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22 août 2022 1 22 /08 /août /2022 17:17

Après un long silence je retrouve avec plaisir le blog de Fraterphilo pour un court article.

Ce silence est lié en grande partie à mon déménagement, pour ne pas dire émigration, dans le sud de la France. Loin d’être anodin, ce changement – d’une vie citadine à une vie plus bucolique - se révèle pour moi une expérience assez forte. Elle est intéressante quoi qu’il en soit, ne serait-ce qu’en termes de rapport du corps à et dans l’espace, entièrement nouveau. Passer d’une trentaine de mètres carrés à une grande maison, avec tout ce que cela suppose de perte de repères, de remise en question concernant la vie quotidienne, l’entretien de la maison, le rapport au voisinage, les soucis administratifs, etc., tout ceci requiert une adaptation, et ne facilite pas l’écriture.

Mais l’installation dans le sud est aussi pour moi une occasion de m’adonner à la randonnée - même si la canicule et les risques d’incendie n’ont pas facilité cette pratique dans la garrigue - ce qui est une source de revitalisation, et une incitation à me mettre au travail. Au-delà de mon plaisir personnel, je compte bien me servir de la marche pour un projet de plus long terme consistant à proposer des stages ou séminaires dans ma région combinant méditation, marche et philosophie (voir le détail sur philorando.fr)

 

Quoi qu’il en soit, la reprise universitaire n'est plus très éloignée et je suis désormais au travail pour des conférences philosophiques en Normandie et à Versailles (outre des conférences d’histoire de l’art et de philosophie dans plusieurs universités libres du Gard et du Vaucluse). Celles-ci porteront sur ce que j’ai appelé Les Scènes primordiales de la philosophie. Ce titre sera aussi celui du livre destiné à paraître au tout début de l’année 2023 (Scènes primordiales de la philosophie ; de la caverne de Platon au visage chez Levinas – Hermann, 2023), et dont la couverture sera la peinture de Rembrandt ci-dessus, qui m’a toujours fasciné : Le Philosophe en méditation.

Il s’agit donc pour moi d’écrire le livre en même temps que je construis les cours, l’un et les autres devant se féconder mutuellement dans cette dynamique que j’espère vivante et créatrice.

Voici rapidement quelques éléments (en partie extraits de la quatrième de couverture du livre à venir et du projet soumis à l’éditeur) permettant d’avoir une idée un peu plus précise de ce dont il s’agira :

 

Qui d’entre nous, s’intéressant un tant soit peu à la philosophie, n’a entendu parler de l’allégorie de la caverne de Platon, du pari de Pascal, du « je pense donc je suis » de Descartes, ou encore de la dialectique hégélienne du maître et du serviteur ?

De telles séquences philosophiques ont acquis une puissance conceptuelle telle qu’elles sont devenues des figures mythiques et des repères essentiels conférant une plus forte intelligibilité au monde.

Mais connaissons-nous réellement ces figures au-delà de la connaissance vague ou du ouï-dire ? Ces scènes primordiales sont bien souvent plus célèbres que connues, et nous n’avons pas nécessairement conscience de leur fécondité en termes de rapport à soi-même, aux autres et au monde.  Foucault avait bien vu que les concepts risquaient toujours de se transformer en slogans, et de perdre ainsi de leur richesse originaire, de leur substance au profit d’un usage quelque peu dévitalisé et superficiel. Plus simplement, « l’honnête homme » et de nombreuses personnes intéressées par la philosophie n’ont plus que de vagues souvenirs, ou des connaissances partielles, de ces figures - lesquelles ont pourtant une importance non négligeable dès lors que l’on veut s’intéresser réellement à la chose philosophique.

Il s’agit donc de retrouver la puissance originaire de huit de ces scènes primordiales, de les replacer dans leur contexte philosophique et historique, puis de montrer à quels problèmes elles répondent. Je m’efforcerai ensuite de mettre en évidence leur valeur éternelle, et finalement leur vitalité pour penser le monde actuel.

J’entends donc m’adresser à l’honnête homme du 21ème siècle, intéressé par la philosophie, mais non spécialiste. Fondamentalement le but est de produire un ouvrage qui trouve un équilibre, comme durant les cours : rendre accessibles ces choses parfois difficiles à des profanes, sans pour autant en rabattre sur l’exigence conceptuelle.

Concrètement, il s’agira donc d’abord de replacer chacune de ces figures dans son contexte philosophique et historique, et de comprendre à quel problème elle répond. J’entrerai ensuite autant que possible dans le détail de ces scènes – mais pas trop - afin d’en retrouver la subtilité et la vitalité. Je montrerai leur valeur en termes d’avancée philosophique majeure, mais aussi les critiques qu’elles ont pu susciter. Sans prétendre en épuiser l’interprétation qui est infinie, je m’efforcerai de la régénérer afin de montrer en quoi ces grands concepts constituent des outils précieux pour mieux comprendre et agir dans le monde contemporain.

Enfin, il sera aussi intéressant de voir dans quelle mesure ces figures, choisies arbitrairement et indépendamment les unes des autres, constituent ou non un réseau de sens global permettant de mieux comprendre l’histoire de la pensée philosophique.

Voici donc les huit chapitres en question (plus une introduction et une conclusion générales) :

 

1 – L’allégorie de la caverne de Platon

2 – La découverte de l’ego cogito chez Descartes

3 - Le pari de Pascal

4 – Le moment du pacte social : Hobbes, Rousseau et Rawls

5 – La dialectique du maître et du serviteur chez Hegel

6 – « L’existence précède l’essence » avec Sartre

7 – Freud et La horde primitive

8 – Le visage chez Levinas

 

 

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19 mars 2022 6 19 /03 /mars /2022 18:05

Mes derniers cours consistant à se servir de la grille de lecture des sciences sociales pour étudier le conspirationnisme ont suscité beaucoup d'intérêt dans les universités normandes où j'enseigne. Mais ce cours est dense, et il fait appel à beaucoup de concepts féconds, et plusieurs personnes réclament un écrit afin de prolonger la réflexion et de mettre de l'ordre dans leur pensée.

C'est pourquoi j'ai jugé intéressant de rédiger cet article de blog qui reprend l'essentiel du propos. J'essaie d'aller à l'essentiel, et c'est pourquoi je privilégie la forme de mon diaporama, au détriment d'une forme littéraire.

 

 

DISTINCTIONS/DEFINITIONS

Il s'agit globalement non de juger ou de déprécier, mais de comprendre. "Ni rire, ni pleurer, ni détester, mais comprendre", disait Spinoza. Complots, fake news, rumeurs, ré information, c'est d'un continuum dont il est question ici.

On peut commencer par un travail de distinction et de définition. Il y a d'abord très peu de différence entre "complot" et "conspiration". La distinction importante se situe ailleurs : entre complot réel et théorie du complot. Il serait absurde de nier l'existence de complots - les attentats des années 70 en Italie organisés par les services secrets et la loge P2 pour discréditer l'extrême-gauche, les soi-disant armes de destruction massive en Irak servant de prétexte à l'invasion américaine de l'Irak, le programme PIMS de surveillance de la NSA, révélé par E. Snowden. Il convient de remarquer que dans ces trois cas les choses ne restent pas à l'état de rumeurs : elles sont jugées, avérées, révélées, etc. Critiquer les théories du complot comme manipulations cachées ne revient pas à réfuter l'existence de complots. Il s'agit par contre de remettre en cause l’hypothèse irréaliste selon laquelle une manipulation cachée constituerait le facteur principal d’explication d’un évènement. Il convient donc de distinguer la théorie du complot en tant que vision systématique et paranoïaque centrée sur le rôle de la manipulation - cachée par les puissants - dans le cours de l’histoire, et d'autre part le complot en tant que forme sociale observable, intégrable dans une logique d’explication sociologique pluridimensionnelle.

 

 

Exemple de tendance à la théorie du complot : M. Onfray affirme que certaines personnes auraient trafiqué les résultats de la primaire du PS en 2017 pour faire gagner Hamon. Il se serait agit de faire ensuite gagner Macron à la présidentielle, Hamon étant jugé trop à gauche pour l’emporter. Cette théorie qui n’est appuyée par aucune contestation ni aucun recours, n’a aucune donnée observationnelle en sa faveur, mais le goût ensorcelant du « politiquement incorrect ». Elle repose sur le fameux « A qui profite le crime ? » ou le « Comme par hasard ». On peut aussi parler d'une hypostasie du “système”, lequel serait ainsi parvenu à persévérer dans son être.

Il faut donc distinguer entre une hyper critique systématique des institutions, mais sans horizon et souvent fondée sur le ressentiment ou sur la haine, et d'autre part une critique des institutions fondée sur la recherche d’une émancipation sociale.

En effet, le danger de la critique du complotisme, c’est de considérer toute critique des institution sous cet angle, et donc de se priver à la source de cette possibilité critique. C’est alors qu’il convient de faire ce travail de distinction : on a d’un côté une hyper critique systématique des institutions, mais sans horizon et fondée sur le ressentiment ou sur la haine dont voici un exemple, répugnant s’il en est : commentant l’assassinat d’un professeur et de trois enfants dans l’école juive Ozar Hatorah de Toulouse par Mohamed Merah le 19 mars 2012, Soral affirme qu’il s’agit « d’une opération conjointe franco-israélienne, dans le but de diaboliser les musulmans. C’est la version française, petit budget, des attentats du 11 septembre ! »

D’autre part, il est bien sûr possible d’envisager une critique des institutions fondée sur la recherche d’une émancipation sociale - ce que nous verrons en fin de texte.

 

 

 

RESSOURCES PHILOSOPHIQUES

Les théories du complot fonctionnent sur le modèle d’un doute hyperbolique, qui est un moteur rhétorique et sémantique, une boite de Pandore de sous-entendus, une soupçonnite aiguë.

Disons d'abord que les philosophes postmodernes ont une certaine responsabilité dans la situation : s'inscrivant dans le sillage nietzschéen qui considérait qu'il n'y avait pas de faits, mais seulement des interprétations, de Heidegger à Derrida en passant par Foucault, Deleuze et d'autres, la vérité est devenu au mieux quelque chose de superfétatoire. Il y a bien sûr un contexte et un niveau d'interprétation de ces déclarations, il n'en reste pas moins que ces prises de position posent aujourd'hui un problème.

Le doute existe bien dans la constitution philosophique de la raison critique. Chez Descartes dans Les Méditations, il s’agit de se débarrasser des d’idées fausses pour aboutir à une certitude subjective, puis objective. Les conspirationnistes seraient-ils cartésiens - voire platoniciens quand ils nous reprochent de nous en tenir aux apparences?

En fait, Descartes lui-même dénonce l’attitude sceptique consistant à douter pour douter, dans une relance perpétuelle. Quand le doute devient sa propre fin, et non plus un moyen en vue d’une fin, il est particulièrement stérile, et relève surtout de la pathologie. Logiquement, celui qui voudrait douter de tout n’arriverait jamais au doute : il faudrait douter du mot doute lui-même. Mais selon la logique complotiste du doute hyperbolique, chaque détail d’un évènement va être interprété de façon paranoïaque comme un élément allant dans le sens de la croyance, et ceci dans une relance sans fin.

Il est vrai qu’il n’est pas absolument irrationnel de douter de tout. Prenons quelques exemples célèbres dans les théories du complot. Il est vrai qu’il n’est pas rationnel d’affirmer absolument l’impossibilité du non alunissage d’Appolo 11, L’impossibilité d’un complot concernant le 11 septembre, l'impossibilité d'un complot des laboratoires qui seraient à la source des « chem trails », ou encore l'absurdité d'une diffusion des vaccins par une “élite, dans le but d'anéantir une partie de l’humanité. Il n’est tout simplement pas possible de raisonner logiquement en termes d’absolu à cet égard, et il restera toujours une infime possibilité que ce soit vrai. Mais on peut raisonner en termes statistiques : dans tous ces cas l’existence d’un complot supposerait la complicité (et la non trahison du secret) d’une multitude d’acteurs. Est-il raisonnable de penser qu’aucun des membres impliqués dans le complot n’ait jamais trahi le secret. Avec une équation (que l’on retrouve sur Wikipédia) le mathématicien David Grimes montre bien que plus il y a de personnes impliquées dans un complot, moins longtemps il a de chances de rester secret – on va confier ce secret à un proche ou au moment de sa mort, en confession, etc. Autrement dit la possibilité statistique du complot devient tellement infime qu’elle revient à une quasi-certitude que seuls des acharnés peuvent contester.

 

 

 

Au-delà de ces aspects rationnels et spéculatifs, la philosophie peut nous aider à comprendre, en passant par Nietzsche par exemple, qu’il s’agit là de puissance vitale, ou encore de niveau d’énergie. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est illusoire de penser que l’argumentation rationnelle peut fonctionner envers les tenants de ces théories. Je suis pour ma part convaincu que cette tendance est liée au fait que nous sommes clairement entrés dans l’ère du ressentiment, qui ne peut que générer ce type de pensées mortifères. Comme l’écrit Cynthia Fleury, « Le terme clé pour comprendre la dynamique du ressentiment est la rumination, quelque chose qui se mâche et se remâche, avec d’ailleurs l’amertume caractéristique d’un aliment fatigué par la mastication. »

 

 

LES SOURCES SOCIOLOGIQUES DU PHENOMENE

On peut très bien rendre compte originellement de la montée du complotisme par ce que Tocqueville appelle la démocratisation, ou égalisation progressive des conditions, ce mouvement inéluctable qui est le sens et le moteur de l’histoire. La « passion pour l’égalité » est un mouvement providentiel continu (qui a certes des moments d’accélération dans l’histoire – La Révolution française) qui n’a ni fin ni limites. Ce mouvement entraîne un nivellement des strates sociales, contemporain lui-même d’une atomisation des individus. Comme l’écrit Tocqueville, « L’aristocratie avait construit une longue chaîne du paysan au Roi, la démocratie brise la chaîne et met chaque maillon à part »

Or, il est apparu que ce mouvement est exponentiel et que nous sommes désormais dans l’ère de l’hyper individualisme. Dans te telles conditions, qui peut faire encore autorité ? Ce sont toutes les structures verticales qui sont touchées, et cela ouvre à l’incertitude. Jadis le sens était tout trouvé : il avait pour nom(s) Dieu, Salut, Providence ou, pour les plus savants, Théodicée. Après la Grande Guerre, tout cela s’effondre, et le récit communiste fournit ensuite sens et horizon – celui de l’émancipation de tous les hommes. L’effondrement du bloc communiste nous prive de récit, et de dernier horizon de sens commun. Depuis 1848, le conflit social s’était organisé entre deux pôles : d’un côté, le récit catholique et bourgeois avec son organisation, sa structure, sa culture, son histoire, ses élites, etc. ; de l’autre le récit populaire, du parti communiste, avec sa culture, sa structure, son histoire, ses élites (intellectuels). Tout cela s’est effondré avec la chute du mur. Le complotisme peut être considéré comme un pauvre avatar de cette quête de sens dans le contexte hyper individualiste.

 

 

 

Aujourd’hui, on peut parler d’une disparition progressive des corps intermédiaires, et donc d’un amenuisement des possibilités d’expression collective de la révolte. Nous assistons à la fin de la culture de la déférence : les catégories populaires reprennent leur voix et ne s’en remettent plus au parti, au syndicat, etc. La condition pour être « communicant » Gilet Jaune était de ne jamais avoir été syndiqué ou membre d’un parti. Alors que la régulation du conflit depuis 1945 passait par une forme de sociale démocratie (importance des partis, syndicats, etc.), les gilets jaunes révèlent la fin de cette sociale démocratie à la française.

Mais que se passe t-il lorsque syndicats et partis de gauche sont discrédités ? On assiste à un défaut d’orientation et à une fragmentation des colères. La nature ayant horreur du vide, on peut dire que la disparition de la grande banque de la colère qu’était le parti communiste – qui faisait fructifier les colères individuelles avec un horizon émancipateur – fait apparaître de nouveaux gestionnaires de la colère assez douteux, relayés par le développement du net, et son anonymat

Nous oublions plus facilement nos fautes quand elles ne sont connues que de nous-mêmes” La Rochefoucault.

De ce point de vue le journal, la radio, peuvent nous tromper, mais ils nous confrontent à des évènements communs que nous ne choisissons pas, là où le net nous confronte à des info et points de vue présélectionnés en fonction d’algorithmes. Cette situation entraîne une polarisation dans l’espace public de communautés soudées autour de leurs vérités propres, et des cascades informationnelles qui durcissent et radicalisent les positions antagonistes.

 

 

 

RESSOURCES ANTHROPOLOGIQUES

Le complotisme n’a pas attendu la modernité. La logique de bouc-émissarisation liée à la rumeur non plus. Comme le montre René Girard (cf., sur ce blog, Penser la violence de Pascal Coulon) dans toutes les communautés humaines, il s’est souvent agi de transformer la violence de tous contre tous, ou le malaise généralisé, en une violence du tous contre un. Assigner la responsabilité de l’évènement à un individu (une communauté) est rassurant. Eliminer l’individu (sorcière, juif, etc.) permettrait d’éliminer l’évènements lui-même.

 

 

 

 

 

RESSOURCES HISTORIQUES

Le complotisme prend des formes spécifiques en Amérique, et cela est bien décrit dans le livre des années 60 Le Style paranoïaque (lu par De Lillo, Roth, Pynchon…). L’auteur fait état de la perception américaine (blanche) du monde caractérisée par une frustration devant certaines évolutions démocratiques. Perte de statut, peur du changement, sentiment que le monde se défait, en tout cas la véritable Amérique - celle des pionniers, une Amérique morale, protestante, blanche, évangélique. Cette nouvelle société libérale, mobile où les traditions se défont à cause de l’évolution des mœurs, des progrès de la science, et de l’immigration, est source de peurs et de fantasmes.

Tout cela va entrainer un nouveau rapport au monde, à la réalité des faits, et plus loin à la verité.

 

 

 

LA POST VERITE

« Moment où les faits objectifs ont moins de pouvoir pour modeler l’opinion que les appels à l’émotion et aux croyances personnelles » (Oxford Dictionary)

Le 11/09 peut être considéré comme un moment déclencheur du complotisme contemporains, un paradigme, un symbole et un condensé de tout un ensemble d’évènements qui s’étalonnent sur lui, et surtout des réactions que cet évènements déclenche, des croyances, etc. On peut dire aussi que le mouvement par lequel on va progressivement se désintéresser de la vérité prend à ce moment son véritable essor. Aujourd’hui, on est passé du stade amateur et farfelu à une véritable industrie professionnelle. On parle d’alternative facts, de sites de réinformation proposant une information plus vraie que celle provenant des médias officiels. Il existe même des lobbies finançant la construction de fausses théories (tabac…), des think tanks producteurs de savoirs ayant pour fonction de relativiser les savoirs réellement sourcés, et de noyer ces derniers dans un flot d’autres informations.

Au-delà des cas particuliers et régionaux, il est bien possible que la maladie soit plus profonde, bien ancrée en nous-mêmes: « L’inquiétude suscitée par la séduction croissante qu’opèrent les discours complotistes sur l’opinion tend à nous aveugler sur l’étendue du problème, en faisant passer pour un fléau à combattre ce qui n’est que le stade terminal d’une maladie bien plus endémique. Le mal du siècle c’est la dissolution programmée de notre lien avec la réalité […] A force de s’arranger avec les faits, de mettre sur un pied d’égalité les savoirs sourcés et les opinions péremptoires à l’occasion de mascarades de débats où le plus fort en gueule l’emporte systématiquement sur l’esprit avisé, on fabrique un monde où la vérité elle-même devient affaire de point de vue, et mensonge le nom de ce qui contrarie mon intime conviction. » (Marylin Maeso)

 

 

 

LA DISPARITION DES CATEGORIES VRAI/FAUX

On voit bien ce qui se passe en histoire. Ce n’est plus une vérité historique qui est recherchée, selon une méthodologie qui tend à se rapprocher asymptotiquement de la vérité objective des sciences dures (en confrontant les sources, les témoignages, etc.) et une éthique qui caractérise ce champ. C’est le patriotisme  qui compte aujourd'hui, qui serait au-dessus de tout. Un bon patriote serait quelqu’un capable de voir son pays comme il devrait être, quitte à faire passer la légende pour la réalité. Il faut mettre sous le tapis des choses qui ternissent l’image du pays (les crimes du goulag, la France de Vichy, la colonisation, l’esclavage des noirs, etc.), car c’est cette image qui est le plus important. Dès lors, chacun fait son histoire à la carte, en fonction de son agenda, l’important n’est plus le vrai et le faux. Dans les années 30 Valéry écrivait : « L’histoire justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout et donne des exemples de tout ». Ou encore : L’histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré ». Propos peut-être radicaux, mais on voit bien de fait que l’histoire amène  à s’enflammer, ou à se victimiser, ou à constituer son pays comme un idéal, ou encore à se tourner de façon mortifère et nostalgique vers des origines fantasmées.

 

 

ETHIQUE ET HYGIENE DE LA PENSEE

Penser réellement, c’est penser contre soi-même, c’est-à-dire identifier les mécanismes affectifs qui biaisent ma pensée. On n'est pas obligés de penser bien sûr, on peut faire aussi de la politique, chercher à imposer son opinion. Mais si l’on veut s’exercer à une véritable pensée libre, c’est un travail d’hygiène intellectuelle indispensable, surtout dans notre société des réseaux où nous sommes en permanence abreuvés de messages de toute nature qui peuvent aller dans le sens de notre pensée naturellement paresseuse.

Comment supporter le réel insensé ? Nous sommes tous travaillés par un invincible besoin d’assigner un sens aux évènements, et nous succombons donc à une obsession de la causalité intentionnelle et de la cohérence. Dans le contexte actuel d’effondrement des certitudes et du sens une causalité unique fournit un sentiment confortable de surplus de sens. La « catastrophe » (Grand remplacement) ne peut arriver par hasard, le déclin ne peut qu’être organisé par une force occulte - Illuminatis, Francs-maçons, groupe Bilderberg, juifs, pédophiles, la gauche, etc.

Le problème est que nous sommes dans l’ordre de la croyance, et qu’un système immunitaire intellectuel protège une croyance bien ancrée, d'autant plus qu'elle fait partie de mon identité. Je vais donc chercher ce qui peut l’alimenter. Or, dans toute la masse de données des réseaux je vais immanquablement trouver ce qui va dans mon sens, et ceci d’autant plus que plus la croyance est ancrée, plus l’acceptation de sa fausseté entraîne un coût narcissique élevé. Du fait de ce statut de croyance fondamentale liée à son identité, il est quasiment impossible d’argumenter rationnellement avec le complotiste. Si je réfute l’idée de complot, pour le conspirationniste convaincu, je suis : a) complice, ou b) naïf. De plus, on sait maintenant que démentir la rumeur contribue à 30/cent à son expansion !!

Mais, y compris en termes logiques, les thèses complotistes sont, difficilement réfutables par l’argumentation rationnelle, dès lors qu’elles procèdent par l’inversion de la charge de la preuve : comme le dit Russel, « Si je raconte qu’une théière volante se balade entre la lune et Mars, je suis fondé à considérer ma thèse comme vraie tant qu’on ne m’aura pas démontré le contraire ».

La logique conspirationniste consiste en une construction personnelle fallacieuse de la réalité, en deux temps : 1 – J'antépose une vision, avant même d’être confronté au réel. Sur fond de ressentiment ou/et d’idéologie, j’aborde l’événement avec une conception préconçue. 2 – Je prélève dans ce réel tel ou tel exemple que j’appelle « preuve » de la thèse (vision) que j’ai choisie de soutenir.

Un autre mécanismes classique est celui de la confusion entre corrélation et causalité, avec l’argument classique du is fecit cui prodest (à qui profite le crime), prologue à toutes les théories conspirationnistes. Il y a par exemple une corrélation (temporelle), ou concomitance, entre l’attentat islamiste de Strasbourg et les manifestations des Gilets jaunes. Faut-il pour autant confondre corrélation et causalité ? Ce n’est pas parce que cet attentat profite au pouvoir en ce qu’il détourne l'attention de la colère des gilets jaunes, que le gouvernement en est l’organisateur ! Ce n’est pas parce que le crime profite à certains qu’ils en sont les producteurs.

 

 

 

QUELQUES BIAIS COGNITIFS

Tous sachants, tous journalistes !! Aujourd’hui n’importe quel internaute lambda peut contredire sur son terrain de connaissances un prix Nobel de sciences ! A cet égard quelques biais cognitifs auxquels nous sommes tous plus ou moins susceptibles de succomber sont identifies.

  • Ultracrépidarianisme (Sutor, ne supra crepidam, “cordonnier, pas plus haut que la chaussure”) : Donner son avis sur des sujets où on n’a pas de compétences. A chacun son métier et les vaches seront bien gardées.

 

Mais l’ultracrépidarianisme provient d’un autre phénomène : l'Effet Dunning Kruger : paradoxe : il faut être compétent pour comprendre qu’on est incompétent.

l'Ipsédixitisme (Ipse dixit, Il l’a dit lui-même) : Croire vraie une assertion non fondée parce qu’on l’a entendue dire par une personne en qui on a confiance. Ce n'est pas parce que nous avons confiance dans telle ou telle personne concernant des aspects moraux ou pratiques que nous devons avoir la même confiance concernant son jugement quant à des domaines réclamant des compétences scientifiques.

Le biais de confirmation : N’accréditer que les informations qui vont dans le sens de ce que je présume vrai, cette tendance humaine à sélectionner des informations qui confirment nos croyances. Nous accordons moins d’importance et de valeur aux informations qui remettent en cause nos croyances

 

 

 

BENEFICES DES THEORIES DU COMPLOT

L’incertitude, qui renvoie au fond tragique de l’existence, est très angoissante, elle réclame un sens et une cause. Les théories du complot : une projection d’angoisses refoulées. On fantasme des puissances obscures censées utiliser à leur profit l’autorité des institutions existantes.

Nous l’avons vu, l’idée de complot permet d’abord de donner du sens. En outre, pour le tenant de cette théorie elle est gratifiante : on peut parler d’un héroïsme du complotiste, qui se considère comme un affranchi. Il sait des choses que ne sait pas le troupeau. Il peut dès lors se prendre pour un résistant par rapport à la masse (Jean Moulin 2.0). Comme toute cette croyance devient une composante identitaire, il est très actif et convaincu - bruyant et visible sur le net. Dès lors il peut être séduisant et convaincant pour les indécis, et surtout pour des gens qui ont d’autres soucis et qui contrairement à lui ne mobilisent pas toutes leurs énergies sur ces thématiques. Le problème c’est que internet et le fonctionnement de ses algorithmes permet à des individus motivés d’accéder à une visibilité numérique qui excède de beaucoup leur représentativité. Cela rend possible la prévalence de certains discours extrêmes qui profitent des conditions numériques pour sortir de leur espace de radicalité et diffuser leurs argumentaires.

Un autre bénéfice, c’est que la dénonciation de l’ordre établi permet de se présenter avec les habits de l’anti autoritarisme, les apparences libertaires des mouvements contestataires de la jeunesse. Les coronaro-sceptiques peuvent ainsi passer pour les vrais défenseurs démocratiques d’une constitution violée par un gouvernement prétendument autoritaire (alors qu’il ne s’agit que d’intérêts personnels et d’égocentrisme, révélateurs d’une désintégration sociale systémique).

Enfin, dans nos sociétés modernes individualistes privées de rites de passages, les sectes fournissent des refuges à un moment de crise existentielle que nous traversons tous. Le guru de la secte, ou la chaleur du groupe, vient se nicher dans le creux de l’absence de rites. La communauté de croyance autour de ces théories permet à une communauté soudée contre l’adversité. Une pensée mythologique m’apporte du réconfort et du divertissement, sa fonction n’est pas de construire une réalité sociale, mais d’exprimer une identité et une appartenance à la tribu. On voit les terribles dégâts causés dans les familles par QUANON aux USA, par exemple. 15/100 des américains adhèrent à l’idée que les leviers du pouvoir sont contrôlés par une cabale d’adorateurs de Satan pédophiles.

 

 

LES VERITABLES DANGERS DU COMPLOTISME

Nous l’avons vu plus haut le premier danger pour la démocratie est celui d’une polarisation de la vie publique en deux camps vivant selon leur propre représentation du monde, et donc la rupture potentielle d’un espace de débat commun. Emergent ainsi des alter citoyens qui construisent leur représentation du monde en l’alimentant à des sources de « réinformation »

« Entre la disponibilité des fausses informations sur Internet et la polarisation des réseaux sociaux, c’est la possibilité même d’un espace épistémique et de débat commun qui est menacée, c’est-à-dire d’un monde où il est possible d’échanger, de se contredire, de réformer son jugement, un monde où les points de vue peuvent diverger mais demeurent toujours commensurables. Donald Trump, avec ses 89 millions de followers sur Twitter avant son éviction de ce réseau social, est devenu une figure emblématique de cette menace. Aux États-Unis, certains citoyens vivent dans la même société mais pas forcément dans le même monde. » (Gérald Bronner, Les Lumières à l’ère numérique)

Factuellement cette polarisation est à la source de violence potentielle (menaces et agressions de médecins, etc.). On sait bien historiquement que les massacres de masse ont toujours été précédés de propagande et de thèses conspirationnistes (en Allemagne, au Rwanda, aujourd’hui en Ukraine), et que donc le mécanisme de bouc-émissarisation est ici susceptible de jouer à plein.

A cet égard, les épidémies sont le lieu de tous les fantasmes, et de tous les dangers de violence et de bouc-émissarisation (juifs, sorcières, chinois, Bill Gates…)

« Si Internet et les réseaux sociaux autorisent l’accès à un volume jamais atteint de connaissances et d’information fiables, ils ont également ouvert la voie au partage d’une grande quantité de fausses informations, dont les conséquences restent rarement confinées aux réseaux sociaux. L’invasion du Capitole en 2021 aux États-Unis illustre de façon exemplaire combien les théories du complot, telles que celles qui ont abondamment circulé sur les réseaux sociaux des supporters de Donald Trump, peuvent catalyser la violence politique. La désinformation en ligne durant la période pandémique a exacerbé les peurs relatives aux vaccins conduisant parfois, en France, jusqu’au saccage de centres de vaccination. Toujours en France, un certain nombre d’actions criminelles ont été fomentées, et parfois même menées à bien, au nom de théories du complot diffusées sur Internet – on peut par exemple penser à l’enlèvement de la jeune Mia par des individus s’inspirant des thèses conspirationnistes de Rémy Daillet ou aux actions violentes, déjouées par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), qu’avaient planifiées les membres d’une mouvance complotiste d’extrême droite à l’encontre du ministre de la santé, d’une loge maçonnique et de centres de vaccination » (Les Lumières à l’ère numérique)

« Les outils numériques décuplent les forces d’acteurs, notamment étatiques, qui cherchent à s’ingérer dans un processus électoral, manipuler l’opinion publique, tromper l’adversaire, discréditer les dissidents politiques, escroquer des victimes ou harceler des personnes vulnérables. Des services étatiques, des criminels ou de simples individus peuvent à moindre coût organiser une viralité artificielle de contenus, masquer leurs traces et leur identité, fabriquer de fausses images ou de fausses vidéos quasiment impossibles à distinguer des vraies dans le but de nuire, faire du profit, avancer leurs intérêts ou encore déstabiliser des sociétés démocratiques. » (Les Lumières à l’ère numérique). 

Une autre danger manifeste, et tristement actuel, lié aux outils numériques, se situe évidemment dans les ingérences étrangères. je développerai ce point dans l'article suivant qui concerne la guerre en Ukraine. voici cependant ce qu'en dit la commission mise en place par G. Bronner : 

« Les outils numériques décuplent les forces d’acteurs, notamment étatiques, qui cherchent à s’ingérer dans un processus électoral, manipuler l’opinion publique, tromper l’adversaire, discréditer les dissidents politiques, escroquer des victimes ou harceler des personnes vulnérables. Des services étatiques, des criminels ou de simples individus peuvent à moindre coût organiser une viralité artificielle de contenus, masquer leurs traces et leur identité, fabriquer de fausses images ou de fausses vidéos quasiment impossibles à distinguer des vraies dans le but de nuire, faire du profit, avancer leurs intérêts ou encore déstabiliser des sociétés démocratiques. » (Les Lumières à l’ère numérique).

 

 

Enfin, un autre phénomène s'est produit ces dernières années, que l'on peut appeler le confusionnisme. La disparition ou le recul des deux grands pôles de gauche - le communisme et la sociale démocratie -  a entraîné un brouillage idéologique. De plus en plus de mots, de formations discursives passent désormais de l'extrême droite à l'extrême gauche, sans réel discernement. L'idée par exemple que la victoire de Trump serait celle du peuple sur les élites. La foule n'est pas le peuple. La volonté du peuple est importante, mais, comme le dit Rousseau, elle peut errer - après tout les nazis sont arrivés au pouvoir de façon démocratique - et l'on a vu ce qu'il en était de l'envahissement du Capitole. Le peuple fantasmé par les conservateurs, homogénéisé culturellement et fixé sur un référent national n'est pas le peuple multiculturel en marche vers l'émancipation individuelle et collective. A cet égard, les attaques contre le conseil constitutionnel font partie de ces énoncés confusionnistes. Ou encore l'idée selon laquelle les ennemis des médias mainstream seraient mes amis, d'où qu'ils viennent, et que donc la critique conspirationniste des grands organes de presse suffirait à ce que l'on soit dans le vrai. De tels énoncés n'ont rien d'émancipateurs, et entraînent donc une véritable confusion.

 

 

 

Le conspirationnisme est un phénomène qui se situe au paroxysme de la défiance envers les institution. Comme idéologie dégradée, il prospère sur la défiance. Est-ce que des formes renforcées de démocratie participative contribueraient à améliorer la situation ?

Dans son ouvrage magistral, La Grande confusion, le sociologue Philippe Corcuff trace des perspectives émancipatrices permettant d'échapper à tous ces pièges (je ne peux entrer ici dans ces considérations qui dépasseraient le cadre de cet article). 

 

 

 

 

 

 

UNE ETHIQUE DU PENSEUR

Chacun d’entre nous a une responsabilité dans l’emploi de sa pensée, de son argumentation. L’utilisation d'arguments à tendance complotiste (sous-entendus, etc.) par des politiciens et des intellectuels est scandaleux et indigne. La fin ne justifie pas les moyens et le prix à payer est trop élevé éthiquement et intellectuellement, quelle que soit la justice (justesse) de la cause défendue. En dehors des considérations morales, ce comportement provoque un déficit d’intégrité qui dessert finalement la cause défendue. En termes politiques ce type d’arguments sert les pulsions de ressentiment, mais pas l’émancipation sociale. A cet égard, il doit être possible de lutter contre la « pensée unique », sans pour autant passer sous les fourches caudines du conspirationnisme et de ses thèses délirantes !! On peut adopter différentes positions politiques, même radicales, sans pour autant faire droit à ces théories. Il ne faut pas se laisser enfermer dans le piège de l’alternative absurde : complotiste=résistant versus rationnel=pensée unique.

Je défends personnellement cette hygiène de pensée consistant à identifier les biais cognitifs

Au cas par cas, c’est à chacun d’entre nous de s’obliger à :

  • Avoir suffisamment d’hygiène intellectuelle
  • Mobiliser les ressources critiques contre le “lazy thinking”
  • Ne pas céder à la tentation de toujours suivre les argumentations qui vont uniquement dans le sens que nous privilégions
  • Se méfier des pensées globalisantes, homogénéisantes, essentialisantes et manichéennes
  • Chercher, étudier, connaître
  • Etre attentif à certains mots
  • Avoir la volonté de s’informer et d’acquérir des connaissances
  • Prendre le temps de réfléchir à l’information, de manière autonome et le plus impartialement possible
  • Réfléchir avec curiosité et ouverture d’esprit
  • Multiplier les sources d’information, même quand elles ne vont pas dans le sens de notre opinion initiale
  • Réfléchir avec modestie : reconnaître qu’on peut se tromper, que certains éléments sont complexes et peuvent nous échapper
  • Ne pas céder à la facilité d’une explication immédiate et faire appel au raisonnement réfléchi
  • Douter de manière raisonnable (ni tout croire, ni douter de tout)
  • Contrôler l’appel à l’émotion et se baser sur des faits et preuves concrets
  • (re) connaître ses limites et nos biais cognitifs
  • Etre à l’écoute: confronter les interprétations
  • Se méfier de son intuition (sans valeur objective), de son expérience personnelle (pas généralisable), des témoignages avec leur valeur émotionnelle

 

  • Avoir recours au 3QPOC
  • QUI ? Qui est l’auteur? Est-il compétent sur le sujet ?
  • QUOI ? L’information est-elle pertinente ? Est-elle confirmée par d’autres sources ? Les sources sont-elles mentionnées et sont-elles fiables?
  • QUAND ? De quand datent l’information et les sources auxquelles elle fait référence ?
  • POURQUOI ? Quel est le but de l’information (informer, donner son opinion, vendre un produit) ? L’information paraît-elle objective ? Les arguments sont-ils sourcés et sérieux ? Divers points de vue sur le sujet sont-ils présentés ?
  • Où ? De quel type d’individu ou organisme provient l’information ?
  • COMMENT ? L’information est-elle rédigée dans un français correct ? Le style du média est-il suffisamment sérieux ? L’information m’amène-t-elle vers un contenu publicitaire ?

 

 

Mon dernier cours, motivé par la situation internationale, avec des considérations sur l'évènement de la guerre en Europe a particulièrement touché le public. De plus ces considérations prolongent en partie la thématique traitée ici.  Ce sera éventuellement l'objet du prochain article. 

 
 
 
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2 février 2022 3 02 /02 /février /2022 11:41

L’un des problèmes majeurs de notre temps, qui subsume en tout cas d’autres problèmes plus « locaux », est celui du lien, ou plutôt de sa dissolution dans le contexte (hyper)individualiste qui est le nôtre.

 

Il ne s’agit pas pour autant de déplorer cette dissolution mais de repérer et de mettre en valeur un ensemble de d’initiatives, de doctrines, de pratiques qui, depuis l’entrée dans la modernité, peuvent constituer autant de ressources. Et il s’agit, avec ces ressources, de construire une machine permettant de faire échec au ressentiment – une véritable machine désirante. Dans l’atmosphère complotiste actuelle qui ne voit en effet que l’argumentation rationnelle reste en grande partie inopérante. C’est une question de rythme de la pensée, en fait. Si les démarches d’un Gérald Bronner sont absolument nécessaires, il me semble urgent de trouver, au-delà de la rationalité, un régime de pensée qualitativement supérieur, source d’une augmentation de puissance – de joie au sens spinoziste du terme.

 

Comment cela est-il possible ? En puisant justement dans ces ressources à notre disposition : par exemple, Bergson nous donne une pensée qui se situe en ce lieu où la vie et le monde nous apparaissent comme une source permanente d’éternelle nouveauté (chap. 3) ; ou encore, la phénoménologie nous permet de revenir à la chair du monde, en-deçà du rapport purement utilitaire aux choses (chap. 4), l’art-thérapie permet de réintroduire du qualitatif dans le rapport au monde des patients (chap. 5) ; la marche pèlerine permet une immersion dans l’environnement, source de joie et de dépassement de l’ego (chap. 6), etc.

 

Certes, me dira t-on, mais ces considérations fumeuses ne sont-elles pas déconnectées de la réalité ordinaire et prosaïque ? Non si je me réfère d’abord à mon rapport à moi-même et aux autres après deux années de travail d’écriture et de transmission sur ces questions. De même si j’en juge par ma confiance et mon rayonnement thérapeutique nouveaux auprès des patients du centre de soin des addictions où je travaille ; ou encore si je prends en considération les retours très gratifiants d’étudiants concernant ma pédagogie dans les universités libres où j’exerce (où je fais un cours sur le conspirationnisme, d’ailleurs).

Au-delà de mon cas personnel, c'est cette entreprise de repérage, de sélection des affects qu'il me semble urgent de privilégier, y compris dans l'éducation, si l'on veut lutter contre le ressentiment, lui-même à la source de nombreuses dérives actuelles.

C’est cette « qualité énergétique » qui, globalement, constitue finalement l’essentiel pour moi, si je jette un regard à la fois rétrospectif et ouvert sur Le Lien à l’ère de l’individualisme.

 

 

https://www.editions-harmattan.fr/livre-le_lien_a_l_ere_de_l_individualisme_la_chair_du_monde_pascal_coulon-9782343250731-72244.html

 

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22 janvier 2022 6 22 /01 /janvier /2022 10:41

 

Après plusieurs mois de silence je publie un article sur mon blog pour signaler la parution chez L'Harmattan de mon livre commencé avant le premier confinement, Le Lien à l'ère de l'individualisme ; La Chair du monde. Je souhaitais à l'origine privilégier La Chair du monde comme titre, mais c'est le choix de l'éditeur d'en faire le sous-titre.

Les derniers articles de ce blog donnent plus de détail sur le contenu du livre puisque une petite dizaine d'entre eux sont constitué d'extraits des différents chapitres ou constituent des introductions à ces chapitres.

 

Le lecteur trouvera ci-dessous la quatrième de couverture du livre, puis un lien permettant de mieux voir la couverture et surtout de le commander chez L'Harmattan. Il est aussi possible de commander le livre sur les plateformes classiques, en librairie, ou même de me contacter afin que je l'envoie, voire que je vous le transmette en main propre.

 

 

 

La question du lien — aussi bien celui horizontal qui nous attache aux autres hommes, que celui vertical qui nous met en connexion avec le cosmos — présente en ce début de 21ème siècle un caractère d’urgence. Manque de lien, sentiment de non-appartenance à un Tout, de rupture avec la nature, perte du sens de notre action, voire de notre vie, ce problème enveloppe différents plans — affectifs, sociaux, existentiels, cosmiques.

Ce livre part plus précisément du moment fondateur de l’entrée dans la modernité, entre le 17e et le 18e siècle. C’est alors en effet que, dans un même mouvement, les liens traditionnels se délitent, mais que ce délitement suscite en retour des résistances, différentes tentatives, et surtout des doctrines et des pratiques visant à retrouver la chair du monde.

Comment déceler une source vive permettant de créer de nouvelles formes de lien plus en adéquation avec l’individualisme des sociétés modernes? Philosophie, art, littérature, sociologie, pratiques spirituelles et éthiques, sont les formes les plus significatives de régénération du lien qui, de l’âge classique à nos jours, sont étudiées dans cet essai afin d’extraire la substance de cette énergie qui traverse l’histoire et de mettre en évidence sa fécondité en termes de réponses aux défis de l’époque contemporaine.

 

Pascal Coulon enseigne la philosophie et l’histoire de l’art depuis une vingtaine d’années dans des lieux aussi différents que des établissements d’enseignement secondaire catholique, des universités ouvertes, des centres de formation pour travailleurs sociaux ou encore des maisons d’arrêt. Ce quatrième ouvrage est aussi fécondé par une longue expérience du voyage en Extrême-Orient, du pèlerinage sur les chemins européens et de pratiques thérapeutiques dans un Centre parisien de soin des addictions.

 

 

https://www.editions-harmattan.fr/livre-le_lien_a_l_ere_de_l_individualisme_la_chair_du_monde_pascal_coulon-9782343250731-72244.html

 

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26 août 2021 4 26 /08 /août /2021 17:06

 

« Amors par force vos demeine ! »

Tristan et Yseut (Beroul)

 

 

 

Le manuscrit de La Chair du monde ; Essai sur le lien à l'ère de l'(hyper)individualisme est en train de circuler chez divers éditeur, et de ce point de vue je ne maîtrise plus vraiment son destin.

 

Je publie cependant ici dans cet article de blog l'introduction de son dixième et dernier long chapitre, "Aimer", où il s'agit d'une enquête sur l'essence de l'amour, au-delà de l'amour-passion, et donc d'une forme d'amour comprise comme une expérience existentielle fondamentale.

 

 

 

 

"Clôturer un livre par un dernier chapitre sur l’amour revient implicitement à considérer qu’il s’agit là d’un achèvement, voire d’un couronnement, l’expérience suprême de l’existence humaine quoi qu’il en soit. Cette idée tend à s’imposer intuitivement ; et ce sentiment a donné lieu à des expressions artistiques, à des chansons inoubliables du patrimoine français – Edith Piaf, Jacques Brel (Quand on n’a que l’amour) et bien d’autres – dont la teneur émotionnelle serait censée attester la puissance de vérité.

De fait, nous sommes tous plus ou moins sensibles aux dimensions sentimentales et lyriques de l’amour - sublimées par les artistes. Pourtant l’éminence de l’amour pour l’expérience humaine, surtout sous sa forme passionnelle, ne va pas de soi - de même d’ailleurs que la tendance très répandue, mais plutôt étrange au regard de l’expérience, à tenir à son égard un discours uniquement louangeur.

Pour clarifier notre propos, il est moins question dans cet Essai de récuser l’idée que l’amour est important que de montrer que, d’une part, loin d’être uniquement une source de joie, l’amour sous sa forme passionnelle est traversé en grande partie par la souffrance – comme l’indique d’ailleurs en lui-même le vocable de la passion. En outre, il s’agit aussi de retracer la genèse de ce sentiment, de cette conception de l’amour-passion. Ni naturelle, ni éternelle, contrairement à une intuition commune cette conception de l’amour qui imprègne nos représentations est formée/informée par une langue, une littérature, des mouvements religieux et une histoire singulières - bref par des déterminations culturelles propres à une aire géographique et une période données. C’est pourquoi il convient de retrouver les conditions de son avènement, et d’expliciter plus particulièrement les circonstances de sa naissance.

Loin d’être un évènement ponctuel sans conséquences, l’avènement de la Courtoisie et la conception de l’amour qui en découle irrigue par vagues successives, non seulement la littérature occidentale – ainsi que notre théâtre et notre cinéma - mais aussi, nonobstant des remaniements liés à toutes sortes d’évolutions sociologiques, religieuses et morales, l’approche commune et spontanée de l’amour en Occident jusqu’à nos jours.

Dans la Tradition occidentale l’amour-passion a souvent pour corolaire toutes sortes d’obstacles, de souffrances, et en ce sens on peut dire qu’il a pour horizon la mort des amants. Certes, cela n’est pas agréable à admettre, mais même si nous préférons généralement nous réfugier derrière le mythe plutôt que de le reconnaître pleinement, n’est-ce pas en grande partie ce lien entre amour, épreuves et mort qui confère son intensité à cette expérience ? Mais l’amour-passion est-il la seule conception possible de l’amour ? Peut-on dépasser cette approche à la fois littéraire, romantique et commune, et se mettre en quête de l’essence d’un amour plus authentique ?

Sans doute convient-il pour cela de distinguer et de faire jouer différentes acceptions de l’amour, ce terme générique en recouvrant des très différentes. Peut-être faut-il procéder à une opération de distillation de la matière amoureuse en quelque sorte, afin d’en extraire la substance et d’en faire apparaître des significations plus essentielles.

Peut-on trouver une définition de l’amour telle qu’on puisse affirmer clairement sa valeur existentielle ? En quel sens et jusqu’à quel point l’amour peut-il constituer une expérience authentique et fondamentale de l’existence humaine ?..."

 

 

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25 juin 2021 5 25 /06 /juin /2021 11:49

Alors que je suis en train de rédiger la conclusion de la La Chair du monde, voici dans cet article l'introduction de "Faire société", le 9ème et avant-dernier chapitre de ce livre. Il porte essentiellement sur les formes alternatives de société dans l'histoire et sur leur apport pour penser les difficultés de notre époque contemporaine. A cet égard, il y est aussi bien question de la Cité idéale de Platon que du phalanstère de Fourier, du familistère de Godin (voir photo), ou encore des tentatives communautaires et de retour à la terre des hippies dans la seconde moitié du 20ème siècle !

 

 

 

« La béatitude n’est pas le prix de la vertu, mais la vertu elle-même » (Spinoza)

 

Le projet général de cet ouvrage consistant à étudier les différents mouvements et doctrines qui ont cherché à régénérer l’imagination créatrice et les forces de vie au sein de la modernité, il faut bien entendu aborder la question de l’organisation sociale.

A cet égard, l’entrée dans la modernité politique s’est caractérisée par la substitution des doctrines du Contrat aux doctrines naturalistes, ou divines, du pouvoir, mais surtout par le projet d’importer la rationalité dans ce champ. C’est plus particulièrement le cas de Hobbes qui use en politique de l’analogie avec le modèle mécaniste galiléen. Chez le philosophe britannique, ou encore chez Montesquieu, par exemple, il s’agissait de considérer les rapports entre les hommes comme des rapports de forces que le politique avait pour vocation d’équilibrer. En outre, et c’est bien sûr essentiel, cette approche rationnelle du politique sera complétée par la doctrine des droits de l’homme et du citoyen issue du siècle des Lumières et de la Révolution, doctrine privilégiant l’égalité et la liberté en droit de chaque citoyen.

Cependant, cette entrée dans la modernité politique a fait – et fait toujours, pour autant que l’amplification de certains problèmes leur a conféré une dimension éminente aujourd’hui – l’objet de trois grandes critiques, de trois formes de résistances qui se sont traduites par autant de mouvements sociaux, de luttes et de doctrines, ces dernières ayant contribué à les structurer et à leur donner des finalités positives.

Tout d’abord, dès lors que les doctrines du Contrat – celle de Locke, par exemple – et des Droits de l’Homme et du Citoyen ne remettaient pas en question le privilège de la propriété, il est vite apparu que cette égalité et cette liberté en droit étaient surtout des abstractions. Ces grandes notions n’avaient aucun sens pour les non-possédants, qui sont restés les plus défavorisés, et sans doute plus encore lors de la révolution industrielle avec ses conditions de travail très difficiles, ses horaires interminables, etc. Quel sens peuvent avoir l’égalité et la liberté pour des femmes et des hommes qui n’ont d’autre choix que de travailler comme des bêtes jusqu’à épuisement afin d’assurer tout juste les conditions de leur subsistance ? Ce sont ces criantes injustices qui sont à la source des mouvements souvent violents inspirés par le marxisme[1] et l’anarchisme de la fin du 19ème siècle.

Ensuite, la rationalisation du rapport au monde, pour féconde qu’elle ait pu être en termes d’amélioration des conditions de vie, de santé, de transports, etc., notamment pendant les décennies qui ont succédé à la Seconde Guerre Mondiale, est désormais contestée en ce qu’elle est trop souvent assimilée à une approche comptable qui ne prend pas suffisamment en compte la sensibilité des êtres humains. Le rationalisme est trop souvent devenu économicisme ; la fonctionnarisation et la bureaucratisation, sans doute liées en partie à l’expansion démographique, sont bien souvent perçues comme des sources de souffrance en ce qu’elles font perdre aux femmes et aux hommes le sens de leur action. A cet égard, le déficit de sens est sans doute la plus grande source de souffrance au travail – générant toutes sortes de conflits mortifères, de dépressions, etc. - comme le montre le psychologue du travail Christophe Dejours.[2]

Enfin, ce que l’on peut appeler la saisie technico-scientifique de l’ensemble de l’étant inhérente à la modernité, qui découle de la volonté de « se rendre comme maître et possesseur de la nature », nous fait courir aujourd’hui le danger qui présente le plus grand caractère d’urgence. L’usage rationnel et technico-scientifique du monde a pu bien sûr s’avérer très bénéfique en termes d’amélioration des conditions de vie. La sortie des ténèbres de la superstition a généré de nombreux succès sous forme de progrès techniques et scientifiques éminemment profitables à l’ensemble des êtres humains. Malheureusement ce sont surtout les dangers de cet usage du monde pour l’ensemble de la communauté des vivants qui deviennent évidents ces dernières décennies, dangers qui participent grandement de l’éveil de la sensibilité écologique de nos contemporains.

 

L’état des sociétés contemporaines prête donc le flan à diverses critiques et appellent d’importantes remises en question. Cependant, dès lors qu’il ne peut s’agir raisonnablement en Occident de revenir à des modèles de vie dits traditionnels faisant définitivement partie du passé, ni à des alternatives révolutionnaires dont la violence n’a pu que déboucher sur des formes totalitaristes de pouvoir, en quoi peuvent consister des alternatives sociales ?

 

[1] Ou les évènements inspirant le marxisme comme La Commune

[2] Dejours C., Souffrance en France, La banalisation de l’injustice sociale, Paris, Seuil, 1998

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3 juin 2021 4 03 /06 /juin /2021 09:19

 

Alors que je termine le travail de relecture de La Chair du monde ; Essais sur le lien à l'ère de l'(hyper) individualisme (et avant la "rédaction à froid" d'une conclusion), je publie dans cet article quelques extraits que j'espère significatifs du chapitre 8, "Le souci de soi". Cet assez long essai porte tout à la fois sur la dimension éthique et socio-thérapeutique des philosophies antiques, sur la rupture de la modernité en la matière à partir du 17ème siècle, et sur le rétablissement d'une certaine continuité grâce à l'apport des pensées et pratiques extrême-orientales.

(le système de notes de bas de page étant difficilement transposable sur le blog, le lecteur trouvera néanmoins en fin d'article les références).

 

 

 

 

"La pensée philosophique de l’Antiquité avait une vocation à la fois spéculative et thérapeutique. Des auteurs comme Hadot, Foucault ou Luc Ferry ont bien montré que les visées pratiques et éthiques de divers penseurs – épicuriens et stoïciens principalement – se confondaient bien souvent avec la dimension purement spéculative de leur pensée, et que leur tropisme majeur était le Souverain Bien, le bonheur, ou encore l’accomplissement optimum des potentialités humaines. Autrement dit, la spéculation était subordonnée à l’éthique, une fois bien entendu que, loin de la connotation morale restrictive que les individualistes modernes attachent aujourd’hui à ce terme, l’éthique des Anciens consistait à définir les conditions d’un bien-vivre ; ce qui passait essentiellement par la levée des obstacles à ce bien vivre, et notamment un ensemble de peurs, de névroses - celle de la mort plus particulièrement, qui les subsume toutes en quelque sorte. Bref, ces pensées eudémonistes (du grec eudemon : le bonheur) visaient l’ataraxie – l’absence de troubles [....]

 

 

Ainsi les stoïciens percevaient le monde comme un Tout englobant ce qui vit, un bel orbe à l’intérieur duquel chaque élément résonnait affectivement de façon solidaire, aussi bien avec les autres qu’avec l’ensemble. Chacun de ses éléments – pierre, arbre, étoile, animal, homme, etc. - fonctionnait selon un réseau de correspondances et d’analogies, qu’il s’agisse de la vision globale du monde, du rapport à la nature, du rapport à l’autre homme, ou encore de la santé de l’âme et du corps [....]

 

 

L’entrée dans la modernité constitue à cet égard une véritable rupture : l’approche analytique liée à l’avènement de la science ne permet plus en effet d’appréhender réellement les choses, la nature et les être en fonction de l’organicité d’un Tout. Comme l’écrit Eliade, « Le risque de toute analyse est de fragmenter et pulvériser en éléments séparés ce qui, pour la conscience qui les a représentés, composait une seule unité, un Cosmos »

Dès lors, la philosophie moderne prend acte de ces ruptures et les entérine métaphysiquement en quelque sorte - notamment avec l’affirmation cartésienne du dualisme de l’étendue et de la pensée. Il n’était pourtant pas écrit qu’il dût forcément en être ainsi. Il eut été possible de prendre plus en considération la pensée d’un Maine de Biran, par exemple, et de la valoriser de telle sorte que la face théorique de l’Occident en eut été modifiée dans le sens d’une attention prononcée à la sensibilité, et plus encore à ce que l’on peut appeler « l’être atmosphérique ». Les « dispositions affectives » des hommes eussent été alors privilégiées, et surtout la sympathie organique qui fusionne toutes les choses [...]

 

 

 

[...] la clé permettant de comprendre l’apport de l’Orient et la fécondité de certaines pratiques, c’est la continuité, celle que nous avons perdue depuis l’entrée dans la modernité. Au-delà même de l’Orient, comme le dit Philippe Descolas : « Seul l’Occident moderne s’est attaché à bâtir l’opposition, donc la discontinuité supposée, entre la nature et la culture. »

 Cependant, la différence entre holisme asiatique et individualisme occidental prend ici tout son sens, tant sur les plans sociopolitiques que métaphysiques. Alors que les recherches scientifiques de l’Occident tendent à conduire vers des fragmentations, des subdivisions et des oppositions, les pratiques issues des cultures extrême-orientales nous enseignent la continuité de toute chose - entre l’homme et la nature, entre les différents règnes, entre les hommes et les dieux, entre les plans matériels et subtils, entre micro et macrocosme, etc. A l’encontre de l’approche analytique occidentale, l’Orient permet d’appréhender la réalité comme un ensemble où les oppositions ne sont certes pas absentes, mais où elles se coordonnent et s’harmonisent [...]

 

 

Cependant, il convient de remarquer que, dans le contexte individualiste occidental, l’expansion du capitalisme et de son pragmatisme utilitariste à des domaines toujours plus étendus – la culture et la spiritualité – n’est pas étrangère au fait que, de dérivée, la fonction socio thérapeutique de ces disciplines est passée à une place prééminente, généralement sous la forme des activités de bien-être. De ce point de vue, Marx lui-même n’avait sans doute pas prévu que la dynamique capitaliste dépasserait la sphère de la production matérielle et la fétichisation de la marchandise, et qu’elle en viendrait à toucher la production intellectuelle et spirituelle. Devenu progressivement un capitalisme cognitif, c’est ainsi que ce dernier transforme toutes sortes d’états ou d’émotions en marchandises. Comme dans beaucoup d’autres domaines, les pratiques de « disciplines de soi » (yoga, zen et leurs dérivés) ont progressivement été récupérées en grande partie par "le nouvel esprit du capitalisme" [...]

 

 

 

Enfin, ce sont certains Textes sacrés eux-mêmes qui fournissent la clé de l’intégration du yoga dans nos sociétés modernes, un moyen de concilier modernité et discipline de soi. Extrait de la grande épopée nommée Mahabharata, c’est notamment le cas de la Bhagavad-Gita, ce texte des environs du 2ème siècle avant Jésus Christ. Il faut certes extraire son noyau philosophique de la gangue poétique qui l’enserre pour comprendre qu’il fournit ses lettres de noblesse au yoga. En quel sens ce texte sacré peut-il être assimilé au yoga ? En quoi cet écrit dont l’ancienneté remonte à plus de deux millénaires peut-il constituer un guide spirituel pour nos contemporains ?

La Gita est bien un yoga, mais une de ses formes particulières qui s’écarte de l’ascèse forestière traditionnelle des sanyasins (renonçants). En Inde même la prise de conscience de la Mâyâ (l’illusion) ne conduit pas nécessairement à l’ascèse et à l’abandon de toute existence sociale et historique. Elle peut conduire à un autre rapport au monde, à d’autres yogas, et notamment le karma yoga, ou yoga de l’action. Pour la Gita, seuls quelques moines sont contemplatifs. On ne peut s’exclure de la société ; que nous le voulions ou non, nous sommes engagés dans un monde où la société a besoin de nos actions [...]"

 

 

[1] Illouz E., Les Marchandises émotionnelles, Paris, Premier parallèle, 2019

[1] Descola P., Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des sciences humaines », 2005 (p. 30)

[2] Comme l’écrit F. Jacquet : « …la modernité galiléo-cartésienne se caractérise par la pulsion séparatiste »

[1] Eliade M., Traité d’histoire des religions Paris, Payot, « Bibliothèque scientifique », 1949 (p. 302)

[1] Hadot P., Qu’est-ce que la philosophie antique ? Paris, Gallimard, ‘Folio Essais », 1995 ; Foucault M., Histoire de la sexualité vol. 3, « Le souci de soi », Paris, Gallimard, 1984 ; Ferry L., Vaincre les peurs. La philosophie comme amour de la sagesse, Paris, Odile Jacob, « Essais », 2007
 
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17 mai 2021 1 17 /05 /mai /2021 23:33

Alors que je viens de terminer le dixième et dernier Essai - portant sur l'amour - de La Chair du monde, je publie ici quelques extraits du sixième Essai concernant la puissance philosophique de la marche. D'ailleurs, comme je profite du déconfinement pour repartir marcher vers la mi-juin entre Toulouse et Pau sur le Chemin d'Arles, je crois que je vais laisser un peu retomber l'énergie de l'écriture, et profiter de cette pérégrination pour méditer avec un peu de recul la conclusion de ce livre pour lequel je me suis beaucoup investi depuis bientôt vingt mois .

 

Voici donc les extraits en question :

 

 

De toute évidence, la marche - ce geste simple et si profondément humain - possède un pouvoir régénérateur. Alors que nombre d'entre nous souffrent aujourd'hui d'une dispersion chronique, de l’impossibilité à se concentrer, il est notable que la marche de randonnée permet de se recentrer. Des recherches scientifiques anglaises (université de British Columbia) et américaines (une récente étude publiée dans les comptes rendus de l’Académie américaine des sciences) montrent ainsi que les randonnées réduisent le stress, l’anxiété, dopent la confiance en soi, et libèrent de l’endorphine ...

 

 

En tant que vecteur de ressourcement, cet acte simple est un formidable moyen de lutte contre les différentes formes de mal-être et les tendances dépressives inhérentes à l’hyper individualisme du monde contemporain dont souffrent les plus sensibles d’entre nous. En effet, dans ce contexte, l’angoisse du vide et de la solitude tend à générer des frustrations de toute nature et à entraîner une mutation du désir en répétition compulsive et en comportements addictifs. Nous sommes ainsi conduits à chercher toujours plus de satisfactions dans l'accumulation de biens matériels, d’honneurs, de connexions, ‘d’amis’ sur les réseaux, de substances, etc., - accumulation elle-même alimentée par une rivalité mimétique exponentielle. La marche est thérapeutique parce qu’elle brise cette mécanique implacable. En effet, elle fait partie de ces pratiques minimalistes autorisant un passage du quantitatif au qualitatif (cf. infra, chap. 5, § b) ...

 

 

La vie de Rousseau consiste ainsi en des alternances de vie sociale et de vie solitaire dans la nature. A la séparation d’avec les hommes succède un rapprochement heureux avec la nature au cours duquel se produisent des modifications progressives de son âme, modifications dont il rend compte au moyen de ce qu’il appelle un « baromètre intérieur ». C’est ainsi qu’il évoque un moment au cours de ses pérégrination – il atteint un certain degré énergétique – où s’établit un accord subtil entre lui et ce qui l’entoure. Plus il se tourne vers lui-même dans sa marche méditative, plus il découvre ce qui le dépasse et le comprend. C’est alors qu’émerge ce que Bruce Bégout appelle « le fond tonal de l’existence », sans division du moi et du monde. Ainsi, à l’encontre du petit moi social des tracas et des intérêts, le moi tonal se perd dans l’immensité, se plonge dans l’océan de la nature, ...

 

 

On pourrait parler de la marche comme vecteur phénoménologique en ce sens qu'elle permet de "revenir aux choses mêmes", comme le disait Husserl. Elle nous reconduit vers ce que Merleau-Ponty appelle "la chair du monde", vers les dimensions telluriques de notre rapport au monde et les rythmes cosmiques de l'univers. 

« Caminante no hay camino, se hace camino al andar » : pour le pèlerin, le chemin n’est pas déjà là ; il n’y a de chemin que celui ouvert par l’avancée au-devant de soi. Notre traduction, très libre (et qui est déjà une interprétation) entend signifier la dimension à la fois phénoménologique et existentielle de la marche. Tout se passe comme si le pèlerin, de même que le peintre ou le poète, s’extrayait d’un rapport utilitaire au monde environnant pour aller vers l’initial, un monde fait de signes, ‘avant’ la saisie rationnelle et pratico-technique de cet univers ...

 

 

Dans un tel rapport au monde, c'est d'abord le corps qui est sollicité ; c’est par lui, par la symphonie des sens pleinement éveillés, tout autant que par ses douleurs, que j’ai le sentiment d’être partie prenante du cosmos, et plus loin, d’un réseau de significations oubliées, mais subitement régénérées. Les arbres, l’eau de la fontaine, les lapins, le renard, les serpents, les cigognes, mais aussi les femmes et les hommes croisés sur le chemin, les paroles et les regards échangés, s’inscrivent alors dans un subtil réseau de sens...

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27 avril 2021 2 27 /04 /avril /2021 19:18

 

A la fois œuvre d'imagination et séquence d'histoire de l'art, le court article de Suzanne Martin Vigier, qui s'appuie sur une toile de Ingres, correspond à ce que je cherche à faire en esthétique dans mon travail de transmission : une manière agréable de s'imprégner d'une œuvre, d'y trouver du sens et du plaisir grâce à une connaissance de ses présupposés, de son contexte historique et philosophique, etc. C'est pourquoi je le publie ici bien volontiers.

En ouvrant mon blog à cette doctorante talentueuse dont la fibre pédagogique est évidente il s'agit aussi de faire connaître et d'encourager son travail, et d'inviter à cet effet celles et ceux qui le souhaitent à la rejoindre sur son site qui fait partie d'une plateforme participative. Cet article constitue en ce sens un exemple de ce que le lecteur pourra trouver régulièrement sur ce site.

Après le lien vers ce dernier et une rapide présentation par ses propres soins, le lecteur trouvera l'intégralité du texte de Suzanne martin Vigier.

 

 

"Bienvenue sur Art&fact! 
Diplômée d'histoire de l'art, j'ai toujours ressenti le besoin de transmettre et de partager. J'aime aussi passionnément raconter des histoires. Histoires d'oeuvres mais aussi histoires inventées, qui naissent au fil de mon inspiration.

Chargée de cours à l'Ecole du Louvre, je propose également un niveau d'abonnement à prix doux pour les étudiants, avec des conseils méthodologiques. Patreon est une plateforme de financement participatif qui permet aux artistes et aux créateurs de contenu de fédérer une communauté d'abonné.e.s fondée sur le partage direct et la proximité et sans dépendre des annonceurs ni des publicités. En choisissant un abonnement mensuel parmi les cinq proposés, les abonnés font un choix qualitatif et philanthropique, celui de bénéficier de créations originales tous les mois."

 

 

-François Ier reçoit les derniers soupirs de Léonard de Vinci, Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780 – 1867), 1818, Huile sur toile, H. 40 x l. 50,5 cm, Petit Palais

 

« Une atmosphère lourde de moiteur et de chagrin règne dans la pièce. Les épaisses tentures orangées ne laissent passer aucune brise du dehors et les fenêtres à meneaux sont closes pour éviter que l’état du malade ne s’aggrave. Pourtant, l’air au-dehors est doux et bon. Nous sommes au mois de mai, au château du Clos-Lucé. Placé en haut d’une colline, entouré d’un parc à la nature verdoyante, le château est l’un des joyaux de la vallée de la Loire. Et chacun sait qu’il n’est nul autre endroit en terre de France où le climat est plus agréable, foi de poète. Mais l’éclosion flamboyante des fleurs et des feuilles, la caresse du vent et la douce chaleur d’Hélios sont les derniers des soucis du petit groupe éploré qui se masse dans la chambre mortuaire. Au centre, caché dans les replis des draps, sommeille il maestro. Sa longue barbe blanche de prophète s’écoule en ondes sur sa poitrine. Il est coiffé d’un petit berretto de nuit et d’une chemise aux manches bouffantes, qui glisse sur son torse au rythme des secousses provoquées par les crises de conscience qui l’animent à intervalles réguliers. Alors, se relevant brusquement, son front fécond emperlé de sueur, il dessine tantôt dans l’air de son long doigt noueux un motif encore inconnu au monde, tantôt chuchote quelques phrases en toscan, inaudibles pour ses auditeurs. Puis, il retombe sur la couche, les yeux levés vers le plafond qu’il semble ne pas voir, comme si le ciel lui était déjà accessible, à lui, l’homme qui avait toujours voulu voler. On chuchote, on prie, on veille et on attend. Au chevet du vieil homme, près de la tête du lit, le prêtre qui a donné l’extrême-onction à sa demande deux semaines auparavant, est là. Égrenant un chapelet d’ivoire et d’ébène, il prie. Le cardinal *** est présent lui aussi, imposant dans sa robe rouge qui le recouvre de la tête aux pieds. Mais l’ordre des honneurs est ici bouleversé, la pourpre cardinalice n’y est pas souveraine. Elle se confond avec le rouge des rideaux et des tapisseries, comme tout le reste d’ailleurs. Le cœur de cette scène, c’est Léonard, seule tache blanche qui luit d’un pâle éclat au milieu de cette fournaise. Car même au seuil de la mort, il reste le prince. En parlant de monarque…Soudain, les pages se pressent sur la pointe des pieds pour mieux y voir. Les chuchotements se font plus pressants, un cor retentit au loin. Quelqu’un écarte les rideaux fébrilement, un rai de lumière perce la pénombre. On s’agite. La silhouette juvénile et athlétique de Francesco, disciple et compagnon du maître, se penche à son oreille et lui murmure quelques mots : « il re, Padrone… ».

Léonard de Vinci esquisse alors un léger sourire, de celui qui sait que la délivrance est proche. Quelques minutes plus tard, la nouvelle est confirmée : le roi est là. »

 

Il faudra me pardonner cette envolée fictive quelque peu lyrique mais Jean-Auguste-Dominique Ingres fournit ici une telle matière à rêver que je n’ai pu m’en empêcher. En effet, ce tableau, François Ier reçoit les derniers soupirs de Léonard de Vinci, peint en 1818, représente une scène extrêmement touchante et symbolique – la mort du grand savant et artiste Léonard de Vinci – mais néanmoins inventée de toutes pièces. Mais revenons un peu en arrière…Suite à son séjour à Rome comme pensionnaire de l’Académie de France, Ingres reste en Italie jusqu’en 1824. Le peintre vit alors grâce aux commandes de portraits et réalise, pour une clientèle privée, de petites scènes à sujet historique. En l’occurrence, le tableau est commandé par le comte de Blacas, ambassadeur de France à Rome pour Louis XVIII, et personnalité influente sous la Restauration.

 

 -Le comte Pierre Louis Jean Casimir de Blacas d’Aulps

 

 Le peintre rassemble ici ses souvenirs pour composer son œuvre. Divers tableaux célèbres exposés au musée du Louvre lui ont en effet servi de modèles pour représenter les personnages de la scène. Le recours à la citation iconographique se décèle ainsi aisément dans le visage de François Ier, transposé du portrait peint par Titien en 1539. La figure de Léonard mourant est en revanche une création typiquement « ingresque » avec sa torsion expressive du cou et son chromatisme subtil.

          

     -Portrait de François Ier, Titien, 1539, Huile sur toile, H. : 1,09 m. ; L. : 0,89 m. Musée du Louvre

 

 

 

 

 

Description de l’œuvre

 

Dans une composition très chaleureuse, aux tons rouges et orangés, Ingres a décidé d’inclure des éléments aussi bien pittoresques que romantiques. Léonard de Vinci repose sur un lit à baldaquins en bois, légèrement surélevé au-dessus du sol. On devine une chambre agrémentée de quelques meubles de riche facture et, au sol, un parquet finement marqueté. A la tête du lit, un prêtre en habit joint ses mains en prière. A côté de lui, sur une table de chevet, sont placés des objets religieux qui servent à administrer les derniers sacrements : une Bible ouverte, un petit crucifix et une petite cloche. Plusieurs personnages entourent le lit, dont un groupe assez dense et animé à droite. On peut notamment noter la présence d’un cardinal. Un jeune enfant en habits princiers observe la scène : il pourrait s’agir d’un des enfants royaux mais le premier né de François Ier et de Claude de France est François, dauphin de France, né en 1518. Il n’a donc qu’un an lorsque Léonard meurt et l’enfant représenté est déjà grand, d’au moins dix ans. Les personnages sur la droite de la toile, observant la scène ou la désignant des mains, ont des postures très théâtrales, tandis que Léonard de Vinci et François Ier révèlent les influences romantiques d’une grande émotion. François Ier, dans une attitude de grande dévotion, presque filiale, se penche vers l’artiste qu’il tient affectueusement dans ses bras. Cette scène se caractérise par un grand pathos. Mais qu’en est-il en réalité ? Ingres peint-il une scène historique ou compose-t-il avec la réalité afin de proposer une œuvre où la puissance évocatrice l’emporte sur la véracité ? Emporté par la maladie, le savant de la Renaissance italienne meurt au château du Clos-Lucé, à l’âge de 67 ans, le 2 mai 1519. Peu de temps après la disparition de l’artiste, les rouages de la légende se mettent en branle.

 

 

-Frontispice des Vies de Giorgio Vasari.

 

 

Giorgio Vasari, dans une édition de ses Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes datant de 1550, rapporte une épitaphe en latin qui va tout changer. Ouvrage fondateur de l’histoire de l’art, Vasari consacre dans Les Vies plus de deux cent notices aux grands artistes, de la fin du XIIIe siècle jusqu’à l’époque contemporaine (la sienne, c’est-à-dire le XVIe siècle). Cette épitaphe, qui n’a jamais été observée sur aucun monument, dit ceci : « In Sinu Regio ». Si on traduit au sens littéral, on peut comprendre : « Sur la poitrine d’un roi », mais si on prend la chose dans un sens plus métaphorique, on peut alors comprendre : « dans l’affection d’un roi », évoquant par-là les liens très forts qui unissaient le peintre de la Joconde et le vainqueur de Marignan. De plus, à cette période, la Cour de France, encore itinérante à l’époque, se trouve au château de Saint Germain en Laye, où la Reine vient de donner naissance au futur roi Henri II de France, le 31 mars. Le journal de François Ier n’évoque par ailleurs aucun voyage jusqu’au mois de juillet, ce qui tend à confirmer qu’il n’était pas présent au Clos-Lucé lors du dernier soupir de Léonard de Vinci. Enfin, l’élève de Léonard, Francesco Melzi, qui était présent au moment fatidique, évoque la disparition de son maître dans sa correspondance, sans pour autant citer une seule fois une quelconque présence royale. Or, la présence du roi à cette date n’aurait pu être passée sous silence. La toile de Jean-Auguste-Dominique Ingres, d’esprit troubadour, n’est donc pas à prendre au pied de la lettre. Représentation romancée de l’Histoire de France, celle-ci cherche avant tout à idéaliser un épisode historique plutôt que s’attacher aux faits. Restent la qualité de l’exécution de la toile, ses couleurs surprenantes et l’élégance de sa composition.

 

Autoportrait de Francesco Melzi, vers 1510, aquarelle, musée Bonnat, Bayonne.


 

Texte fictif et notice par Suzanne Martin-Vigier. Tous droits réservés.

Je crois que cette fois-ci, c'est bon : 

 

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11 avril 2021 7 11 /04 /avril /2021 12:39

Au moment où je travaille sur le dixième et dernier chapitre, "Aimer", de La Chair du monde, je publie ici quelques extraits de son sixième chapitre que j'ai intitulé "Un soi plus vaste".

Ce chapitre concerne l'appropriation américaine - par des poètes philosophes comme Emerson et Thoreau - du Romantisme européen, et de la façon dont ils ont privilégié un Soi plus vaste en communion avec les espaces sauvages américains. Leur approche ne sera pas sans incidence à la fois sur la "beat generation", les hippies, mais aussi sur la pensée écologiste actuelle (cf. infra, chap.9).

 

 

"En traversant l’Atlantique la source vive Romantique se transforme en un torrent tempétueux. Sans doute, le tempérament fougueux du principal fondateur du transcendantalisme américain, Ralf Waldo Emerson (1803-1882), n’est-il pas étranger à cette nouvelle configuration. Mais, au-delà des singularités individuelles, il faut aussi prendre en considération des déterminations liées au territoire américain, à ces grands espaces sauvages qui ne sont pas sans incidence sur la pensée, sur ses rythmes et sa puissance [...]

 

L’approche géo-philosophique permet ici de distinguer les manières différentes dont la pensée se déploie, selon qu’elle s’exerce sur un territoire déterminé par l’histoire d’une part, ou sur un territoire vécu subjectivement comme étant vierge et à conquérir, d’autre part. Cette approche implique donc que la pensée ne se déploie pas nécessairement de façon unique et éternelle, mais que ses formes sont produites de façon contingente par la rencontre avec un territoire donné, qu’elles sont contemporaines de telle ou telle caractéristique territoriale [...]

 

A la limite de la poésie et de la philosophie, Emerson s’efforce d’exalter un soi qui croît en authenticité à mesure qu’il fusionne avec la nature et qu’il s’émancipe de la superficialité des exigences urbaines. Ainsi, l’originalité d’Emerson tient au fait qu’il appartient à deux mondes : d’un côté il est grec, allemand, voire hindou – et donc ancré dans l’ancien monde. Concernant l’Inde, il est très sensible à la philosophie du Vedanta que l’Amérique commence à découvrir, au thème de l’itinéraire initiatique qui conduit à la fusion de l’atman (l’âme individuelle) dans le Brahman (le principe supérieur) ; cette thématique n’est pas sans incidence sur celle – émersonienne - du dépassement du moi individuel au profit d’un Soi en harmonie avec les forces cosmiques. Mais d’un autre côté, il est clairement le descendant des anglo-saxons, de ces rudes émigrants du Mayflower qui savent remonter les manches de leur chemise, et qui se caractérisent par la confiance dans leurs muscles et l’énergie de leur volonté [...]

 

L’abandon d’un moi urbain, superficiel et divisé, au profit de la découverte d’un Soi plus profond, en accord avec une nature régénératrice est aussi un motif très prégnant chez Thoreau, le premier disciple d’Emerson. Il éprouve une méfiance instinctive pour la vie citadine et quitte à vingt-huit ans le confort de la petite ville de Concord pour vivre seul au bord de l’étang de Walden (tout proche de Concord, Massachusetts). Grand lecteur de Nature, l’œuvre fondamentale d’Emerson, Thoreau entend incarner dans son existence même les idéaux de son aîné, et il s’efforce d’entrer en résonance avec la vie universelle – expérience qu’il retrace dans Walden, ou la vie dans les bois. Sa méfiance envers la ville est symétrique de l’exaltation des grands espaces, et la confiance envers la nature régénératrice prolonge celle qu’il faut éprouver ou cultiver envers soi-même. Thoreau est l’un des pionniers du thème du ‘wild’, de ces grands espaces sauvages du nouveau continent :

         « L’ouest dont je parle n’est rien qu’un synonyme du mot ‘sauvage’… dans la vie sauvage repose la sauvegarde du monde… La vie s’accorde à la Vie sauvage. Le plus vivant est le plus sauvage » (Ibidem)

         La dimension cosmique de l’œuvre poétique de Thoreau le rapproche, lui aussi, du Vedanta et de la Bhagavad Gîta dont il est un grand lecteur. Il s’inscrit aussi dans le sillage Romantique en ce qu’il écrit moins sur la nature qu’à partir d’elle. Ainsi dans son Journal, il écrit : « Je reste en plein air à cause de l’animal, du minéral, du végétal qui sont en moi. » [...]

 
 
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La transmission de la philosophie et de l'esthétique est une chose difficile qui requiert la concentration de l'étudiant. Elle ne relève donc pas d'un discours démagogique ou sophistique dont la popularité médiatique n'a souvent d'égal que la pauvreté conceptuelle. Inversement, à l'attention des profanes, il ne peut s'agir non plus de procéder selon un discours élitiste, du type normalien. En ce qui me concerne, je dirais que mon but et ma profession de foi, que ce soit dans mes conférences, mes ateliers ou sur ce blog, c'est de tendre à rendre accessibles ces choses difficiles avec un minimum de déperdition conceptuelle.

 

 

 

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Penser la violence ; l'oeuvre de Girard

Paru en Mars 2018 chez HDiffusion, Penser la violence de Pascal Coulon. 20 euro dans toutes les "bonnes librairies"

 

 

La violence a fait au cours des deux derniers siècles l'objet d'une pléthore de recherches dans bien des domaines, et nombreux sont les livres qui ont traité de la question en lui apportant des réponses fécondes. Bien peu cependant l'ont abordée dans sa dimension génétique essentielle de violence fondatrice. Et, pour cause ! Penser que toutes les communautés humaines et l'ensemble des processus civilisateurs, avec leurs rites, leurs cultures, etc., trouvent leurs origines dans une violence radicale qui en constitue la fondation ne va pas de soi ! De ce point de vue, Freud semble bien avoir la paternité de l'idée fondamentale d'un meurtre initial, paradoxalement à la source de la civilisation, de la morale et de la religion. Mais ne s'agit-il pas d'un mythe ? La question de la violence ne requiert-elle pas plutôt une méthode indiciaire, s'appuyant sur des recherches et un matériau anthropologiques ? L'oeuvre de René Girard tend dans un effort continu, magistral et souvent solitaire à remonter contre vents et marées aux sources d'une violence à la fois effective, revenant périodiquement, fondatrice et génétique. Sans omettre les failles de la doctrine, l'auteur met clairement en évidence l'articulation des théories girardiennes, désir mimétique, victime émissaire, méconnaissance, et nous en découvre la fécondité pour penser notre époque. (4ème de couverture)

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LES GROUPES D'ENTRAIDE

Pascal Coulon, LES GROUPES D'ENTRAIDE

Une thérapie contemporaine

Psycho-Logiques
 

De nombreuses personnes trouvent dans les groupes d'entraide des ressources pour lutter contre leurs souffrances, se reconstruire psychologiquement et recréer du lien social. Quel est le véritable potentiel de ces groupes ? Quelles sont les origines de ces fraternités ? Quelles sont leurs valeurs ? Comment expliquer leur relative confidentialité et les résistances que ces groupes rencontrent en France ? Cet ouvrage met en lumière les polémiques qui opposent vainement la psychanalyse aux autres thérapeutiques de groupe face aux sujets addictés.


L'Harmattan, 22,50 euro
ISBN : 978-2-296-10844-8 • février 2010 • 226 pages

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