouve aussi chez le peintre chinois de « montagne et d’eau » dont la tradition remonte au 3ème siècle, fortement imprégnée de Taoïsme. Dans ce qui est appelé le "proche", le déterminé, c’est-à-dire le tracé de son dessin, doit être vu le "lointain", l’infini, c’est-à-dire l’esprit. L’infini se donne à voir dans le fini, dans le tracé de l’ici et maintenant ; dans le « il y a » du yang, doit être saisi le « il n’y a pas » du yin.

Pour parvenir à un tel effet, qu’il s’agisse d’écriture ou de peinture, ce n’est pas la virtuosité du peintre qui est sollicitée, mais l’expérience spirituelle du Maître et sa capacité à témoigner de la trace de cette expérience cosmique. La virtuosité, elle, peut même être un signe de superficialité, d’incapacité à saisir l’esprit. A l’inverse, la simplicité du thème ou de l’expression ne suffit pas en elle-même, qu’il s’agisse de haïku ou de peinture. Ce qui confère une puissance de vie à la peinture de montagne et d’eau, c’est le fait que le peintre a lui-même parcouru la montagne pour se rendre sensible à sa respiration cosmique. La toile devient ainsi la trace d’une expérience spirituelle, et, plus loin, un support de méditation.

De même, dans le contexte occidental, la simplicité extrêmement dépouillée des dernières toiles de Miró (lui-même très inspiré par le Tao et le Zen) relève d’un long parcours spirituel qui lui donne alors tout son sens pour le spectateur.

.

Reste que le haïku s’attache donc aux choses les plus simples du quotidien, de la nature, à une atmosphère. Certes, la phénoménologie occidentale a eu l’ambition de revenir aux choses mêmes, à leur chair, et elle s’est d’ailleurs beaucoup appuyée sur poètes et peintres à cet effet. De son côté, le haïjin ne concède rien de la dimension métaphysique et existentielle, mais, contrairement à beaucoup de tenants des circonvolutions discursives de cette philosophie phénoménologique, il engage corps et sens dans un voir ou sentir véritable. A cet égard, il n'est d'ailleurs pas interdit de préférer des peintres marcheurs comme Nietzsche, dont l'écriture se trouve être - pur hasard ? - aphoristique (toutefois, l'aphorisme a peu à voir avec l'attention aux choses humbles du haïku).

Ainsi, de même que le peintre chinois, le haïjin japonais est bien souvent un pèlerin ; dans une sorte de mise en abyme permanente, vivre, marcher et écrire sont tout un pour lui. Marcher consiste à, non pas accumuler (de l’expérience, etc.), mais à se délester, perdre, revenir au primitif, aux rythmes élémentaires et à la pure joie de la présence.

 

Ne possédant rien

Comme mon cœur est léger

Comme l’air est frais

Issa

 .

De par son format humble (un tercet 5/7/5), le haïku correspond bien à cette « dé-marche » ; il fait partie de ces expressions qui tendent à se dépouiller de toute emphase pour saisir modestement une réalité simple, un moment de vie réelle à côté duquel, dans notre vie quotidienne régie par l’utilité et la réification de la nature, nous passons souvent sans le voir ou le sentir. Les sens en éveil, le haïjin capte ainsi la fine pointe d’un présent qui deviendra, par la grâce de l’écriture, un moment d’éternité – le texte support d'un processus de réminiscence toujours possible tel que l'on en trouve chez ce Maître du genre qu'est Marcel Proust.

 

Une châtaigne tombe

Le peuple de l’herbe

Se tait

Bashô

 .

« Ce qui naît d’un haïku réussit, c’est le sentiment de la vie elle-même », écrit P. Senk. Comme d’autres pratiques méditatives, de par sa puissance de condensation et de concentration, le haïku aide à s’ancrer dans le présent. A cet égard, on saura gré à l’auteure d’approfondir cette formule un peu creuse et usitée pour la reconduire à la conscience d’un présent plein des « transformations silencieuses » conceptualisées par le spécialiste de la pensée chinoise, François Julien. Le haïku est fécond pour tout ce qui touche aux phases de transitions, souvent douloureuses, et que nous tendons à vivre sous l’aspect de crises.

On peut ainsi parler d’une dimension existentielle de la pratique du haïku qui, se confrontant à la fugacité de tout ce qui vit - et donc à la finitude -, invite par là-même à intensifier la valeur de notre vie. Mais, contrairement aux philosophes, les haïjins mettent en pratique de façon simple et modeste l’idée existentialiste selon laquelle ce sentiment de la fugacité de l’instant permet d’approfondir le quotidien en s’attachant à des petites choses.

 .

Ce matin sans doute

Une feuille solitaire

Tombée en silence

Issa

 .

De nombreux haïkus touchent ainsi aux thèmes de la vieillesse, du crépuscule, et nous rappellent la nécessité de nous détacher, tout étant toujours transitoire. Mais ils nous rappellent aussi notre insertion dans le Tao, le courant de la vie qui, elle, ne meurt pas. C’est ainsi que les haïkus « nous incitent peu à peu à aimer l’inexorable transformation ». Et P. Senk de citer ce vers magnifique de Guillevic :

 

« Il n’est point d’ailleurs pour guérir d’ici »

 

Pratique méditative, le haïku invite à se recentrer, à faire place au silence et au vide, ce que nous cherchons aussi à faire dans nos activité socio-thérapeutiques. Le haïku encourage notre capacité d’attention, lors d’une promenade, par exemple.

Dans cet ordre d’idées, l’écriture du haïku participe du dépassement de l’ego et s’inscrit dans la grande tradition des pratiques par lesquelles les limites du moi s’effacent au profit d’une union cosmique. Comme en peinture, on peut parler d’une expérience régénératrice de perte des limites de soi d’où résulte l’union avec le monde - expérience non gratuite, puisqu'elle entraîne une entière disponibilité, une capacité amplifiée d’écoute des mutations de l’univers. Cette expérience est très bien illustrée par la fameuse légende « Du Sage et du papillon », que cite aussi P. Senk

 .

« Un jour, Zhuangzi , dans un jardin , s’endormit. Il fit un rêve. Il rêvait qu’il était un très beau papillon volant vers l’est , volant vers l’ouest.

Finalement ce vol le  fatiguait, aussi il s’endormit.

Le papillon alors fit un rêve , il rêvait qu’il était Zhuangzi.

A ce moment-là , Zhuangzi se réveilla.

Il ne savait pas s’il était à ce moment-là  le vrai Zhuangzi ou bien s’il était le Zhuangzi dans le rêve du papillon.

Il ne savait pas non plus si c’est lui qui avait rêvé le papillon ou si c’était le papillon qui l’avait rêvé lui. »

 .

Forts de cette expérience, poète et calligraphe se sentent pénétrés d’énergies venues de plus profond qu’eux-mêmes. Le corps du peintre devient ainsi le vecteur qui transmet jusqu’à la pointe extrême du pinceau l’architecture vibratoire de l’univers (Il est d'ailleurs intéressant de constater que c'est peu ou prou le même geste pré-pictural qui est recherché et mis en oeuvre par les peintres des avant-gardes occidentales - Klee, Cézanne...).

De même, dans le haïku, le « je » du poète n’apparaît pas. Le poème vient de plus loin. Il est vrai que le « je » est très peu employé dans la langue japonaise, signe d’une forme de mise en avant de soi considérée comme plutôt impolie. Il faut aller plus loin : le haïku relève d'un certain nombre de règles formelles claires (que je laisse le lecteur découvrir), mais, comme le dit le haïjin français Vincent Brochard : « Le haïku jaillit de la disparition du moi ».

.

Sur le pot de fleurs

Le papillon perçoit-il

La grande unité ?

Issa

.

De par ses aspects théoriques, poétiques et pratiques, le livre de Pascale Senk montre bien qu'au delà des grands Maîtres japonais du genre (Basho, Issa...), il est aujourd'hui possible de s'approprier les dimensions spirituelles du haïku à des fins qui correspondent à nos besoins de femmes et d'hommes de nos sociétés modernes sécularisées, qu'il s'agisse d'un rapport à soi-même plus serein, d'un rapport à la nature plus riche, ou d'un rapport à l'autre plus compassionnel.

Le lecteur appréciera ainsi les suggestions d'usages du haïku dans bien des situations de la vie quotidienne. Après une bonne soirée avec des amis, par exemple, plutôt qu'un message conventionnel, un tercet qui a su saisir une atmosphère, un moment, une tonalité affective, sera bienvenu et restera comme un souvenir commun entre les participants qu'il sera toujours possible de solliciter à nouveau par une lecture. Le haïku peut ainsi servir à exprimer de la gratitude, un amour naissant, une séparation, une situation de deuil, etc.

Dans ces derniers cas, le passage par l'écriture - une écriture condensée à ce point - aura une vertu d'ancrage dans le réel, source de soulagement potentiel.

.

La porte a claqué

où donc a-t-il pu partir ?

le vide tombe sur moi

Pascale Senk

.

Que l'écriture possède des vertus thérapeutiques, est un fait établi depuis longtemps. Mais cela prend un sens plus précis et concret avec le haïku. Ainsi, la charge d'ancrage sensoriel nécessaire à l'écriture du haïku précédent n'est sans doute pas anodine. Peut-être pourrait-on dire que, dans une telle situation douloureuse (dispute, séparation), la focalisation sur le ressenti - manifestée par le son (et le vent) de la porte qui claque -, ainsi que la césure amenant le sentiment de vide dans le dernier vers, ces deux éléments court-circuitent l'agitation incessante du mental, le travail infatigable de l'imagination, avec son lot de culpabilité, etc.

Quoi qu'il en soit, le haïku a des applications multiples et fécondes que décrit bien le livre de Pascale Senk. Qu'elle en soit remerciée et que son ouvrage rencontre les nombreux lecteurs qu'il mérite.

.

C'est parfait ainsi

l'honorable coucou et

dans un pin la lune

Issa

 

HAÏKU : GRANDEUR DE L'INFIME
Partager cet article
Repost0
12 septembre 2016 1 12 /09 /septembre /2016 11:27
Aller vers le Comanche en soi

Une petite ribambelle de bons films dans les salles en cette rentrée 2016/17. Quatre d'entre eux, plus particulièrement, dans des registres et des styles très différents.

.

Pour ceux qui appréciaient en son temps l'humour noir de Bertrand Blier - celui de Buffet froid par exemple - je recommande Un petit boulot de Jacques Chaumeil. Dans une petite ville du Nord sinistrée par un licenciement boursier, Jacques (Romain Duris), chômeur, abandonné par sa copine, végète sans aucune perspective. Le truand local (incarné par Michel Blanc) lui propose de devenir tueur à gages en commençant par tuer sa femme. A la brutalité du licenciement économique et des situations de détresse qu'il provoque, répond une forme de cynisme des protagonistes, dont on sent bien que les formes extrêmes deviennent jouissives pour les acteurs (et le spectateur).

.

Dans un registre très différent, Le fils de Jean de Philippe Lioret. Film très sensible, à la fois simple et tout en délicatesse, sur le thème de la quête du père et du secret de famille. Jean, incarné par Pierre Deladonchamps, part au Canada pour les obsèques d'un père qu'il n'a jamais connu. Il est accueilli à Montréal par le meilleur ami de ce père, incarné par Gabriel Arcamp, dont la sobriété du jeu n'a d'égal que l'extraordinaire présence.

.

Avec Infiltrator de Braf Furman on est plus dans la grosse machinerie hollywoodienne. Les fans de Breaking bad ne peuvent décemment pas rater cette histoire vraie d'infiltration du réseau de Pablo Escobar par un agent de la CIA, incarné par Brian Scanton, dont le jeu tourmenté rappelle sans conteste la série. C'est bien fait, efficace, spectaculaire, délirant souvent, émouvant parfois, et plein de suspense.

.

Mais le vrai petit bijou de cette rentrée est à mon avis Comancheria de David Mackenzie. Le film vaut d'abord par son style et son atmosphère - entre les frères Coen et Bagdad café -, faite de paysages désertiques, de couchers de soleil aussi brutaux et incendiaires que le Texas profond où se situe l'action. Style qui est d'ailleurs renforcé par les personnages dont les réparties laconiques constituent un véritable régal. A cet égard, le jeu des acteurs, en osmose parfaite avec ce paysage texan, est formidable - avec une mention toute particulière pour Jeff Bridge en Texas ranger vieillissant, cynique et revenu de tout.

Sans doute faut-il aussi prendre en compte une mise en scène très particulière que décrypteraient mieux que moi les spécialistes du cinéma, et qui a valu au film une palme à Cannes dans la catégorie Un certain regard.

Toutefois, au-delà des considérations purement cinématographiques techniques, c'est à mon sens la façon de perpétuer en la renouvelant la mythologie américaine de l'Ouest qui constitue le tour de force de ce film. Comment changer les choses, les adapter aux circonstances socio-historiques, pour qu'au final rien ne change ? Sur fond de crise des subprimes (et on retrouve le contexte du Petit boulot au sens où, là aussi, ce sont moins des considérations morales qui font loi qu'une certaine éthique, voire une esthétique) ce sont les mythes de la frontière, de la progression vers l'Ouest, qui reviennent encore une fois. En effet, le parcours de ces deux frères qui se lancent dans une épopée ponctuée d'attaques contre les banques qui ont ruiné leur famille illustre encore et toujours cette mythologie fondatrice.

Film dur et métallique à bien des égards, nous avons certes à faire à un polar, mais qui s'assimile plutôt à un western moderne dans lequel apparaît encore une fois de façon moderne mais significative l'idée de la frontière initiatique, de l'avènement de l'indien en soi-même (Danse avec les loups), de la transformation en Comanche, c'est-à-dire en guerrier.

Aller vers le Comanche en soi
Partager cet article
Repost0
22 juillet 2016 5 22 /07 /juillet /2016 22:48
Une figure perverse

La période estivale n'est généralement pas propice aux sorties de bons films dans les salles hexagonales. Sans être un chef d'oeuvre absolu, Irréprochable de Sébastien Marnier fait partie des bons films de l'été. Le synopsis, qui rappelle un peu Le couperet de Costa-Gavras en 2005, indique déjà ce dont il va être question :

.

"Sans emploi depuis un an, Constance revient dans sa ville natale quand elle apprend qu’un poste se libère dans l’agence immobilière où elle a démarré sa carrière, mais son ancien patron lui préfère une autre candidate plus jeune. Constance est alors prête à tout pour récupérer la place qu’elle estime être la sienne."

.

Mais alors que le film de de Costa-Gavras ressemblait à un thriller - l'élimination progressive des rivaux concernant un poste de cadre supérieur -, Irréprochable s'attache plus à la psychologie du personnage principal. Interprété par Marina Foïs qui habite de façon magistrale le rôle de Constance, le film met en évidence un certain nombre de mécanismes pervers auxquels tout un chacun peut se trouver confronté, tant dans sa vie privée qu'en situation professionnelle.

Je n'en dirai pas trop au risque de priver le spectateur de son plaisir, mais il sourd de tout le film et de l'interprétation de Marina Foïs une violence feutrée, rentrée, sous-jacente qui tient le spectateur en haleine. Mais ce sont surtout les mécanismes psychologiques de la perversion qui apparaissent ici en pleine lumière : la façon dont le personnage adopte des masques successifs - le pervers est vide, il s'approprie en quelque sorte la vie professionnelle, familiale et sentimentale des autres, ce qui n'est pas sans entraîner des phénomènes de projection très bien décrits ici ; chez Constance, tout est bon pour parvenir à ses fins : harcèlement, alternances de brutalité et de sentimentalité. On le sait, le pervers est caractérisé par une absence totale d'empathie et sa façon de choséifier l'autre, de le manipuler pour son propre intérêt. Où il apparaît aussi que le fait d'être démasqué provoque souvent chez lui une véritable explosion de violence.

.

Le film de Marnier, outre le spectacle qu'il nous offre et qui vaut par sa tension dramatique, comporte à mon sens une dimension quasi pédagogique en ce qu'il permet à chacun de nous de repérer certains mécanismes de violence. Si ces derniers ne sont pas aussi spectaculaires que les événements actuels qui nous touchent tous (évoqués dans des articles précédents), ils n'en sont pas moins susceptibles parfois de détruire des vies eux aussi.

Une figure perverse
Partager cet article
Repost0
18 juillet 2016 1 18 /07 /juillet /2016 09:43
Terrorisme : déséquilibrés et fines mouches

Nous le redoutions tous plus ou moins, Nice nous rappelle que les attentats sont appelés à se reproduire malheureusement. Et cela d'autant plus que, sous réserve de nouvelles révélations de l'enquête, le profil de l'assassin de Nice peut laisser craindre qu'une certaine catégorie d'individus déséquilibrés, hyper dépressifs, en grande difficulté (pour reprendre l'euphémisme des travailleurs sociaux), ayant de multiples comptes à régler avec leurs proches, la société et eux-mêmes, plutôt que de précipiter leur avion sans raison "légitime" sur une montagne avec 150 passagers, trouveront avec l'EI les incitations nécessaires au passage à l'acte, une forme de légitimation et la reconnaissance qui en découle.

Je note en passant que ce profil significatif devrait mettre un terme au débat de ces derniers mois entre Roy qui considère qu'il s'agit aujourd'hui d'une islamisation de la radicalité et Képel qui considère que l'on ne saisit pas la complexité de la problématique si l'on ne prend pas la mesure des conflits très violents qui trament un mouvement de fond dans le monde islamique. Pour clore le débat, on pourrait dire simplement que l'offre rencontre ici la demande, que des entrepreneurs politiques peuvent compter sur toute sorte d'asociaux, psychotiques et paranoïaques, pour accomplir leurs desseins dans le monde occidental (c'est ce que le quotidien Libération appelle une revendication par adoption).

.

Pour faire suite à mes précédents articles sur la radicalisation, et dans la mesure où il s'agit à la fois d'une analyse claire, suggestive par ses métaphores, et très fine de notre situation actuelle au regard du terrorisme qui nous frappe, je me permets de diffuser sur mon blog le texte de l'historien médévialiste Yuval Noah Harari paru dans Le Nouvel obs en mars 2016, au lendemain des attaques de Bruxelles.

Après le crime de Nice, ce texte reste très actuel de par sa dimension analytique donc, mais il a aussi ceci d'intéressant à mon sens que, de façon pragmatique, il peut constituer une sorte de viatique afin de faire face à cette situation très difficile. En effet, la dernière partie de l'article trace une perspective politique concernant la "gestion" de ces attentats en mettant l'accent sur renseignement policier et opérations secrètes. Mais elle fournit surtout un certain nombre de principes éthiques tant pour le politique, que pour la presse (avec toutes les contradictions essentielles liées à la pratique de certains média qui font leurs choux gras de ces événements - il faudrait qu'elle se situe aux antipodes de BFM !!), et pour chaque citoyen. Sur ces bases, c'est d'ailleurs le tour de force de l'article : de par son recul historique, il permet, si c'est possible dans ce contexte difficile, de conserver une forme "d'optimisme" en relativisant la portée des attentats.

.

Je reproduis donc ici cet article in extenso

.

.

"Un terroriste, c’est comme une mouche qui veut détruire un magasin de porcelaine. Petite, faible, la mouche est bien incapable de déplacer ne serait-ce qu’une tasse. Alors, elle trouve un éléphant, pénètre dans son oreille, et bourdonne jusqu’à ce qu’enragé, fou de peur et de colère, ce dernier saccage la boutique. C’est ainsi, par exemple, que la mouche Al-Qaeda a amené l’éléphant américain à détruire le magasin de porcelaine du Moyen-Orient.

Comme son nom l’indique, la terreur est une stratégie militaire qui vise à modifier la situation politique en répandant la peur plutôt qu’en provoquant des dommages matériels. Ceux qui l’adoptent sont presque toujours des groupes faibles, qui n’ont pas, de toute façon, la capacité d’infliger d’importants dommages matériels à leurs ennemis. Certes, n’importe quelle action militaire engendre de la peur. Mais dans la guerre conventionnelle, la peur n’est qu’un sous-produit des pertes matérielles, et elle est généralement proportionnelle à la force de frappe de l’adversaire. Dans le cas du terrorisme, la peur est au cœur de l’affaire, avec une disproportion effarante entre la force effective des terroristes et la peur qu’ils parviennent à inspirer.

Modifier une situation politique en recourant à la violence n’est pas chose aisée. Le premier jour de la bataille de la Somme, le 1er juillet 1916, l’armée britannique a déploré 19.000 morts et 40.000 blessés. À la fin de la bataille, en novembre, les deux camps réunis comptaient au total plus d’un million de victimes, dont 300.000 morts. Pourtant, ce carnage inimaginable ne changea quasiment pas l’équilibre des pouvoirs en Europe. Il fallut encore deux ans et des millions de victimes supplémentaires pour que la situation bascule.

En comparaison, le terrorisme est un petit joueur. Les attentats de Bruxelles du 22 mars 2016 ont fait trente et un morts. En 2002, en plein cœur de la campagne de terreur palestinienne contre Israël, alors que des bus et des restaurants étaient frappés tous les deux ou trois jours, le bilan annuel a été de 451 morts dans le camp israélien. La même année, 542 Israéliens ont été tués dans des accidents de voiture. Certaines attaques terroristes, comme l’attentat du vol Pan Am 103 de 1988, qui a explosé au-dessus du village de Lockerbie, en Écosse, font parfois quelques centaines de victimes. Les 3.000 morts des attentats du 11 Septembre constituent un record à cet égard. Mais cela reste dérisoire en comparaison du prix de la guerre conventionnelle.

.

Faites le compte de toutes les victimes (tuées ou blessées) d’attaques terroristes en Europe depuis 1945 (qu’elles aient été perpétrées par des groupes nationalistes, religieux, de gauche ou de droite...), vous resterez toujours très en-deçà du nombre de victimes de n’importe quelle obscure bataille de l’une ou l’autre guerre mondiale, comme la 3e bataille de l’Aisne (250.000 victimes) ou la 10e bataille de l’Isonzo (225.000 victimes). Aujourd’hui, pour chaque Européen tué dans une attaque terroriste, au moins un millier de personnes meurent d’obésité ou des maladies qui lui sont associées. Pour l’Européen moyen, McDonalds est un danger bien plus sérieux que l’État islamique.

Comment alors les terroristes peuvent-ils espérer arriver à leurs fins ? À l’issue d’un acte de terrorisme, l’ennemi a toujours le même nombre de soldats, de tanks et de navires qu’avant. Ses voies de communication, routes et voies ferrées, sont largement intactes. Ses usines, ses ports et ses bases militaires sont à peine touchées. Ce qu’espèrent pourtant les terroristes, quand bien même ils n’ébranlent qu’à peine la puissance matérielle de l’ennemi, c’est que, sous le coup de la peur et de la confusion, ce dernier réagira de façon disproportionnée et fera un mauvais usage de sa force préservée.

Leur calcul est le suivant: en tournant contre eux son pouvoir massif, l’ennemi, fou de rage, déclenchera une tempête militaire et politique bien plus violente que celle qu’eux-mêmes auraient jamais pu soulever. Et au cours de ces tempêtes, ce qui n’était jamais arrivé arrive: des erreurs sont faites, des atrocités sont commises, l’opinion publique se divise, les neutres prennent position, et les équilibres politiques sont bouleversés. Les terroristes ne peuvent pas prévoir exactement ce qui sortira de leur action de déstabilisation, mais ce qui est sûr, c’est que la pêche a plus de chance d’être bonne dans ces eaux troubles que dans une mer politique calme.

Voilà pourquoi un terroriste ressemble à une mouche qui veut détruire un magasin de porcelaine. Petite, faible, la mouche est incapable de déplacer ne serait-ce qu’une simple tasse. Alors, elle trouve un éléphant, pénètre dans son oreille, et bourdonne jusqu’à ce qu’enragé, fou de peur et de colère, ce dernier saccage la boutique. C’est ce qui est arrivé au Moyen-Orient ces dix dernières années. Les fondamentalistes islamiques n’auraient jamais pu renverser eux-mêmes Saddam Hussein. Alors ils s’en sont pris aux États-Unis, et les États-Unis, furieux après les attaques du 11 Septembre, ont fait le boulot pour eux: détruire le magasin de porcelaine du Moyen-Orient. Depuis, ces décombres leur sont un terreau fertile.

.

Le terrorisme est une stratégie militaire peu séduisante, parce qu’elle laisse toutes les décisions importantes à l’ennemi. Comme les terroristes ne peuvent pas infliger de dommages matériels sérieux, toutes les options que l’ennemi avait avant une attaque terroriste sont encore à sa disposition après, et il est complètement libre de choisir entre elles. Les armées régulières cherchent normalement à éviter une telle situation à tout prix. Quand elles attaquent, leur but n’est pas d’orchestrer un spectacle terrifiant qui attise la colère de l’ennemi et l’amène à répliquer.

Au contraire, elles essaient d’infliger à leur ennemi des dommages matériels sérieux afin de réduire sa capacité à répliquer. Elles cherchent notamment à le priver de ses armes et de ses solutions tactiques les plus dangereuses. C’est, par exemple, ce qu’a fait le Japon en décembre 1941, avec l’attaque surprise qui a coulé la flotte américaine à Pearl Harbor. Ce n’était pas un acte terroriste; c’était un acte de guerre. Les Japonais ne pouvaient prévoir avec certitude quelle seraient les représailles, à part sur un point : quel que soit ce qu’ils décideraient de faire, il ne leur serait plus possible d’envoyer une flotte dans le Sud-Est asiatique en 1942.

Provoquer l’ennemi sans le priver d’aucune de ses armes ou de ses possibilités de répliquer est un acte de désespoir, un dernier recours. Quand on a la capacité d’infliger de gros dommages matériels à l’ennemi, on n’abandonne pas cette stratégie pour du simple terrorisme. Imaginez que, en décembre 1941, les Japonais aient, pour provoquer les États-Unis, torpillé un navire civil sans toucher à la flotte du Pacifique à Pearl Harbor: ç’aurait été de la folie !

Mais les terroristes n’ont pas trop le choix. Ils sont si faibles qu’ils n’ont pas les moyens de couler une flotte ou de détruire une armée. Ils ne peuvent pas mener de guerre régulière. Alors, ils choisissent de faire dans le spectaculaire pour, espèrent-ils, provoquer l’ennemi, et le faire réagir de façon disproportionnée. Un terroriste ne raisonne pas comme un général d’armée, mais comme un metteur en scène de théâtre: c’est là un constat intuitif, qu’illustre bien, par exemple, ce que la mémoire collective a conservé des attentats du 11 Septembre. Si vous demandez aux gens ce qu’il s’est passé le 11 Septembre, ils répondront probablement que les tours jumelles du World Trade Center sont tombées sous le coup d’une attaque terroriste d’Al-Qaeda. Pourtant, en plus des attentats contre les tours, il y a eu ce jour-là deux autres attaques, notamment une attaque réussie contre le Pentagone. Comment se fait-il qu’aussi peu de gens s’en souviennent?

Si l’opération du 11-Septembre avait relevé d’une campagne militaire conventionnelle, l’attaque du Pentagone aurait retenu la plus grande attention. Car elle a permis à Al-Qaeda de détruire une partie du QG ennemi, tuant et blessant au passage des dirigeants et des experts de haut rang. Comment se fait-il que la mémoire collective accorde bien plus d’importance à la destruction de deux bâtiments civils et à la disparition de courtiers, de comptables et d’employés de bureaux?

C’est que le Pentagone est un bâtiment relativement plat et arrogant, tandis que le World Trade Center était un grand totem phallique dont l’effondrement a produit un énorme effet audiovisuel. Qui a vu les images de cet effondrement ne pourra jamais les oublier. Le terrorisme, c’est du théâtre, nous le comprenons intuitivement – et c’est pourquoi nous le jugeons à l’aune de son impact émotionnel plus que matériel. Rétrospectivement, Oussama ben Laden aurait peut-être préféré trouver à l’avion qui a frappé le Pentagone une cible plus pittoresque, comme la statue de la Liberté. Il y aurait certes eu peu de morts, et aucun atout militaire de l’ennemi n’aurait été détruit, mais quel puissant geste théâtral !

À l’instar des terroristes, ceux qui les combattent devraient aussi penser en metteurs en scène plutôt qu’en généraux. Pour commencer, si l’on veut combattre le terrorisme efficacement, il faut prendre conscience que rien de ce que les terroristes font ne peut vraiment nous détruire. C’est nous seuls qui nous détruisons nous-mêmes, si nous surréagissons et donnons les mauvaises réponses à leurs provocations.

Les terroristes s’engagent dans une mission impossible, quand ils veulent changer l’équilibre des pouvoirs politiques par la violence, alors qu’ils n’ont presque aucune capacité militaire. Pour atteindre leur but, ils lancent à nos États un défi tout aussi impossible : prouver qu’ils peuvent protéger tous leurs citoyens de la violence politique, partout et à tout moment. Ce qu’ils espèrent, c’est que, en s’échinant à cette tâche impossible, ils vont rebattre les cartes politiques, et leur distribuer un as au passage.

Certes, quand l’État relève le défi, il parvient en général à écraser les terroristes. En quelques dizaines d’années, des centaines d’organisations terroristes ont été vaincues par différents États. En 2002-2004, Israël a prouvé qu’on peut venir à bout, par la force brute, des plus féroces campagnes de terreur. Les terroristes savent parfaitement bien que, dans une telle confrontation, ils ont peu de chance de l’emporter. Mais, comme ils sont très faibles et qu’ils n’ont pas d’autre solution militaire, ils n’ont rien à perdre et beaucoup à gagner. Il arrive parfois que la tempête politique déclenchée par les campagnes de contre-terrorisme joue en faveur des terroristes: c’est pour cette raison que cela vaut le coup de jouer. Un terroriste, c’est un joueur qui, ayant pioché au départ une main particulièrement mauvaise, essaye de convaincre ses rivaux de rebattre les cartes. Il n’a rien à perdre, tout à gagner.

.

Pourquoi l’État devrait-il accepter de rebattre les cartes ? Puisque les dommages matériels causés par le terrorisme sont négligeables, l’État pourrait théoriquement en faire peu de cas, ou bien prendre des mesures fermes mais discrètes loin des caméras et des micros. C’est d’ailleurs bien souvent ce qu’il fait. Mais d’autres fois, les États s’emportent, et réagissent bien trop vivement et trop publiquement, faisant ainsi le jeu des terroristes. Pourquoi les États sont-ils aussi sensibles aux provocations terroristes?

S’ils ont souvent du mal à supporter ces provocations, c’est parce que la légitimité de l’État moderne se fonde sur la promesse de protéger l’espace public de toute violence politique. Un régime peut survivre à de terribles catastrophes, voire s’en laver les mains, du moment que sa légitimité ne repose pas sur le fait de les éviter. Inversement, un problème mineur peut provoquer la chute d’un régime, s’il est perçu comme sapant sa légitimité. Au XIVe siècle, la peste noire a tué entre un quart et la moitié de la population européenne, mais nul roi n’a perdu son trône pour cela, nul non plus n’a fait beaucoup d’effort pour vaincre le fléau. Personne à l’époque ne considérait que contenir les épidémies faisait partie du boulot d’un roi. En revanche, les monarques qui laissaient une hérésie religieuse se diffuser sur leurs terres risquaient de perdre leur couronne, voire d’y laisser leur tête!

Aujourd’hui, un gouvernement peut tout à fait fermer les yeux sur la violence domestique ou sexuelle, même si elle atteint de hauts niveaux, parce que cela ne sape pas sa légitimité. En France, par exemple, plus de mille cas de viols sont signalés chaque année aux autorités, sans compter les milliers de cas qui ne font pas l’objet de plaintes. Les violeurs et les maris abusifs, au demeurant, ne sont pas perçus comme une menace existentielle pour l’État parce que historiquement ce dernier ne s’est pas construit sur la promesse d’éliminer la violence sexuelle. A contrario, les cas, bien plus rares, de terrorisme, sont perçus comme une menace fatale, parce que, au cours des siècles derniers, les États occidentaux modernes ont peu à peu construit leur légitimité sur la promesse explicite d’éradiquer la violence politique à l’intérieur de leurs frontières.

Au Moyen Âge, la violence politique était omniprésente dans l’espace public. La capacité à user de violence était de fait le ticket d’entrée dans le jeu politique; qui en était privé n’avait pas voix au chapitre. Non seulement de nombreuses familles nobles, mais aussi des villes, des guildes, des églises et des monastères avaient leurs propres forces armées. Quand la mort d’un abbé ouvrait une querelle de succession, il n’était pas rare que les factions rivales – moines, notables locaux, voisins inquiets – recourent aux armes pour résoudre le problème.

Le terrorisme n’avait aucune place dans un tel monde. Qui n’était pas assez fort pour causer des dommages matériels substantiels était insignifiant. Si, en 1150, quelques musulmans fanatiques avaient assassiné une poignée de civils à Jérusalem, en exigeant que les Croisés quittent la terre sainte, ils se seraient rendus ridicules plutôt que d’inspirer la terreur. Pour être pris au sérieux, il fallait commencer par s’emparer d’une ou deux places fortes. Nos ancêtres médiévaux se fichaient bien du terrorisme: ils avaient trop de problèmes bien plus importants à résoudre.

.

Au cours de l’époque moderne, les États centralisés ont peu à peu réduit le niveau de violence politique sur leur territoire, et depuis quelques dizaines d’années les pays occidentaux l’ont pratiquement abaissé à zéro. En Belgique, en France ou aux États-Unis, les citoyens peuvent se battre pour le contrôle des villes, des entreprises et autres organisations, et même du gouvernement lui-même sans recourir à la force brute. Le commandement de centaines de milliards d’euros, de centaines de milliers de soldats, de centaines de navires, d’avions et de missiles nucléaires passe ainsi d’un groupe d’hommes politiques à un autre sans que l’on ait à tirer un seul coup de feu. Les gens se sont vite habitués à cette façon de faire, qu’ils considèrent désormais comme leur droit le plus naturel. Par conséquent, des actes, même sporadiques, de violence politique, qui tuent quelques dizaines de personnes, sont vus comme une atteinte fatale à la légitimité et même à la survie de l’État. Une petite pièce, si on la lance dans une jarre vide, suffit à faire grand bruit.

C’est ce qui explique le succès des mises en scène terroristes. L’État a créé un immense espace vide de violence politique – un espace qui agit comme une caisse de résonance, amplifiant l’impact de la moindre attaque armée, si petite soit-elle. Moins il y a de violence politique dans un État, plus sa population sera choquée face à un acte terroriste. Tuer trente personnes en Belgique attire bien plus d’attention que tuer des centaines de personnes au Nigeria ou en Iraq. Paradoxalement, donc, c’est parce qu’ils ont réussi à contenir la violence politique que les États modernes sont particulièrement vulnérables face au terrorisme. Un acte de terreur qui serait passé inaperçu dans un royaume médiéval affectera bien davantage les États modernes, touchés au cœur.

L’État a tant martelé qu’il ne tolérerait pas de violence politique à l’intérieur de ses frontières qu’il est maintenant contraint de considérer tout acte de terrorisme comme intolérable. Les citoyens, pour leur part, se sont habitués à une absence totale de violence politique, de sorte que le théâtre de la terreur fait naître en eux une peur viscérale de l’anarchie, comme si l’ordre social était sur le point de s’effondrer. Après des siècles de batailles sanglantes, nous nous sommes extraits du trou noir de la violence, mais ce trou noir, nous le sentons, est toujours là, attendant patiemment le moment de nous avaler à nouveau. Quelques atrocités, quelques horreurs – et nous voilà, en imagination, en train de retomber dedans.

.

Afin de soulager ces peurs, l’État est amené à répondre au théâtre de la terreur par un théâtre de la sécurité. La réponse la plus efficace au terrorisme repose sans doute sur de bons services secrets et sur une action discrète contre les réseaux financiers qui alimentent le terrorisme. Mais ça, les gens ne peuvent pas le voir à la télévision. Or ils ont vu le drame terroriste de l’effondrement des tours du World Trade Center. L’État se sent donc obligé de mettre en scène un contre-drame aussi spectaculaire, avec plus de feu et de fumée encore. Alors au lieu d’agir calmement et efficacement, il déclenche une énorme tempête qui, bien souvent, comble les rêves les plus chers des terroristes.

Comment l’État devrait-il faire face au terrorisme ? Pour réussir, la lutte devrait être menée sur trois fronts. Les gouvernements, d’abord, devraient se concentrer sur une action discrète contre les réseaux terroristes. Les médias, ensuite, devraient relativiser les événements et éviter de basculer dans l’hystérie. Le théâtre de la terreur ne peut fonctionner sans publicité. Or malheureusement, les médias ne font souvent que fournir cette publicité gratuitement: ils ne parlent que des attaques terroristes, de façon obsessionnelle, et exagèrent largement le danger, parce que de tels articles sensationnels font vendre les journaux, bien mieux que les papiers sur le réchauffement climatique.

Le troisième front, enfin, est celui de notre imagination à tous. Les terroristes tiennent notre imagination captive, et l’utilisent contre nous. Sans cesse, nous rejouons les attaques terroristes dans notre petit théâtre mental, nous repassant en boucle les attaques du 11 septembre ou les attentats de Bruxelles. Pour cent personnes tuées, cent millions s’imaginent désormais qu’il y a un terroriste tapi derrière chaque arbre. Il en va de la responsabilité de chaque citoyen et de chaque citoyenne de libérer son imagination, et de se rappeler quelles sont les vraies dimensions de la menace. C’est notre propre terreur intérieure qui incite les médias à traiter obsessionnellement du terrorisme et le gouvernement à réagir de façon démesurée.

.

Que dire encore du terrorisme nucléaire ou bio-terrorisme? Que se passerait-il si ceux qui prédisent l’Apocalypse avaient raison? si les organisations terroristes venaient à acquérir des armes de destruction massive, susceptibles, comme dans la guerre conventionnelle, de causer d’immenses dommages matériels? Quand cela arrivera (si cela arrive), l’État tel que nous le connaissons sera dépassé. Et du même coup, le terrorisme tel que nous le connaissons cessera également d’exister, comme un parasite meurt avec son hôte.

Si de minuscules organisations représentant une poignée de fanatiques peuvent détruire des villes entières et tuer des millions de personnes, l’espace public ne sera plus vierge de violence politique. La vie politique et la société connaîtront des transformations radicales. Il est difficile de savoir quelle forme prendront les batailles politiques, mais elles seront certainement très différentes des campagnes de terreur et de contre-terreur du début du XXIe siècle. Si en 2050 le monde est plein de terroristes nucléaires et de bio-terroristes, leurs victimes songeront au monde occidental d’aujourd’hui avec une nostalgie teintée d’incrédulité: comment des gens qui jouissaient d’une telle sécurité ont-ils pu se sentir aussi menacés ?"

Terrorisme : déséquilibrés et fines mouches
Partager cet article
Repost0
1 juillet 2016 5 01 /07 /juillet /2016 16:47

"Il y a moins de différence entre les animaux les plus intelligents et les hommes les plus stupides qu'entre les hommes les plus stupides et les plus intelligents".

Montaigne, Apologie de Raymond Sebond

Il est généralement convenu que le 11 septembre constitue une rupture historique, qu'il existe un avant et un après de cet événement dont on n'a sans doute pas fini d'analyser et de décliner les incidences tant sur les plans politique, stratégique et sécuritaire que dans nos vies quotidiennes.

Mais, c'est au-delà ou en deçà de cette dimension historico-politique que j'entends me situer ici. Théories du complot, interprétations paranoïaques de l'histoire et des rapports sociaux, il me semble que l'événement 11/09 peut aussi être perçu comme un paradigme sur lequel s'étalonnent d'autres événements (Charlie, etc.) qui lui font écho. De ce point de vue, le 11/09 et la successions d'attentats qui entrent en résonance avec cet événement matriciel sont au principe d'une autre rupture tout à la fois symbolique, sociologique, psychologique, voire anthropologique, certes moins immédiatement perceptible, mais peut-être plus grave. Fantasmes, convictions non fondées, délire paranoïaques, tous les ingrédients d'une inquiétante régression obscurantiste sont désormais réunis.

.

.

C'est un truisme de dire que le rapport à soi-même passe par le rapport à l'autre, que le processus par lequel se construit l'identité est traversé d'altérité. Ce rapport n'est pas toujours des plus paisibles, surtout sous sa forme de lutte pour la reconnaissance qui n'est pas un long fleuve tranquille. Toutefois, que ce rapport puisse être clairement antagoniste n'empêche pas cette construction mutuelle, même s'il est évident que ce processus dialectique trouve à s'effectuer d'autant mieux que nous avons en partage un certain nombre de croyances (quitte d'ailleurs à ce que ces convictions portent sur une claire perception de nos divergences).

Quoi qu'il en soit, il est important de voir que ces évidences partagées ne sont pas un surplus accessoire au regard de la construction de soi. Elles ne se surajoutent pas à une identité déjà constituée ; elles fournissent au contraire les bases communes de ce rapport structurant.

.

Or, c'est peut-être bien à ce niveau que le bât blesse et que se joue quelque chose de fondamental depuis le 11/09 dans nos sociétés. Qu'advient-il en effet en termes de construction identitaire dès lors que ce socle de convictions communes vacille ? Plus précisément quand, chez une partie non négligeable d'entre nous, les évidences cèdent la place à des délires fantasmatiques ?

Ce n'est désormais plus seulement dans certaines banlieues défavorisées, dans les prisons, les lieux de soins pour personnes fragilisées psychologiquement et socialement (où, de par ma fonction, je suis assez bien placé pour observer le phénomène), chez des jeunes, chez des personnes défavorisées, chez des personnes de confession musulmane que toute une frange de la population vit dans la croyance que le 11/09 est l'oeuvre de la CIA (bien entendu noyautée par les juifs). Quelle que soit la variante du complot adoptée (et dont différentes versions sont bien analysées par les chercheurs) et si irrationnelle que puisse être cette croyance, c'est aussi maintenant dans les catégories socio culturelles assez élevées et chez des personnes de confession diverse que des gens sont convaincus de l'existence de ce complot et de ses ramifications.

En ce sens, si le 11/09 acquiert une valeur paradigmatique, c'est dans la mesure où à l'occasion de chaque nouvel attentat le même schéma se reproduit invariablement. De façon désormais systématique, ces drames font l'objet d'un traitement similaire sur les réseaux sociaux. Plus loin, par capillarité pourrait-on dire, c'est toute une interprétation paranoïaque du monde qui se met ainsi en place progressivement.

.

Il va de soit que ce type de croyances détachées de la réalité commune n'est pas anodin en termes de construction de soi dans le rapport à l'autre, et cela dans la mesure où ces élaborations fantasmatiques accentuent la rupture multiforme que j'évoquais plus haut.

Rupture psychique : en termes cliniques, la déconnexion de la réalité s'appelle psychose, laquelle prend ici une forme paranoïaque.

Rupture symbolique : au-delà même des savoirs historiques dont l'évidence est ainsi niée avec toutes les conséquences que l'on peut imaginer en termes de fracture collective, émerge désormais le sentiment de ne plus avoir de langage commun, ou tout du moins de langage qui s'appuie sur un référent partagé. Peut-être que de ce point de vue la responsabilité est partagée, le politique apparaissant lui aussi de plus en plus déconnecté des réalités concrètes vécues par les populations et en contradiction constante avec ses promesses de campagne.

Rupture sociologique : bien des situations sociales sont objectivement difficiles et justifient des formes de révolte. Mais cette construction fantasmatique favorise une perception manichéenne dans laquelle se situent d'un côté les victimes dominées (qui trouvent par là-même des justifications à leurs propres errements) et de l'autre côté, tous les autres, élites dominantes entourées de naïfs serviteurs (au mieux) ou de complices (au pire).

Rupture anthropologique : le terme peu paraître excessif, mais il renvoie pour moi d'abord au risque de scission avec une frange de la population animée par toute sorte de superstitions (dans le même style : on n'a jamais marché sur le lune - c'est aussi un complot de la CIA !), et qui s'enfonce dans une régression obscurantiste. Comme s'il y avait une dichotomie, une scission entre deux formes d'humanité, certains d'entre nous restant animés plus ou moins consciemment par l'esprit critique, l'exigence de vérification scientifique des faits, en bref l'idéal d'émancipation des Lumières, alors que d'autres revenaient aux ténèbres.

Rupture anthropologique ensuite parce que cet obscurantisme n'est pas sans conséquences dramatiques qui font signe vers les heures les plus noires de l'histoire, les crimes contre l'humanité. Généralement, cet obscurantisme correspond à un oubli de l'histoire justement. On le sait, les théories du complot précèdent souvent les massacres de masse, et cela dans la mesure où elles préparent le terrain à une libération des pulsions les plus violentes le jour où les conditions socio-historiques sont réunies. C'est le cas du nazisme, bien sûr, mais aussi au Rwanda où la propagande Hutu avait préparé les esprits pendant des années à la haine anti Tutsi. A moindre échelle, c'est le même schéma qui se met en place dans le cas d'Hilan Halimi, ce jeune juif torturé et assassiné (parce que "tout le monde sait que les juifs ont du fric"). Enfin, il va de soit que les attentats récents sont favorisés par ce terreau constitué par l'ignorance et la haine.

.

Même si c'est un travail long et fastidieux, les théories du complot ne devraient pas être difficiles à contredire sur le plan de l'argumentation rationnelle, et de nombreuses recherches les déconstruisent assez facilement en s'appuyant sur des faits (un dossier complet et détaillé sur les théories du complot du 11/09 est ainsi disponible sur Wikipédia, avec une conclusion de Noam Chomsky - peu suspect de connivence avec le gouvernement US).

Les difficultés sont ailleurs : d'une part, des complots historiques réels ont bien existé objectivement et existent probablement encore de fait, ce qui ne permet pas de balayer si facilement toute idée de complot.

Mais, la plus grande difficulté se situe sur le plan subjectif. Elle provient du fait que ces théories sont séduisantes en ce qu'elles procurent un certain nombre de "bénéfices" psychiques à ceux qui les adoptent et les répandent : d'abord, elles permettent de combler le vide, de donner sens à ce qui n'en n'a pas nécessairement, et qui constitue tout le tragique de l'existence humaine. Dans le même ordre d'idées, elles autorisent la désignation d'une victime émissaire, bien pratique là aussi en termes de canalisation de la violence et de lutte contre l'angoisse.

Ensuite, elles alimentent le narcissisme de leur défenseur puisque ce dernier apparaît comme un affranchi, le détenteur d'un secret que le commun ne possède pas. En ce sens, l'adepte de la théorie du complot est lui-même un acteur séduisant (et donc un redoutable et infatigable propagateur de la rumeur). On peut donc comprendre que c'est un "bénéfice" non négligeable pour des gens en difficulté, en perte de repères, en déficit de références paternelles et d'intégration de la loi.

Pour toutes ces raisons, ces théories sont difficiles à déconstruire. Milgram avait bien identifié le mécanisme selon lequel plus un adepte s'est engagé sur une voie, plus il lui est compliqué subjectivement de reconnaître qu'elle est fausse. Avec son expérience, il montrait, entre autres, que reconnaître que l'on s'est trompé représente toujours un coût narcissique élevé, et cela d'autant plus que la croyance est ancienne.

.

.

Il est donc à craindre qu'il soit déjà trop tard pour nombre d'adultes, convaincus par ces idées. C'est alors aux plus jeunes qu'il s'agit de s'adresser, et, en ce sens, les initiatives de ces derniers mois qui visent à enseigner aux élèves de collège l'esprit critique par rapport aux sources d'information, avec interventions de journalistes, etc. sont excellentes. Mais il me semble qu'il faudrait désormais les systématiser et les intégrer plus officiellement dans le cursus scolaire tant il y va essentiellement de la construction de soi, du citoyen et de l'être ensemble.

Enfin, clin d’œil de l'histoire des idées, cette incroyable régression obscurantiste peut être à la source d'une revitalisation de la fonction du philosophe dans la Cité. Pour ma part, j'ai le sentiment de retrouver l'atmosphère qui entourait mon cher Spinoza pendant mes années de Licence, avec sa lutte contre la superstition et en faveur de la raison, ou encore Kant pour qui L'avènement des Lumières implique le courage de sortir de la servitude, de la minorité dans laquelle l'homme se tient de sa propre responsabilité.

Une formidable régression obscurantiste
Partager cet article
Repost0
7 juin 2016 2 07 /06 /juin /2016 14:43
120 pages, 14 euro
120 pages, 14 euro

Après Le réel insensé, ouvrage où il mettait en évidence un certain nombre de concepts essentiels de la pensée de Lacan, Nicolas Floury publie De l'usage addictif : une ontologie du sujet toxicomane. Le lecteur de ce blog trouvera, après de rapides considérations personnelles sur le travail de Nicolas Floury, quelques extraits de l'avant-propos, un passage de la belle préface d'un philosophe important de la nouvelle génération, Mehdi Belhaj Kacem, et la 4ème de couverture du livre.

.

En ce qui me concerne, j'insisterai rapidement sur quelques points qui touchent aussi bien au fond qu'à la forme : tout d'abord, ce livre fait évènement, comme le dit le préfacier, au sens où il s'agit sans doute pour la première fois d'une approche réellement philosophique, une véritable ontologie construite selon une axiomatique rigoureuse. En effet, la toxicomanie est ici renvoyée à l'être du sujet, à une "insondable décision de l'être". Paradoxalement, le toxicomane est celui qui, bien que s'aliénant à un produit (ou un comportement), cherche d'abord à travers les affres qu'il affronte, à s'émanciper de l'aliénation originaire au langage. Certes, c'est une voie coûteuse, s'il en est. Je note d'ailleurs sur ce point un parallèle intéressant entre la thèse de N. Floury et les considérations actuelles plus empiriques des addictologues, qui considèrent que la consommation est une première tentative de résilience - coûteuse, certes, qui finit par se retourner en son contraire, et donc par échouer.

Ensuite, sur la forme, dans ce livre la rigueur et la clarté du propos sont très appréciables. Voici un lacanien qui, depuis Le réel insensé, ne cède pas à la facilité qui consiste à considérer l'incompréhensibilité comme un gage de qualité : par mimétisme, peut-être pour avoir l'air d'être en intelligence avec les dernières positions du Maître qui se rapprochaient des paradoxes zen, nombre de textes d'obédience lacanienne sont délibérément obscurs. Contrairement à cette tendance, dans l'Essai du philosophe N. Floury, que l'on adhère ou non à la thèse, les démonstrations sont claires, elles fonctionnent de façon axiomatique, et donc rigoureuse.

Enfin, plus largement, une lecture attentive de ses différents travaux (livres, textes de conférence, etc.) indiquent que, loin du battage médiatique, nous sommes en présence d'un jeune philosophe qui creuse tranquillement son propre sillon et dont la pensée s'inscrit dans la durée.

.

Extrait de l'Avant-propos : « (...) Que veut en effet le toxicomane, si ce n’est à tout prix annihiler en lui toute trace de sujet ? La nature de l’objet consommé, tant qu’il permet sa désubjectivation, n’a donc presque aucune importance. Nous l’établirons, la notion de quantité, de même, n’entre pas en jeu lorsqu’il s’agit d’addiction. Ce ne seront donc pas ici les manières de consommer : la nature du produit, sa posologie, sa fréquence d’administration, qui seront prises en compte. Ce qui nous importera c’est l’être du sujet toxicomane.

La toxicomanie, selon nous, est tout sauf une maladie. Il s’agit bien plutôt d’une insondable décision de l’être. Pourquoi alors ce choix, puisqu’il semble mener droit dans les affres ? Nous pensons qu’il s’agit, pour le toxicomane, de tenter un sevrage. « Parler c’est mentir » est l’adage de ce sujet qui ne veut plus ni mensonges ni semblants – il en aurait trop souffert. Intoxiqué plus que tout autre par le verbe, son but est de s’en désintoxiquer. Il tente de le faire, paradoxalement, par un usage compulsif de drogues.

S’il y a compulsion, il y a répétition. C’est par la répétition que l’on accède au langage, ou plutôt que le langage a prise originairement sur nous. Eh bien, se dit le sujet toxicomane, c’est par celle-ci que l’on en sortira. Non plus répéter indéfiniment la jouissance, mais parvenir à jouir de la répétition afin de sortir du langage : tel est son projet.

Dans ce petit essai philosophique l’enjeu est de rendre cet axiome du sujet toxicomane – avec quelques-unes de ses conséquences – cristallin. » (N. F.)

.

Extrait de la Préface de Mehdi Belhaj Kacem : « (...) Si donc le sujet toxico constitue, aujourd'hui encore, une telle provocation à la société, c'est que c'est toute la société humaine, sans aucune exception culturelle, qui est fondée sur l'addiction. (...) Saluons cet événement du premier texte philosophique de référence sur la question de l'addiction, qui est bien réellement à la toxicomanie ce que le Traité du désespoir fut à l'angoisse. »

.

4è de couverture : Ce livre retrace le parcours d'un individu qui devient un addict, individu de plus en plus en affinité avec notre époque où la parole semble se raréfier au profit exclusif de la jouissance des corps. La question est de savoir comment on devient toxicomane. Comment en effet catégoriser l'être d'un tel sujet ?

Le toxicomane recherche peut-être plus que tout autre le bonheur, mais il se fourvoie sur les chemins tortueux et qui ne mènent nulle part, de la répétition des satisfactions. L'addiction est toujours, nécessairement, une aliénation. Pourquoi le sujet toxicomane décide-t-il alors de s'engager dans une telle voie ? Une voie qui bien souvent n'a d autre issue que la mort. En acceptant un tel risque, de quoi veut-il à ce point se séparer ?

L'auteur développe dans ce livre une thèse étonnante : pour le toxicomane, il ne s'agit, ni plus ni moins, que de parvenir à se libérer de l'aliénation originaire, notre aliénation au langage. Uniquement attentif à la dimension aliénante du verbe, le toxicomane ignore toutefois sa dimension libératrice, liée à toute civilisation véritable. N y aurait-il pas en effet une possibilité de rémission pour le sujet addict ? Une rédemption à trouver du côté de la culture, de son formidable potentiel de recomposition de l'humain ?

C'est pour répondre à ces questions que l'auteur propose ici une ontologie du sujet toxicomane bien éloignée de la doxa et des discours actuels sur les addictions et les toxicomanes.

Bonnard, L'homme et la femme : "Il n'y a pas de rapport sexuel" (Lacan)

Bonnard, L'homme et la femme : "Il n'y a pas de rapport sexuel" (Lacan)

Partager cet article
Repost0
28 mai 2016 6 28 /05 /mai /2016 18:32
Auto thérapie pédestre

Quelques considérations très rapides sur mon dernier périple, en mai 2016, sur le Chemin du Portugal - un périple de 400 kilomètres entre Porto et Fisterra en passant par Saint Jacques de Compostelle.

Cette longue marche ne fut pas vraiment simple pour moi : travaillé par de fortes douleurs dentaires au moment du départ, mal en point physiquement et psychiquement, il s’en fallut de peu que je n’annule ce voyage tant je me sentais handicapé dans la perspective de cet exercice exigeant. Mais la magie a de nouveau opéré, d'autant plus puissante que, du fond de l'enfer, j'ai eu le sentiment de véritablement revenir à la vie. Une vraie petite renaissance, avec ce sentiment très particulier du pèlerin (que j'ai déjà décrit), quand l'intensification de la puissance du corps exultant devient joie véritable de la présence !

J'ai déjà développé dans des articles précédents les dimensions philosophiques de cette activité (Phénoménologie du corps marchant, Aurore...) ; mais, dans le contexte très pénible de cette dernière randonnée, c'est donc plus ses vertus thérapeutiques qui m'ont particulièrement frappé ; et cela dans la mesure où les douleurs névralgiques, mais aussi la mauvaise fatigue liée aux antidouleurs et aux antibiotiques ont rapidement disparu pour faire place à un sentiment de quiétude et de sérénité.

.

Une fois de plus le pouvoir régénérateur de ce geste simple et si profondément humain - la marche - m'a donc émerveillé. Mais cette sensation, qui peut aller du simple mieux être jusqu'à ce que j'appelle une expérience-source d'évolution existentielle, est soumise à certaines conditions. Des recherches scientifiques anglaises (université de British Columbia) et américaines (une récente étude publiée dans les comptes rendus de l’Académie américaine des sciences) montrent ainsi que les randonnées réduisent le stress, l’anxiété, boostent la confiance en soi, et libèrent de l’endorphine. Plus précisément, des études indiquent que des personnes ayant marché pendant au moins 90 minutes dans un milieu naturel présentaient moins de pensées négatives et une activité neuronale réduite dans le cortex préfrontal (zone du cerveau relative aux maladies mentales).

.

Cependant, pour les personnes qui ont marché dans un milieu urbain, aucune baisse de pensées négatives n’a été constatée. De fait, comme j'ai pu en faire l'expérience moi-même, autant la marche de longue haleine du type pèlerinage ou randonnée en montagne sur plusieurs jours est bien souvent source de modifications énergétiques positives, autant la déambulation citadine (chère à Baudelaire) peut alimenter des tendances mélancoliques, qu'elles prennent une dimension romantique ou non.

.

Autrement dit, il ne saurait y avoir automaticité entre marche et effets thérapeutiques. D'une part, il convient sans doute d'envisager une marche de longue distance, de plusieurs jours, voire plusieurs semaines, à raison d'un minimum de 20 kms par jour, dans un environnement aussi naturel que possible, bien entendu. Mais, au-delà de cette quantification toute relative, il me semble aussi qu'il est préférable d'en faire un exercice solitaire, ou tout du moins d'éviter les groupes.

.

Dans ces condition, l'exercice peut devenir une source inépuisable de (auto) thérapie à divers niveaux : libération d'endorphine, diminution des pensée négative, mais aussi formidable moyen de lutte contre les tendances dépressives : nous le savons en effet - surtout quand on travaille dans le milieu du soin - bien des difficultés psychiques qui se traduisent par des comportements souffrants et coûteux pour le sujet et son entourage (addictions à un produit, un comportement, une relation, etc.) sont liées à l'incapacité d'être seul. Or, la marche de longue durée dans les conditions décrites est propice à l'acceptation de cette condition, voire à la découverte d'une véritable joie de la solitude.

Plus loin, c'est sans doute à partir de ce type de processus de subjectivation et d'autonomisation, sur la base de cette évolution existentielle vers l'assomption de l'essentielle solitude, qu'une relation plus authentique à l'autre peut s'établir. En effet, cette relation devient alors moins conditionnée par l'angoisse de la solitude, et le sujet risque donc beaucoup moins de transformer cet autre en objet pour combler son manque.

Auto thérapie pédestre
Partager cet article
Repost0
3 janvier 2016 7 03 /01 /janvier /2016 16:44
Déracinement et crise salvatrice

Mes trois derniers articles sur ce blog concernaient les conditions d’émergence et les déterminations sociologiques et existentielles des tragiques événements de Paris en cette année 2015.

Dans une perspective un peu moins génétique, je souhaite compléter et clôturer cette série d’articles en sollicitant un certain nombre de concepts qui doivent permettre de saisir plus clairement ce qui s’ouvre à nous dans la crise que nous vivons aujourd’hui.

.

.

La thématique du déracinement que l’on doit à Simone Weil me permet dans un premier temps de reprendre en la synthétisant la problématique des effets négatifs du désenchantement du monde, de la montée de l’individualisme et de la globalisation marchande telle que je l’ai abordée précédemment.

En tant que résultante de ce vaste mouvement général, le déracinement serait d’abord celui des collectivités séculaires que l’impact de cette dynamique contribue à déstructurer. Par analogie avec le champ de blé qui est moins à respecter pour lui-même que pour la nourriture qu’il fournit à l’homme, les collectivités sont à respecter, moins pour elles-mêmes qu’en tant que nourriture des âmes humaines, nous dit S. Weil. Il nous faut donc comprendre l’importance de la collectivité en tant qu’elle constitue l’unique organe de transmission entre les générations. Ses racines sont dans le passé, et, en ce sens, elle est l’unique dépositaire des trésors spirituels accumulés par la collectivité. En même temps, c’est elle qui, de par sa durée, pénètre l’avenir et nourrit aussi bien les vivants que ceux qui sont à naître. On voit bien dès lors ce qui est mis en péril par la globalisation, la « disneylandisation » (Baudrillard), l’individualisme débridé et le pouvoir de l’argent. Quant à ce dernier, S. Weil dit déjà en 1943 que l’obsession de l’argent cause une espèce de mort morale, qu’elle dégage « un ennui mortel que la perspective apocalyptique permet de compenser ».

Quoi qu’il en soit, il apparaît assez logiquement que, la collectivité se dissolvant, elle ne peut plus répondre au besoin de nourrir l’âme des hommes. Pour aller à l’essentiel, je dirais qu’au niveau individuel, le déracinement signifie un manque, un vide angoissant : la disparition du sentiment d’appartenance à un tout qui dépasse et inclut les membres d’une collectivité.

.

.

Au terme de ce long processus de déstructuration nous vivons aujourd’hui une crise politique, sociale, écologique et économique dans un contexte d’expansion démographique, de désordres climatiques et de rareté des ressources pour le grand nombre, et de conflits autour d’énormes profits pour un petit nombre, liés notamment à la manne pétrolière.

Mais c’est aussi une crise spirituelle, la radicalisation de certains individus n’étant probablement que l’expression ultime d’une perte de repères généralisée et d’une quête désespérée de sens qui – heureusement - se manifeste souvent de façon moins violente chez beaucoup d’autres (mais bien souvent aussi sous forme d’anomie, drogue, délinquance, banditisme, marginalité). Autrement dit, même quand il ne prend pas les formes délirantes et pulsionnelles du meurtre de masse, ce malaise dans notre civilisation n’en n’est pas moins profond et atteint désormais un point critique.

.

C’est ici que la notion de crise devient intéressante en tant que concept opératoire ayant une longue postérité philosophique : on la trouve notamment chez Husserl qui parle déjà à l’aube du 20ème siècle de La crise des sciences européennes, signifiant par là une sorte de fourvoiement de la raison philosophique, devenue mathesis au seuil de la modernité (17ème siècle), raison calculante, au détriment de sa vocation plus spirituelle.

Mais afin de prendre la mesure de la fécondité du concept, il faut remonter plus haut et se tourner vers son étymologie : la krisis est d’abord chez Hippocrate un terme de sémiologie médicale qui indique le jugement, le moment où l'on doit décider (krinein) du traitement du malade, parce que c'est la phase décisive. Aristote s’approprie le terme dans d’autres champs, mais il désigne toujours la décision, le jugement, dans une phase critique. Pour l’homme d’action, par exemple dans des domaines d’expérience comme la politique ou la guerre, la situation critique réclame que l'on fasse appel à la faculté-vertu de prudence (phronesis). Cette faculté concerne en effet des situations à traiter au cas par cas, par la délibération (boulesis), en sachant agir au moment opportun (kaïros) : dans de tels cas, la référence aux savoirs, aux codes, aux manuels est certes nécessaire, mais insuffisante. Si l’intégration de l’expérience passée est appréciable et nourrit la vertu de prudence, la situation de crise à son paroxysme ouvre toujours sur de l’inconnu, et sa résolution reste toujours aléatoire.

.

Qu’il s’agisse d’un événement social ou personnel, la crise se caractérise par des souffrances et de l’incertitude, et surtout par une rupture d’équilibre. A cet égard, nous sentons bien en effet que l’ordre que nous connaissions, celui que nous avions encore tendance à considérer comme intangible en 2014, est en train de vaciller et menace même de retourner au chaos. Tout cela est inquiétant, voire redoutable, et il est donc normal de chercher à éviter la crise. Mais qu’il s’agisse des individus ou des sociétés, il apparaît aussi que la crise, de par sa violence même, est porteuse de changements.

Je ferai l’analogie avec le champ thérapeutique de l’addiction. Dans ce domaine, nous sommes en permanence confrontés à cette problématique : la crise est dangereuse certes, et elle inquiète aussi bien les patients que les thérapeutes confrontés à des dilemmes éthiques. Mais, en tant que rupture, elle est en même temps possibilité d’un avènement. C’est un fait, elle est angoissante, puisque, par définition, elle ouvre à l’inconnu, à un mouvement de la vie par elle-même que l’on ne maîtrise pas. Dès lors, les patients ont très souvent tendance à reculer, à fuir inconsciemment ce passage pour se replier vers le connu – même si ce connu consiste à revenir à une répétition névrotique, source d’indéniables souffrances. Et il est vrai que rien n’est assuré en situation de crise ; le pire comme le meilleur peut advenir : la destruction radicale et le retour au chaos, comme de nouvelles possibilités d’existence, l’occasion d’une renaissance, ou encore ce que j’appelle une expérience-source d’évolution existentielle.

.

Bien que dangereuse, la crise a donc pour vertu principale de nous reconnecter avec le mouvement de la vie dans ce qu’il a d’immaîtrisable. Elle nous met face à l’inanticipable ; mais, pour accepter de s’ouvrir à « ce réel qui est ce que l’on n’attend pas », comme le dit Maldiney, il nous faut faire preuve de confiance, solliciter en nous des énergies morales que nous ne soupçonnions pas, et que la crise nous permet justement de découvrir et d’actualiser. A partir de là, il nous faut accepter de vivre cette crise jusqu’au bout et dans toutes ses implications, ne plus faire qu’un avec elle en quelque sorte. Thoreau, le philosophe du Massachusetts du 19ème siècle, pour illustrer cette idée de confiance chère aux penseurs américains, prenait l’exemple de l’étang de la forêt de Walden où il vivait seul dans une cabane. Il se répétait partout en ville que l’étang était sans fond, que personne n’avait jamais atteint ce fond. Or, il faut croire, nous dit Thoreau - ou plutôt, il faut vivre en croyant - que l’étang a un fond, sur lequel il sera possible de rebondir et de se régénérer. De même, il faut croire en l’expérience de la crise et se confronter à l’expérience douloureuse du vide, au manque de sens pour comprendre qu’il ne peut venir de l’extérieur, et être ensuite à même de le trouver à partir de nous-mêmes.

.

.

Chacun le sent bien, la résolution d’une crise d’une profondeur telle que celle que nous vivons actuellement ne peut passer uniquement par les décisions politiques émanant du marigot hexagonal et de ses enjeux de pouvoir, même si certaines d’entre elles peuvent être fondées par ailleurs - notamment en ce qui concerne la sécurité. Cela doit venir de nous-mêmes, des citoyens, et peut-être plus précisément du tissu associatif. Mais comment, au sein même de la crise, déceler des éléments de sens porteurs d’un avenir ? Et cela - parler de sens -, sans pour autant s’embourber dans les sables d’une spiritualité désincarnée ?

Peut-être en se tournant vers celui qui a le plus pensé la crise de façon dialectique, comme possibilité d’un avènement : je pense à Marx ; non pas le Marx du Capital bien sûr, mais le jeune Marx des Manuscrits de 1844, chez qui la chrétienne convertie S. Weil a sans doute puisé énormément pour penser son idée d’enracinement. Ce que décrit et dénonce Marx dans ce texte, c’est un individu aliéné par le travail moderne, à la chaîne, travail qui ne lui permet pas de s’épanouir, de déployer ses potentialités humaines. Un individu réduit lui-même à un rouage de la machine, et qui ne se sent plus libre et humain que hors de son travail, dans ses fonctions animales – ou pulsionnelles.

Or, dans l’anthropologie marxienne, le rapport naturel de l’homme à la nature est justement le travail, un travail authentique qui lui permet d’accomplir sa véritable liberté, d’actualiser ses potentialités en incarnant son esprit dans la matière (c’est ce qui le distingue de l’animal).

Là se situe ce que l’on pourrait appeler la spiritualité Marxienne. Etrange, me dira-t-on, de parler de spiritualité à propos de Marx, connu comme matérialiste dialectique. Dans un article récent – Où trouver l’esprit aujourd’hui ?-, Jean Luc Nancy nous dit que « son matérialisme est celui de la production par l’homme, à travers son travail, de son propre sens (ou de sa propre valeur en tant que valeur absolue, ni d’échange ni même seulement d’usage). Avec ou sans Marx on peut dire que l’esprit désigne la production d’un sens… ».

.

Il ne s’agit évidemment pas ici de solliciter Marx de façon anachronique, et encore moins d’appeler au grand soir révolutionnaire. Pourtant, dans le sillage de ces Manuscrits, si Révolution il doit y avoir, elle consiste d’abord à « remettre le monde à l’endroit », à redonner aux individus le sentiment de s’accomplir dans leur travail, que ce travail a un sens, et plus loin, de participer à l’œuvre commune.

A cet égard, S. Weil voit déjà bien à son époque que le chômage, entre autres, est source de déracinement, et que, nonobstant ce que l’on appelle les besoins primaires, les sentiments d’utilité, de reconnaissance, l’initiative, la responsabilité sont des besoins impératifs de l’âme. Chaque être humain s’enracine dans sa collectivité par sa participation réelle et active à l’œuvre commune « qui conserve vivants les trésors du passé et certains pressentiments d’avenir ». Pour elle, l’enracinement passe par la satisfaction de ces besoins, par la reconnaissance de la contribution de tous à l’œuvre de la collectivité. Il est frappant d’ailleurs de voir qu’elle évoque déjà la nécessité d’une revalorisation sociale et symbolique des travaux des champs, des métiers manuels, de la formation, etc., tout ce qui nous fait défaut aujourd’hui, et auquel diverses associations tentent de porter remède.

.

.

Au-delà des crimes de masse que rien ne saurait excuser, la crise qui nous frappe aujourd’hui dépasse largement, on l’aura bien compris, les sphères politique et géostratégique. Crise de société, de civilisation, crise spirituelle, les récents événements qui tendent à la rendre paroxystique nous sollicitent et nous bousculent. Situation angoissante, source de souffrances et très inconfortable, bien sûr ; mais qui aura peut-être pour avantage paradoxal de nous obliger, de ne pas nous permettre de nous replier sur le connu, le déjà vu, les vieux discours et recettes écornés des politiques impuissantes depuis des années.

Entre l’éducation, le social et le reste - la sécurité -, la tâche est énorme, voire insurmontable. Mais, le pire n’est pas sûr, le réel étant toujours ce que l’on n’attend pas ! Tout est possible : une aggravation dramatique de la situation, ou des rapports à l’autre plus empathiques, comme nous en avons fait l’expérience aux lendemains des attentats de janvier et de novembre qui nous ont amenés à redécouvrir nos propres valeurs.

Déracinement et crise salvatrice
Partager cet article
Repost0
20 décembre 2015 7 20 /12 /décembre /2015 17:11
Apprendre à mourir

Les événements que nous avons vécus le 13/11/2015 sont bien sûr dramatiques et source d’inquiétude pour nous tous. Leur violence laisse en effet présager d’un avenir sombre et incertain pour l’avenir de nos enfants. Mais, d’un autre côté, nonobstant leur dimension violente, angoissante et dramatique, dans la mesure où ils véhiculent les idées de mort et de compassion qui reconduisent tout un chacun à ce qui fait l’essentiel d’une existence, ils sont aussi féconds en termes de réflexion philosophique. A ce sujet, disons tout d’abord qu’il convient d’éviter une erreur concernant la pensée philosophique, et une tentation, assez classique : celle consistant à considérer que, tout particulièrement dans des circonstances aussi tragiques, celle-ci ne pourrait s’exercer que comme un luxe, un surplus inessentiel au regard de la marche concrète des choses, laquelle réclamerait, elle, une pensée opératoire et pragmatique. Il faut réaffirmer au contraire qu’elle a justement affaire, non seulement avec le tragique du monde, mais aussi avec la concrétude des choses.

Je dois dire en outre que, compte tenu de ma fréquentation du sujet (L’amour et la mort) depuis plusieurs années dans mes ateliers et mes cours, ces événements ne pouvaient pas ne pas m’inciter à réagir par un écrit de nature philosophique sur un blog qui, de plus, concerne depuis sa création ce que j’appelle « les expériences-source d’évolution existentielle » (voir la catégorie « Présentation du blog »).

.

C’est donc l’idée de la mort comme vecteur de pensée que je souhaite développer ici. Plus précisément, il s’agira de considérer la pensée de la mort, ou encore de la finitude (qu’il convient de distinguer de la première) comme des concepts opératoires, des sources de savoir. Non qu’il y ait quoi que ce soit à connaître du côté de la mort elle-même. On sait au moins depuis Epicure qu’elle ne peut être objet d’expérience, et donc de connaissance. Par contre, il semble aussi évident qu’elle incite à penser, qu’elle soit productrice de savoir. De quelle nature est ce savoir et quel est son champ d’application ? Se pourrait-il qu’il nous permette de mieux nous situer dans la situation trouble et dangereuse que nous traversons ? Qu’il nous aide à aiguiser notre esprit critique de telle sorte que nous fassions le tri de façon plus lucide dans le déluge d’opinions et de prises de position sur les dits événements eux-mêmes ?

.

.

L’idée que "Philosopher, c'est apprendre à mourir" nous est transmise sous cette forme explicite par Montaigne, mais on en trouve déjà des linéaments importants aux sources de la philosophie, dans une perspective spiritualiste chez Platon lui-même (notamment dans le Phédon). Pour le philosophe, la mort se manifeste comme quasi récompense, libération de l’âme emprisonnée dans la prison du corps, fin logique de la quête de la sagesse qui, ici-bas, passe par le dépassement des connaissances sensibles, et, donc, par l’émancipation du corps.

Mais c’est avec Epicure (puis avec Lucrèce), dans une perspective clairement matérialiste cette fois, que la mort comme fin indépassable apparaît dans l’histoire de la philosophie : « Tout se décompose avec la mort, la mort est la dernière frontière des choses » (Lucrèce). Tout est matière, nous dit Epicure, rencontre et composition aléatoire d’atomes, y compris l’âme, qui, elle aussi se décompose comme toute chose au moment de la mort. Pas de survie de l’âme donc dans ce matérialisme, et pourtant l’ensemble du dispositif conceptuel d’Epicure - qui sait bien que la crainte de la mort est l’obstacle majeur au souverain bien, en même temps que le paradigme de toutes les peurs - est subordonné à une éthique visant finalement à promouvoir la vie bonne. Concrètement, il s’agit de dédramatiser la mort en déconstruisant les représentations fallacieuses qu’elle véhicule : l’idée d’errance éternelle de l’âme dans les limbes, tributaire d’un quelconque jugement des dieux, n’est que pure superstition, les dieux ayant autre chose à faire que de s’occuper de nous. Il est possible de minorer la peur qu’elle génère en démontrant logiquement qu’il est absurde de la craindre : puisque tout est affaire de matière et de sens, tant que je suis là, elle n’y est pas, et quand elle sera là, je n’y serai plus. Au final, ce n’est pas la mort qui est à craindre, mais bien la crainte elle-même. L’éthique épicurienne consiste donc en substance à combattre cette peur de telle sorte que se dissolvent tout un ensemble d’obstacles (névrotiques) à la libre actualisation des potentialités humaines, à un bonheur compris comme absence d’angoisse (ataraxie).

.

D’Epicure, retenons l’idée d’inéluctable de la mort, avec laquelle il s’agit de se réconcilier, et de l’angoisse que génère celle-ci quand ce n’est pas le cas. A partir de là, posons-nous une question : on le sait, les djihadistes manifestent un mépris pour cette vie ici-bas, cette soi-disant vie de débauche de l’Occident. Or, pour incroyable que cela puisse paraître, se pourrait-il que cette haine de la vie et ce culte de la mort dont ils sont si fiers ne soient au final que des expressions d’une véritable angoisse de mort ? Pour saisir ce point important, c’est ici qu’il convient de distinguer mort et finitude. La mort des djihadistes est-elle bien la mort véritable en tant que fin inéluctable ? Peut-on en effet parler de fin dès lors que, sous certaines conditions, la vie se poursuit dans un au-delà, peuplé de vierges, etc. ? C’est là que se joue fondamentalement le geste djihadiste : la seule solution pour échapper à la peur de la mort, c’est de se constituer une certitude, une croyance inébranlable selon laquelle il est possible de continuer à vivre finalement, en devenant un martyr, dans ce paradis. CQFD, les manipulateurs politiques ont de beaux jours devant eux.

De l’Occident, sans en avoir clairement conscience, ce n’est pas réellement la débauche que les islamistes radicaux et violents redoutent, mais bien la relativisation des opinions, la disparition des vérités absolues, la dissolution des transcendances, c’est-à-dire cet ensemble de phénomènes de fond lié au désenchantement du monde et à la montée de l’individualisme. Nous le savons dans le domaine du soin psychothérapeutique, l’angoisse de la finitude, de la mort, de la séparation, est la source de toutes les rigidités, et donc d’une incapacité à vivre réellement. Comme le disait Rank (disciple, puis rival de Freud), « Le névrosé est celui qui refuse le prêt de la vie afin d’échapper au paiement de la dette » ; et la dette en question, c’est la mort. Accepter de vivre et d’aimer, c’est s'ouvrir à l'inconnu, à l'autre, c'est aussi accepter la mort. Pour un individu submergé par l’angoisse de mort, comme peut l’être le djihadiste, il est impossible d’accepter la relativité de sa croyance en un au-delà, d’imaginer même l’incertitude de sa conviction. Tout est bon dès lors pour imposer cette croyance et détruire ceux qui la remettent en question, que ce soit la solution névrotique (addiction) dans le meilleur des cas, ou le crime.

.

.

A la décharge de ces pauvres islamistes radicaux apeurés, force est aussi de constater que l’ataraxie, cette sérénité, ou absence d’inquiétude qui constitue un horizon des philosophies antiques, correspond à un cadre holiste où les hommes peuvent vivre pleinement leur sentiment d’appartenance au tout de la communauté et d’harmonie avec le Cosmos. Dans ce contexte en effet, la crainte de la mort peut se dissoudre doucement dans la perspective d’un dépassement de la vie individuelle vers une assimilation à ce Tout cosmique. C’est une longue histoire (impossible à aborder ici), mais dès lors que pour un ensemble de raisons historiques, sociologiques et religieuses ce cadre se désagrège dans un processus de désenchantement du monde et de montée de l’individualisme – mouvement qui, sous l’influence de la mondialisation, touche désormais la planète toute entière -, il est plus compliqué pour des individus atomisés de faire face à cette angoisse.

A cet égard, depuis Pascal et le thème du divertissement, nous savons ce que l’homme est prêt à faire pour échapper à cette angoisse du néant. Tout est bon pour oublier « notre misérable condition » (Pascal), pour échapper aux signes de la disparition, pour occuper le terrain, pour exister dans le monde et dans le regard des autres par toute sorte de bavardages. C’est ainsi que dans les prises de position catastrophiques de certains histrions médiatiques sur les événements de janvier et de novembre (entre autres), je ne vois pour ma part que des manifestations complexes et subtiles, mais clairement pathologiques, de cette angoisse. Qu’il s’agisse d’un sociologue qui considère les manifestations de janvier comme l’émanation de bourgeois catholiques fondamentalement antimusulmans ; qu’il s’agisse pour un écrivain, rival maladif de Houellebecq, de faire un Eloge de Daesh sous prétexte que c’est la seule organisation capable de s’attaquer réellement à « l’Empire » ; ou encore, pour un philosophe - que l’on ne peut pas ne pas rencontrer dès que l’on allume une radio ou une télévision bien qu’il n’ait jamais créé le moindre concept -, de considérer que nous l’avons bien cherché ; c’est toujours cette crainte qui est en jeu, et le désir mimétique d’exister médiatiquement - désir alimenté et relayé par le système médiatique lui-même, et que ne contrôlent plus les agents. Angoisse de la mort que l’on retrouve partout, y compris sous la plume de votre serviteur dont la production effrénée d’articles depuis quelques temps sur son blog est significative à cet égard (mais il est mieux, n'est-ce pas, d’en avoir conscience et d’éviter ainsi d’écrire trop de bêtises !).

.

.

L’angoisse de la finitude elle-même jette donc une lumière sur les motivations originelles de ces événements, au-delà des déterminations sociologiques, religieuses, historiques et politiques que j’évoquais dans mon précédent article. De même, c’est cette angoisse existentielle qui permet aussi de rendre compte d’un certain nombre d’attitudes et de positons médiatiques pour le moins étranges concernant les dits événements.

Cependant, sur un plan plus positif, nous sentons tous que la terrible expérience des attentats est - d’une manière peut-être encore assez peu définie – source d’enseignements : dans l’émotion et la compassion qu’elles suscitent, la violence et la mort nous reconduisent à ce qui fait l’essentiel d’une existence et participent d’une intensification de cette dernière. La peur des attentats et la proximité de la mort tendent à nous approfondir à plusieurs égards, à nous mettre face à ce que Kierkegaard appelle le « sérieux » de l’existence. La conscience de l’imminence de la mort nous amène à lui conférer plus de valeur, comme si chaque instant devait être le dernier. A cet égard, avec le thème de l’authenticité (qui s’oppose au bavardage dont je parle plus haut), le rapport à la mort devient un guide pour les existentialistes. C’est vrai de Camus, d’Heidegger, ou encore de Sartre pour qui ce n’est pas l’Œdipe qui constitue la vérité d’un homme, son criterium ultime, mais la façon d’aborder cet indépassable. Dans cet ordre d’idées, il est aussi évident que la violence de ces événements de janvier et novembre a été l’occasion d’une prise de conscience, d’une redécouverte des valeurs qui fondent notre communauté. Plus loin, cette proximité de la mort peut participer d’une régénération du rapport à l’autre, cet autre dont le regard - nous en avons aussi fait l’expérience dans les heures et les jours qui ont suivi les attentats – fut important dans ces jours décisifs. En effet, si l’épreuve subie joue comme révélateur de dimensions enfouies de nous-mêmes, si elle fait émerger de la prose du quotidien des valeurs que nous reconnaissons fondamentalement comme les nôtres, c’est en grande partie lié à la reconnaissance de leur universalité dans le monde entier.

.

De façon paradoxale, la mort peut être notre thérapeutique, comme l’avaient bien vu les stoïciens. En effet, la fréquentation, le voisinage de la mort tend à transfigurer l’existence. Il ne s’agit pas d’imaginer un grand soir de la conversion (assumons notre post modernité), une transformation radicale et définitive, une régénération miraculeuse au principe d’un avenir rayonnant ; mais, plus modestement, des remises en question, des processus de prise de conscience, des trouées d’espoir et de joie, l’expression pudique de sentiments et d’émotions authentiques. L’horizon plus ou moins assumé (et il s’agit de progresser sur ce point) de la finitude peut conduire progressivement à une réorganisation de nos priorités, voire à une assomption de ce qui constitue l’essentiel de notre personnalité.

.

.

C’est ici qu’il est possible de mettre ce thème en lien avec celui de l’amour en disant que, de façon paradoxale, il faut sans doute avoir fait l’expérience de la vraie solitude pour pouvoir rencontrer véritablement l’autre. C’est en effet en acceptant d’être seul avec soi-même que l’on peut se tourner vers autrui de façon aimante - en étant attentif à lui, à sa croissance, à son bien-être. Mais, tout aussi paradoxalement, il nous faut, dans cette solitude, faire l’épreuve de notre finitude pour vivre plus intensément. Nous devons intégrer délibérément le fait que nous sommes des êtres destinés à mourir, avoir dans le cœur l’imminence de notre mort, pour vivre de façon plus riche et plus authentique. De même, il faut s’être confronté à l’expérience douloureuse du vide, au manque absolu de sens pour comprendre qu’il ne peut venir de l’extérieur, et être ensuite à même de le trouver à partir de nous-mêmes. C’est donc en vivant sans chercher de faux fuyants face à notre finitude - avec son potentiel de souffrance et d’angoisse -, que nous pouvons alors éprouver de la compassion pour l’autre, de l’empathie pour sa souffrance, sa solitude et son angoisse. Dans la mesure en effet où nous savons et ressentons que ces souffrances d’autrui sont aussi les nôtres, nous nous identifions plus facilement à lui. Alors, nous nous sentons plus solidaires et nous pouvons véritablement nous soucier d’autrui, ce qui constitue sans doute un pré requis de l’amour.

.

.

Eprouver réellement sa solitude, vivre avec l’horizon de sa propre mort et éprouver le vide – tout cela est certes source d’angoisse. Pourtant, loin de relever du pessimisme ou d’un quelconque masochisme, ces différentes composantes révèlent notre humaine condition. L’angoisse, quand elle se présente dans notre vie, peut être vécue comme le signe annonciateur d’une situation génératrice de sens. En effet, se confronter à ces éléments paradoxaux qui tissent le fond tragique de l’existence – la solitude, la mort, l’absurde – permet de nous reconnecter plus authentiquement avec nous-même et d’enrichir notre vie, si nous sommes prêts à l’assumer.

C’est tout aussi paradoxalement que le contact avec ce fond tragique de l’existence, loin de faire obligatoirement de nous des athées, peut nous rendre véritablement religieux, d’une religiosité ouverte qui nous amène à éprouver les liens fraternels nous unissant aux autres, les fils qui font de nous des membres solidaires de la communauté humaine.

David, La mort de Socrate

David, La mort de Socrate

Partager cet article
Repost0

Fraterblog

  • : Le blog de fraterphilo.over-blog.com
  • : Dans Fraterphilo, les idées de soin, d'art thérapie, de réflexion philosophique, de yoga et de pèlerinage constituent un lien et une trame pour ce qui se construit progressivement : ce que j'appelle une philosophie de "l'expérience-source d'évolution existentielle".
  • Contact

TRANSMETTRE

La transmission de la philosophie et de l'esthétique est une chose difficile qui requiert la concentration de l'étudiant. Elle ne relève donc pas d'un discours démagogique ou sophistique dont la popularité médiatique n'a souvent d'égal que la pauvreté conceptuelle. Inversement, à l'attention des profanes, il ne peut s'agir non plus de procéder selon un discours élitiste, du type normalien. En ce qui me concerne, je dirais que mon but et ma profession de foi, que ce soit dans mes conférences, mes ateliers ou sur ce blog, c'est de tendre à rendre accessibles ces choses difficiles avec un minimum de déperdition conceptuelle.

 

 

 

Recherche

Archives

Penser la violence ; l'oeuvre de Girard

Paru en Mars 2018 chez HDiffusion, Penser la violence de Pascal Coulon. 20 euro dans toutes les "bonnes librairies"

 

 

La violence a fait au cours des deux derniers siècles l'objet d'une pléthore de recherches dans bien des domaines, et nombreux sont les livres qui ont traité de la question en lui apportant des réponses fécondes. Bien peu cependant l'ont abordée dans sa dimension génétique essentielle de violence fondatrice. Et, pour cause ! Penser que toutes les communautés humaines et l'ensemble des processus civilisateurs, avec leurs rites, leurs cultures, etc., trouvent leurs origines dans une violence radicale qui en constitue la fondation ne va pas de soi ! De ce point de vue, Freud semble bien avoir la paternité de l'idée fondamentale d'un meurtre initial, paradoxalement à la source de la civilisation, de la morale et de la religion. Mais ne s'agit-il pas d'un mythe ? La question de la violence ne requiert-elle pas plutôt une méthode indiciaire, s'appuyant sur des recherches et un matériau anthropologiques ? L'oeuvre de René Girard tend dans un effort continu, magistral et souvent solitaire à remonter contre vents et marées aux sources d'une violence à la fois effective, revenant périodiquement, fondatrice et génétique. Sans omettre les failles de la doctrine, l'auteur met clairement en évidence l'articulation des théories girardiennes, désir mimétique, victime émissaire, méconnaissance, et nous en découvre la fécondité pour penser notre époque. (4ème de couverture)

Pages

LES GROUPES D'ENTRAIDE

Pascal Coulon, LES GROUPES D'ENTRAIDE

Une thérapie contemporaine

Psycho-Logiques
 

De nombreuses personnes trouvent dans les groupes d'entraide des ressources pour lutter contre leurs souffrances, se reconstruire psychologiquement et recréer du lien social. Quel est le véritable potentiel de ces groupes ? Quelles sont les origines de ces fraternités ? Quelles sont leurs valeurs ? Comment expliquer leur relative confidentialité et les résistances que ces groupes rencontrent en France ? Cet ouvrage met en lumière les polémiques qui opposent vainement la psychanalyse aux autres thérapeutiques de groupe face aux sujets addictés.


L'Harmattan, 22,50 euro
ISBN : 978-2-296-10844-8 • février 2010 • 226 pages

Liens