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18 novembre 2017 6 18 /11 /novembre /2017 20:44
CORPS PHYSIQUE / CORPS SOCIAL

Il s'agit avant tout à mon sens d'une affaire de corps : il y a d'abord eu la violence des corps troués, défigurés, ravagés des différentes victimes - ceux de Charlie, de l'hyper casher et les policiers - que les médias ne nous ont pas montrés. Absence d'images que l'imagination horrifiée se charge de pallier promptement et abondamment, bien entendu. Il y a eu ensuite les corps des tueurs que l'on imagine, eux aussi, transpercés de toute part suite aux opération de police.

Mais il y a eu aussi - et surtout - la résurgence du corps politique, la réaffirmation du moment fondateur du pacte social. Jamais, lors de ces dernières décennies, la référence au Rousseau du Contrat social (Livre I) n'aura été aussi pertinente à mon sens (le lecteur intéressé trouvera deux ou trois articles sur le Contrat social dans les tous premiers articles de ce blog).

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Rappelons seulement que pour ce qui concerne le Pacte social, Rousseau fait remonter la problématique d'un cran, à un niveau plus originel que celui de Hobbes : non pas, " Comment se donner un chef ?" - ce que le philosophe anglais appelle "le souverain" - , mais "Comment un peuple devient-il un peuple ? ". Ainsi, contrairement à ce qui se passe avec Hobbes, chez Rousseau le Souverain, c'est nous - c'est-à-dire le peuple, le corps politique, avec sa Volonté Générale qui s'incarne dans des lois, des lors que, dans cette même opération les individus se transforment en citoyens en "remettant leur droit naturel sur toute chose" à ce même Souverain.

Bien des signes, des discours, des analyses, des comportements indiquent que la France est profondément rousseauiste. Mais la réaction aux événements de janvier est on ne peut plus explicite à cet égard. En dehors des propos du Président Hollande ou autres politiques, je parle ici de la réaction au cours de laquelle les individus se sont précipités dans les deux sens du terme :

1 - Résurgence du peuple dans cette réaction quasi chimique par laquelle différentes composantes individuelles se précipitent en un corps nouveau - lequel se sent menacé dès lors que l'on touche l'un des ses membres. Spontanément, nous avons ressenti que l'attaque contre les journalistes de Charlie menaçait l'ensemble du corps social et les libertés individuelles. Dans le Livre I, §6, Rousseau indique toute la difficulté, la gageure de ce pacte social, mais aussi la force de son obligation :¨« Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant ».

2 - Cette réaction quasi génétique, cette résurgence, cette conscience d'appartenir à un peuple partageant des valeurs communes chargées d'histoire, s'est, à cette occasion, incarnée sous la forme spontanée d'une précipitation physique des citoyen Place de la République le 7 janvier, mais surtout le 11 pour rejoindre la Nation - lieux hautement symboliques, en l'occurrence.

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Cependant, un optimisme béat concernant cette capacité de réaction républicaine du corps serait bien mal venu. Plus que jamais l'idée des Lumières selon laquelle l'éducation, l'instruction et la culture constituent une matrice de la liberté apparaît dans tout son éclat. Et sur ce point, il y a sans doute matière à quelques inquiétudes concernant le fonctionnement et la capacité d'intégration du modèle républicain, comme on ne cesse de le répéter.

C'est à mon sens le plus grand défi, la véritable gageure des décennies à venir

 

Voir aussi :http://fraterphilo.over-blog.com/2019/04/genese-d-un-peuple-souverain.html

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18 novembre 2017 6 18 /11 /novembre /2017 20:31
LE PACTE SOCIAL CHEZ ROUSSEAU

Après le texte qui portait sur le moment du pacte social chez Hobbes, je poursuis sur le thème du Contrat social. J’aborde ici la version rousseauiste du pacte, qui constitue en partie une réponse à Hobbes, surtout dans la mesure où la description de l’état de nature est très différente chez Rousseau : par nature, l'homme est un être violent, avide, etc. pour Hobbes. S'il l'est de fait pour Rousseau, cet état n'est pas assignable à la nature.

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C’est sans doute Rousseau qui a rendu l’idée de Contrat social célèbre, au moins pour nous français. Dans le contexte de l’avènement progressif des Lumières, où ne saurait prévaloir encore l’idée de hiérarchie naturelle, Rousseau cherche à tirer les implications de l’égalité des hommes entre eux. Dès lors, le philosophe français impose un infléchissement à la réflexion de Hobbes : il ne s’agit pas, dans un premier temps, de fonder une instance souveraine légitime, c'est-à-dire de se poser la question du chef. Rousseau propose de s’interroger d’abord sur ce qui constitue un peuple comme tel. Comment régir une société ? Quelles sont les règles d’un gouvernement équitable des hommes. Dans l’introduction du Livre I (le Contrat social en contient quatre) Rousseau annonce qu’il veut « chercher si dans l’ordre civil il peut y avoir quelque règle d’administration légitime et sûre, en prenant les hommes tels qu’ils sont et les lois telles qu’elles peuvent être ». Sa réflexion recule d’un cran en quelque sorte, comme nous allons le voir.

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Avant d’étudier le moment du pacte lui-même, et afin d’en prendre véritablement la mesure, il me semble important de s’attacher aux prémisses de Rousseau, essentielles dans sa vision de l’homme : la première d’entre elles est la liberté. D’une certaine façon, l’expression « être homme » est un quasi synonyme « d’être libre ». En même temps, le problème c’est qu’il ne s’agit que d’un postulat, pas d’un état de fait : autrement dit, en droit l’homme est libre ; mais, en fait, ce n’est pas le cas. En aucun lieu, en aucune époque les hommes sont ou ont été libres dans les faits. Comme le dit une phrase célèbre et inaugurale du Contrat social, « L’homme est né libre et partout il est dans les fers ».

Ces prémisses sont importantes puisque c’est sur cette base de la liberté que le texte réfute dans les premiers chapitres un ensemble de positions historiques, philosophiques, politiques, morales, ou encore juridiques. S’il fallait caractériser de façon synthétique la démarche de Rousseau, nous dirions que c’est une méthode quasi dialectique (qui passe par la négation d’autres positions) dans laquelle il est question de réfuter toutes les positions qui cherchent à justifier le droit du plus fort, avant d’énoncer positivement un contrat social authentique.

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Le mouvement du texte est donc intéressant à suivre dans la mesure où la méthode de Rousseau vise à préparer l’avènement d’un véritable CS, comportant des clauses acceptables pour tous. Voyons donc de quelle façon il critique successivement les positions de différents juristes.

La première liberté est le soin qu’à l’homme de sa propre conservation ; sitôt « qu’il est en âge de raison l’homme est seul juge des moyens propres à se conserver et devient par là son propre maître ». Ce type d’assertions vise clairement le point de vue des juristes qui s’appuient sur le modèle familial pour légitimer le pouvoir de droit divin. Ainsi du modèle patriarcal qui inspire les juristes de droit divin (Bossuet, Filmore). Leur technique argumentative consiste à filer une analogie : de même que Dieu créé Adam et a tout pouvoir sur lui, de même pour le rapport du père à son enfant, et en droite ligne du roi à ses sujets. On le voit, il ne saurait être question ici de Contrat ; le souverain ne doit rien à ses sujets, rien ne se discute. Or, pour Rousseau ce modèle ne vaut, à la rigueur, que jusqu’à l’âge de raison, et encore ; de toute façon, le père doit beaucoup à ses enfants, il ne les gouverne que pour leur bien, ce qui n’est pas le cas pour le tyran. Quoi qu’il en soit, on ne saurait se dispenser d’un saut qualitatif pour passer de la sphère domestique à la sphère politique ; les deux domaines sont hétérogènes.

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Pour progresser vers une définition cohérente et conséquente d’un véritable contrat, il s’agit ensuite de réfuter ce qu’il est convenu d’appeler à l’époque les contrats de soumission ; là, c’est le modèle de l’esclavage volontaire (L. I, chap. 2 et 4) qui inspire Grotius, ou encore Hobbes dans une certaine mesure. Selon ce point de vue, de même que des guerriers vaincus se soumettent pour avoir la vie sauve, il est normal qu’un souverain soit le maître absolu de son peuple dans la mesure où il leur garantit la sécurité. Ce qui signifie qu’il y aurait un droit de révolte si la sécurité du peuple n’était pas assurée, puisque l’esclave ne se soumet justement qu’en échange de cette sécurité. Pour contrer Grotius il s’agit donc de voir en quoi ce modèle n’est rationnellement pas valable. Rousseau commence par montrer que ce type de rapports ne vaut qu’en temps de guerre. Hors de cette situation extrême, l’homme retrouve ses droits naturels, et rien ne justifie qu’on l’en prive. Même en admettant qu’il soit possible pour un esclave de se soumettre volontairement dans un pacte, Rousseau nous dit que ce serait absurde au niveau d’un peuple. Il faudrait pour cela demander son avis à chaque nouvelle génération, la dernière n’ayant aucune raison de se sentir engagée dans une convention passée par celle qui la précède. Ensuite, en admettant même qu’un peuple puisse abdiquer sa liberté, pour quelles raisons s’agirait-il de l’aliéner ? a) pour sa subsistance ; or, c’est plutôt le roi qui tire sa subsistance du peuple, et on sait qu’il a des goûts dispendieux ; b) pour la sécurité ; or, elle est loin d’être assurée puisqu’il arrive souvent que les sujets soient envoyés à la guerre pour la gloire du roi ; c) pour la vie sauve ; on peut opposer le même argument ; en plus, que serait une vie sauve sans liberté ? Pas une vie d’homme pour Rousseau.

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Grotius, fidèle à toute une tradition, s’appuie sur l’autorité d’Aristote ; de fait, il existe pour Aristote des hommes naturellement faits pour l’esclavage et d’autres pour gouverner (La Politique). Rousseau s’attache donc à contrer Aristote sur ce qui est une opinion commune traditionnellement admise depuis l’Antiquité, inaugurant ainsi un geste philosophique assez fondamental à mon sens, - geste qui traverse ensuite toute l’histoire de la philosophie (on en retrouve la trace chez Sartre et S. de Beauvoir, entre autres), et qui irrigue encore nombre de penseurs en sciences sociales. Je pense plus particulièrement à ceux qui considèrent que leur science est un outil d’émancipation et de résistance (notamment Bourdieu) : on peut sans doute parler de déconstruction, ou de lutte contre toutes les formes d’essentialisation, ce geste consistant à faire apparaître l’aspect construit de ce qui se donne comme une évidence, et surtout un fait naturel. Il s’agit de montrer que ce fait, soi disant naturel, est en réalité l’objet d’une construction politique, et plus encore l’effet d’une violence sociale. En l’occurrence, il y a des esclaves de fait, certes, mais pas par essence. S’ils sont dans cet état de fait, c’est bien plutôt parce qu’ils y ont été réduits par une opération de violence initiale - laquelle a été oubliée ou refoulée. Autrement dit, « il ne faut pas confondre la cause et l’effet », comme c’est le cas pour Aristote. Cependant, tout le monde s’est habitué à cette situation, y compris - et surtout - les dominés pour qui cet état s’est transformé en seconde nature (voir L. I, fin du chap. 2 du Contrat social), et qui trouvent leur compte dans cette servitude volontaire d’une certaine façon. Difficile liberté : « L’homme est à l’aise dans ses fers », nous dit Rousseau.

Quoi qu’il en soit, au-delà de Rousseau, il est évident que ce type d’analyses fonde les études sociologiques modernes : on peut citer la notion d’habitus chez Bourdieu ; le regretté Levi Strauss cite aussi Rousseau comme une référence incontournable. En outre le geste rousseauiste est plus ou moins le même qui féconde les luttes émancipatrices contemporaines (le féminisme, notamment) quand elles s’élèvent contre les diverses formes d’essentialisation susceptibles de circonscrire les individus dans une identité ou un rôle pré déterminé.

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Avec le schéma explicatif de Hobbes, on entre dans une autre dimension puisque nous avons vu (mon art. 3) que nous trouvons chez lui une véritable théorie du Contrat social un siècle avant Rousseau. La convention entre des hommes relativement égaux est bien au principe de l’émergence du Souverain. Génétiquement, la production de l’Etat s’effectue de façon immanente et de bas en haut, contrairement aux conceptions de ses prédécesseurs. Mais ce qui diffère de Rousseau, c’est la conception de l’homme à l’état de nature, et surtout les conséquences que cette différence initiale entraîne pour la société à constituer.

La description de l’état de nature rousseauiste constitue donc une réponse à celle de Hobbes, où les hommes sont principalement animés par des passions antagonistes les uns envers les autres. Cet état – que Rousseau considère explicitement comme une fiction (comme nous l’avons vu au sujet de Hobbes) - se caractérise plutôt par le fait que l’homme est tout d’abord seul. A ce stade, il pense simplement à se conserver, il n’est pas en situation de se comparer, et donc d’entrer en rivalité. Ainsi, sans être spécialement bon – il peut toutefois être animé de certains sentiments aimables, comme la compassion -, il ne connaît pas l’amour propre (cette espèce de péché originel pour Rousseau), et ne cherche pas à nuire à des semblables, qu’il rencontre peu de toute façon.

Pour contrer Hobbes, Rousseau procède un peu comme avec Aristote précédemment : globalement, Hobbes aurait projeté (comme l’on dit aujourd’hui) dans l’état de nature des facultés, des passions qui n’existent en réalité qu’à l’état social. Certes, les faits montrent que les hommes sont avides, jaloux, violent, etc. Mais, pour Rousseau, ces faits ne sont pas originels ; c’est déjà du social. Il faut considérer ces passions, non comme des causes de l’état de la société, mais comme des effets, des conséquences d’une configuration sociale violente et injuste. Là non plus il ne faut pas confondre la cause et l’effet ; ces passions ne sont pas liées de façon substantielle à l’homme ; elles pourraient être toute différentes dans un cadre social plus juste, procédant, entre autres, d’une éducation plus respectueuse des potentialités de l’enfant, potentiel que l’éducation traditionnelle tend à étouffer (ce sera le thème de l’Emile).

Pour Rousseau, la description de l’état de nature de Hobbes est donc faussée et ne saurait constituer une base solide pour un véritable contrat entre hommes naturellement libres. Une convention authentique n’ayant de sens qu’entre hommes libres (il s’agirait sinon d’un marché de dupe en quelque sorte), ces derniers n’ont de toute façon aucune raison de conclure un pacte dans lequel il s’agirait d’abandonner cette liberté. Celle-ci a un caractère vital, voire essentiel : « renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme » (I, 4).

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C’est donc au terme de ce cheminement, et sur la base de cette propédeutique de réfutation des positions adverses, qu’il est possible d’expliciter le pacte lui-même. J’ai dit plus haut que Rousseau reculait d’un cran. Autrement dit, il présente son pacte comme plus originel. C’est très clair dans la phrase où il déclare « avant d’examiner l’acte par lequel un peuple élit un roi, il serait bon d’examiner l’acte par lequel un peuple est un peuple ». La problématique se déplace vers la question de la constitution du corps politique ; celle de l’intronisation du chef devient alors secondaire. Le préalable de la liberté, - laquelle, encore une fois, vaut comme quasi définition de l’homme -, fournit un fil conducteur et met le texte en tension, dans la mesure où tout le problème consiste à ne l’abdiquer en aucune manière. Très précisément, le véritable problème du pacte est le suivant (L. I, 6) : « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant ». J’ai même envie de renchérir, de me faire plus rousseauiste que Rousseau en quelque sorte, en ajoutant : « devienne plus libre qu’auparavant » ; il montre en effet plus loin (I., 8) que la liberté ainsi acquise dans le pacte change de nature. Elle ne consiste plus en une indépendance anarchique, ce que le philosophe appelle l’esclavage de nos désirs tel qu’il existe dans l’état de nature, - autrement dit une existence pulsionnelle. Désormais, cette liberté plus éminente doit être comprise comme « obéissance à la loi que nous nous sommes nous-mêmes prescrite », - autrement dit l’autonomie (si l’on anticipe sur la conceptualisation de Kant).

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Dès lors, il faut considérer que le pacte social est aussi et surtout l’occasion d’une transformation morale. Ce qui est aliéné ou remis (ou abandonné) par chaque individu, c’est le droit sur toute chose dont il dispose à l’état de nature, et qui est fonction de sa force, de sa liberté sans frein de disposer des choses selon ses désirs. Par cette aliénation (qui a ici un sens très positif), l’individu gagne le statut de citoyen ; c'est-à-dire qu’il acquiert un droit légal sur les choses (la propriété), et qu’il devient surtout « membre du corps politique », avec toute la puissance qui lui est attaché. Rousseau nous dit que l’individu devient citoyen en tant qu’il participe à l’autorité souveraine, et sujet en tant qu’il est soumis aux lois de l’Etat, - ambivalence qu’il n’est jamais possible de résoudre totalement, qu’il faut toujours reprendre, et sur laquelle nous ne devons jamais avoir de cesse de méditer.

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Comment cette métamorphose est-elle possible ? Peut-on être plus précis sur ce moment du pacte, et comprendre ainsi le recul de Rousseau par rapport à la production hobbesienne du Souverain ?

La métaphore chimique illustre très bien cette production, ce que j’appellerais la scène primordiale rousseauiste. De fait, le moment du pacte, le moment où chaque individu aliène son indépendance au corps social, peut être compris comme une véritable opération chimique, instantanée, dans laquelle un ensemble de composants se précipitent pour produire un corps nouveau ; le pacte est cet acte par lequel le peuple s’auto engendre comme corps politique. A strictement parler, le Souverain n’est rien d’autre pour Rousseau : le peuple, ou corps politique, c'est-à-dire cette association instantanée, de laquelle émane la Volonté Générale. Celle-ci s’exprime dans des lois qui s’appliquent par définition à tous les membres du corps (sans exclusive, sinon il y aurait rupture du pacte). La Volonté générale, dans la mesure où elle est elle aussi produite de façon instantanée dans le moment du pacte, doit être distinguée de la volonté de tous, de l’addition d’une multitude de volontés individuelles. La Volonté générale a pour mode d’expression les lois que se donne le peuple souverain.

Le travail de Rousseau consiste ici à faire apparaître une différence entre soumettre une multitude et régir une société, ce qui passe en premier lieu par la distinction entre une agrégation d’éléments et une association - distinction permettant elle-même de comprendre celle entre volonté de tous et Volonté générale. C’est toute la question de la métamorphose qui est ici en question. La multitude, c’est une somme dont les éléments restent inchangés dans l’acte de la somation ; les composants ne sont pas modifiés, et elle ne peut donner une volonté unique. On peut parler, comme dans la physique d’Epicure, d’une agrégation d’atomes, lesquels restent intacts et inchangés quand le corps est dissout. En plus, cette opération de somation est temporelle, successive. Dans l’association, les composants se métamorphosent de façon instantanée et atemporelle pour produire un corps, ce qui est aussi l’occasion d’une transformation (morale et politique – de l’individu au citoyen) pour chacune de ses composantes. Métamorphose qui permet, in fine, de concilier liberté et obéissance à la loi : « Un peuple libre obéit mais ne sert pas. Il a des chefs, et non des maîtres ; il n’obéit qu’aux lois, et c’est par leur force qu’il n’obéit pas aux hommes ».

Dès lors, s’il fallait hiérarchiser les termes, je dirais que « peuple », « corps politique », « Volonté générale » se situent au même niveau : le plus élevé, celui du Souverain. A l’inverse, je dirais – et cela semble paradoxale au premier abord – que, à la différence du contrat de Hobbes, le chef se situe ici à un niveau hiérarchiquement inférieur, commis par le peuple en quelque sorte (et ce n’est sans doute pas par hasard que cette question fait l’objet d’un traitement ultérieur dans le CS, plus précisément des Livres III et IV).

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L. I, 7 montre que le corps politique né du moment du pacte est indivisible et souverain, mais surtout qu’il est impossible de s’attaquer à l’un de ses membres sans attaquer le corps tout entier. C’est là véritablement le gain concernant ce pacte, dans la mesure où chacun des individus devenu citoyen augmente sa puissance, et donc sa liberté. Ce qui pourrait sembler abstrait se manifeste de façon concrète dans notre vie publique fortement marquée par le rousseauisme de nos institutions. Ainsi des accents rousseauistes de J. Chirac, alors Président de la République, à l’occasion d’une vague d’attentats contre des synagogues : il affirmait clairement que toucher un juif de France équivalait à s’attaquer à la République tout entière. Ou encore, l’énoncé du verdict lors du procès d’un ancien premier ministre pour abus de biens sociaux : les juges considéraient qu’il était sanctionné parce qu’il « avait abusé la confiance du peuple souverain dont la volonté générale s’exprime dans les lois de la République ».

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Le Contrat social de Rousseau a fait l’objet de diverses critiques, de droite comme de gauche, pourrait-on dire. La première concerne un danger de totalitarisme. De fait, contrat ou non, les individus restent ce qu’ils sont, avec leurs intérêts particuliers, et n’adhèrent pas toujours spontanément à ce pacte d’association ; il subsiste toujours une tension entre l’individu particulier et le citoyen ; mais malheur à celui qui ne se fond pas dans l’association, qui refuse ou subvertit les clauses du contrat. A ce sujet, le « gentil » Rousseau n’hésite pas à réclamer la peine de mort contre les ennemis du peuple ; dans le L. II, il a cette phrase terrible : « quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps ; ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera d’être libre ».

On a pu aussi reprocher au Contrat social qui inspire la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen d’être un instrument idéologique au service d’une classe : la bourgeoisie. De fait, l’égalité et la liberté dont il se réclame sont bien formelles ; quel sens peuvent avoir la liberté et l’égalité en droit (sans même parler de la fraternité) pour un homme qui n’a d’autre choix que de trimer comme une bête douze heures par jour afin de subsister, et cela au profit d’individus ou de groupes qui détiennent tous les moyens de production (terres, machines, etc.) ? Bref, l’abstraction des droits de l’homme fournit des moyens de lutte très limités en matière de justice sociale ; et pour Marx il s’agit d’abord de l’idéologie produite par la classe bourgeoise propriétaire afin de légitimer sa domination de fait.

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Cependant, quelle que soit la pertinence de ces critiques, le sens du Contrat social est sans doute loin d’être épuisé. Il continue en effet à fournir un modèle, voire un idéal régulateur à l’horizon de nos sociétés démocratiques. De ce point de vue, il reste un texte vivant ; ses concepts sont à méditer, à reprendre et à réinterpréter sans cesse en fonction des circonstances – et notamment de notre époque contemporaine. Par ailleurs, dans la mesure où elle inaugure une lutte contre la tendance à affecter d’un trop fort coefficient de naturalité le différentiel des positions dans le champ des classes sociales, la méthode historique de Rousseau ouvre la voie à toute une Ecole de chercheurs en sciences sociales qui considèrent que leur travail s’inscrit dans la dynamique d’émancipation des Lumières. Loin d’une position naïve sur la nature humaine, on peut envisager la conception de l’état de nature rousseauiste comme une posture moderne et pragmatique : un refus d’essentialiser les facultés humaines - refus permettant corrélativement de postuler une perfectibilité de l’homme en société, un horizon constitué par d’infinies possibilités d’amélioration, tant individuelle que sociale et politique.

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Pour ces raisons, et pour bien d’autres, le Contrat social et l’œuvre de Rousseau d’une façon générale constituent aussi une référence importante pour les travailleurs sociaux et les intervenants du champ médico-social. Sa méthode tend à légitimer ceux qui s’attachent à repérer et à déconstruire les effets de stigmatisation, d’aliénation ou de violence symbolique dont sont l’objet patients et usagers dans notre société actuelle, et qui s’efforcent de leur permettre d’actualiser ainsi leurs potentiels.

 

Voir aussi : http://fraterphilo.over-blog.com/2019/04/genese-d-un-peuple-souverain.html

Et concernant l'appropriation moderne du Contrat social par Rawls : http://fraterphilo.over-blog.com/2016/11/modeles-de-justices.html

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18 novembre 2017 6 18 /11 /novembre /2017 20:21
LE CONTRAT SOCIAL CHEZ HOBBES

Mes conférences actuelles, en Normandie et en Région Parisienne portent sur le Contrat social. C'est la raison pour laquelle je remets en tête de ce blog les articles sur Hobbes et Rousseau que j'ai publiés il y a plusieurs années. J'ajoute un article sur les évènements liés à Charlie dans la mesure où ils constituent à mon sens une illustration parfaite de la réactualisation du corps politique telle que la pense Rousseau.

 

Voyons en quoi consiste pour Hobbes le moment du pacte, ce qui préside au passage de l’état de nature à l’état civil, et aussi de l’individu au citoyen.

Pour Hobbes, les hommes sont tous, naturellement, plus ou moins égaux de par leurs facultés de corps et d’esprit, leurs désirs, etc. Il existe certes des différences entre eux, mais elles sont finalement inessentielles. Or, ce qui ne pourrait être qu’un postulat égalitaire sympathique a priori constitue en fait une véritable difficulté, voire la difficulté fondamentale. Dès lors en effet qu’ils se définissent par cette relative égalité, ils tendent à vouloir atteindre les mêmes fins ; et, fatalement, chacun essaie de dominer l’autre, ce qui déchaîne les passions qui caractérisent naturellement les hommes : pour Hobbes, l’avidité, la défiance, la rivalité, le besoin d’asseoir sa réputation. On aboutit ainsi à ce que le philosophe appelle un état de guerre de chacun contre chacun dans lequel « l’homme est un loup pour l’homme ». A l’état de nature, l’homme est donc clairement mauvais.

Vision fondamentalement pessimiste de l’homme, objectera t-on. Peut-être ; mais, d’une part, il existe des éléments de contexte : Hobbes écrit dans une période de forte instabilité politique, et ravagée par d’incessantes guerres de religion. Au-delà de cet aspect purement contextuel, il n’est sans doute pas besoin d’être un dépressif profond pour ressentir que cette description correspond à un certain principe de réalité (il suffit de regarder les informations télévisées).

           

En même temps, envisager cette situation originelle sous l’angle d’un simple pessimisme / réalisme est insuffisant ; car cette description peu amène ne porte finalement que sur certains aspects - importants certes - de la nature humaine. Ou plutôt, on peut dire que c’est peut-être bien en raison (je n’ose pas encore dire « grâce à », comme le feront Kant, et surtout Hegel) de ces dispositions peu agréables que l’homme est amené à chercher une solution plus viable, hors de la nature en quelque sorte. D’une part, il convient de prendre en compte le fait que, en plus de ces dispositions, nous somme aussi caractérisés par une aspiration naturelle pour la paix ; et surtout, l’homme est cet être paradoxal dont la nature est de produire de l’artifice : contrairement aux autres vivants, nous n’avons pas réellement d’outils d’adaptation à notre environnement (griffes, dents, fourrure, etc.), mais nous sommes de fait doués d’une faculté supplémentaire, la raison ; c'est-à-dire, pour Hobbes, une pure capacité de calcul. Hobbes est à la fois un matérialiste radical et un admirateur de Galilée, pour qui l’univers est écrit en langue mathématique. Hobbes entend poursuivre jusque dans la sphère socio politique le projet galiléen d’une science nouvelle basée sur le mouvement des corps. Il est aussi pragmatique : il n’y a rien de bien sympathique en nous, ni même de romantique, mais cette capacité de calcul nous permet de prendre conscience du caractère intenable de la situation de guerre de chacun contre chacun et de tous contre tous. Cet état très angoissant ne nous permet en effet de rien développer ou construire de façon durable – sur les plans de l’économie, du travail, de l’agriculture, de la culture, de l’art, etc. – puisque nous vivons sous un régime de méfiance et de violence réciproque, en permanence menacés les uns par les autres, et que nos possessions ne peuvent dès lors acquérir le caractère stable de propriété.

 

C’est donc cet état peu enviable qui nous amène, de façon quasi mécanique pourrait-on dire, à rechercher un maître, un pouvoir commun qui nous tienne tous en respect afin que nous soyons assurés de la paix à laquelle nous aspirons naturellement. Nous cherchons une sphère commune de sûreté, et nous allons la trouver dans le transfert de notre souveraineté naturelle à un souverain, un être artificiel, symbolisé par cet étrange monstre marin mythique issu de l’Ancien Testament, le Léviathan. Comme lui, le souverain a une puissance inégalée ; il frappe l’imagination et permet d’entretenir une crainte respectueuse. Ce souverain peut être un homme ou une assemblée, peu importe pour Hobbes. Mais c’est ainsi qu’il faut concevoir le moment du pacte, la scène primordiale hobbesienne (son état nature est, lui, de l’ordre du primitif) : nous décidons tous d’un commun accord d’abandonner nos prérogatives et nos droits naturels sur toute chose afin de les remettre dans les mains d’un souverain, lequel émane lui-même de ce pacte. Plus précisément j’accepte de me démettre de mes « droits naturels », - du pouvoir lié à ma force brute, à ma ruse -, sur les choses, à la condition expresse que, dans le même temps, tout un chacun en fasse exactement de même.

 Destruction_of_Leviathan.png

 

C’est exactement ainsi que le pacte social permet de passer de l’état de nature à l’état civil. Cependant, avant d’aller plus loin, il est temps de s’interroger sur cette notion « d’état de nature » évoquée aussi bien par Hobbes, que par Locke ou Rousseau. Car enfin, de quoi s’agit-il ? S’il l’on y réfléchit un peu, il est bien difficile de distinguer ce qui provient réellement de la nature de ce qui émane des rapports sociaux. Plus loin, la distinction même a t-elle un sens ? N’est-il pas absurde au final d’imaginer un état pré social, avec ses déterminations propres, un état originel qui puisse être scientifiquement et historiquement circonscrit ? Les paléontologues sont eux-mêmes extrêmement circonspects sur cette question d’un passage de la nature à la culture, de l’animalité à l’humanité (et la récente découverte de la bipédie de Ardi – cet ancêtre commun à certains singes et à l’homme - ne simplifie pas la question). Il convient donc de se demander si, au final, la notion d’état de nature n’est pas simplement une fiction.

 

Le concept d’état de nature – tout comme celui de contrat social - a d’ailleurs été souvent critiqué par nombre de penseurs comme une abstraction, une entité fictive. Or, il ne doit pas y avoir de malentendu : sur ce point, les philosophes du contrat ne se leurrent pas ; il s’agit de bien comprendre que cet état n’est en aucun cas pour eux une réalité historique. Il ne constitue jamais qu’une hypothèse. Ils ont, globalement, le raisonnement suivant : admettons, nous disent-ils, que nous nous trouvions dans une situation telle que nous ayons à fonder une société, donc dans un état pré social ; quels seraient les principes les plus justes de cette société que nous fonderions ensemble ? Pour le dire autrement, cette fiction a une fonction : il s’agit d’une méthode hypothético déductive permettant de poser les principes à partir desquels pourront être fondées les règles d’un juste gouvernement des peuples. C’est particulièrement clair et explicite chez Rousseau (Texte 4. Le moment du pacte social chez Rousseau ), par exemple : il parle de l’état de nature comme de cet état qui n’existe pas, qui n’a probablement jamais existé, et qui n’existera jamais, mais qu’il convient d’avoir toujours à l’esprit pour se donner les moyens de penser une société juste. Autrement dit, il s’agit bien d’une fiction, mais d’une fiction utile.

 

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Pour revenir à Hobbes, le Souverain – c'est-à-dire l’Etat symbolisé par le Léviathan - acquiert le « monopole de la violence légitime » (pour employer une expression qui n’est pas de Hobbes, mais du sociologue allemand Max Weber, et qui correspond tout à fait à cette situation). « L’union qui se fait ainsi forme le corps de l’Etat », comme l’écrit Hobbes. C’est donc la convention elle-même qui fait émerger le souverain, l’Etat qui transcende les individus. Le pacte n’est pas imposé « d’en haut » ; et c’est bien en raison de cette production du bas vers le haut que l’on peut parler pour la première fois de véritable pacte social. C’est désormais en référence au paradigme de la raison humaine associée à la volonté, et non en référence à la transcendance d’un être suprême, que se définit l’Etat.

A ce stade, il faut noter que les notions de justice et de droit acquièrent une légitimité qu’elles n’avaient pas à l’état de nature, état où seules prévalaient la ruse et la force, comme c’est toujours le cas en temps de guerre. Ce passage correspond donc aussi à celui de l’individu au citoyen, pour qui interviennent donc de nouvelles considérations morales.  

Chacun a donc abandonné son droit naturel sur toute chose au profit d’un souverain qui nous représente tous. Cependant, il ne conserve la souveraineté pour Hobbes que dans la mesure où il assure effectivement la sécurité des citoyens. Pour cela, il ne peut y avoir d’exception dans cette « remise du pouvoir naturel ». Personne, aucun particulier, ne peut conserver son droit naturel de disposer de toute chose sous peine de remettre en question la convention. Autrement dit, avec Hobbes la porte est laissée ouverte à un droit de révolte.

 

Sur un plan historique (qui ne constitue pas un pôle d’intérêt majeur dans le cadre de ce livre) et politique, il est intéressant de noter que la conception hobbesienne correspond à une situation d’urgence de l’Angleterre et un contexte de violence religieuse. En ce sens, l’effort théorique de Hobbes consiste à penser un Etat suffisamment fort pour assurer la sécurité et éviter des guerres intestines. Ce qui se profile, c'est l’émergence d’un pouvoir hégémonique soumettant les institutions ecclésiastiques à un pouvoir civil unique. Et cela moins en raison d’une soif de pouvoir des dirigeants politiques, que parce qu’ils prennent conscience des dangers de la conception classique de la double souveraineté – temporelle et spirituelle – qui prévalait jusqu’alors.

 

De fait, la conception hobbesienne est ambivalente : Hobbes est-il un pionnier du libéralisme ou un chantre de l’absolutisme ? D’un côté, son contrat sape le pouvoir de la monarchie absolue, mais de l’autre, il privilégie un pouvoir un et unique, et quelque peu despotique. Il est sans doute trop rapide de conclure que le contrat hobbesien entraîne nécessairement une conception dictatoriale ou autoritaire du pouvoir politique, la question du potentiel démocratique de sa pensée restant très discutée parmi les philosophes spécialistes de cet auteur.

D’un point de vue plus anthropologique, la conception hobbesienne fournit une représentation, sinon réaliste – c’est un point discutable et discuté -, mais qui évite du moins de devoir s’appuyer sur une certaine naïveté concernant la nature humaine. Dès lors, sans passer par des considérations morales toujours aléatoires, la formule du Contrat social Hobbesien permet de mettre en évidence la nécessité de la loi, son aspect structurant tant sur les plans politique que psychologique.

Cependant, l’idée d’une nature humaine initialement mauvaise n’est pas sans incidence sur les caractéristiques de la convention sociale qui lui est subséquente. Dans ce passage de l’état de nature à l’état civil l’homme gagne en effet sa sécurité, mais à la sueur de son obéissance. Divers points sur lesquels Rousseau s’efforcera de réfuter Hobbes avant de fournir sa propre formule du Contrat social, différente à bien des égards. 

        

 

Texte 4 :  Texte 4. Le moment du pacte social chez Rousseau   

Voir aussi :http://fraterphilo.over-blog.com/2019/04/genese-d-un-peuple-souverain.html   

Concernant l'appropriation moderne du Contrat social par Rawls :  http://fraterphilo.over-blog.com/2016/11/modeles-de-justices.html  

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30 janvier 2017 1 30 /01 /janvier /2017 10:17

Dans le centre de soins des addictions où j'exerce (ADAJE - 75014), les ateliers d'art-thérapie ont pris ces dernières années une importance grandissante dans la démarche de soins globale de nos patients. Très appréciés par ces derniers, et loin d'une activité purement occupationnelle, ces ateliers sont animés par des artistes confirmés qui se sont ensuite formés de façon rigoureuse et approfondie afin d'employer leur art de façon thérapeutique.

 

L’art-thérapie ajoute à l’art le projet de transformation de soi-même. La création – acte et résultat – peut permettre la transformation profonde du sujet créateur. Face aux créations spontanées de la personne (symptômes, troubles du comportement, marginalisation, rêves, souvenirs) l’art-thérapie, plutôt que de procéder à une analyse comme en psychothérapie traditionnelle, propose la création d’autres formes complexes : peinture, danse, musique, écriture, improvisation théâtrale, conte, clown, etc. Il s’agit en art-thérapie d’un accompagnement de ces créations dans un parcours symbolique au service du développement de la personne vers un aller-mieux et un « exister » davantage. L’art-thérapie est ainsi l’art de se projeter dans une œuvre comme message énigmatique en mouvement et de travailler sur cette œuvre pour travailler sur soi-même. L’art-thérapie est un détour pour s’approcher de soi.

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En tant que philosophe féru d'esthétique, mes interventions ne sont pas de l'ordre de l'art thérapie. Mais la fréquentation des peintres chinois et des peintres d'avant-garde (Klee, Matisse, Cézanne, Pollock, Soulages, etc.) m'a permis d'identifier une posture de création artistique que j'assimile à ce qui est recherché en art thérapie : chez les peintres en question, on trouve souvent l'idée de l'artiste "cosmo-générateur" (Klee), du peintre qui se situe à un moment et dans un espace originaire, en phase avec, non la forme d'un monde déjà donné, mais d'un cosmos en formation. L'artiste est celui qui parvient à se situer en ce point originaire pour se saisir des forces chaotiques et les organiser en un cosmos. Posture méditative initiale (Cézanne), voir créateur (Matisse), d'une certaine façon, le corps de l'artiste devient le prolongement du cosmos lui-même, la fine pointe de son architecture dont il transmet le rythme par son pinceau. Loin d'une référence à l'intellect, c'est lorsque ces forces se manifestent par la médiation de son corps que le geste artistique manifeste sa puissance.

Toutes proportions gardées, c'est, me semble-t-il, cette posture qui est recherchée et privilégiée dans une séance d'art thérapie : une manière de se reconnecter avec des énergies créatrices, source d'évolution et, plus loin, d'estime de soi.

Comme nous pouvons le constater avec le texte suivant de Jean Pierre Klein - psychiatre, essayiste, romancier et Directeur de l'INECAT, le centre de formation des arts thérapeutes faisant référence en France - l'art thérapie peut aider dans bien des situations, y compris les extrêmes.

Convaincu moi-même des bienfaits de cette discipline, je publie bien volontiers sur mon blog ce texte qui est aussi une façon de faire connaître la belle revue de l'association qui décline en plusieurs chapitres écrits par des spécialistes les modalités, les fonctions et les bénéfices de l'art-thérapie.

 

 

 

"Y a-t-il encore des forces de vie mobilisables quand on va mourir dans la semaine ? Les artistes art-thérapeutes font appel à d’autres approches en sollicitant les patients dans un autre registre que celui de la maladie, la souffrance ou des médicaments, et la solitude. La revue présente comment ils réveillent des expressions imaginaires qui vont témoigner du « vivre encore » jusqu’au bout dans une humanité préservée, on pourrait dire exacerbée par l’approche de la mort.

On y trouve les fragilités y compris des intervenants, les moments d’allégresse paradoxale, les pointes d’humour aussi, les paroles de vérité... Nous partageons les doutes, les interrogations avant d’entrer dans la chambre des personnes malades et en leur présence.

Les artistes art-thérapeutes nous donnent à percevoir de l’intérieur l’esprit, les expériences périlleuses de leurs accompagnements dans la chambre des personnes à l’hôpital ou chez elles. Les patients sont en réception créative ou en création ultime dans la peinture, le dessin, le collage, la danse, la musique, l’écriture, le clown dans son ouverture au monde du merveilleux,...

La revue se clôt par le lancement du « testament sensoriel », connaissance de soi par les sens, questionnaire à remplir et à donner aux proches afin qu’ils sachent user d’autres approches par les sens si nous sommes atteints de désordres cognitifs."


Art et Thérapie est une revue fondée en 1981 qui explore les thèmes de la création y compris dans des situations pathologiques. Cette revue est en liaison avec l’Institut National d’Expression, de Création, d’Art et Thérapie, établissement privé d’enseignement supérieur sous le contrôle du Rectorat de Paris qui forme à la médiation artistique et à l’art-thérapie.

Pour toute commande, envoyer 17,80 € à Anne Poly 1 avenue de Verdun 75010 Paris, avec votre nom, adresse, profession et mail, en précisant qu’il s’agit du N° 120-121. www.inecat.org

 

 

 

DE L'ART THERAPIE
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18 janvier 2017 3 18 /01 /janvier /2017 17:41

Depuis quelques années, après Greenpeace, nous assistons à l’émergence d’organisations très structurées de défense de la cause animale, comme L 214 ou Sea Sheperd. Il semble que les opérations souvent spectaculaires et radicales de ces activistes constituent en quelque sorte la pointe manifeste et avancée d’un phénomène de fond plus global qu’on pourrait définir comme un renouvellement de la perception sensible et morale en matière de souffrance animale, voire un mouvement historique de libération.

Dès lors, la philosophie ne peut, à mon sens, se désintéresser de ce mouvement de fond, et divers ouvrages traitent d’ailleurs cette question depuis quelques décennies (je pense aux œuvres d’Elisabeth de Fontenay et, dans un autre genre, à celles de Peter Singer, et bien d’autres).

Le livre de la romancière Isabelle Sorente, 180 jours (JC Lattès, 2013), participe de ce renouvellement de la perception morale concernant la souffrance des animaux, et c’est la raison pour laquelle nous reproduisons dans cet article l’expérience d’un dialogue entre roman et philosophie (comme nous l’avions fait en 2011 avec Addiction générale, son Essai très riche sur un sujet lié à mes activités socio-thérapeutiques).

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« 180 jours, c’est le temps qui sépare la naissance d’un porc de sa mort à l’abattoir. Ce sont aussi les six mois qui font basculer la vie d’un homme » (extrait de la 4ème de couverture)

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Plusieurs raisons de s’intéresser à ce livre : tout d’abord, il fait partie à mon sens de ces romans féconds pour un philosophe en ce qu’il atteste une fois de plus s’il en était besoin de la capacité de la littérature à pénétrer de fines couches de la réalité que le concept philosophique peut difficilement atteindre. Ou plutôt, l’écrivain pressent quelque chose qu’il fait apparaître, une zone aveugle ou indicible qu’il informe dans son écriture. En touchant la sensibilité du lecteur, il la donne alors à penser, sans « moraline », et sans non plus passer par une démonstration rationnelle qui s’adresserait uniquement à son intellect.

Dès lors, la littérature peut constituer un vecteur de sens pour le philosophe. La pénétrante écriture de certains auteurs étant source de riches intuitions, un roman peut valoir comme approche phénoménologique de réalités vivantes fournissant un matériau fécond pour la pensée.

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Ensuite, un roman comme 180 jours nous met inévitablement face à une problématique éthique. Il traite d’un sujet – la souffrance animale dans le cadre de l’élevage industriel – qui véhicule des enjeux importants, et que la philosophie moderne ne peut plus ignorer. Mais la grâce de l’écriture romanesque permet de le faire de façon subtile, sans passer par l’accusation, ni par une posture manichéenne qui opposerait éleveurs et carnivores d’un côté, végétariens et anti-spécistes de l’autre. Dans le roman, les membres du commando de libération ne sont d’ailleurs pas mieux traités que les autres personnages. De son côté, loin d’être un monstre, Camélia (le porcher) ne cesse de somatiser, jusqu’à ce qu’il craque réellement. Dans cet univers l’aseptisation des locaux et des pratiques va de pair avec une euphémisation de la violence (on parle de réforme, et non de mise à mort). Mais tout cela a des limites pour un être sensible.

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Il me semble que l’on peut parler d’une approche compassionnelle, qui s’incarne d’ailleurs dans l’amitié entre Martin (le chercheur) et Camélia. Or, cette approche est rendue possible par le fait – et c’est une troisième raison de mon intérêt pour ce livre, dans un blog qui s’intéresse à ce que j’appelle les « expériences-source d’évolution existentielle » – qu’elle est indissociable, voire conditionnée par une véritable expérience spirituelle. Il apparaît en effet que la plongée hallucinée de Martin dans cet enfer aseptisé - et de l’auteure avant l’écriture du livre - donne lieu à un dépassement des limites du moi individuel, expérience cosmique et régénératrice au cours de laquelle se manifestent solidarité souffrante et identification de tous les vivants. Cette solidarité/identification se retrouve aussi bien dans des épisodes d’échanges de regards entre les hommes et les animaux, que dans cette volonté de nommer individuellement chaque porc et chaque truie de l’élevage, ou encore dans le sentiment troublant de communauté de ressentis, de sentiments, voire de destin, entre la communauté animale et la communauté humaine.

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Enfin – et c’est un sujet beaucoup trop vaste pour cet article, bien sûr -, il me semble que ce renouvellement de la sensibilité à la souffrance animale permet une relecture intéressante des liens entre les animaux et les hommes, sur un plan anthropologique, et peut-être sur celui de l’histoire de la philosophie elle-même. De la relation sacrificielle entre l’homme et l’animal à l’arraisonnement technique du monde qui en fait des tranches de jambon sous plastique, en passant par l’animal-machine cartésien, aujourd’hui l’idée a émergé de « parler pour » les animaux (comme aurait pu le dire Deleuze).

Il conviendrait d’ailleurs de relativiser nos jugements sur l’époque de « l’animal machine » en prenant en compte les approches anglo-saxonnes et utilitaristes dans lesquelles l’ensemble du cosmos – du végétal à l’homme en passant par toutes sortes de vivants – est considéré dans sa dimension sensible et potentiellement souffrante.

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DIALOGUE AVEC ISABELLE SORENTE

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Pascal Coulon : Un peu comme Zola descendant dans la mine pour préparer Germinal, vous avez-vous-mêmes vécu plusieurs mois au contact d’un élevage industriel et de ses employés. Pouvez-vous nous dire quelque chose de cette expérience, et surtout de la manière dont vous avez construit le personnage du chercheur, Martin ? Que ce soit un homme, était-ce une manière pour vous de prendre une distance réflexive par rapport à cette expérience forte ?

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Isabelle Sorente : 180 jours est effectivement né d’une enquête de terrain qui a duré neuf mois. Très vite, cette enquête a pris la dimension d’une expérience, d’une confrontation à une vérité, celle des élevages industriels, la vérité de ceux qui y travaillent, la vérité des animaux qui y naissent et qui y meurent, une vérité à la fois criante et occulte qui tout d’un coup révélait notre monde, un peu comme ces secrets de famille qui vous forcent à relire une histoire sous un autre angle. Tout a commencé par un numéro de la revue Ravages consacré à l’animal, où nous avions donné la parole à des auteurs comme Elisabeth de Fontenay ou Jocelyne Porcher. J’ai d’abord visionné des vidéos tournées par des associations comme L214, des vidéos où la souffrance des bêtes était une évidence. En même temps, je sentais qu’il manquait aux images ces choses essentielles que sont les odeurs, l’espace où résonnent les sons, tout ce qui fait que la vérité ne se limite pas à l’image et à la pensée, mais qu’elle se dit aussi par l’expérience sensorielle et l’émotion.

J’ai visité, si l’on peut employer ce mot, un premier élevage. En une journée, j’en ai vu à la fois beaucoup, plusieurs milliers d’animaux, et presque rien. Beaucoup pour quelqu’un qui arrivait du dehors. Et presque rien par rapport à tout ce qui a lieu à l’intérieur de ces villes animales dont les hommes deviennent les gardiens dès lors qu’ils franchissent le sas, matérialisé par la douche obligatoire – pour ne pas risquer de transmettre des virus à des troupeaux d’autant plus fragiles que les animaux sont génétiquement semblables – après laquelle on enfile une tenue de travail qui tient autant de la combinaison que de l’uniforme.

En neuf mois, j’ai rencontré plusieurs employés qui travaillaient ou avaient travaillé dans les structures de production animale. Des amitiés se sont nouées. Les hommes et les femmes qui se sont confiés à moi me faisaient parfois penser à des militaires de carrière, comme eux confrontés à la mort, comme eux reliés à une réalité dont les « civils » peuvent voir les images, sans pour autant la ressentir dans leur chair. Très vite, il m’est apparu que le roman était la seule façon d’approcher la vérité, c'est-à-dire les rêves de ces hommes et de ces femmes, leurs émotions, le sentiment de déambuler dans des couloirs hantés, mais aussi l’humour, le sens de la tragédie et le jeu dangereux que jouent tous ceux qui franchissent le sas, y compris ceux qui comme moi ne sont que de passage. Car devant des milliers d’animaux, une faille se creuse entre la raison et une perception sensorielle inouïe qui veut que dans ces lieux de négation, les animaux apparaissent à l’évidence comme des individus. Parce qu’ils émeuvent, parce qu’ils agacent, parce qu’ils génèrent toute une gamme d’émotions qui vont de l’attachement à la rage. C’est une expérience qu’il faut vivre pour en comprendre la violence, et c’est celle que vivent les porchers. Et c’est bien là qu’est l’omertà, le tabou.

L’interdit ne pèse pas sur la pensée mais sur le sentiment. Sur la vérité muette et criante qui nous relie à ceux qui n’ont pas la parole. L’omertà de notre monde rationaliste ne pèse pas sur la pensée mais sur l’intuition. D’où l’importance de raconter une histoire. Les employés qui m’ont fait confiance, ceux que j’ai pu accompagner dans leurs journées de travail, me considéraient moins comme une fille que comme celui qui venait pour raconter, celui qui allait écrire l’histoire. J’étais le conteur de la ville animale. C’est l’une des raisons qui m’ont conduite à choisir un narrateur masculin, Martin Enders, parce qu’un personnage de femme aurait introduit une dimension de genre qui se réduit singulièrement devant la seule différence fondamentale dans ces lieux-là, entre ceux qui ont la parole et ceux qui ne l’ont pas.

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Pascal Coulon : Dans 180 jours, j’ai été particulièrement intéressé et intrigué par un terme, « l’Outil », qui désigne un lieu – on comprend que c’est l’abattoir et le lieu de transformation. Mais, le « O » majuscule indique que la notion prend aussi une dimension métaphysique en tant que destination finale des animaux, voire des hommes. Les allusions à la solution finale sont d’ailleurs à peine voilées (la douche des porcs).

Pour ma part, je l’ai compris comme le symbole de la mathesis et de la saisie technique du monde – l’arraisonnement, dit Heidegger, ou encore le climat « historial-épochal », une tonalité affective fondamentale propre à l’époque de la Technique – qui, depuis l’animal-machine cartésien, tend à tout transformer à notre profit et à conditionner de façon exponentielle notre rapport à l’univers, aux autres et à nous-même. Qu’est-ce que cet Outil pour vous ?

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Isabelle Sorente : L’Outil était le terme qu’utilisaient les employés de l’abattoir où je me suis rendue. A l’intérieur des structures de production aussi, il est rare d’entendre le mot abattoir. Les hommes diront plutôt, le camion passera mercredi matin, à telle heure. Les gestionnaires, les cadres, les propriétaires des élevages emploient le mot plus facilement, mais c’est moins pour désigner la mort des animaux que les intérêts souvent contradictoires des abattoirs et des élevages, par exemple dans l’estimation de la valeur du poids de viande, ou dans le traitement des animaux dits mal à pied, les malades, les boiteux, tous ceux qui ralentissent la cadence et par conséquent coûtent trop cher, de sorte que la responsabilité de les sélectionner et de les mettre à mort pèse sur les hommes qui travaillent avec les bêtes. Alors oui, les cadres de l’abattoir parlaient de l’Outil pour désigner l’ensemble de la chaîne, car c’est bien de travail à la chaîne qui s’agit, tout ce que j’ai ajouté, c’est la majuscule, parce que les hommes paraissent minuscules en comparaison, minuscules à côté des robots fendeurs, minuscules à côté des robots découpeurs, des scies, des fours, du système de convoyage, bref, de tout ce qui fait l’Outil.

La douche des porcs avant qu’ils soient saignés n’est pas une allusion, c’est une réalité. La douche a pour but d’éviter la mort par hyperthermie et de réveiller les animaux prostrés pour faciliter leur déplacement vers la cage électrique où ils seront étourdis. Dans 180 jours, tout ce qui arrive aux animaux est vrai. Je n’ai rien inventé en ce qui les concerne. En exergue du roman, j’aurais pu écrire quelque chose comme « Ce livre est une fiction. Toute ressemblance avec des personnages ayant existé est accidentelle. Sauf pour les animaux. » Que cela nous interroge sur notre capacité à transformer hommes et bêtes en pièces vivantes et minuscules sacrifiées au fonctionnement d’un Outil gigantesque, performant et meurtrier, sur l’effacement d’une différence essentielle, qui a la parole et qui ne l’a pas, qui finit par se réduire à produire ou être produit, notez que ça n’est pas manger ou être mangé, c’est produire ou être produit, que cela questionne notre humanité, c’est une histoire vraie. Je ne crois pas que penser cette vérité suffise à en éprouver la profondeur ni le danger. Raconter une histoire, c’est tenter de ressentir la vérité, tenter de l’approcher du dedans.

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PC : Il ne me semble pas que votre roman soit une véritable dénonciation, au sens où il s’agirait d’accuser des lobbys, par exemple. D’ailleurs, les personnages du commando de libération des animaux n’y sont pas privilégiés en termes de description morale. De même, on n’y lit pas un véritable plaidoyer pour le végétérianisme (quoique – c’est plus subtil – je ne suis pas prêt de manger une tranche de jambon !). Est-ce que vous seriez d’accord pour dire que l’horreur réside moins dans la mise à mort des animaux - qui s’est faite longtemps de façon sacrificielle avec le respect que cela implique - que dans cette usine de mort ?

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IS : Il y a trois ans, au moment de la sortie du roman, c’est exactement ce que je pensais. Le scandale, c’est la rationalisation de la mise à mort, c’est ce que je pensais. C’est ce que je pense toujours. Mais voilà que depuis trois mois, je n’arrive plus à manger de viande. Plus du tout. C’est venu tout d’un coup, je ne m’y attendais même pas. Je persiste à penser que nous faisons partie d’une chaîne tragique, où la vie et la mort se nourrissent l’une de l’autre. Je me pense carnivore. Mais je suis une carnivore qui ne peut plus manger de viande. Comme si mon corps avait dit stop. Pourquoi maintenant ? Je ne peux pas l’expliquer, je ne suis même pas sûre d’en avoir envie. On ne sait pas comment les histoires, celles que l’on raconte, celles qu’on nous raconte, toutes celles que nous vivons, nous travaillent. Nous sommes faits de chair et de récits, les mots s’incarnent d’une façon mystérieuse et c’est un mystère avec lequel nous devons tous composer.

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PC : Pour le dire rapidement, la fin de la Métaphysique correspond à une fin de l’humanisme, en tant que l’homme devrait être privilégié vis-à-vis de l’ensemble du vivant. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser que l’homme conserve un statut particulier de par sa capacité de raisonnement ; simplement, je pense que ce statut particulier ne lui confère pas de privilège, mais lui assigne au contraire une obligation éthique de responsabilité pour l’ensemble du vivant. Avez-vous un point de vue sur cette question ?

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IS : Je crois que la conscience consiste à jouer le jeu. Le grand jeu de la conscience, c’est de devenir consciente d’elle-même. La théorie de l’évolution, l’intelligence artificielle, la psychanalyse et toutes les œuvres d’art nous racontent cette histoire chacune à leur façon. Les animaux conscients, et donc joueurs, et donc créateurs, et donc un peu décalés que nous sommes ne peuvent pas s’affranchir de cette responsabilité à l’égard de tout ce qui vit, mais surtout de tout ce qui souffre. Parce que la conscience, c’est aussi la conscience de la souffrance. D’où la nécessité de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, même si c’est une parole imaginée. C’est du reste la première chose que font les légendes : faire parler les morts, faire parler le ciel, faire parler les animaux. Parler, c’est toujours faire parler ce qui se tait. Je crois que la responsabilité est là.

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PC : Les philosophes parlent souvent de post modernité et de fin des grands récits. La grande philosophie de l’histoire hégélienne n’est plus à la mode. Pourtant, on pourrait aussi dire que le mouvement anti-spéciste actuel s’inscrit dans la grande histoire de l’avènement de la liberté. Je m’explique : il fut un temps où l’idée qu’il n’existe pas des hommes maîtres par nature et des hommes esclaves par nature était impensable ; il fut un temps, pas si lointain, où il était impensable que les femmes soient destinées à autre chose que la sphère domestique. Peut-être que, de la même manière, l’on commence, avec des organisations comme L 214 ou Sea Sheperd qui mobilisent de plus en plus de militants, tout juste à penser l’émancipation des animaux. Qu’en pensez-vous ?

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IS : Il est possible que la pensée politique évolue vers une communauté des égaux qui ne serait pas basée sur la performance, mais sur la capacité à souffrir. Mais je crois qu’au-delà de cette pensée politique, si salutaire soit-elle, la question de notre rapport à l’animal demeure une question intime et légendaire. A bien des titres, les animaux d’élevage sont des bêtes noires. Parce qu’ils passent leur vie dans le noir, parce que la souffrance est leur pain quotidien. Se regarder dans leurs yeux, c’est prendre le risque de rencontrer les bêtes noires que nous créons, et celles que nous sommes.

 

 

 

J - 180 / L 214
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10 janvier 2017 2 10 /01 /janvier /2017 13:52

Avec son article "Les bienfaits du beau nous émerveillent", la rubrique "Santé psychologie" du Figaro du 09/01/2017 portait sur la puissance du beau comme vecteur d'ouverture, de connaissance et d'estime de soi, et plus loin sur l'intérêt de la relation à l'art dans une démarche thérapeutique. Je reproduis ici quelques extraits de cet article de Pascale Senk gratifiant pour moi en termes de reconnaissance dans la mesure où mes ateliers d'histoire de l'art au centre de soins des addictions (ADAJE) y sont mentionnés et que je suis interviewé à ce sujet.

L'article met en lien différentes disciplines (dont la psychologie cognitive) qui convergent toutes dans cette idée de "bienfaits du beau"

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"... En 2011, (explique Axel Cleermans, professeur de psychologie cognitive à l'université libre de Bruxelles) une méta-analyse de 93 études a montré que la zone cérébrale dans laquelle la capacité de s'émerveiller est inscrite dans le cortex insulaire antérieur droit, le même que celle impliquée dans la perception d'objets à grande valeur économique ou sexuelle. Elle semble donc être une fonction "parasite" s'étant développée à côté des facultés permettant d'assurer notre survie."

Une importance finalement vitale qui n'étonne en rien ceux qui profitent des multiples bienfaits du beau pour accompagner dans leur évolution les personnes en difficulté, ou qui cherchent à mieux se connaître, à apprendre, à avancer. Pascal Coulon, philosophe et animateur d'ateliers en histoire de l'art au Centre de soins des addiction ADAJE (75014), en est persuadé : "Si cette éducation du goût ne "soigne" pas, nul doute qu'elle participe à une démarche plus globale - psychothérapie, groupes d'entraide, éducation... - permettant de réhabiliter chez nos pensionnaires le désir en lui donnant un objet plus fécond, contribuant ainsi à modifier leur regard sur ce qu'il y a à voir"

Lire Proust, contempler des toiles impressionnistes avant un pique nique à Giverny, comprendre la démarche des cubistes... autant de portes qui s'ouvrent pour, peu à peu, donner envie à ceux qui pensent avoir tout vu de voir différemment le quotidien. "C'est le grand apport des artistes, observe Pascal Coulon : interrompre la chaîne de significations dans laquelle nous évoluons pour en révéler certaines qui nous étaient inconnues jusque là. Après Van Gogh, on ne voit plus les simples chaises en bois de la même manière..."

Autre révélation : l'œuvre d'art donne accès aussi à des dimensions de soi-même que l'on ignorait jusque là. "Lire un poème ou contempler un tableau et se dire et se dire "ça, c'est tout à fait ce que je ressens" est éminemment positif car l'identification permet de se sentir relié à autrui dans notre humanité universelle ... Voir nos pensionnaires se mettre à discuter entre eux de telle ou telle œuvre relève du miraculeux !"

Pour Ilona Boniwell, spécialiste de psychologie positive, cette force se nourrit aussi sans cesse de ce qu'elle est capable de distinguer : "Elle est une question d'attitude et de capacité à prendre le temps d'admirer ce qui s'offre à soi." C'est alors un cercle vertueux qui se propage.

L'écrivain Belinda Cannone en témoigne dans son Essai (S'émerveiller chez Stock) : "Si je suis malheureuse, je traverse ce monde si beau sans le voir". Cependant, c'est une puissante occasion de sortir d'un soi mal à l'aise que celle de regarder vraiment ce qui nous entoure quand cela suscite une "amoureuse concentration"...

 

LES BIENFAITS DU BEAU
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4 janvier 2017 3 04 /01 /janvier /2017 11:37

Cet article est une reprise d'un ancien texte de ce blog qui portait sur le livre de Fromm, L'art d'aimer, et que je republie à l'occasion de mes conférences sur l'amour et la mort. Toute la première partie de l'article reprend l'essentiel du livre. La dernière partie est une réflexion plus personnelle : une sorte de synthèse du rapport essentiel que la question de la mort entretient à mon sens avec celle de l'amour.

 

L’amour est une question qui nous touche tous, et qui tend à prendre une place très importante dans nos vies, au point de les conditionner en grande partie. Mais que savons-nous de l’amour véritable ? Ne sommes-nous pas dans une certaine confusion par rapport à ce sujet ? Des questions se posent en effet : s’agit-il d’une sensation, ou d’une attitude ? L’amour doit-il être compris comme un coup de foudre, une romance, ou comme un art ? Est-ce quelque chose qui nous « tombe dessus », ou un art qui s’acquiert progressivement ? Quand nous pensons être en quête d’amour, ne cherchons nous pas à être aimé, plutôt qu’à donner de l’amour ? Le problème de l’amour est-il de trouver le « bon objet » à aimer, ou de cultiver cet art, de faire croître une faculté d’amour en nous ?

 

Telles sont les questions posées dans L’art d’aimer (1968) le livre d'Erich Fromm - philosophe, psychologue et sociologue (1900-1980) de l’Ecole de Francfort. Livre très accessible, avec un plan permettant de traiter cette question de l’amour selon deux axes fondamentaux : 1) la dimension théorique qui s’attache à déterminer l’essence de l’amour authentique ; 2) la dimension pratique et concrète, c'est-à-dire la question de savoir en quoi peut consister, dans notre vie quotidienne, une pratique réelle de l’amour, pratique qui enveloppe l’ensemble de nos activités aussi bien que nos rapports aux autres, - y compris ceux avec qui nous n’avons pas de relations privilégiées.

 

L’auteur cherche d’emblée à nous montrer que, contrairement à nos représentations communes, l’amour n’est pas un sentiment qui nous tombe dessus par hasard (le fameux coup de foudre), et qu’il s’agit plutôt d’une attitude, laquelle s’acquiert et se cultive. C’est donc un art, comme un autre. Il faut sortir de la vision romanesque ou filmographique. L’amour dépend de notre maturité, de notre capacité à nous ouvrir.

Fromm commence par déconstruire les raisons qui nous font penser que l’amour est une sensation, et que nous n’avons rien à apprendre sur ce sujet :

- croire qu’il s’agit d’être aimé plutôt qu’aimer

- croire qu’il s’agit de trouver le bon « objet », et non développer une faculté ; on parlera de la croyance au privilège de l’objet sur la fonction.

- analogie, liée au modèle capitaliste qui façonne nos vies, entre l’achat-vente et la relation amoureuse.

- confusion entre « tomber amoureux » et « se tenir dans l’amour ».

 

I - Le versant théorique

Dans sa première partie Fromm aborde la question de l’amour à partir du problème – qu’il estime essentiel - de l’existence humaine : l’angoisse de séparation. Nous avons tous une nostalgie originaire de fusion ou d’unité, - nostalgie qui alimente bien des névroses (voire plus) au niveau individuel, et nombre de mythes et de croyances de la plupart des civilisations. N'avons-nous pas été expulsés du jardin d'Eden ?

La forme la plus explicite de cette angoisse de solitude et de séparation qui sous-tend notre existence et qu'ont bien identifiée les philosophes existentialistes depuis Pascal, est la fusion symbiotique du bébé avec sa mère. Le traumatisme de la naissance nous jette dans un monde dont nous ne maîtrisons ni l'origine ni la fin. Par rapport à cette angoisse fondamentale, les hommes n'ont cessé de chercher toutes sortes de solutions, des plus éminentes aux plus triviales.

C'est selon cette perspective que le fameux coup de foudre est déconstruit par Fromm de façon impitoyable. Ce soudain miracle d’intimité, est pris pour l’amour véritable, a fortiori quand s’y ajoute la sexualité. Mais avec l’accoutumance, les habitudes reprennent le dessus, les murs qui s'étaient soudain effondrés se reconstruisent lentement, les différences sociales, culturelles, etc. ré apparaissent, et l'ennui s'installe. Il faudra espérer un nouveau coup de foudre pour ré engendrer un nouveau cycle. Avec le coup de foudre,

 

« Au début, ces personnes ne se doutent de rien ; elles prennent l’intensité de l’engouement, cet état d’être fou l’un de l’autre, pour une preuve de l’intensité de leur amour, alors que cela ne fait que révéler l’intensité de leur solitude antérieure »

 

C'est ainsi qu'avant de parler d’amour, Fromm évoque différentes solutions partielles censées combler l’angoisse de façon temporaire en ce qu'elles permettent de surmonter la séparation et la culpabilité. Il regroupe ces solutions partielles en quatre grandes catégories :

 

1) Les états orgiaques, c'est-à-dire tous les rituels par lesquels nous effaçons temporairement les distinctions sociales (rituel comprenant des transes, carnaval, rave party, etc.), et grâce auxquels nous comblons le manque, la séparation, mais seulement de façon temporaire. Mais, en Occident, ces solutions sont source de culpabilité parce que les drogues (par exemple) sont interdites, qu'elles n’ont pas dans nos sociétés modernes la fonction rituelle des sociétés traditionnelles holistes (qui s'attachent au Tout) - et qu'elles ne correspondent donc pas à notre culture individualiste.

2) Le conformisme, la fusion dans le groupe, la soumission au dictateur, l’adhésion aux valeurs de la communauté, la conformité aux coutumes, la mode, le façonnage homogénéisant de l’individu consommateur, etc. Le siècle dernier a mis en évidence les excès possibles de cette "solution".

3) Le travail créateur, insuffisant également, car dans nos sociétés modernes il est souvent source de souffrance, de non sens parfois, et qu'il ne prend pas suffisamment en compte l’autre être humain.

4) Fromm en vient ensuite à ce qui correspond le plus à notre conception commune de l’amour : l’union interpersonnelle. Encore faut-il voir quel type d’union nous entendons par là. Il évoque ainsi deux formes imparfaites de l’amour - par union symbiotique : le sadisme et le masochisme, qui ne peuvent être assimilés à l’amour véritable. Ce sont des passions, qui nous rendent passifs, dépendants et soumis (y compris le sadisme), et non actifs et productifs, comme l’amour qui permet aussi de préserver l’intégrité des individus.

L’amour véritable est, lui, une union, paradoxale en un sens, puisqu’elle permet de « faire un », et en même temps de préserver, voire de renforcer l’intégrité des deux individus. Dans l’amour, nous respectons l’autre tel qu’il est, nous ne cherchons pas à le soumettre, à le ramener à notre point de vue ou à notre utilité.

 

L’auteur insiste ensuite sur l’idée de don. L’amour est un sentiment actif qui implique l’idée de don. Mais un don véritable, qui n’est pas privation ou sacrifice, symptôme de vie négative quoi qu'il en soit. Avec le don plus authentique de celui qui est parvenu à une certaine maturité affective s’expriment notre joie et notre puissance. Je donne à l’autre de la vie qui circule en moi, une surabondance qui cherche à s'exprimer, de la joie, de mon énergie, de ma puissance.

Et puisqu’il s’agit d’amour, cette conception du don est indissociable de celle de sollicitude, de soins envers autrui, d’attention à la croissance de l’autre. Cela signifie aussi que je réponds au besoin de l’autre, que je m’en sens responsable.

 

"L'amour immature dit : je t'aime parce que j'ai besoin de toi. L'amour parvenu à maturité dit : j'ai besoin de toi parce que je t'aime"

 

L’amour est donc une attitude, qui se construit avec une certaine maturité. Cependant, qu’il s’agisse d’une attitude générale, ou d’un art, cela n’implique pas qu’elle se décline de la même manière en fonction des différents « objets ». S’il y a des points communs, ou même une racine commune, on n’aime pas exactement son frère comme son enfant ou son amoureux, ou encore soi-même. Fromm procède donc ensuite à quatre déclinaisons de l’amour en fonction de son objet :

 

1) l’amour fraternel a ceci d’intéressant qu’il dépasse l’amour particulier, que j’éprouve pour mon propre frère. La fraternité touche à ce qui est commun à tous les hommes, et qui est essentiel en chacun de nous, ce que Fromm appelle notre centre. La fraternité va au-delà de notre « périphérie », c’est à dire notre culture propre, notre religion, nos goûts, notre niveau social, etc. Dans l’expérience concrète de la fraternité, ces différences inessentielles sont dépassées en faveur de ce qui constitue le cœur de notre être, et qui fait notre commune humanité. Ce sentiment peut émerger grâce à notre développement personnel, ou encore dans certaines situations exceptionnelles (camp de prisonniers, pèlerinage, etc.).

 

2) L’amour maternel permet aussi de dépasser la relation mère-enfant particulière. Cet amour symbolise très fortement l’idée d’attention à l’autre, à ses besoins, la notion de sollicitude.

 

3) L’amour érotique est différent parce qu’il implique une relation exclusive en principe. S’il est amour véritable, ce qui correspond à la sollicitude dans l’amour maternel se traduit ici par de la tendresse. C'est-à-dire une attention à l’autre en tant que sujet, et non pas uniquement en tant qu’objet (corps permettant de jouir). Ce qui n’empêche pas le plaisir, mais permet au contraire d’éviter le malaise que l’on éprouve quand le respect est absent. En cas de relation érotique empreinte d’amour, la relation reste exclusive sexuellement, mais ce n’est pas un égoïsme à deux ; ce sentiment d’amour rayonne au-delà du couple, sur les autres êtres vivants.

 

4) L’amour pour soi-même n’est pas incompatible avec l’amour véritable, contrairement à de vieilles conceptions religieuses. Il n’est pas non plus un narcissisme primaire. Si l’amour implique l’amour pour l’humanité, il serait absurde que je coupe arbitrairement une zone de cette humanité (moi-même) de cet amour. Ce serait un amour tronqué. L’amour d’autrui requiert l’amour de soi.

 

Mais comment bien distinguer amour de soi d’une part, compatible et même nécessaire à une définition de l’amour véritable, et égoïsme d’autre part ?

L’égoïste ne s’aime pas réellement ; il est vide ; c’est bien pour cela qu’il se tourne vers les choses et le monde, avec l’idée de lui arracher ces choses nécessaires à le remplir. L’égoïste ne se préoccupe pas des autres ; il perçoit le monde et les autres, non pas en eux-mêmes, mais en fonction de sa propre utilité. A l’opposé, celui qui s’aime ne prend pas, il donne.

On trouve un exemple d’égoïsme avec la mère sur protectrice qui couve son enfant, mais pour elle-même, non pour qu’il croisse et s’épanouisse. Son « désintéressement » est redoutable sur le plan de l’inconscient pour l’enfant, car il ne permet pas la critique, sauf à renforcer sa culpabilité. Ce soi-disant désintéressement n’est pas assimilable au don (la puissance de l’amour) : c’est un symptôme de vie négative, de rejet de la jouissance, de la vie et du plaisir. Quand ce symptôme, ce rejet, est transmis à son enfant, cela le conditionne en grande partie à fuir la vie lui aussi.

 

L’amour est donc une attitude active, ouverte au plaisir, faite d’attention et de respect pour la vie de l’autre. Etat difficile à trouver, qui suppose une certaine maturité, et donc un art. Mais cet état est aussi lié à des conditions socioculturelles déterminées. Fromm nous montre que le capitalisme (ce que l’on peut appeler aujourd’hui le néo libéralisme) a plutôt des effets désintégrateurs en ce qui concerne l’amour : d’une part, de par son omniprésence technique, il nous conditionne aussi dans ce domaine de l’amour. De là le primat que nous tendons à accorder à la technique sexuelle. Fromm inverse la proposition en montrant qu'une véritable attention aux besoins et à la sensibilité du partenaire rend caduque l'idée même de technique en la matière. D’autre part, de par la concurrence généralisée, il montre aussi que le capitalisme tend à transformer l’homme en marchandise, et la relation d’amour en relation d’équipe (pour être plus fort).

 

On peut donc parler de formes pathologiques de l’amour. Comment se traduisent-elles plus concrètement dans la sphère familiale ou dans le couple ?

L’amour névrotique est lié au fait que l’un des partenaires est resté accroché à une figure parentale. Adulte, il transfère sur la personne aimée ses espoirs, craintes et attentes qu’il éprouvait envers son père ou sa mère.

Ex :

1) le cas de l’homme qui cherche à être sans cesse l’objet d’admiration de sa femme, ou encore qui cherche sa protection. Cela marche bien tant que celle-ci n'a pas de projet plus personnel. On peut dire dès lors qu'il n’aime pas vraiment ; il cherche à être aimé. Cette fixation à la mère peut-être très destructrice.

2) la fixation sur le père signifie que la personne cherche en permanence l’approbation du partenaire, se sentant aimé s’il réussit une entreprise, mais rejeté si ce n’est pas le cas. Sa vie est une suite de hauts et de bas car il cherche en permanence cette approbation du père. Sa relation à un partenaire est souvent empreinte de froideur.

3) si une personne n’a pas acquis un sens de son identité, de son moi, enraciné dans le développement de ses virtualités propres, si elle n’est pas assez centrée, en sous-estime, elle risque de se démettre de ses pouvoirs, et d’idolâtrer l’objet de son amour. On peut aussi appeler cela une aliénation. La personne se vide d’elle-même pour se perdre dans l’aimé. Il peut s’agir d’un coup de foudre, mais cela se transforme rapidement en folie à deux.

4) l’amour sentimental est une manière de ne pas être dans la présence de la vie ici et maintenant. L’amour n’est vécu qu’en fantasme, sous forme de nostalgie ou d’espoir, sans cesse repoussé. Ou alors, cet amour est vécu par procuration par les deux partenaires, à travers des films, par exemple.

5) les mécanismes projectifs par lesquels les partenaires se renvoient mutuellement leurs propres défauts, ce qui leur permet d’esquiver leur développement.

6) les familles dans lesquelles règnent le secret, le non-dit et l’absence de conflit. Cette atmosphère pèse sur ses membres et empêche la croissance affective et émotionnelle.

 

 

 

II - Le versant pratique

L’amour n’est donc possible que si deux personnes communiquent entre elles à partir du centre de leur existence. Encore une fois, il s’agit donc d’une attitude, d’un art. Mais, comment cet art se pratique-t-il concrètement ?

Concernant la réponse, il ne peut s’agir de recettes, tant il s’agit d’une expérience personnelle, d’un chemin que chacun doit faire pour soi-même. Tout ce qu’il est possible de faire, est de réfléchir sur les prémisses de cet art.

 

Quelques conditions indispensables :

1 – La discipline ; l’amour, comme tout art requiert de la discipline, non seulement dans la pratique de cet art, mais aussi dans notre vie.

2 – La concentration ; ce qui est difficile dans notre société moderne où les sources de dispersion sont multiples. Chacun d’entre nous a bien du mal à imaginer rester sans rien faire, sans TV, sans lire, boire, fumer, etc.

3 – La patience ; comme tout art, l’amour requiert de la patience. Vertu difficile aussi dans notre société de consommation régie par la vitesse

4 – Un suprême souci de maîtriser cet art ; en faire la plus haute de nos étoiles.

 

On ne se met donc pas à apprendre un art directement, mais en apprenant d’autres choses, apparemment sans connexions avec cet art - un peu comme le tireur à l’arc de la culture zen apprend d’abord à respirer.

Il faut donc commencer par pratiquer la discipline, la concentration, la patience. Comment ? D’abord, il faut comprendre que ces conditions ne sont pas des corvées, mais deviennent, lorsqu’elles sont pratiquées régulièrement et avec foi, une source inépuisable de joie.

Il faut cultiver l’aptitude à rester seul avec soi-même, et pratiquer par exemple certaines techniques de méditation ou de yoga permettant d’observer et de ressentir le mouvement de son souffle, les modifications sensorielles, le mouvement de ses pensées. C’est difficile et angoissant au début, et l’on a toujours tendance à esquiver ces pratiques, à ne pas persévérer. Mais avec un peu de persévérance, il devient alors possible de rester centré sur soi, d’être bien avec soi-même, et même d’apprécier, voire de chérir sa solitude. J’ajoute pour ma part que la marche en randonnée, seul et en silence, produit le même type d’effets.

 

Il faut aussi apprendre à se concentrer entièrement sur ce que nous faisons dans le moment présent, quelle que soit le supposé manque de noblesse de telle ou telle tâche, l’humilité de tel ou tel travail. Etre entièrement dans ce que nous faisons au moment présent, sans dispersion, sans penser à autre chose, sans envoyer de SMS, est une façon d’être dans l’amour, de pratiquer le yoga – ce que les indiens appellent le karma yoga.

Tout cela va de pair avec une sensibilité à soi-même, c'est-à-dire une capacité à remarquer, puis à s’interroger sur nos modifications énergétiques, sur nos moments de déprime, sur nos émotions, sur nos moments d’absence, d’évasion. Ce qui permet ensuite de se recentrer.

 

La difficulté de cet apprentissage est liée au fait que cette culture ne fait pas partie en Occident de nos valeurs pédagogiques – contrairement à l’Orient –, et que nombre d’entre nous ne connaissent d’autres normes pour se construire que des individus ou des groupes familiaux incapables de concentration, et donc d’amour.

 

L’une des conditions premières de la pratique de l’amour est d’apprendre à surmonter notre narcissisme, c'est-à-dire la tendance que nous avons à aborder les choses et les personnes, non pour elles-mêmes, mais en fonction de notre utilité, de nos désirs, intérêts ou craintes. Paradoxalement, il faut donc, concernant l’amour, développer notre raison et une certaine humilité.

La pratique de l’art d’aimer dépend de notre croissance, de notre maturité, de notre capacité à donner une orientation productive à notre vie. Processus d’éveil, d’émergence, qui requiert la foi, une conviction enracinée dans notre affectivité et notre intelligence. La foi contribue en effet à faire advenir son objet. L’amour suppose l’activité au sens d’un esprit non paresseux, et perpétuellement en éveil.

 

Mais, l’amour, qui suppose l’union et l’identification avec notre prochain, n’est-il pas réservé au Saint ? Est-il compatible avec la société libérale qui suppose la défense de nos intérêts, l’échange marchand, et au mieux le respect de nos engagements, l’équité ? En fait, Fromm nous dit que c’est l’exception dans notre société centrée sur l’acquisition des richesses. Le développement de l’amour suppose des modifications sociales de telle sorte que l’homme soit servi par la machine et l’économie plutôt que l’inverse. Toute société qui contrecarre l’amour est appelée à périr de ses propres contradictions, puisque l’amour est une aspiration fondamentale de l’existence humaine.

 

 

Certaines idées apparaissent dans ce livre un peu datées ou naïves : le yoga est devenu une technique des départements des ressources humaines pour gérer le stress des cadres et les rendre donc plus productifs. Dans cet ordre d’idées, le rêve de bouleversement général des valeurs a fait long feu ; cependant, il reste désormais des sphères - toujours locales - de résistances à la logique homogénéisante du marché néo libéral.

 

Au-delà de ces aspects historiques, un des problèmes du livre est à mon sens que son cadre restreint l'empêche d’aborder pour elles-mêmes des questions fondamentales qui tissent le fond tragique de l’existence humaine, comme la mort, le manque de sens, la responsabilité ou la solitude. Sur ce point, les existentialistes américains (Rollo May, Irvin Yalom) sont peut-être plus conséquents ; et surtout, traiter de ces questions évite un certain risque : aborder celle de l’amour de façon utilitaire, comme une solution au problème fondamental de l’existence humaine (la séparation).

 

 

 

C’est dans cette optique que j’ai rédigé le court texte suivant, constitué d’un certain nombre de paradoxes.

 

De façon paradoxale, il faut avoir fait l’expérience de la vraie solitude pour pouvoir rencontrer véritablement l’autre. C’est en acceptant d’être seul avec soi-même que l’on peut se tourner vers autrui de façon aimante - en étant attentif à lui, à sa croissance, à son bien-être.

 

Tout aussi paradoxalement, il nous faut, dans cette solitude, faire l’épreuve de notre finitude pour vivre plus intensément. Nous devons intégrer délibérément le fait que nous sommes des êtres destinés à mourir, avoir dans le cœur l’imminence de notre mort, pour vivre de façon plus riche et plus authentique - comme si chaque moment devait être le dernier.

 

De même, il faut s’être confronté à l’expérience douloureuse du vide, à ce que certains ont appelé l’absurde, le manque absolu de sens. Cette épreuve du désespoir est nécessaire pour comprendre que ce sens ne peut venir de l’extérieur. C’est ce qui nous permet ensuite d’assumer un sens, de le trouver à partir de nous-mêmes. Il faut donc toucher ce fond pour faire ensuite l’expérience de l’autonomie, d’une liberté véritable - mais difficile, puisqu’elle implique notre entière responsabilité.

 

Au final, ces trois conditions n’en font qu’une ; disons plutôt qu’elles sont liées et interdépendantes: c’est en vivant sans chercher de faux fuyants face à notre finitude - avec son potentiel de souffrance et d’angoisse -, que nous pouvons alors éprouver de la compassion pour l’autre, de l’empathie pour sa souffrance, sa solitude et son angoisse. Dans la mesure en effet où nous savons et ressentons que ces souffrances d’autrui sont aussi les notre, nous nous identifions plus facilement à lui. Alors, nous nous sentons plus solidaires, nous pouvons véritablement nous soucier d’autrui, et, éventuellement, chercher à apaiser sa souffrance. Plus loin, nous pouvons aussi faire de ce souci pour autrui une source de sens, en transformant par exemple ce souci en une responsabilité envers lui, de la sollicitude envers nos frères humains, et, peut-être, un engagement envers tous les autres.

 

Eprouver réellement sa solitude, vivre avec l’horizon de sa propre mort et faire l'expérience du vide (ou de l’absurde) – tout cela est certes source d’angoisse. Pourtant, loin de relever du pessimisme ou d’un quelconque masochisme, ces différentes composantes révèlent notre humaine condition. L’angoisse, quand elle se présente dans notre vie, peut être vécue comme le signe annonciateur d’une situation génératrice d'ouverture. En effet, se confronter à ces éléments paradoxaux qui tissent le fond tragique de l’existence – la solitude, la mort, l’absurde – permet de nous reconnecter plus authentiquement avec nous-même et d’enrichir notre vie, si nous sommes prêts à l’assumer.

 

Si cette « conversion » enrichit notre existence et notre rapport à l’autre, c’est parce qu’elle conduit immanquablement à se détourner de a) l’instrumentalisation des autres ; b) du bavardage inauthentique ; c) du conformisme. Ce qui amène alors à privilégier au contraire une vie faite a) d’attention à l’autre, b) d’authenticité, c) de liberté.

C’est aussi ce fond tragique de l’existence qui nous permet d’éprouver notre condition, et par là les liens fraternels qui nous unissent aux autres, les fils qui font de nous des membres solidaires de la communauté humaine.

L'AMOUR / LA MORT
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24 décembre 2016 6 24 /12 /décembre /2016 12:09


Depuis Down by law, j'ai toujours beaucoup apprécié Jim Jarmush, ce réalisateur qui trace à bas bruit un chemin personnel, subtil et original (pensons à Broken flowers avec l'impassible Bill Murray).

Peut-être en raison d'un tropisme japonisant lié à mon intérêt pour ce pays, sa culture, sa littérature, son cinéma, ses haïkus, etc., je n’ai pu m’empêcher de reconnaître dans Paterson, sa dernière œuvre, ce qui fait toute la poésie des films japonais modernes, du type Notre petite sœur, Les délices de Tokyo ou encore Vers l’autre rive (pour n'évoquer que ceux de ces dernières années).

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Ce sentiment de familiarité avec le Japon provient d’un minimalisme évident, sur le plan de l’intrigue, voire des personnages. J’aurais d’ailleurs très bien pu, comme dans mon article précédent sur le haïku, utiliser comme titre pour ce texte le même oxymore : « Grandeur de l’infime ». Tout se passe en effet comme si Jarmush était un cinéaste haïjin. Comme chez Basho ou Issa, les Maîtres du haïku, Jarmush porte une attention toute particulière aux petites choses - lesquelles tendent pourtant à devenir des moments d’éternité. Je remarque d’ailleurs que l’un des derniers opus de Jarmush, Ghost dog, était clairement lié à la culture japonaise. En outre, ce n’est sans doute pas par hasard si la scène finale du film, devant la cascade de la ville de Paterson, met en scène la rencontre improbable du chauffeur de bus Adam et d’un poète japonais.

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En termes d'atmosphère, on pourrait aussi évoquer les romans de Murakami. Avec Jarmush, c’est un peu comme si Fante, Philip Roth, et surtout le Paul Auster de Smoke et de Brookling boogie étaient régénérés par un onzen, le bain public japonais. C’est la rencontre artistique de la quotidienneté de l'américain ordinaire dans toute sa fécondité (telle que la caractérise le philosophe américain Stanley Cavell) et de la tendance japonaise à enchanter les choses infimes.

A un premier niveau, il ne se passe rien dans ce film, et l'on peut être saisi d'un doute. Remarquable travail d’équilibriste de Jarmush : nous sommes toujours à la limite de l’insignifiance, voire de la mièvrerie, qu'il s'agisse de la vie routinière d'Adam ou des rapports du couple. Une intrigue plus que minimale donc, renforcée par une routine stricte, qui fait clairement partie du script, pour ce chauffeur de bus poète, sa douce épouse et Marvin, l’impayable bouledogue ; et pourtant, magie de la mise en scène, tout est là. Aucune allusion à l'histoire ou l'actualité, aucun coup d'éclat (ou à peine un pétard mouillé) ; mais ce qui est ainsi saisi, c'est le cœur des choses, et même leur chair, ce qui fait l'essentiel d'une existence.

La magie de la narration, ou de la scénarisation, transfigure chaque moment et chaque lieu - le trajet du bus, les promenades quotidiennes avec Marvin, le petit déjeuner, le pub, etc. Une tonalité affective saisit immédiatement le spectateur, très prégnante durant tout le film. Des brides fugitives de conversations dans le bus, des regards, des attentions, des instants de méditation et d'écriture devant la cascade, tout cela vient alimenter le sentiment du spectateur, tout comme l’œuvre poétique d’Adam que l’on sent en gestation.

Le jeu des acteurs est formidable, et il faut attribuer une mention particulière à Marvin, le bouledogue, personnage à part entière du film, à qui il a été sérieusement question de remettre un prix à Cannes !

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User de superlatifs pour qualifier ce film reviendrait un peu à trahir cette dimension poétique minimaliste, tant il est subtil, et qu’il ne se prête manifestement pas aux déclarations fracassantes. Mais c’est simplement un sentiment de merveilleux qui se dégage doucement de cette quotidienneté ordinaire.

Véritable petit chef d’œuvre, je ne saurais donc trop encourager le lecteur à découvrir ce film merveilleux.

 

 

 

 

JIM JARMUSH : UN REALISATEUR JAPONAIS !
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26 novembre 2016 6 26 /11 /novembre /2016 23:38

Le samedi 03/12, le philosophe Frédéric Gros et le romancier Sylvain Tesson sont les invités de l'émission Répliques (9h sur France Culture) qui aura pour thème la marche. Sans doute sera t-il question des rapports de la philosophie et de la randonnée, et plus largement de ce que cette activité la plus humaine et la plus humble qui soit peut avoir de fécond pour la pensée.

Quoi qu'il en soit, marcheur de grande randonnée moi-même, j'en profite pour publier un texte qui synthétise différentes expériences sur plusieurs chemins de pèlerinage et qui complète mon cours sur les liens entre marche et philosophie.

Cet article est aussi une manière de rendre hommage au livre de F. Gros, Marcher, une philosophie, dans la mesure où il a contribué, parmi d'autres, à féconder mon écriture durant et au retour de ces séquences de pèlerinage.

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Comme l’indique le titre de cet article, c'est l’idée de corps marchant - par opposition au corps marchand, toujours plus ou moins aliéné, pris dans les reîtres de l’identité et de la productivité économique – qui m’inspire cet article de blog.

Si l’on peut parler de phénoménologie, c’est parce que la marche nous défait d’un certain nombre de contraintes sociales – notamment celles de l’identité (quand on marche, avant tout statut social, ethnique ou religieux, on est d’abord marcheur ou pèlerin !) - pour nous mettre en présence de la chair du monde. La marche, comme la poésie, sollicite à cet égard la présence, une pleine sensorialité. Joie et souffrances se confondent dans un rapport primitif et direct à la nature environnante, un rapport d'abord affectif. Le paysage, en marchant, se révèle toujours à nous progressivement ; et il nous imprègne de façon toujours singulière. Nous ressentons d’ailleurs différemment ce paysage en fonction de nos variations d’humeur. On peut ainsi parler d’une appropriation progressive, sensuelle et phénoménologique d'un paysage, et d'un chemin qui se révèle alors en tant que tel dans une majestueuse épiphanie.

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"Caminante, no hay camino ; se hace camino al andar" (Pour le marcheur, il n'y a pas de chemin ; le chemin se fait dans le cheminement") (A. Machado)

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Ces vers de Machado, bien connus des pèlerins, sont éminemment phénoménologiques en ce qu'ils indiquent le lien essentiel de co-naissance entre l'homme et le monde. Ils indiquent aussi un  mouvement de réappropriation au coeur duquel en vient progressivement à dominer le sentiment du sacré. C'est en ce sens que j’oppose le corps marchan-t au corps marchan-d : la marche participe en effet d’un ré-enchantement du monde, avec ses lieux singuliers et leur histoire. Un peu comme l'oeuvre d'art de l'âge classique, le paysage du marcheur conserve son aura ; contrairement à l'oeuvre d'art de l'ère de la reproduction technique qui ressemble à certains égards aux abords des villes actuelles - lesquels sont tous identiques, avec leurs périphéries, leurs ronds-points et leurs centres commerciaux.

Comme le peintre à ses heures inspirées, tout se passe comme si le pèlerin s’extrayait d’un rapport utilitaire au monde environnant pour aller vers l’initial, un monde fait de signes, avant la saisie rationnelle et pratico-technique de cet univers - cet "avant" que, dans l’expérience phénoménologique, Husserl appelle l’ante prédicatif. Dans un tel rapport, c'est d'abord le corps qui est sollicité ; c’est par lui, par la symphonie des sens pleinement éveillés (Ô aurores rougeoyantes du chemin !), tout autant que par ses douleurs, que j’ai le sentiment d’être partie prenante du cosmos, et plus loin, d’un réseau de significations oubliées, mais subitement régénérées. Les arbres, l’eau de la fontaine, les lapins, le renard, les serpents, les cigognes, mais aussi les hommes et femmes croisés sur le chemin, les paroles et les regards échangés, s’inscrivent alors dans un subtil réseau de sens.

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Comme l’ont bien vu nombre de philosophes - de Aristote à Nietzsche, en passant par Rousseau, Kant et bien d'autres -, la marche est propice à l’émergence de la pensée, à une incorporation, une lente et féconde rumination (pour reprendre l'expression de Nietzsche) qui permet aussi bien de forger des idées que d’en abandonner certaines autres.

Mais, avant même de grandes intuitions philosophiques, la marche a des vertus plus immédiates, que l'on pourrait appeler socio-thérapeutiques : alors que nombre d'entre nous souffrent aujourd'hui d'une dispersion chronique, d'une impossibilité à se concentrer, il est notable que la marche de randonnée fait partie de ces pratiques minimalistes qui, tel l'art du haïku (que je décris dans un article précédent), permettent de se délester à la manière d'un vagabond céleste pour aller vers la saisie d'une intensité, d'une tonalité affective.

Dans un monde régi par la rivalité mimétique, où mal-être, angoisse du vide et frustrations nous conduisent à trouver toujours plus de satisfactions dans l'accumulation (biens matériels, honneurs, etc.), où le désir se mue en répétition compulsive de toute sorte de comportements addictifs, la marche participe d'un dégonflage du moi et nous reconduit à une salutaire simplicité. Elle permet, naturellement et joyeusement, un recentrage, une reconnection avec ce qu'il y a de plus profond et de plus lumineux en nous.

La marche au long cours contribue à nous alléger des contraintes du moi et à nous ancrer tranquillement et progressivement dans une présence à soi. Comme dans le Tao, la randonnée entraîne une sorte de cessation ou de retrait de l'activité subjective - dépassement des limites du moi qui est source d'ouverture et de régénération. Quand elle a lieu sur un temps assez long et sur un rythme régulier, la randonnée transforme la problématique de l’ici et maintenant en celle, plus délicate, de la sensibilité à la durée, au moment qui passe. Durée qui est diffusion/infusion lente, silencieuse, à peine perceptible, de la présence, éveil sensoriel, primaire et animal. Petit à petit, le marcheur est renvoyé vers ce qui est finalement élémentaire, dans une rencontre nuptiale avec la nature, et, plus loin, en vertu de ce recentrage, avec ce qui fait notre commune humanité.

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De toute évidence, la marche - ce geste simple et si profondément humain - possède un pouvoir régénérateur. Mais cette sensation, qui peut aller du simple mieux-être jusqu'à ce que j'appelle une expérience-source d'évolution existentielle, est soumise à certaines conditions. Des recherches scientifiques anglaises (université de British Columbia) et américaines (une récente étude publiée dans les comptes rendus de l’Académie américaine des sciences) montrent ainsi que les randonnées réduisent le stress, l’anxiété, boostent la confiance en soi, et libèrent de l’endorphine. Plus précisément, des études indiquent que des personnes ayant marché pendant au moins 90 minutes dans un milieu naturel présentaient moins de pensées négatives et une activité neuronale réduite dans le cortex préfrontal (zone du cerveau relative aux maladies mentales). Par contre, en milieu urbain, on ne repère pas de tels effets, la marche pouvant même alimenter des formes de mélancolie.

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Le livre de Frédéric Gros montre bien les liens entre marche et philosophie. En ce qui me concerne, j’ai particulièrement apprécié le thème de la différence "d’habiter" entre le marcheur et l’homme du commun : dans la vie commune, le passage entre deux lieux (entre domicile et travail, par exemple) est un moment de transport inessentiel au regard de ces deux lieux (le départ et le but) ; pour le pèlerin, au contraire, le « chez soi » essentiel est le dehors, le paysage traversé ; alors que les gîtes d’étape constituent les moments inessentiels et transitoires en question. Idée qui correspond en outre parfaitement à l’esprit de Compostelle, pèlerinage se caractérisant de façon spécifique par l’intérêt porté au chemin (et non au but) - contrairement  à ceux de Rome ou Jérusalem, par exemple.

Concernant plus généralement l’activité du marcheur, F. Gros illustre bien ce que j’appelle une phénoménologie du corps marchant quand il écrit :

 

"Quand on marche, rien ne bouge, ce n'est qu'imperceptiblement que les collines s'approchent, et que le paysage se transforme. On voit, en train ou en voiture, une montagne venir à nous. L'œil est rapide, vif, il croit avoir tout compris, tout saisi. En marchant, rien ne se déplace vraiment : c'est plutôt que la présence s'installe lentement dans le corps. En marchant, ce n'est pas tant qu'on se rapproche, c'est que les choses là-bas insistent toujours davantage dans notre corps"

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Sur un plan plus existentiel, le Chemin, ou la randonnée au long cours, vaut comme mise en abyme, concentré métaphorique de notre vie, avec, à chaque étape, ses joies, ses souffrances, ses diverses modalités relationnelles. Le chemin est une école : les moments de marche solitaire où l’on apprend à mieux se connaître et à éprouver ses limites acquièrent une intensité inédite. Nous sommes en effet reconduits à des besoins simples et primitifs : marcher, le gîte, le climat, les capacités et soucis du corps, le ravitaillement (le pèlerin n’est pas un touriste, il ne visite pas, ne lit pas ; il marche). Nous apprenons aussi que la joie est indissociable de la souffrance, que "la division du travail" est impossible en la matière et qu'elle suppose une acceptation plénière de la vie dans toutes ses composantes : Sin dolor, no hay gloria !

Ces périples nous conduisent enfin à mieux accepter notre solitude, et cette autonomie joyeuse s'avère source de rencontres plus authentiques, dans la mesure où elle devient accueil de l'autre, minimisant ainsi le risque de transformer cet autre en objet visant à combler notre manque.

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Le marcheur fait l'expérience des dimensions telluriques de sa pratique, laquelle pratique permet en effet aux ressources physiques enfouies ou oubliées de se manifester dans leur plénitude. Moments de liberté, d'expression de la puissance du corps, de joie de se sentir pleinement vivant.

En marchant, chaque nouvelle aube est attendue dans l’effervescence, comme source de rencontres et d’inconnu ; la marche est en ce sens bergsonienne : une manière de se rapprocher de la vie comme source intarissable d'éternelle nouveauté. On s’enchante d’une aurore qui, tel un premier matin du monde, infuse dans nos corps. Nous nous s’éveillons à l’unisson d’une nature, d'un paysage dont la présence s’installe lentement en nous.

C'est sans doute cette joie de la marche, et le sentiment de gratitude qu'elle procure, que David Lebreton exprime (Eloge des chemins et de la lenteur) quand il écrit :

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« Baigné de cette hospitalité qui semble porter ses pas, le marcheur éprouve une reconnaissance infinie, il se sent à sa juste place à l’intérieur d’un monde dont il sent combien il le dépasse mais l’accueille. Sentiment plein d’exister rehaussé par l’autorité qui se dégage des lieux. Vivre possède enfin une évidence lumineuse. Les marcheurs sentent souvent cette royauté qui les incite à repartir ».

 

Sur le même thème :http://fraterphilo.over-blog.com/2016/05/auto-therapie-pedestre.html

 

Chemin de pèlerins au Japon : le Komono Kodo, septembre 2015

Chemin de pèlerins au Japon : le Komono Kodo, septembre 2015

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14 novembre 2016 1 14 /11 /novembre /2016 17:53

La récente campagne électorale américaine, avec ses excès et ses outrances de toute nature (sans même parler de son résultat), ne contribue certes pas à modifier un ensemble de préjugés que nous pouvons nourrir sur une absence de pensée américaine concernant la justice sociale.

Pourtant - et c'est sans doute un paradoxe -, c'est bien aux USA que, depuis un demi siècle dans nos démocraties, ont lieu les débats les plus clairs et les plus féconds sur cette question. Utilitaristes, libéraux de différentes obédiences, libertariens, communautariens plus ou moins radicaux et féministes entretiennent un dialogue philosophique de haute volée, lequel permet en retour d'éclairer en partie des points aveugle de l'expérience de philosophie politique française. Ce sont ces modèles de justice que je présente ici, forcément de façon partielle, en montrant que ces débats se sont surtout organisés ces dernières décennies autour de la figure du penseur libéral John Rawls, dont l'approche philosophique renouvelle dans un cadre moderne clairement démocratique l'idée de Contrat social.

Je replace donc en tête du blog cet article de 2010 qui faisait suite à ceux sur deux penseurs du Contrat social (Hobbes et Rousseau), dans la mesure aussi où il complète mes conférences actuelles sur la philosophie politique américaine. En outre, j'ajoute à l'article de 2010 un paragraphe sur le féminisme américain.

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Après les deux philosophes classiques Hobbes (Texte 3. Hobbes ) et Rousseau (Texte 4. Le moment du pacte social chez Rousseau ), voici donc une version moderne du Contrat social avec le philosophe américain contemporain John Rawls (1921-2002). C’est à un étonnant renouvellement de l’idée de contrat, et du concept « d’état de nature » qui l’accompagne, que l’on assiste avec Rawls. Réactualisation d’autant plus originale qu’elle a eu lieu dans un contexte pragmatiste, empirique et utilitariste où ces idées passaient surtout comme le type même de concepts peu en prise avec des réalités concrètes, peu opératoires, en bref dépassés.

 

Avant d’aborder la scène primordiale rawlsienne, il convient de préciser le contexte politique et culturel dans lequel ce philosophe évolue. Comme beaucoup de penseurs américains et anglo-saxons, Rawls est imprégné par l’utilitarisme, lequel constitue moins une philosophie proprement dite dans cette sphère culturelle qu’une espèce de fonds commun d’un ensemble de doctrines, une sorte d’atmosphère générale baignant la pensée et les modes de vie. On pourrait dire que l’utilitarisme est aux anglo-saxons ce qu’est le cartésianisme pour les français ou l’idéalisme pour les allemands. Ce qui est frappant, pour nous français, avec cet arrière plan, c’est qu’il se caractérise par une approche pragmatique des choses, une certaine proximité avec le terrain, une volonté d’efficacité et de confrontation concrète avec les problèmes de l’homme du commun. Ainsi, par exemple, les penseurs anglo-saxons n’hésitent pas à parler d’argent, ne considérant pas que cet objet soit philosophiquement indigne. On trouve par conséquent chez les penseurs anglo-saxons une méfiance envers les entités abstraites, un rejet des notions métaphysiques - les philosophes empiristes des 18 et 19ème siècles ne se privant pas de se moquer ouvertement des métaphysiciens traditionnels (Hobbes se gaussait du "je pense, je suis" cartésien, et de son inférence : "je suis une chose pensante"; en ce cas, disait-il, "si je me promène, je suis une promenade" !). Autant dire que des notions comme « le contrat social » ou « l’état de nature » ont en principe peu de chances de trouver du crédit auprès de ce type de philosophes.

Il existe des variantes de l’utilitarisme ; mais je n'évoque ici la doctrine que de façon générale, pour mettre en évidence ce fond commun sur lequel diverses doctrines entrent en débat aux USA. C’est particulièrement le cas pour celle de Rawls, qui relève les failles de l’utilitarisme, et dont l’œuvre constitue une réponse, mais aussi un réaménagement de l’utilitarisme. En termes historiques, parmi les grandes figures de l’utilitarisme, on peut citer les anglais Bentham (18ème siècle), Stuart Mill (19ème siècle), et dans une moindre mesure les français matérialistes Helvétius et d’Holbach (18ème siècle). A l’origine, de même qu’en ce qui concerne le libéralisme, il convient de préciser qu’il s’agit d’un mouvement philosophique progressiste, de réforme sociale, qui cherche à libérer les hommes des croyances, des superstitions et des pouvoirs féodaux.

 

Mais quel est le fond de la doctrine utilitariste ? La profession de foi de l’utilitarisme réside dans l’idée que « le bien s’identifie au plus grand bonheur du plus grand nombre ». La morale utilitariste se résume à ce que cette philosophie appelle « la maximisation du bonheur humain ». Les actions sont bonnes quand elles favorisent le bonheur, et inversement. L’idée de maximisation signifie que le système fonctionne grâce à un calcul des plaisirs et des peines. Tout est affaire de calcul ; par exemple, le plaisir ou la douleur d’un homme signifie plus que ceux d’un chien, et ceux d’un chien plus que ceux d’une huître. On peut parler d’arrière plan général ou de vision du monde, puisque l’on va comme ça jusqu’aux légumes, et que cette quantification s’étend à tout l’univers. La doctrine est sans doute discutable, y compris dans le détail de la quantification, mais l’idée cardinale c’est que tout est quantifiable en principe, qu’il y a un sens à agréger les douleurs et les peines.

 Il s’agit d’une théorie intellectuellement séduisante parce qu’elle ne fait appel à aucune entité transcendante telle que Dieu, l’âme, etc. L’utilitarisme prône une société qui recherche de façon impartiale, - sans jugement de valeur - pour chacun de ses membres, le bien être, ou ce qu’il appelle l’utilité. Cette utilité est assez proche du plaisir chez Epicure. A cet égard, comme chez le philosophe grec, cela ne veut pas forcément dire que tout plaisir est à rechercher : on parle ainsi de satisfaire le plus grand nombre de préférences, pour signifier qu’il s’agit d’un « plaisir informé », et non pas simplement de satisfaction pulsionnelle. Cependant, nous ne sommes pas en présence d’une théorie morale réclamant que nous vivions en accord avec un principe supérieur. La doctrine est clairement pluraliste, ne cherchant pas à imposer un bien suprême que chaque membre serait censé poursuivre. A strictement parler, il n’y en a pas de plus éminent qu’un autre ; Bentham annonce ainsi de façon un peu provocatrice que la marelle vaut la poésie si elle procure du plaisir à un individu.

Mais quid du plaisir du violeur par exemple ? A cette objection sur l’exclusivité du critère du plaisir – par rapport à des considérations morales – on dira que son plaisir est submergé par la souffrance de la victime, et sans doute des proches de cette dernière. En termes de calcul, il n’est donc pas acceptable. Plus loin, la réprobation sociale liée à un tel acte serait sans doute comptabilisée en termes de souffrance. C'est donc toute une manière de raisonner qui est ici en jeu.

En outre, c’est une théorie conséquentialiste : on s’efforcera de vérifier que le comportement d’un individu ou d’un groupe, ou encore une politique, produit ou non un bien identifiable. Mill nous dit qu’il convient « d’approuver ou de désapprouver une action, quelle qu’elle soit, selon sa tendance apparente à augmenter ou diminuer le bonheur du parti dont l’intérêt est en question ». Il faut prouver empiriquement qu’un comportement lèse un particulier ou un groupe pour l’interdire, ou, inversement, qu’il bénéficie à ceux-ci pour l’encourager. Ainsi, aussi surprenant que cela puisse paraître pour le 18ème siècle, sur la base de ces principes Bentham défend le droit à l’homosexualité. Ce comportement sexuel ne lésant personne empiriquement, et la somme de bonheur qu’il procure à ses adeptes devant être comptabilisée positivement, il n’existe pas pour lui de raison valable de prohiber cette préférence. On pourrait sans doute trouver des objections à cette conclusion, mais, l’air de rien, sans grandes envolées humanistes, idéalistes ou métaphysiques, Bentham et autres utilitaristes ont ainsi permis que s’ouvrent des débats et que progressent les libertés individuelles dans bien des domaines.

 

L’utilitarisme vise donc à produire le plus grand bonheur du plus grand nombre ; doctrine séduisante a priori. Que peut-on lui reprocher ? Où est donc l’ambiguïté, la faille dans laquelle Rawls et d’autres théoriciens modernes s’engouffrent ?

Le plus grand bonheur du plus grand nombre signifie concrètement le maximum de bonheur pour la société. Soit, mais peut-on à la fois maximiser l’utilité de chaque individu et celle du plus grand nombre ? N’y a-t-il pas incompatibilité entre ces deux propositions ? Si le critère ultime est la maximisation de l’utilité du plus grand nombre, ne risque-t-on pas d’atteindre ce but au détriment de quelques uns ? De fait, il est bien difficile de maximiser l’utilité de l’ensemble, de la majorité de la communauté, tout en ayant une égale considération pour chacun des membres. Autrement dit, avec l’utilitarisme se profile la possibilité – le spectre - du bouc émissaire, et surtout une absence de réponse à cette problématique. Par exemple, une société blanche (en majorité) peut très bien maximiser son utilité en discriminant les noirs. Concrètement, si un ensemble de familles blanches considère qu’il est préférable que les écoles de leurs enfants soient intégralement blanches, cela ne contredit pas le principe utilitariste puisque leur satisfaction sera plus importante que la souffrance sociale imposée aux noirs (souffrance liée à leur exclusion). Autrement dit, l’utilitarisme – et sa théorie du bonheur du plus grand nombre – ne recèle pas dans ses fondements conceptuels d’objection de principe à l’idée de traiter certains individus comme des moyens en vue d’une fin (pour employer le lexique de Kant).

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Venons en maintenant à Rawls. En évoquant l’utilitarisme nous avons parlé de bien être, d’utilité, de bonheur. Quand nous avons abordé des questions plus spécifiques de justice, les choses se sont immédiatement compliquées (même s’il existe toute une casuistique utilitariste permettant de répondre au type d’objections que nous avons soulevé – argumentation sur laquelle nous ne pouvons nous étendre dans ce cadre limité). Là est le problème : Rawls prétend s’appuyer sur les intuitions du sens commun démocratique pour les élever à un niveau conceptuel. Et nous avons tous plus ou moins l’intuition effectivement que cette conception de l’utilité peut s’avérer injuste. Rawls formalise donc cette intuition en commençant par dire qu’il manque à l’utilitarisme une théorie des « justes parts ». Cependant, il va s’efforcer de corriger les principes utilitaristes, plus que les réfuter purement et simplement.

Voici donc le contexte dans lequel Rawls fournit une véritable théorie de la justice dans son œuvre éponyme de 1971 (Théorie de la justice). Elle est considérée comme une œuvre majeure ; c’est devenu un passage obligé ; depuis plus de quarante ans tous les philosophes politiques américains (et au-delà) se définissent plus ou moins par rapport à Rawls, que ce soit pour l’approuver, le nuancer, le critiquer en partie, ou même radicalement. Œuvre importante aussi en quantité et difficile à lire pour nous (en raison de nombreuses références qui ne nous sont pas familières, mais pas seulement), sauf que son idée principale et les principes qui la soutiennent sont assez faciles à comprendre. Rawls est considéré comme un libéral ; pour le situer, on pourrait dire qu’il se rapprocherait en Europe des socio-démocrates.

Il défend essentiellement l’idée que les biens premiers, c'est-à-dire les conditions nécessaires à une vie considérée comme décente en démocratie – la liberté et les opportunités, le revenu et la richesse, et les bases sociales du respect de soi – doivent être distribués de façon égalitaire, sauf si une inégale distribution de l’ensemble de ces biens ou de certains d’entre eux bénéficient aux plus défavorisés. Il s’agit donc d’avoir une égale considération pour chacun, ce qui ne veut pas dire éliminer toutes les inégalités, mais seulement celles défavorables à certaines personnes. Etrange formulation, dira-t-on ; il n’est pas sûr que ce soit très clair. En fait, cela signifie simplement que si certaines inégalités bénéficient à tous, aux plus favorisés comme aux plus défavorisés, - en faisant fructifier des énergies et des aptitudes socialement utiles, en produisant de la richesse - elles seront acceptables par tous. Encore plus clairement, si les bénéfices des plus avantagés promeuvent aussi ceux des plus fragiles, il est préférable d’accepter cette inégalité. Les inégalités sont acceptables si elles promeuvent la juste part des bien premiers de tout un chacun – et notamment des plus fragiles ; elles ne le sont pas si elles empiètent dessus, comme cela peut être le cas dans l’utilitarisme.

Telle est l’idée fondamentale de Rawls – que l’on peut qualifier de libérale - et qui permet de concilier dans une certaine mesure liberté, solidarité et justice sociale. Il formalise cette idée de façon rigoureuse avec deux principes célèbres :

 

« 1 – Chaque personne a un droit égal à un système pleinement adéquat de libertés et de droits de base égaux pour tous, compatible avec le même système pour tous.

2 – Les inégalités sociales et économiques doivent remplir deux conditions :

a) en premier lieu, elles doivent être attachées à des fonctions et des positions ouvertes à tous dans des conditions de juste égalité des chances ;

b) en second lieu, elles doivent être au plus grand avantage des membres les plus défavorisés de la société ».

        

Ces deux principes s’appliquent à la structure de base de la société, c'est-à-dire aux biens premiers que nous avons évoqués plus haut. Le livre Théorie de la justice ne fait finalement qu’expliciter et décliner de façon très élaborée ces deux principes, lesquels ont l’air banals, mais recèlent suffisamment de cohérence et de force pour monopoliser le débat depuis longtemps.

En outre, Rawls, en libéral américain conséquent, indique la priorité du premier principe (principe de liberté) sur le second, et notamment sur le « principe de différence » (2b).

Rawls indique que le premier principe ne fait pas vraiment débat dans la mesure où les libertés en question correspondent à celles que tout le monde défend en démocratie (droit de vote, d’être candidat à des charges publiques, d’être jugé équitablement, liberté de la presse, d’association, de mouvement, etc.) ; elles constituent ce qu’il appelle nos convictions bien pesées de démocrates modernes.

L’originalité est clairement dans le second principe, dans la mesure où 2b dépasse la conception classique, l’idéologie dominante de l’égalité des chances (qui correspond très globalement à 2a). L’idée d’égalité des chances implique qu’à partir du moment où les inégalités de ressources, de prestiges, sont le résultat d’une concurrence loyale pour l’accès aux fonctions porteuses de ces bénéfices, - si je n’ai pas usé de procédés discriminatoires, racistes, sexistes, ou malhonnêtes, bref si ma position est due à mes seuls mérites -, on considère qu’il est normal que je gagne cent milles euro par an et d’autres vingt cinq milles, par exemple. Si je n’ai pas contrevenu à un principe d’égalité des chances, il est juste que je bénéficie de plus d’avantages, indépendamment du fait que ces avantages bénéficient ou non à d’autres.

Dans la société rawlsienne par contre, je ne pourrais bénéficier de ces avantages, de ces inégalités, que si je peux prouver que ces avantages bénéficient aussi aux plus défavorisés. Pour le dire simplement, si je gagne 10 et mes employés 2, je ne pourrais augmenter mon bénéfice à 15 que si mes employés passaient au moins à 3, et non s’ils passaient à 1 dans le même temps. Concrètement, il me semble que le mécanisme des fonds de pension, ou des subprimes des traders, où les bénéfices des investisseurs explosent en même temps que des usines ferment et que des travailleurs se retrouvent au chômage, ne satisfait pas les deux principes rawlsiens. Ce mécanisme va tout simplement à l’encontre du principe voulant que les inégalités de revenus ne sont acceptables qu’à la condition qu’elles améliorent dans le même temps les conditions d’accès aux biens premiers des plus défavorisés. En l’occurrence, c’est même exactement le contraire.

        

J’ai parlé de renouvellement de l’idée de contrat. Quelle est la forme moderne du contrat rawlsien, et en quoi sa démarche est-elle féconde ?

C’est ici qu’intervient ce que j'appelle "la scène primordiale rawlsienne". Le philosophe américain intègre parfaitement l’idée d’état de nature comme pure hypothèse (Texte 3. Hobbes ), et il formalise cette idée de façon moderne et originale. Il imagine ainsi une position originelle - qui correspond donc à l’état de nature dans les autres théories du contrat – dans laquelle nous en arriverions tous à considérer que ses deux principes de justice sont finalement les meilleurs. Dans cette position originelle, il convient d’imaginer que nous sommes tous situés derrière ce qu’il appelle un « voile de l’ignorance ». Posture dans laquelle nous ignorons quelles seront nos caractéristiques une fois que le voile se soulèvera – c'est-à-dire une fois que nous serons précipités dans la société avec ses incertitudes. C’est d’ailleurs en raison de ces incertitudes que nous devons trouver ensemble des principes de justice susceptibles de satisfaire tout un chacun, et surtout de pallier dans une certaine mesure ces incertitudes. Derrière le voile, nous ne savons pas dans quelle famille nous naîtrons et serons élevés (riche, pauvre, blanche, noire, intellectuelle, ouvrière, etc.) ; nous ignorons quelles seront nos capacités physiques, psychologiques et intellectuelles, notre religion, et même notre conception du bien – point important afin de préserver l’idée de pluralisme et de liberté individuelle. Nous ignorons donc beaucoup de choses ; mais, dans cette position, nous savons aussi positivement trois choses : 1) la réalité sociale va être caractérisée par des incertitudes et une relative rareté des ressources ; 2) nous sommes des êtres rationnels, et nous aspirons à une vie bonne, la meilleure possible ; en outre, 3) nous avons un sens intuitif de la justice que nous pouvons et devons exercer.

Derrière le voile d’ignorance, chacun d’entre nous va, de façon rationnelle, chercher le meilleur moyen d’obtenir des biens premiers afin de mener une vie bonne. Quel peut-être dès lors notre choix de principes ? Sous le voile, nous pourrions certes choisir l’option utilitariste, avec des possibilités d’un plus grand bonheur pour nous-mêmes et l’ensemble de la société. Le problème, c’est que nous ignorons la probabilité que nous fassions partie des sacrifiés de ce monde utilitariste.

Dès lors, Rawls parvient à la conclusion que, tout bien réfléchi, il est rationnel de privilégier ce qu’il appelle le « maximin », c'est-à-dire les deux principes évoqués plus haut. En effet, quoi qu’il arrive une fois que je serai « précipité dans la société », sur la base de ces deux principes je suis sûr de ne pas être laissé de côté, de bénéficier de certains avantages, même dans le pire des cas – celui où je ferais partie des plus défavorisés. Autrement dit, ces principes sont les seuls qui permettent de maximiser ce que nous obtiendrions si d’aventure nous nous retrouvions placés dans la position minimale. Il est donc rationnel que chacun d’entre nous dans cette position originelle choisisse les dits principes.

        

Telle est donc la version contemporaine du Contrat social de Rawls, et qu’il explicite tout au long de Théorie de la justice. Elle fait l’objet de nombreux commentaires critiques, venant de droite comme de gauche, et au sein même des libéraux. Certains d’entre ces derniers lui reprochent d’aller trop loin parce qu’il ne fait pas la différence entre les inégalités résultant de choix personnels et les inégalités résultant de circonstances qui ne dépendent pas de choix personnels. D'autres (Van Parijs), au nom d'un libéralisme conséquent qui ne se positionnerait pas sur les choix de vie, argumentent en sens inverse, et avancent l'idée d'un revenu minimum universel. Si je choisis de faire du surf, par exemple, au lieu de faire des études, ce n’est certes pas la même chose que si je suis handicapé ; on peut considérer que c’est mon affaire et que la société n’a pas à en payer le prix. Mais c'est un cas limite et fantasmatique qui ne devrait pas empêcher l'établissement de RMU pour Van Parijs. Le thème du surfer est d’ailleurs devenu une sorte de philosophème aux USA, certaines personnes considérant qu’il pourrait constituer en quelque sorte la figure emblématique du bénéficiaire d’une allocation minimale universelle (sans contrepartie).

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Les libertariens (qui correspondent à nos ultra libéraux) voient dans les principes rawlsiens – et surtout 2b - une atteinte inacceptable à la liberté, c'est-à-dire (dans leur langage) à la propriété. Quels que soient les avantages pour les plus défavorisés qui découleraient d'une autre distribution des richesses liée au marché - lequel est pour eux intrinsèquement juste -, ils constitueraient une véritable entrave à la liberté. Toute intervention de l'Etat favorise en ce sens le chemin vers la servitude.

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Mais la critique la plus forte - et la plus pertinente à mon sens - provient de certains communautariens pour qui le principe de différence ne va pas assez loin. Il ne fournit pas réellement en effet de compensation aux handicaps sociaux ou naturels ; le véritable problème, c’est que même s’ils en bénéficient plus ou moins, les moins aptes restent, dans ce système, perpétuellement en situation d’inégalité. Autrement dit, la critique marxiste a beau jeu là aussi de parler d’idéologie visant à maintenir la domination de la classe dominante. Cependant, la Théorie de la justice fournit un certain nombre de pistes concernant ces problèmes ; Rawls n’est pas hostile à des mesure « d’affirmative action », par exemple, ce que nous appelons la discrimination positive.

En fait, les communautariens contestent surtout la conception libérale de l’autodétermination individuelle, c’est à dire une autodétermination purement atomiste qui se ferait grâce à la neutralité de l’Etat concernant les valeurs, le bien à poursuivre, etc. En premier lieu, l’idée d’un moi formel et vide – derrière le voile de l’ignorance - qui pré existe de façon purement rationnelle aux réalités sociales existantes, aux valeurs de la communauté, aux fins qu’elle poursuit, leur semble absurde, contre productif, voire dangereux. Nous sommes toujours plus ou moins produits par une communauté, enracinés dans une société dont les valeurs sont aussi les nôtres. C’est toute la problématique du lien social qui est en jeu : le libéralisme repose sur un atomisme psychologique, une psychologie de l’individu auto suffisant n’ayant pas besoin d’un contexte collectif pour développer sa capacité d’autonomie. Ainsi, les communautariens critiquent la conception libérale d’une neutralité de l’Etat concernant nos fins et nos valeurs – neutralité qui va de pair avec l’individualisme contemporain. Pour C. Taylor, entre autres, la quête individualiste de nos sociétés risque en effet de devenir un nihilisme de toute valeur et un rejet des horizons de sens nécessaires aussi bien aux individus qu’à toute collectivité.

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Comme pour les doctrines précédentes, le féminisme est multiple aux USA, et on en retrouve des déclinaisons aussi bien chez les libéraux que chez les communautariens, voire chez les libertariens. On pourrait dire d'une part que les féministes américaines s'inscrivent dans le sillage revendiqué de Simone de Beauvoir et de sa lutte pour l'émancipation des femmes, mais aussi pour la "désaliénation" - c'est-à-dire la capacité à se débarrasser de la domination qu'elles ont intégrée, incorporée de façon séculaire. En outre, nombre de leurs arguments portent sur la remise en question de la distinction entre public et privé, entre le politique et le domestique. Pour quelles raisons en effet des relations de justice ne devraient-elles pas régner au sein de la sphère privée ? Plus loin, on pourrait dire que le formalisme de la TJ rawlsienne ne permet pas de répondre à des problèmes de justice sociale qui ne relèvent pas du seul droit la définition d'un poste lors d'un recrutement répond bien souvent à des critères plus masculins, par exemple). Il faut noter toutefois que, pour les libéraux, cette approche est dangereuse dans la mesure où elle fait courir le risque d'une intervention de l'Etat dans la sphère privée.

Mais, au sein du féminisme, c'est sans doute la philosophie du care (reprise par Martine Aubry en 2012) qui constitue l'une des approches les plus intéressantes. Pour ces philosophes, il s'agit de conférer une dignité sociale, politique et philosophique à des activités - l'attention aux besoins des plus faibles, aux soins du corps, la sollicitude pour les personnes en situation de besoin, la proximité et l'empathie - qui ont toujours été dévalorisées, reléguées dans la sphère familiale en raison de leur proximité avec le corps, la matière, etc.

Concernant le care, il faut noter le débat entre Carol Gilligan, qui considère que ce type de qualités et de dispositions est intrinsèque au genre féminin, et Joan Tronto, qui considère qu'elles sont celles, non des femmes, mais des dominés, des exclus, qui tendent à déployer ce type de relations de solidarité. La seconde position étant plus satisfaisant à mon sens puisqu'elle permet d'universaliser la problématique, et non de procéder à une nouvelle essentialisation bien peu productive des caractéristiques féminines.

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Ce panorama est forcément partiel (on pourrait parler des théories du genre). Quoi qu'il en soit, dans la mesure où elle suscite tout un ensemble de réactions, qu’elle est vivante et susceptible de remaniements, l’œuvre de Rawls constitue sans doute la tentative la plus convaincante d’entretenir un débat digne de ce nom sur des questions de justice sociale au sein d’un horizon strictement démocratique.

Je retiens quant à moi ce qui fait la grandeur de cette théorie de la justice à mon avis, au-delà d’une première lecture superficielle qui se focaliserait sur son aspect formel, sans voir sa dimension anthropologique : la volonté d’indexer la pratique politique moderne à la nécessité de conjurer le risque toujours patent du bouc émissaire ; autrement dit, l’obligation morale de ne prendre que des mesures qui interdisent l’exclusion sociale.

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Bibliographie concernant Hobbes, Rousseau et Rawls.

- L’œuvre de Hobbes est assez abondante. De façon un peu arbitraire, je citerais Léviathan et Du citoyen pour ce qui concerne mon propos. On pourra aussi consulter sur cet auteur Y. C. Zarka, La décision métaphysique de Hobbes – conditions de la politique (Vrin, 1987). Accessoirement, on peut aussi voir avec plaisir et profit la série Tudor en DVD pour tout ce qui concerne la fondation de l’Eglise anglicane et de la monarchie parlementaire anglaise.

- Concernant Rousseau, il faut lire le 2nd Discours, nommé originellement Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, pour avoir une idée de l’état de nature ; et surtout Du contrat social, avec le superbe travail, très éclairant, de présentation et de notation de Bruno Bernardi (GF, Flammarion, 2001).

- Sur Rawls, je ne conseillerais pas à un lecteur novice Théorie de la justice. Par contre, le livre collectif Individu et justice sociale ; autour de J. Rawls (Seuil, 1988) contient (entre autres) un article abordable de Rawls lui-même, et permet de se faire une idée des débats autour de son œuvre. Mais sur les débats philosophiques concernant la justice sociale aux USA le livre très complet et très clair de W. Kymlicka Les théories de la justice (La découverte, 1999) me semble parfait pour prendre connaissance de ces diverses doctrines. Il m’a été très utile quoi qu’il en soit ces dernières années, aussi bien pour l’élaboration de mes cours que pour cette série d’articles.

MODELES DE JUSTICES
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TRANSMETTRE

La transmission de la philosophie et de l'esthétique est une chose difficile qui requiert la concentration de l'étudiant. Elle ne relève donc pas d'un discours démagogique ou sophistique dont la popularité médiatique n'a souvent d'égal que la pauvreté conceptuelle. Inversement, à l'attention des profanes, il ne peut s'agir non plus de procéder selon un discours élitiste, du type normalien. En ce qui me concerne, je dirais que mon but et ma profession de foi, que ce soit dans mes conférences, mes ateliers ou sur ce blog, c'est de tendre à rendre accessibles ces choses difficiles avec un minimum de déperdition conceptuelle.

 

 

 

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Penser la violence ; l'oeuvre de Girard

Paru en Mars 2018 chez HDiffusion, Penser la violence de Pascal Coulon. 20 euro dans toutes les "bonnes librairies"

 

 

La violence a fait au cours des deux derniers siècles l'objet d'une pléthore de recherches dans bien des domaines, et nombreux sont les livres qui ont traité de la question en lui apportant des réponses fécondes. Bien peu cependant l'ont abordée dans sa dimension génétique essentielle de violence fondatrice. Et, pour cause ! Penser que toutes les communautés humaines et l'ensemble des processus civilisateurs, avec leurs rites, leurs cultures, etc., trouvent leurs origines dans une violence radicale qui en constitue la fondation ne va pas de soi ! De ce point de vue, Freud semble bien avoir la paternité de l'idée fondamentale d'un meurtre initial, paradoxalement à la source de la civilisation, de la morale et de la religion. Mais ne s'agit-il pas d'un mythe ? La question de la violence ne requiert-elle pas plutôt une méthode indiciaire, s'appuyant sur des recherches et un matériau anthropologiques ? L'oeuvre de René Girard tend dans un effort continu, magistral et souvent solitaire à remonter contre vents et marées aux sources d'une violence à la fois effective, revenant périodiquement, fondatrice et génétique. Sans omettre les failles de la doctrine, l'auteur met clairement en évidence l'articulation des théories girardiennes, désir mimétique, victime émissaire, méconnaissance, et nous en découvre la fécondité pour penser notre époque. (4ème de couverture)

Pages

LES GROUPES D'ENTRAIDE

Pascal Coulon, LES GROUPES D'ENTRAIDE

Une thérapie contemporaine

Psycho-Logiques
 

De nombreuses personnes trouvent dans les groupes d'entraide des ressources pour lutter contre leurs souffrances, se reconstruire psychologiquement et recréer du lien social. Quel est le véritable potentiel de ces groupes ? Quelles sont les origines de ces fraternités ? Quelles sont leurs valeurs ? Comment expliquer leur relative confidentialité et les résistances que ces groupes rencontrent en France ? Cet ouvrage met en lumière les polémiques qui opposent vainement la psychanalyse aux autres thérapeutiques de groupe face aux sujets addictés.


L'Harmattan, 22,50 euro
ISBN : 978-2-296-10844-8 • février 2010 • 226 pages

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