REFLEXION SUR L’INDIVIDUALISME

Cet article traite de l’individualisme contemporain, de ses valeurs et de ses pathologies.
Dans un résumé de l’essentiel d’une conférence ayant eu lieu à Versailles et en Normandie, le texte trace d’abord la genèse de l’individualisme.
J’aborde ensuite certains aspects de l’individualisme contemporain, thématique qui ne fut pas développée jusqu’à son terme pour cause de confinement.
Il me semble tout d’abord, quand on parle d’individualisme, qu’il faut immédiatement clarifier le terme pour éviter les malentendus.
En effet, si le langage courant en parle parfois de façon péjorative, avec un implicite moral qui renvoie vers l’égoïsme, l’individualisme est essentiellement un concept sociologique. Ainsi, égoïstes ou généreux à titre personnel, nous sommes tous des individualistes, car c’est un état qui caractérise nos sociétés occidentales depuis quelques siècles.

Autrement dit, l’individualisme est une catégorie sociologique, et non morale. L’individualisme en ce sens s’oppose à un autre concept sociologique qui désigne une forme différente d’organisation sociale et de perception des valeurs et de la société : le holisme.
Là où l’individualisme privilégie l’individu et ses valeurs, le holisme privilégie le tout de la communauté. A strictement parler, ce sont des catégories sociologiques indissociables, ne pouvant se comprendre l’une sans l’autre, puisque l’on peut parler d’un mouvement progressif et exponentiel de bascule du holisme vers l’individualisme - en Occident tout du moins.
A cet égard, l’anthropologue Louis Dumont (1911-1998), auteur d’Homo hierarchicus, « Le système des castes et ses implications » (1966) et d’Essais sur l’individualisme, « Une perspective anthropologique sur l’individu moderne » (1983), écrit :
« L’idéologie moderne se caractérise par la subordination de la totalité sociale à l’individu en tant qu’être moral, indépendant et autonome. Cette idéologie distingue les sociétés occidentales des autres sociétés, qui, au contraire, valorisent la totalité sociale et lui subordonnent l’individu. Mais pourquoi et comment sommes-nous devenus si différents ? » (Dumont, Essais sur l’individualisme)
C’est la genèse de ce basculement qu’il s’agit d’étudier dans un premier temps, dans la mesure où cette étude fournit une grille d’intelligibilité de nos sociétés, mais aussi des normes de compréhension de problématiques très actuelles.
La genèse historique et religieuse de « l’individu hors du monde » à « l’individu dans le monde » chez Dumont, assez proche du mouvement que l’on trouve chez Max Weber quand il étudie l’impact du Protestantisme, est intéressante, mais ne se situe pas à mon sens au niveau d’abstraction conceptuelle de celui qui reste le maître en la matière : Alexis de Tocqueville.
Je ne reviendrai donc pas ici sur la genèse religieuse de l’individualisme chez Dumont telle que je l’ai développée durant le cours. Toutefois, l’anthropologie de Dumont permet de bien distinguer ce qui fait les spécificités des deux catégories en question (holisme et individualisme).

L’individualisme se caractérise par la primauté de l’individu comme entité pertinente, aussi bien pour la pratique que pour l’analyse.
A l’opposé, le holisme – qu’il ne s’agit pas de juger mais d’étudier - se caractérise par la primauté du tout ; dans un tel système, l’homme se définit par rapport à ce tout auquel il est subordonné, qui le dépasse et dont il fait partie intégrante.
Ce tout doit se comprendre, non comme une combinaison d’éléments de même niveau, mais comme une structure hiérarchique. Il est ainsi formé de phénomènes solidaires, non au sens contemporain et moral du terme, mais au sens où chacun dépend des autres dans des relations obligatoires de subordination et d’obligation strictement normées. Si ce terme a un sens à ce niveau, « l’identité » de chacun ne vaut que dans ce cadre systématique où il ne peut être ce qu’il est que dans sa relation avec les autres membres (sur ce point, l’anthropologie moderne a d’ailleurs montré que l’idée d’individu comme norme caractérisée par un moi corporel séparé n’avait absolument rien d’universel).
La relation sociale en question n’est pas égalitaire, mais hiérarchique, sur un modèle pyramidal, qui fournit l’image parfaite de la relation d’autorité, relation de pouvoir spécifique où le dominé reconnaît la légitimité (en termes de prestige, de savoir, de pureté) de la domination par le dominant. Cette image de la pyramide fournit un paradigme, un modèle d’intelligibilité, aussi bien pour la société indienne, que pour la société occidentale d’Ancien Régime.
Il convient de noter à cet égard que l’allégorie de la caverne du Livre VII de La République de Platon illustre parfaitement la conception aristocratique de la société telle qu’elle prévaudra ensuite pendant des siècles.

C’est dans cet ordre d’idées que la société indienne des varnas (le terme « caste » est impropre à strictement parler car il désigne plutôt des catégories socio-professionnelles) est intéressante pour bien comprendre le holisme dans sa distinction avec l’individualisme.
Dans cette société strictement hiérarchisée, le brahman (le prêtre chargé d’organiser les rituels) au sommet de la pyramide est le plus pur en raison de sa proximité avec le divin, la source transcendant la pyramide elle-même ; vient ensuite le ksatriya (le guerrier, le politique), maître du pouvoir temporel ; le vaishya (commerçant, artisan, paysan) lui succède, chargé de nourrir la communauté ; le sûdra (serviteur des autres) ferme la marche (si l’on fait abstraction des hors castes, intouchables).
Dans cette configuration, la source transcendante fournit le principe d’autorité et d’organisation hiérarchique. En effet, qu’il s’agisse de Brahman comme principe divin (à ne pas confondre avec le brahman – le prêtre), qu’il s’agisse du dieu chrétien, ou encore de l’Idée du Bien chez Platon (illustrée par le soleil hors de la caverne dans l’allégorie du même nom), le principe est organisateur d’autorité au sens où la focalisation du regard, la tension des « individus » vers la source transcendante fournit d’elle-même l’effet de hiérarchie, sans qu’il y ait réellement besoin de contrainte.
Ces relations à l’ancienne se caractérisent du point de vue des membres de la structure par un fort sentiment d’appartenance, le sentiment de faire partie intégrante d’un tout. Chacun a intégré des valeurs communes ancestrales et jouit des prérogatives de sa caste, accomplit des devoirs, a des obligations en fonction de sa position dans l’ensemble : des relations égalitaires au sein d’une même strate de la pyramide, des relations de subordination vis-à-vis de la strate supérieure, et des obligations de protection par rapport à la strate inférieure.
C’est donc cette structure pyramidale, avec ses composantes holistiques, qui prévalait pour l’aristocratie européenne de droit divin - avec ses ordres, ses lignées seigneuriales de rangs divers, ses lignées d’artisans, de commerçants, de serfs, etc.

Cela étant bien établi, il est possible d’étudier l’émergence de l’individualisme à partir de l’appareil conceptuel d’Alexis de Tocqueville (1805-1859), philosophe français, mais aussi grand précurseur de la sociologie.
La grille d’intelligibilité tocquevillienne de l’histoire est très efficace, notamment grâce à un couple conceptuel simple, mais fécond : aristocratie/démocratie.
L’aristocratie chez Tocqueville correspond en gros au holisme des anthropologues plus modernes décrit plus haut. Il désigne bien sûr les sociétés européennes d’Ancien Régime, par opposition à la société américaine, par exemple, qui se construit sans l’import des distinctions de classe du vieux continent.
Mais - ce que l’on sait moins -, dans De la démocratie en Amérique (1840), le concept d’aristocratie désigne aussi les indiens, avec leurs traditions, leurs hiérarchies, leurs rituels, etc.
Ensuite, le plus important est d’être attentif au concept de « démocratie » chez Tocqueville. L’Ancien Régime et la Révolution (1856) est très éclairant à cet égard. La démocratie n’est pas un régime parmi d’autres (monarchie, tyrannie, dictature, anarchie, etc.) pour Tocqueville, mais un mouvement de l’histoire. Il est d’ailleurs plus aisé de le comprendre en parlant de « démocratisation », ou encore d’égalisation croissante des conditions.
Mouvement inéluctable, cette tendance « providentielle » est un moteur de l’histoire, une constante sociologique exponentielle que l’on ne peut que constater, et à laquelle il ne s’agit pas de chercher une explication.
Tocqueville fait partie de ces philosophes - Kant, Hegel, Marx et d’autres - pour qui l’histoire a un sens. Mais alors que chez ces derniers le sens signifie à la fois moteur et terme – l’humanité comme tout moral chez Kant, l’accomplissement de l’esprit dans l’histoire chez Hegel, l’émancipation de tous les hommes chez Marx -, chez Tocqueville l’égalisation des conditions croît sans cesse, mais sans que l’on puisse lui assigner un terme (un arrêt).
Il y a certes chez Tocqueville une tonalité affective nostalgique crépusculaire – et il ne faut pas oublier que plusieurs membres de la famille de cet aristocrate ont été guillotinés. Mais Tocqueville n’est pas De Maistre ou Bonald, les réactionnaires qui militaient pour un retour à l’Ancien Régime. Il a compris très tôt la dimension « providentielle », inéluctable de ce mouvement socio-historique. Préfigurant en cela l’œuvre d’Hannah Arendt ou même d’Huxley sur les pouvoirs totalitaires, tous ses efforts consisteront dès lors à trouver les moyens de sauver la liberté menacée par un pouvoir central sans limites.
Le mouvement d’égalisation progressif des conditions s’effectue généralement à bas bruit ; il est sous-terrain et lent. Il traverse toute l’histoire, avec cependant des moments soudains d’accélération. L’avènement du Christianisme est l’un de ceux-là (et sur ce point il est rejoint par Dumont) :
« Il ne peut y avoir ni juif ni grec… ni esclave ni homme libre… ni mâle ni femelle, car vous êtes tous un homme en Jésus Christ » (Paul).

La Révolution française est bien sûr l’un de ces moments accélérateurs ; mais, selon une analyse de Tocqueville étonnamment très proche de celle de Marx sur ce point, il s’agit plus d’une continuité que d’une rupture en ce qu’elle ne fait que renforcer un mouvement déjà bien engagé sous l’Ancien Régime de centralisation des pouvoirs par la monarchie, d’affaiblissement et de nivellement politique des prérogatives de pouvoir intermédiaire aristocratique.
Ce mouvement inéluctable, sans fin ni limites, a d’abord rongé les sphères religieuse et politique pour pénétrer aujourd’hui les sphères scolaire et familiale (cf. le thème du déclin de l’autorité) ; et peut-être pourrait-on dire que Mai 68 constitue un autre moment accélérateur à cet égard.
Or, cette dynamique, ce mouvement progressif de corrosion des hiérarchies, de nivellement de la pyramide des strates sociales, est indissociable de l’émergence, puis de l’accroissement exponentiel de l’individualisme.

Tocqueville résume la situation avec une phrase choc : « L’aristocratie avait construit une longue chaîne du paysan au roi ; la démocratie brise la chaîne et met chaque maillon à part. »
Là où il y avait autrefois des lignée intergénérationnelles de maîtres et de serviteurs, les hommes se lient désormais selon des contrats temporaires, révocables, sans plus s’engager corps et âme. Ils vont pouvoir, en droit, modifier leur destin, faire fortune, la perdre, épouser hors de leur caste, etc.
Ce passage d’une société holiste à une société individualiste est au principe de modifications anthropologiques positives importantes. Comme le disait Saint Just : « Le bonheur est une idée neuve en Europe ».
L’attention nouvelle à l’individu en tant que tel se traduit par des droits nouveaux, la quête de sécurités individuelles, de progrès et de confort au profit de tous et de chacun.
Plus profondément, la pensée des Lumières, contemporaine de ces évolutions, fortifie un socle de valeurs communes liées au respect de l’individu, en ce qu’elle relie cet accroissement de la liberté et du bonheur à l’instruction, laquelle transforme la première en autonomie et le second en une culture nouvelle.
Sur son versant positif, cet avènement de l’individualisme se caractérise donc à la fois par un souci pour la liberté individuelle, pour l’intime, le sentiment intérieur et par un souci de justice sociale, de protection des plus démunis et une attention nouvelle aux victimes des contingences de l’existence.

Cependant, sur un versant plus négatif qui est celui de la nostalgie crépusculaire de Tocqueville, l’avènement de l’individualisme signifie un affaiblissement corrélatif des grandes idées, du sacrifice de soi et de l’honneur, - valeurs attachées traditionnellement à l’aristocratie.
Ce monde est caractérisé par la mobilité et le court-termisme, comme cela se manifeste dans le champ de la décision politique (Zygmunt Bauman, sociologue récemment disparu, extrapolant cette thématique, avait élaboré le concept de « société liquide » pour définir nos sociétés contemporaines).
Pour Tocqueville, l’individualisme se caractérise aussi et surtout par un repli sur la sphère privée au détriment de la sphère publique, avec tous les dangers que cet abandon recèle en termes de perte de liberté. C’est désormais la subjectivité qui est privilégiée, les désirs individuels, la quête d’avantages, de sécurité, de confort – tout ce que le philosophe appelle des « médiocres plaisirs ».
En grand initiateur de la sociologie, Tocqueville avait très bien anticipé le fait que la désagrégation progressive de la pyramide hiérarchique et l’avènement corrélatif de l’individualisme étaient à la source d’un certain nombres de phénomènes délétères : d’une part, un affaiblissement des solidarités, une désaffiliation, et en conséquence des difficultés de transmission culturelle ; d’autre part, et de façon corrélative, la perte du sentiment d’appartenance à un tout qui nous dépasse.
De ce point de vue, ce que le grand sociologue allemand Max Weber (1864-1920) a appelé quelques décennies plus tard « le désenchantement du monde » signifie aussi bien la sortie des ténèbres de la superstition que le sentiment de perte de sens – ou, disons de « reliance ».

L’affaiblissement des rites de passage, lesquels rituels constituaient une des caractéristiques spécifiques des société holistes et un support hautement appréciable pour les membres de la communauté face aux épreuves de l’existence, entraîne la solitude des individus, le sentiment de perte de sens, voire des tendances dépressives, etc.
A cet égard, Tocqueville avait très bien vu que notre époque verrait fleurir les sectes. En effet, à un moment de fragilité de l’existence comme nous en traversons tous (séparation, perte d’emploi, etc.), dans ce contexte de « désenchantement » où les instances transcendantes tendent à faire défaut, le gourou de la secte vient se glisser précisément là où les rituels de passage ont disparu.
On pourrait prolonger cette vision tocquevillienne en évoquant les pathologies de l’individualisme avec des approches modernes, psychanalytiques et sociologiques.
Une certaine forme d’exacerbation de l’individualisme ultracontemporain l’a en effet transformé par mimétisme en une sorte d’injonction surmoïque à la jouissance, un impératif social latent de trouver le bonheur, de devenir soi, de se réaliser ; toutes choses qui ne vont pas de soi, à tel point que l’échec dans ce domaine (et on échoue toujours plus ou moins), ce décalage par rapport à l’idéal du moi, renforce des tendances névrotiques et dépressives, comme le voit bien Alain Ehrenberg dans La fatigue d’être soi - dont le sous-titre, significatif, est « Dépression et société ».

Mais, sur le plan politique, Tocqueville avait aussi très bien anticipé les totalitarismes du 20ème siècle.
Le danger du repli sur la sphère privée et de la disparition des instances intermédiaires de pouvoir constituées par les différentes castes se manifeste sous forme de pouvoir central tout puissant.
Quand il évoque des masses d’individus atomisés, sans instances intermédiaires, à la merci d’un pouvoir doux mais total, les développements de Tocqueville sont fascinants en ce qu’ils préfigurent Le meilleur des monde du romancier Aldous Huxley.
Mais il anticipe surtout les théories d’Hannah Arendt (1906-1975) sur le totalitarisme.
Dans Les origines du totalitarisme (trois tomes), où elle évoque le nazisme et le bolchévisme, celle-ci montre qu’il s’agit là d’un nouveau pouvoir, spécifique, et surtout total.
La figure de la pyramide, qu’elle avait elle-même élaborée dans L’origine de l’autorité, ne fonctionne plus avec ce type de pouvoir. Sa nouvelle métaphore est l’oignon, cette structure qui se développe à partir de son centre, où chaque lamelle est imprégnée par la précédente et imprègne la suivante ; ainsi, ce pouvoir se répand idéologiquement à partir du centre et imprègne progressivement l’ensemble de la société - les entreprises, l’économie, les arts, les syndicats, les familles, etc.

C’est une structure dans laquelle la bureaucratie est certes omniprésente, mais où les structures intermédiaires de pouvoir tendent à disparaître au profit d’une relation personnelle et affective entre l’individu pris dans la masse et le chef.
Arendt décrit moins un régime politique qu’une dynamique d’auto-dissolution des structures sociales, et un contrôle de la population dans tous les domaines.
Ces pouvoirs tiennent principalement à deux facteurs : d’une part, une perspective eschatologique (la promesse d’un paradis), qu’il s’agisse de l’émancipation de tous les hommes, de la pureté de la race, ou aujourd’hui du messianisme de Daesh (sur la dynamique exponentielle de l'individualisme et le son lien avec la radicalisation, voir mon article sur ce blog : http://fraterphilo.over-blog.com/2015/12/de-la-radicalisation.html).
D’autre part, la fédération de la masse des individus contre un ennemi commun. De ce point de vue l’histoire a montré que le complotisme précède souvent le massacre de masse (encore récemment au Rwanda). Avec, hélas, un sens très sûr du maniement des foules, dans Mein Kampf, Hitler écrit :
« On ne doit jamais désigner à la masse plus d’un ennemi à la fois… il appartient au génie d’un grand chef de faire apparaître même des ennemis distincts comme n’appartenant jamais qu’à une seule catégorie. »

Avant d’aborder l’un des aspects spécifiques de l’individualisme contemporain, je conclurai sur Tocqueville en disant que, dès lors que le mouvement d’égalisation des conditions et de dissolution des pouvoir intermédiaires est inévitable, il existe pour lui au moins deux éléments susceptibles de préserver la liberté : comme le lui a montré le voyage en Amérique, la liberté de la presse est l’un d’entre eux ; ensuite, le rôle des associations qui sont à l’Etat américain ce qu’étaient les pouvoirs aristocrates intermédiaires à la monarchie en Europe.
Pour Tocqueville, en Amérique la démocratie s’est développée de façon génétique avec des individus libres et des petites communautés, repoussant toujours plus loin le pouvoir central, établi en dernier.
Progressivement, dans De la démocratie en Amérique, il apparaît que cette Amérique devient pour lui moins un lieu géographique qu’un paradigme de la démocratie pure. C’est à l’aune de ce paradigme que ce grand représentant du libéralisme des origines peut alors évaluer la France ; il s’agit moins d’un pays démocratique que d’un pays révolutionnaire et centralisé d’où les décisions tombent d’en haut, et où se sont sclérosés des rapports de forces et des positions de classes toujours susceptibles de s’embraser à nouveau.
Comte tenu de ces composantes historiques et géo-philosophiques, la France est animée par la « passion de l’égalité », alors que l’Amérique composée à l’origine de colons fuyant les persécutions religieuses du vieux continent, privilégie la liberté.

La thématique de l’individualisme contemporain est trop vaste pour espérer la traiter en un article.
Je me focaliserai donc ici sur le thème des liens entre l’individualisme et internet. Qu’en est-il de l’individu à l’ère numérique ?
A ce sujet, une question m’avait été posée à Versailles : est-ce que les réseaux favorisent la croissance de l’individualisme, et de quelle manière ?
Nous l’avons compris en lisant Tocqueville, l’individualisme est un mouvement exponentiel. En ce sens, il n’a pas attendu l’outil numérique, il précède cet outil, et il constitue même la base de son succès.
Internet ne sécrète donc pas l’individualisme, mais, pour autant, l’expansion horizontale du net est parfaitement adaptée à cette configuration sociologique correspondant à un déclin des structures verticales, où des masses d’individus ne peuvent plus fonctionner sur le modèle des liens traditionnels.
Cependant, on pourrait sans doute dire qu’une dynamique interactive et systémique s’est instaurée entre individualisme et réseaux de telle sorte que les deux s’alimentent mutuellement, complexifiant ainsi la question de la préséance entre les deux.
L’outil numérique répond à une double angoisse de l’individu. Être désaffilié, l’individu craint la solitude, et il a donc besoin de rester branché avec les autres. Cependant, il craint aussi cet autre, et l’outil lui permet de le tenir à distance tout en maintenant le lien. « Distance et défiance sont les deux mamelles de l’individu ultra contemporain », écrit Marcel Gauchet dans La démocratie contre elle-même.
Internet réactive donc la problématique à la fois kantienne et schopenhauerienne de la bonne distance.
Mais l’outil participe aussi d’une nouvelle socialité, d’une nouvelle construction de soi par l’intermédiaire de l’autre. Nouvelle socialité parce que, pour établir ces relations, les individus échappent d’une part à la nécessité d’avoir à s’accommoder du lieu où ils se trouvent ; je peux entrer dans une relation forte et constructive (ou destructive) avec quelqu’un situé à l’autre bout du monde.
Nouvelle socialité également parce que les individus échappent à la nécessité de s’accommoder avec ceux qui, autour d’eux, constituent un environnement obligé ; je peux privilégier des relations avec des gens qui ne sont pas de ma famille proche, par exemple.
Autrement dit, l’outil participe de la réduction de la socialité subie au bénéfice d’une socialité choisie. L’individu moderne doit faire face à son irréductible dépendance à l’autre et au fait d’avoir des liens ; il cherche à résoudre ce problème en créant sur le net des liens horizontaux déhiérarchisés, des liens interindividuels non obligatoires, qui sont laissés à la disposition des acteurs.
En ce sens, le net favorise la dynamique d’égalisation croissante des conditions, avec tout ce que cette dynamique a permis d’évolutions en termes de respect de l’individu, de sa liberté, de justice sociale, comme nous l’avons vu plus haut. A cet égard, d’une façon générale, le socle de valeurs communes que l’on trouve sur le net n’est pas très différent de celui de l’individualisme des Lumières.

Mais, là aussi, le développement de l’outil numérique comporte un versant négatif assez prononcé.
Un fort risque d’aliénation d’une part : l’individu risque de privilégier l’objet qu’il est dans le regard de l’autre sur le sujet qu’il est pour lui-même, comme l’écrivait Sartre. Autrement dit, le risque est là d’exister seulement dans le regard de l’autre. A cet égard, nombre de membres des grands réseaux font sans doute moins les choses pour le plaisir ou l’intérêt qu’elles leur procurent, ou qu’elles procurent à la communauté, que pour le faire savoir aux autres.
De ce point de vue, les réseaux ne modifient en rien les vielles constantes anthropologiques, ou plus simplement les caractéristiques, les affects peu sympathiques des hommes. En effet, ils ne sont pas sans provoquer des jalousies, des craintes d’exclusion, une certaine agressivité voilée (il ne me suffit pas de savoir que je prends du bon temps sous les tropiques, il est encore meilleur de le faire savoir aux autres qui sont dans la grisaille parisienne !).

La toile favorise aussi un mimétisme généralisé, dans une forme ultra moderne. Le paradoxe des individus ultracontemporains, c’est qu’ils se ressemblent tous par le souci de vouloir apparaître comme différents les uns des autres.
Plus profondément, la violence qui traverse périodiquement toutes les communautés humaines trouve un relai important sur les réseaux, lesquels sont aussi des moyens idéaux de diffusion des fake news, du complotisme, etc.
En ce sens, l’outil numérique peut favoriser l’émergence du mécanisme archaïque selon lequel la violence généralisée du tous contre tous se retourne en violence du tous contre un : le mécanisme de la victime émissaire.
(Les questions particulières de la violence mimétique sur la toile et de la colère feront l’objet d’autres articles ou interventions)

En conclusion, je dirais que la gageure de notre époque est de parvenir à conjuguer les valeurs essentielles de l’individualisme sur lesquelles il ne saurait être question de revenir et un sentiment d’appartenance qui tend bien souvent à nous faire défaut.
Sachant qu’un individualisme débridé tend vers un rejet des horizons de sens nécessaires aussi bien à la collectivité qu’aux individus eux-mêmes, comment rester ferme sur les valeurs de respect de l’individu, d’attention à sa singularité, à sa liberté tout en cultivant une culture commune et des valeurs universelles ?
C’est une problématique dont les enjeux sont affrontés clairement dans les débats de philosophie politique américaine entre d’une part les communautariens, et d’autre part les libertariens, différents libéraux et certains féminismes.
En France, pour des raison appartenant à notre histoire, le débat est plus hésitant, entre intégrer ou accueillir, par exemple. C’est tout le problème du degré de flexibilité par rapport à ce qui fait l’unité de la République.
































































