J'ai appris récemment avec tristesse les décès de Jacqueline Lichtenstein, professeure de philosophie esthétique, et de Didier Deleule, professeur de philosophie politique.
Si besoin était (mais cela va sans dire), ces deux immenses professeurs font partie de ceux qui montrent que la qualité d'un philosophe ne s'évalue pas à l'aune de la présence médiatique, mais de leur travail patient de recherche, leur passion et leur goût pour la pédagogie.
J'ai copié-collé plus bas deux petits textes sur leur immense carrière, tant universitaire qu'éditoriale, que je ne saurais résumer ici.
A titre personnel, je retiens que ce sont les cours de Jacqueline Lichtenstein (et ceux de Baldine Saint Girons) dans les années 1995-2000 à Nanterre qui m'ont fait découvrir et développer avec passion mon goût pour ce qui touche à l'image, à la peinture, à son histoire et à toutes les questions d'esthétique sur lesquelles je travaille encore aujourd'hui. C'est aussi grâce à des enseignants comme elle que j'ai compris que la peinture constituait une porte d'entrée éminemment enrichissante pour la connaissance, aussi bien sensible qu'intellectuelle, en ce qu'elle sollicite aussi bien la philosophie que l'histoire, la théologie, voire l'anthropologie. En dehors de ses cours, ses œuvres, et notamment La couleur éloquente, m'ont particulièrement stimulé pour construire un nombre appréciable de problématiques autour desquelles portent mes conférence et mes ateliers d'histoire de l'art. Je ne saurais donc lui être trop reconnaissant à cet égard.
Concernant Didier Deleule, en dehors de ses cours de philosophie politique et morale de très haut niveau sur Aristote, Hobbes ou Hume dans les mêmes années, je retiens une extrême courtoisie et une vraie gentillesse. C'est sous sa Direction que j'ai mené à bien ma Maîtrise et mon DEA en 1999 et en 2000, à chaque fois sur des œuvres de William James que j'ai traduites et commentées. Je le remercie pour sa lecture attentive, ses corrections et ses conseils.
"Philosophe, historienne de l'art et professeure,
Jacqueline Lichtenstein a enseigné à l’Université de Berkeley, à l’Université Paris-Nanterre, à la Sorbonne Paris IV ainsi qu’à l’École du Louvre, où elle a été membre du Conseil des études et de la recherche. Elle a également été membre du Conseil scientifique du musée du Louvre, qui l’a invitée en 2013 pour un cycle de conférences sur la poétique et la théorie du dessin du XVe au XIXe siècle. Responsable de la collection « Essais d’art et de philosophie », créée en 1949 par Henri Gouhier aux éditions Vrin, elle s’est fait également remarquer en tant qu’auteure. Parmi ses ouvrages, on peut notamment citer La tache aveugle. Essai sur les relations de la peinture et de la sculpture à l’âge moderne (Gallimard, 2013) et La couleur éloquente, rhétorique et peinture à l’âge classique (Flammarion, 1989). Elle s’est notamment intéressée à la relation antagoniste entre le dessin, du domaine de l’intelligible, et la couleur relevant du sensible, considérée comme un éclat séducteur. Il faut également mentionner qu’elle a dirigé l’édition des Conférences de l’Académie royale de peinture et de sculpture à l’époque de Louis XIV de 1648 à 1793, avec Christian Michel."
"Au fil d’une carrière universitaire intense et exceptionnellement fructueuse, Didier Deleule aura assumé avec la plus grande exigence un très grand nombre de fonctions, et mené à bien des missions importantes, dans les établissements où il eut des responsabilités mais aussi au plan régional (Société franc-comtoise de Philosophie, Société bretonne de Philosophie), au plan national (comme président de commission au jury de l’Agrégation de philosophie, comme président de la section de Philosophie du Conseil national des universités et – à partir de 2009 – à la direction de la Société française de philosophie) et dans les instances internationales (Comité directeur de la FISP, charges de professeur invité aux universités de Rio de Janeiro, Bologne ou encore Kairouan).
Très impliqué dans le monde de l’édition scientifique et dans la vie des revues (telles que Philosophiques, Les Cahiers philosophiques, Revue des sciences et techniques des activités physiques et sportives, Cités – parmi d’autres – et bien sûr à la tête de la Revue de Métaphysique et de Morale à partir de 2009), Didier Deleule s’est montré, jusqu’aux derniers jours, et malgré la fatigue de la lutte contre la maladie, très attentif à la vie intellectuelle de son temps. Son enthousiasme pour le monde des études, sa fidélité aux missions de la philosophia perennis et sa générosité en amitié laissent un grand vide dans le cœur des collègues, des amis, des lecteurs, des anciens élèves ou étudiants qui ont bénéficié de sa présence et de ses lumières. Leur détermination à honorer sa mémoire et son œuvre n’en est que plus grande. Sa gentillesse et son attention aux autres auront marqué ceux et celles qui ont eu le bonheur de le connaître, notamment dans les instances de la Société française de philosophie, dans le travail conjoint avec l’ASPLF et au Comité directeur de la FISP – institutions auxquelles il était particulièrement attaché.
Didier Deleule fut créé Chevalier des Arts et Lettres (janvier 1989) et Chevalier dans l’ordre des Palmes académiques (promotion du 14 juillet 2004). Un recueil composé en son hommage lui a été offert par ses collègues en 2010 (Comment peut-on être sceptique? dir., Hélène L’Heuillet et Michèle Cohen-Halimi, Paris, Honoré Champion)."
Dans le cadre de son séminaire mensuel de réflexion autour de l'art thérapie, Jean-Pierre Klein, le Directeur de l'INECAT, m'invite à intervenir le samedi 16 mars à 14h30 à la Halle Saint Pierre. Le thème de l'année porte en effet sur la violence, et j'évoquerai donc l'apport girardien en la matière.
Le petit texte de présentation qui suit vaut comme argument général de la relation entre violence symbolique et art thérapie, il annonce ma participation, et il donne les détails pratiques concernant lieux, dates, horaires et tarifs de cette conférence. Celle-ci sera suivie d'une séance de signature du livre Penser la violence
Séminaire mensuel à la Halle Saint-Pierre
10ème année
2 rue Ronsard, 75018 Paris
Sous la direction de Jean-Pierre Klein
Thème du séminaire 2019 la Halle St Pierre chaque 3ème samedi de 14H30 à 16H30 de janvier à mai suivis d’une journée entière avec des médiateurs artistiques et des art-thérapeutes en juin :
Violences réelles, violences symboliques
"La violence paralyse le corps de l’être violenté, elle l’empêche de penser, elle s’inscrit en deçà des mots, en deçà de toute remémoration, dans une temporalité figée. C’est l’effondrement, le deuil impossible, la fixation de la personne dans le statut de victime, voire de coupable de la violence subie. Ou bien c’est la fixation de la personne migrante, handicapée, SDF, etc., dans la violence d’une stigmatisation.
Le monde actuel n’est presque totalement que violence. Cependant, on note partout un début de prise de conscience, de dénonciation, de mobilisation. Assistons-nous au début d’une ère d’alternative violente à la violence ? Mais d’abord comprenons ce qu’est la violence, mesurons en quoi elle n’est perçue que dans sa dimension de destruction, et comment elle peut devenir une force, une énergie. L’art, la sociologie, la philosophie, la psychanalyse, la pensée humaniste, les sciences de l’éducation, la médiation artistique, l’art-thérapie peuvent-ils non seulement analyser la violence agie et subie mais aussi donner des pistes de son dépassement, voire de sa transfiguration symbolique ? Qu’en est-il de la violence source de création, d’accomplissement, de dynamisme vital ? À quoi la violence comme qualité –et non comme passage à l’acte- peut-il donner accès ?"
Le samedi 16/03 (14H30-16H30) Pascal Coulon, conférencier en philosophie et histoire de l’art, Approches générales philosophiques de la violence
L’apport spécifique de l’anthropologie de René Girard, auteur de Penser la violence, éditions HD,
http://fraterphilo.over-blog.com/
Prochaine séance 20/04/2019 Ahmed Madani, Metteur en scène de Flammes et de J’ai rencontré Dieu sur Facebook, De la violence subie à son dépassement par la création artistique 14H30-16H30
Art et Thérapie/Institut National d’Expression, de Création, d’Art et Transformation
(Revue, et établissement d’enseignement supérieur de médiation artistique et d’art-thérapie, Niveaux II France, VI CEE)
Programme détaillé de l’année : klein.jpkev@gmail.com
entrée 12 € (6 € pour les élèves INECAT carte d’adhérent de l’année) communication@hallesaintpierre.org Tel : 01 42 58 72 89 INECAT/Art et Thérapie, 27, rue Boyer, 75020 Paris,
Le texte qui suit est celui d’une conférence par téléphone pour le Département of peace and conflict studies de l’université de Waterloo en Ontario, dirigé par le Professeur Lowell Ewert. Ce département se donne pour vocation d’étudier les processus d’ingénierie sociale susceptibles de conduire à la paix ou à la guerre.
Intéressé par mon activité d’animateur d’ateliers « Esthétique » et « Initiation à la philosophie » au sein d’un centre de soins pour personnes souffrant d’addictions et dans des prisons, le Pr Ewert m’a invité à une « lecture » devant ses trente-cinq étudiants en novembre 2018. Cet article est donc une retraduction de l’anglais vers le français de cette intervention téléphonique - gratifiante pour moi en termes de reconnaissance, mais aussi féconde en ce que sa préparation m’a permis de me remettre au travail, de réfléchir sur ma pratique et finalement de mieux intégrer ma propre activité.
Après une introduction (non écrite) précisant la nature et les modalités de mes différentes activités et de mes interventions concernant philosophie et histoire de l'art, que ce soit dans un centre de soin ou dans une maison d'arrêt, voici donc le texte que j'ai lu aux étudiants (cette lecture a été suivie d'une intéressante séance de questions/réponses) :
Comme je le comprends, l’objet principal des recherches du Professeur Ewert et de ses étudiants est l’étude des chemins et des processus d’ingénierie sociale permettant d’améliorer la paix, dans le monde, certes, mais aussi à des niveaux plus microcosmiques. Je ne suis pas un spécialiste de ce domaine, mais, dans mon champ, qui est plus psycho et sociothérapeutique, je crois fermement aux dimensions systémiques des évènements source de psychopathies chez un individu. Autrement dit, je crois qu’il est bon de prendre en considération ces dimensions afin d’identifier un problème, mais aussi pour tenter de le résoudre.
Il existe des différences importantes entre la guerre et la paix d’un côté, et la mauvaise et la bonne santé de l’autre. Mais il y a aussi des ponts intéressants, qu’il s’agisse de diagnostique ou de traitement. Et nous avons là plus qu’une simple analogie. C’est un truisme de dire que lorsque les gens se sentent mal pour telle ou telle raison, ils sont plus susceptibles de devenir violents, que ce soit contre eux-mêmes ou contre les autres. Ainsi, il existe des liens étroits entre les deux champs, et améliorer la santé est proche d’améliorer la paix.
De façon modeste, parmi d’autres outils, je crois que l’enseignement de la philosophie, de l’art et de la littérature à des personnes en difficulté socialement et psychologiquement contribue à cette finalité. Pourquoi en est-il ainsi ?
Avant la question de la transmission elle-même, disons un mot de la violence. Je n’entends pas revenir ici aux sources anthropologiques de la violence, mais disons brièvement que quelques causes de cette violence, de ce malaise ou de cette disharmonie entre les gens – et en eux-mêmes – sont bien connues et évidentes.
Parmi ces raisons, nous trouvons les frustrations liées aux injustices économiques et sociales, bien sûr, que ce sentiment corresponde à une réalité ou non au regard de la situation objective. Mais nous trouvons aussi le sentiment d’absence de sens (et l’on sait qu’il s’agit de la cause majeure de la souffrance au travail, comme l’indique Christophe Dejours), le déficit d’estime de soi, le manque de reconnaissance et le sentiment de non appartenance à l’ensemble de la société. Tout ceci tend à créer du ressentiment, et le ressentiment lui-même crée de la colère, de la violence, et même des valeurs (comme le montre Nietzsche). En fait, dans une telle situation, la question de l’appartenance tend à devenir sclérosante, et une source de division et de tensions identitaires. Dans ce cas, le groupe qui se sent exclu tend à exister principalement en s’opposant aux autres - il se pose en s’opposant -, et c’est une source potentielle de violence.
Revenons à la philosophie, l’art et la littérature. Tout d’abord, nous savons au moins depuis la conceptualisation d’Aristote (La Poétique) – et ceci fut développé plus tard par Hegel et Freud, bien sûr -, que l’art peut avoir un pouvoir cathartique. Pour résumer, voir sur la scène une tragédie avec le spectacle de la colère, de la haine, de la vengeance, des passions, etc., est une façon de les objectiver, de les mettre à distance, de s’en libérer en quelque manière, et, par conséquent, d’en diminuer la puissance dangereuse pour la communauté. L’art est un bon moyen de « faire avec » la névrose dans la mesure où il s’agit d’exprimer et de s’identifier avec des pulsions violentes d’une manière socialement acceptable.
Mais cela signifie aussi que la tragédie, ou la prose d’un grand écrivain, ou les toiles d’un Maître, sont universelles. Cela semble paradoxal de prime abord : l’œuvre d’art, singulière par essence en ce qu’elle s’attache à un sujet particulier, localement et historiquement situé, devient universelle. Le grand artiste touche au cœur de chacun d’entre nous dans ce qui fait notre commune humanité, au-delà de notre dimension sociale.
Concernant les tensions violentes, la philosophie peut revêtir un pouvoir sociothérapeutique en ce qu’elle participe d’une pulvérisation des essentialismes, lesquels nous calcifient dans des postures sclérosantes. Elle aide à déconstruire les préjugés et ouvre ainsi un horizon et des possibles à des personnes en ce qu'elles peuvent ainsi sentir jusqu’où elles peuvent aller en termes d’auto-détermination. Elle participe de l’émergence d’un point de vue différent, et devient alors le vecteur de relations plus ouvertes.
Dans certaines conditions, la littérature peut aider à réparer les gens ensouffrance. Le grand écrivain touche quelque chose en moi qui est essentiel et intime. Proust écrit : « Le lecteur est, quand il lit, le lecteur de lui-même ». Parfois, nous lisons quelque chose, et nous réalisons que c’est exactement ce que nous ressentons et pensons. Mais nous n’avions pas jusqu’alors les mots pour l’exprimer clairement. Les grands livres ont la vocation de libérer le lecteur et de lui procurer de nouveaux horizons de sens. Plus loin, la littérature est thérapeutique en ce qu’elle aide les égarés à trouver leur chemin. Non que lecture et écriture confèrent des vertus morales. Elles n’anesthésient ni la singularité ni l’énergie vitale. Mais elles interfèrent en quelque manière dans la réalité qu’elles aident à ramifier et à en renouveler la forme. Elles procurent une pause au lecteur qui peut ainsi penser sa propre expérience à un second niveau, élaboré plus subjectivement. Tout ceci tend à régénérer l’estime de soi, elle-même source potentielle de nouveaux possibles. En ce sens, lecture et écriture participent du fait que les gens se perçoivent comme des êtres humains « normaux », se sentent connectés à nouveau avec l’humanité et dépositaires d’une culture universelle. Via l’expérience de la littérature et de l’art, le sentiment d’appartenance à l’humanité devient possible. La narration est un miroir dans lequel je me reconnais.
A mon avis, l’enseignement de l’histoire de l’art – ou de l’esthétique – touche à la rencontre authentique. Il vise à procurer des codes, des outils permettant d’aiguiser goût et sensations, ce qui permet de mieux voir le monde. Qu’y a t-il à voir dans – ou par le biais de – cette peinture de telle sorte qu’elle éveille des sentiments en moi, que j’en perçoive le sens, et que je sente qu’elle est aussi adressée à moi ?
Là aussi se situe un paradoxe : ce n’est pas la peinture elle-même qui demande à être vue. L’important c’est que l’œuvre d’art est comme une lunette (comme le dit Proust) au travers de laquelle je peux voir des aspects du monde différents et plus profonds que ceux de la quotidienneté ordinaire, conditionnée par l’utilité et les impératifs de survie.
J’insiste sur un point : cette approche est pertinente parce que la visée n’est pas la diffusion culturelle. La diffusion en question sert en réalité des buts marchands et transforme l’individu en consommateur, aliénant le désir du sujet. A l'opposé, cet enseignement tend à créer une rencontre véritable, initiatrice potentielle d’un processus de subjectivation. Un désir profond, créatif et authentique est ainsi sollicité. Au zapping erratique et compulsif, la philosophie et l’art opposent la production d’un désir sublimé, susceptible d’une inscription dans la durée.
En fait, mon objet est ce que j’appellerais une régénération des humanités. Les ateliers n’ont ni une vocation occupationnelle, ni de diffusion culturelle. « Faire ses humanités » signifiait originellement l’étude du grec et du latin afin d’avoir accès aux idées, émotions et savoirs des classiques et des Anciens. Ces études étaient réservées à une certaine élite jusqu’aux années 60, date à partir de laquelle cette idée « d’humanités » a commencé à disparaitre de l'enseignement.
Comme j’interprète le terme aujourd’hui, ce n’est plus réservé à une élite, mais à des gens en difficulté. Et cela signifie étudier – ou disons fréquenter – les textes littéraires, le langage et les codes de l’art et de l’esthétique, les doctrines philosophiques, etc. Dans la même optique que les humanités d’antan, tout ceci est censé permettre de se relier avec ce que tous les hommes recèlent d’humanité commune.
J’aimerais terminer avec le paradoxe mentionné plus haut : la question de l’universalité à travers la singularité. S’ils doivent toucher les gens, l’art et la littérature ne peuvent être de pures abstractions. Ils doivent s’adresser à leur cœur et à leurs entrailles. Là se situent le risque et le pari, ce qui fait appel à une certaine foi. Il nous faut croire que pénétrer plus profondément la connaissance d'une culture singulière, de ses entrailles, de ses origines par les membres d’une communauté, ne conduit pas nécessairement à un retrait de l’universel. Charles Taylor, le philosophe canadien, dit quelque part qu’une meilleure connaissance d’une culture singulière, qui aide les gens à mieux maîtriser leur origine, constitue finalement l’une des meilleures façons d’améliorer le sentiment d’universalité et de fraternité. Antonio Tapiès, le grand artiste catalan, dut pénétrer plus profondément vers les racines de sa tradition afin d’enrichir ses productions artistiques. Pour lui, « tout ce qui est ressenti intimement est susceptible de se transformer en un symbole de situation universelle. »
Pour conclure, je dirais que, sous certaines conditions, l’art, la littérature et la philosophie procurent des outils permettant aux gens de pénétrer plus profondément en eux-mêmes, de mieux se connaître, de trouver des mots et du sens pour leur vie. Cela peut sembler utopique, mais l’expérience m’a montré que les gens sont plus souvent que nous le pensons attentifs à ces dimensions culturelles. C’est une question de transmission, mais aussi de Kaïros, de temps opportun dans un parcours de vie. Ce processus culturel est aussi un savoir aidant à se sentir plus humain, et relié à l’humanité comme un tout.
La crise que nous traversons est à la source d'un accroissement exponentiel de rumeurs délirantes, nous l'avons vu dans l'article précédent de ce blog qui touchait à la question de la post vérité et à la nécessité éthique d'une hygiène de la pensée.
Dans le même ordre d'idées, il s'agit ici de la question du sens et de la valeur des mots et de ce qu'ils véhiculent dans ce moment de confusion des esprits. A cet égard, afin de lui rendre hommage, je souhaite faire une exception en publiant sur mon blog un article paru dans Le Point du romancier et journaliste algérien Kamel Daoud qui, de par sa vie, ses engagements et les dangers qu'il courre, connaît, lui, le sens de certains mots circulant actuellement sur les réseaux sociaux. En changeant le sens des mots, on déforme la perception de la réalité.
Voici le texte de Kamel Daoud
Ce qu'est vraiment un dictateur
"De « dictature », à « violences policières », les gilets jaunes convoquent des termes qu'il est urgent de redéfinir. Les Français le savent-ils tous ? Si leur pays bascule dans le chaos, la radicalité, c'est que tout est permis ailleurs. C'est le quitus rêvé pour les populismes en Occident. Il faut espérer que cela ne se passe pas ainsi. Et, pour espérer, il faut au moins corriger le sens des mots. Ceux de la presse, des médias. A lire les titres et l'usage que l'on fait de la langue, on déchiffre presque un espoir malsain de voir s'écrouler un pays comme pour justifier, rétrospectivement, une titraille.
Quelques mots sont à redéfinir d'urgence pour recouvrer la mesure.
«Dictature », d'abord, utilisé à l'intention du macronisme. Certains oublient donc ce qu’est un dictateur. La littérature en a adouci le mystère brutal, le reportage en a fait un « sujet » exotique, les années 1970 étant un souvenir, on en parle aujourd'hui avec une dangereuse négligence. Un dictateur, c'est un homme qui prend le pouvoir à la vie à la mort. Qui tue la moitié de son peuple pour gouverner l'autre moitié agenouillée, qui a des prisons secrètes, une police secrète, une humeur secrète. Il est sanguinaire, fantasque, assassin. Il adore faire du pays une photo de lui-même, il aime la parade et le portrait géant. Le confort étant un abrègement inévitable de la mémoire, on semble avoir oublié ce qu'est un dictateur et on le voit partout, dans la presse et la parade.
« Violences policières». C'est l'usage que l'on fait de la police pour protéger un dictateur, ses proches, ses biens. C'est synonyme de sang, blessés graves, morts quotidiens, « disparitions » et procès de minuit. C'est loin de définir des heurts entre manifestants et policiers à Paris ou à Bordeaux.
« Guerre ». C'est un souvenir terrible, une divinité qui boit du sang, pas un jeu de mots. Une guerre tue, par milliers, par millions. C'est la perte de la maison, du sens, de l'humain, du pays, de la dignité. Ce n'est pas un échange de cailloux et de lacrymogènes. Il faut laisser se reposer les morts et la mémoire. Il ne faut pas les convoquer pour habiller ses démesures.
« Résistance». Ce mot, en France, a une mémoire. Ce n'est pas un sticker jaune qu'on appose sur un bocal, un front ou un gilet. On peut faire de la résistance mais pas se faire passer pour elle.
« Décapitation », « Monarchie », « Bastille », « Roi ». On a suivi dans le reste du monde ce remake faiblard et artificiel de la Révolution française dans la France des intox. Plus proche de la redéfinition de l'œdipe que de la vraie révolution. Ici, avec ces mots, certains veulent « tuer » le père, épouser la mère et errer, aveugles et coupables.
« Printemps européen ». Ou français. Irrespectueux pour les Égyptiens, Syriens, Tunisiens, Ukrainiens qui sont morts sous les sabots, les avions russes en Syrie ou les tirs des snipers au Caire. Un « printemps » est une chose sérieuse, espérée une vie durant, payée chèrement : c'est se soulever contre un dictateur pour atteindre la liberté et pas seulement la détaxe, la dignité. On y voit de la colère, pas de la haine de l'ordre. On y crie liberté, pas anarchie. On y rêve d'urnes, d'élections propres, de démocratie et de presse indépendante.
« Répression ». Cela arrive de nuit. Vous êtes dans votre maison et on vous arrête, cagoule, menottes, cellule secrète, torture et PV à signer sous la menace de câbles électriques nus. Votre famille ne sait pas où vous êtes et votre vie dépend d'une ONG qui se bat pour vous en Europe. Votre corps devient un délateur contre votre âme, vous perdez vos dents et votre dignité. La fosse sera votre rêve nocturne et, quand vous êtes libre, vous ne pouvez rien saisir de vos mains sans gémir et recompter vos doigts. Cela ne se passe pas ainsi à Paris. Tout cela pour revenir par des mots sur les mots. Ils sont dangereux.
« Gazer » en est un de plus qu'il faut redéfinir avec précaution.
Si, en France, on commence à abuser jusqu'au ridicule des mots « dictature » et «répression », que va-t-il nous rester à nous, au Sud, comme mots pour parler de nos sorts ?"
"Il y a moins de différence entre les animaux les plus intelligents et les hommes les plus stupides qu'entre les hommes les plus stupides et les plus intelligents".
Montaigne, Apologie de Raymond Sebond
L’actualité m’incite à republier aujourd’hui un texte de juillet 2016, « Une formidable régression obscurantiste », concernant le conspirationnisme. Le fond substantiel du texte n’est pas modifié, mais il est remanié en fonction de l’apport de diverses recherches sociologiques (celles de Gérald Bronner), d’une enquête IFOP commanditée par la Fondation Jean Jaurès et Conspiracy Watch (ainsi que des débats entre intellectuels en conclusion de la dite enquête), d’une recherche scientifique (du physicien David Grimes) et de considérations philosophiques diverses (entre autres, La faiblesse du vrai de Myriam Revault d’Alonnes, Le réel et son double de Rosset). De plus, le texte bénéficie des ressources documentaires liées à mon travail de préparation de cours pour des universités populaires sur Une histoire de la vérité dont la dernière partie porte précisément sur la question de la post-vérité.
J’ai évoqué l’actualité de ce mois de décembre 2018 ; pour la clarté du propos, je préciserais qu’il ne s’agit pas pour autant de se positionner ici sur le bien-fondé du mouvement des « gilets jaunes » ; disons simplement qu’il est de toute évidence le lieu d'infox, touché lui aussi par cette tendance complotiste exponentielle - et des déclarations nauséabondes subséquentes (provenant de sources diverses).
A cet égard, les nouveau gestionnaires de la banque de la colère des humiliés (pour employer la rhétorique de Peter Sloterdijk) qui se font entendre sur les réseaux sociaux apparaissent pour la plupart comme de bien tristes sires, qui rendent assez peu service au mouvement qu'ils sont censés défendre. C’est donc aussi pour l’intégrité du mouvement lui-même que s’impose aujourd’hui plus que jamais une opération de prophylaxie intellectuelle et sociale consistant à mettre en évidence, en les « déconstruisant », les mécanismes et systèmes cognitifs qui mènent aux théories du complot.
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Plus globalement, il me semble que notre époque de confusion de la pensée requiert aujourd'hui chez tout chercheur, intellectuel, philosophe digne de ce nom une éthique minimale sous forme d’usage suffisamment sain de la pensée, lequel n’exclue d’ailleurs en rien – bien au contraire - un quelconque engagement militant dans un sens ou un autre. « Bien penser, telle est le principe de la morale », écrivait Pascal. Le lien entre pensée et morale ne semble pas évident a priori. Pourtant, à y regarder de plus près, jamais sans doute cette pensée du 17ème siècle n’a été aussi frappante par son actualité, en ce qu'elle indique les conséquences éthiques désastreuses d'une pensée confuse.
Étrange époque où il est devenu nécessaire d’affirmer des idées tellement simples qu’elles devraient être évidentes : 1 - ce n'est pas parce que des manipulations de toute nature, ou même des complots, ont existé et existent objectivement qu'il convient d'adopter une vision conspirationniste et paranoïaque de l'histoire et de l'actualité. 2 - sauf à considérer que la fin justifie les moyens - auquel cas on est inévitablement amené à sortir d'un cadre démocratique, et même pacifique -, il est possible d’adopter des positions politiques de toute nature sans avoir pour autant à passer sous les fourches caudines de théories délirantes.
Voici donc le texte en question :
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Il est généralement convenu que le 11 septembre constitue une rupture historique, qu'il existe un avant et un après de cet événement dont on n'a sans doute pas fini d'analyser et de décliner les incidences, tant sur les plans politique, stratégique et sécuritaire que dans nos vies quotidiennes.
Mais, c'est au-delà ou en deçà de cette dimension historico-politique que j'entends me situer ici. Théories du complot, interprétations paranoïaques de l'histoire et des rapports sociaux, il me semble que l'événement 11/09 peut aussi être perçu comme un paradigme sur lequel s'étalonnent d'autres événements (Charlie, Nice, Strasbourg aujourd’hui, etc.) qui lui font écho. De ce point de vue, le 11/09 et la succession d'attentats qui entrent en résonance avec cet événement matriciel sont au principe d'une autre rupture tout à la fois symbolique, sociologique, psychologique, voire anthropologique, certes moins immédiatement perceptible, mais peut-être tout aussi grave. Fantasmes, convictions non fondées, tous les ingrédients d'une inquiétante rupture et d’une régression obscurantiste sont désormais réunis.
C'est un truisme de dire que le rapport à soi-même passe par le rapport à l'autre, que le processus par lequel se construit l'identité est traversé d'altérité. Loin d’être toujours paisible, ce rapport peut même être clairement antagoniste ; ce qui n'empêche pas cette construction mutuelle, processus qui trouve à s'effectuer d'autant mieux que nous avons en partage un certain nombre de croyances communes concernant l’existence des faits ; quitte d'ailleurs à ce que ces convictions portent sur une claire perception de nos divergences concernant leur interprétation. Ces évidences partagées ne sont pas un surplus accessoire au regard de la construction de soi. Elles ne se surajoutent pas à une identité déjà constituée ; elles fournissent au contraire les bases communes de ce rapport structurant.
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Or, c'est peut-être bien à ce niveau que le bât blesse et que se joue quelque chose de fondamental depuis le 11/09 dans nos sociétés. Qu'advient-il en effet en termes de construction identitaire dès lors que ce socle de convictions communes vacille ? Plus précisément quand, chez une partie non négligeable d'entre nous, les évidences cèdent la place au type de constructions conspirationnistes de la réalité telles qu’elles fleurissent ces dernières années ?
Ce pourrait être un phénomène marginal en termes statistiques. Mais les enquêtes montrent que ce n'est désormais plus seulement dans certaines banlieues défavorisées, dans les prisons, les lieux de soins pour personnes fragilisées psychologiquement et socialement (où, de par ma fonction, je suis assez bien placé pour observer le phénomène), chez des jeunes en manque de repères, que toute une frange de la population vit dans la croyance que le 11/09 est l'œuvre de la CIA (bien entendu noyautée par les juifs), que l’on n’a jamais marché sur la lune, que Charlie n’est pas un attentat, que la terre est plate, etc. Quelle que soit la variante du complot adoptée, et si irrationnelle que puisse être cette croyance, c'est aussi maintenant dans les catégories socio-culturelles assez élevées que des gens sont convaincus de l'existence de ce type de complots et de leurs ramifications.
Malheureusement, nous sommes sans doute là face à une pathologie de la démocratie ; les derniers événements montrent que certains politiques, des vedettes du star système et même des intellectuels flirtent désormais avec ces rumeurs, dès lors qu’ils peuvent les instrumentaliser, s’en prévaloir à des fins électoralistes, voire égotistes.
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Quand les faits eux-mêmes deviennent une affaire d'opinion se dessine un horizon d'où aura disparu un langage commun, ou tout du moins un langage s'appuyant sur un référent partagé, avec toutes sortes de conséquences périlleuses pour la vie démocratique. Certes, de ce point de vue, la responsabilité incombe sans doute aussi au politique, celui-ci apparaissant de plus en plus déconnecté des réalités concrètes vécues par les populations et en contradiction constante avec ses promesses de campagne.
La valeur paradigmatique du 11/09 tient au fait qu’à l'occasion de chaquenouvel attentat le même schéma se reproduit invariablement. De façon désormais systématique, ces drames font l'objet d'un traitement similaire sur les réseaux sociaux. Après le 11/09, un mois avait été nécessaire pour qu’émerge l’idée de complot ; après Charlie, seulement quelques heures, après Strasbourg, encore moins : aujourd'hui la théorie alternative en vient à précéder chronologiquement la version officielle !
Le net constitue à cet égard une chambre d’écho formidable, générant des phénomènes collectifs que les protagonistes initiaux de la rumeur ne maîtrisent même plus. Et cela d’autant plus que, au-delà du conspirationnisme, le net fonctionne par cascades informationnelles circulant dans un sens déterminé d’avance, parfois réglé par des algorithmes (il est établi aux États-Unis que le net est formaté de telle sorte qu'un Républicain ne reçoit que des informations alimentant sa vision du monde, et inversement pour un Démocrate), ce qui ne permet plus d’être confronté à des arguments contradictoires. Tout ceci participe d’une polarisation du champ social en communautés soudées, au sein desquelles se cristallisent et se solidifient des positions fermes, mais déconnectées du réel. C’est ainsi que nous sommes parvenus à une situation où « le vrai n’a plus d’effet sur le réel », comme l’écrit Myriam Revault d’Alonnes.
Dans ce contexte, les rumeurs complotistes fonctionnent, elles, d’autant mieux qu’elles s’adressent à des convaincus solidifiant sans cesse leurs convictions. Dès lors, chaque évènement s’inscrit pour eux dans la vision du monde qu’ils ont antéposée. A partir d’une telle perception pré conçue ou pré formatée, tout détail un peu étrange dans le déroulé de l’évènement (un drapeau qui bouge sur la lune, la supposée absence de juifs dans les tours le 11/09, etc.) va être sélectionné par l’adepte pour devenir une « preuve » du bien-fondé de sa théorie.
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Cette appétence pour l’idée de complot pourrait être sans grandes conséquences, et même folklorique – ces théories n’étant pas dénuées d’un certain plaisir esthétique, comme l’ont bien perçu les jeunes d’une part (qui bien souvent ne sont pas dupes), et les metteurs en scène et les écrivains d’autre part. En un sens, le conspirationnisme dans sa version esthétique constitue le dernier avatar d'une tentative post moderne maladroite de re-poétisation du monde, l'une de ces réactions contre ce que Heidegger appelle "l'arraisonnement technique du monde", telles qu'elles ont fleuri dans la littérature et les arts depuis les Lumières et l'avènement d'une toute puissance de la rationalité. Régénérer la sensibilité individuelle, le sentiment intérieur et la créativité en passant au besoin par l'imagination, la légende, un retour au Moyen-Âge, etc., - telle fut l’œuvre du Romantisme des 18ème et 19ème siècle, par exemple. Renouer un lien substantiel avec la dimension cosmique de l'univers, cette quête rend compte en partie des tentatives artistiques des avant-gardes (Kandinsky, Kupka, Klee, etc.) visant à respiritualiser un monde privé de sens, submergé par le matérialisme et la technique.
Mais le versant politique du conspirationnisme est beaucoup plus inquiétant. En effet, il se manifeste comme un obscurantisme qui alimente par contagion une vision paranoïaque du monde. Or, on le sait, les théories du complot précèdent souvent des phénomènes de bouc-émissarisation et de massacre de masse (l’exemple des hutus et des tutsies étant le dernier en date), et cela dans la mesure où elles préparent le terrain à une libération des pulsions les plus violentes le jour où les conditions socio-historiques sont réunies pour cela.
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Sur le pan des remèdes, même si c'est un travail long et fastidieux, les théories du complot ne devraient pas être difficiles à contrecarrer en termes d'argumentation rationnelle, et de nombreuses recherches les réfutent de fait assez facilement en s'appuyant sur des faits (un dossier complet et détaillé sur les théories du complot du 11/09 est ainsi disponible sur Wikipédia, avec une conclusion de Noam Chomsky - peu suspect de connivence avec le gouvernement US).
En outre, le physicien David Grimes montre bien, à l’aide d’un calcul de probabilités, les limites de durée très faibles de conservation d’un secret en fonction du nombre de personnes impliquées. Nous avons tous tendance à chercher au moins une personne de confiance pour partager un secret, lequel peut être trop pesant. Pour monter une opération comme le 11/09, ou une fausse conquête de la lune, des milliers de personnes auraient dû être impliquées. Après toutes ces années, est-il raisonnable de croire que pas l’une d’entre elles ne se soit confiée à un proche, ou n’ait laissé une lettre, un testament moral, etc. ? D’après les calculs de D. Grimes, en fonction du nombre de personnes dans les deux cas, si complot il y avait, il aurait dû être éventé en moins d’un an (les détails de cette enquête sont consultables sur le net).
Mais ce n’est pas là le cœur de la problématique. Tout d’abord, les études montrent que le démenti des rumeurs participe à hauteur de trente pour cent à leur propagation ! Ensuite, nous nous heurtons à une objection de bon sens : des manipulations politiques de toute nature, des complots historiques réels ont bien existé objectivement et existent probablement encore de fait, qu’il serait absurde de nier. On peut citer les attentats de Bologne et de Brescia, par exemple, dans les années 80, clairement commandités par les services secrets italiens pour discréditer la gauche. Mais justement : les faits se sont avérés progressivement, ont été jugés, des personnes de haut rang condamnées, etc. Aujourd’hui, on parle de plus en plus du scandale des élections américaines manipulées par le Kremlin. A suive : la vérité ne finit-elle pas toujours par émerger ?
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La plus grande difficulté se situe ailleurs en fait : avant même le plan psychologique, il convient d’évoquer avec Rosset la pulsion métaphysique (n’épargnant pas les plus grands philosophes idéalistes, comme l’avait bien vu Nietzsche) qui nous pousse à nous détourner du réel au profit d'arrière-mondes : « Rien de plus fragile que la faculté humaine d’admettre la réalité, d’accepter sans réserves l’impérieuse prérogative du réel… le réel n’est admis que sous certaines conditions et seulement jusqu’à un certain point ; s’il abuse et se montre déplaisant, la tolérance est suspendue. Un arrêt de perception met alors la conscience à l’abri de tout spectacle indésirable. Quant au réel, s’il insiste et tient absolument à être perçu, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs. » (Le réel et son double).
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Sur un plan plus psychologique, on peut parler pour chacun d’entre nous d’un système d’immunité intellectuelle permettant de préserver les croyances. Il est donc plus intéressant d’examiner les mécanismes cognitifs de production de ces croyances. De fait, les théories du complot sont séduisantes en ce qu'elles procurent un certain nombre de "bénéfices" psychiques à ceux qui les adoptent et les diffusent : d'abord, elles permettent de combler le vide, de donner sens à ce qui n'en n'a pas nécessairement, ce qui constitue une source majeure d’angoisse, liée au fond tragique de l'existence. La quête obsessionnelle de causalité intentionnelle vaut dès lors comme une manifestation symptomatique de l’angoisse dans un monde où il est difficile de supporter le fait que le réel est souvent insensé.
Ainsi, l'un des éléments d'explication majeurs à mon sens de l'usage défaillant de la raison réside plus particulièrement dans la confusion entre conjonction et causalité (sur le mode du : « à qui profite le crime ? »), comme c’est souvent le cas lors des attentats terroristes. L'éthique conditionnant une pensée saine consiste à résister à la tentation : ce n’est pas parce qu’il y a concomitance entre mouvement des gilets jaunes et attentat terroriste - lequel « profite » effectivement au gouvernement au sens où il permet de justifier un appel au calme – que le gouvernement en question est l’organisateur de l’attentat ! « Chaque fois qu’en consultant ma montre je vois l’aiguille sur le chiffre 10, j’entends les cloches commencer à sonner, je ne suis pas en droit de conclure que la position de l’aiguille est la cause du mouvement des cloches. » (Tolstoï, Guerre et paix)
Il serait également absurde de nier que les intérêts financiers ont une forte influence en politique. Mais les riches sont suffisamment riches et puissants pour ne pas avoir besoin de comploter ! Que plusieurs d’entre eux poursuivent les mêmes fins, cette conjonction d’intérêts communs n’implique aucune association secrète de supposés Maîtres du monde. La pulsion métaphysique entraîne un raisonnement fallacieux : là où il n’existe qu’une simple addition d’intérêts privés, un « besoin » nous conduit à personnifier le mal sous forme d’une telle association – conduite superstitieuse analogue à celle postulant un dieu anthropomorphe, dénoncée et "déconstruite" par Spinoza dans l'appendice de la partie I de L'éthique.
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Dans le même ordre d'idées, la confusion entre concomitance et causalité intentionnelle autorise souvent la désignation d'une victime émissaire, solution bien pratique là aussi en termes de canalisation de la violence et de lutte contre l'angoisse.
Disons plus globalement que, face au tragique de l’existence, bien difficile à penser, à intégrer, une théorie du complot se présente comme une douceur pour l’esprit, une plage de repos, voire de paresse intellectuelle.
Enfin - mécanisme psychologique identifié également -, ces théories alimentent le narcissisme de leur défenseur, ce dernier apparaissant comme un affranchi, le détenteur d'un secret que le commun ne possède pas. En ce sens, l'adepte de la théorie du complot est lui-même un acteur séduisant, de même qu’un activiste redoutable, un infatigable propagateur de la rumeur face à qui il ne peut y avoir que des naïfs aliénés au système et à la pensée unique (au mieux), ou des complices de ce système (au pire). Que, plus simplement, le commun des mortels ait d’autres chats à fouetter et ne s’intéresse que de façon lointaine à tout cela ne lui vient guère à l’esprit.
Face au vide, au manque et à la solitude existentielle, ces éléments constituent ainsi un "bénéfice" non négligeable pour des gens en perte de repères. Pour toutes ces raisons, ces théories sont difficiles à réfuter. Milgram avait bien identifié le mécanisme selon lequel plus un adepte s'est engagé sur une voie, plus il lui est compliqué subjectivement de reconnaître qu'elle est fausse. Avec son expérience, il montrait, entre autres, que reconnaître que l'on s'est trompé représente toujours un coût narcissique élevé, et cela d'autant plus que la croyance est ancienne.
Il est donc à craindre qu'il soit déjà trop tard pour nombre d'adultes convertis. C'est alors aux plus jeunes qu'il s'agit de s'adresser, et, en ce sens, les initiatives de ces dernières années visant à éveiller l’esprit critique des élèves de collège par rapport aux sources d'information, avec interventions de journalistes, etc., sont excellentes. Mais il me semble qu'il faudrait désormais les systématiser et les intégrer plus officiellement dans le cursus scolaire, tant il y va essentiellement de la construction de soi, du citoyen et de l'être ensemble.
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Enfin, clin d’œil de l'histoire des idées et ruse de la raison, cette incroyable régression obscurantiste peut être à la source d'une revitalisation de la fonction du philosophe dans la Cité.
Bien que ce contexte soit désolant, d’une certaine façon, le penseur peut être, lui aussi, séduit : pour ma part, j'ai le sentiment de retrouver l'atmosphère qui entourait mon cher Spinoza pendant mes années de Licence, avec sa lutte contre la superstition et en faveur de la raison.
Dans la mesure où il est trop tôt pour bien saisir les tenants et aboutissants de la crise des gilets jaunes et d'en faire une synthèse, je me garderai bien dans ce petit article de donner mon avis à ce sujet, cette crise faisant par ailleurs, au-delà des rumeurs et des fake news de toute nature, l'objet d'un ensemble de considérations informées et d'éditoriaux de sensibilités différentes.
Cependant, pour répondre à la demande de quelques étudiants, je me permettrai de donner quelques indications de lectures philosophiques, sociologiques et historiques, comme des repères qui permettent de conférer une intelligibilité à cet évènement, d'éclairer quelques unes de ses différentes facettes et d'inscrire ce moment de crise dans la trame plus générale d'une durée longue.
Le premier livre incontournable à mon sens est celui de Christopher Lasch, La révolte des élites et la trahison de la démocratie, publié en 1994, quelques mois après sa mort. C'est un livre véritablement visionnaire concernant la déconnexion des élites américaines, et, par voie de conséquences, la montée en puissance du trumpisme.
Les analyses par Lasch de cette élite dorée (il vise les démocrates essentiellement), sûre d'elle-même et de sa supériorité intellectuelle, plus affiliée à ses semblables des cercles internationaux qu'à ces propres citoyens, renvoie de façon cruelle à notre situation actuelle et à la dénonciation de la morgue et du mépris de notre Président ("ceux qui ne sont rien", "les premiers de cordée", etc.). Je laisse le lecteur découvrir ce qu'il faut entendre par ce titre étonnant (révolte des élites).
A noter que les analyses du philosophe français contemporain Jean-Claude Michéa s'inscrivent dans le sillage de Lasch.
Le deuxième livre important à mon sens est le Tome 1 De la démocratie en Amérique de Tocqueville. Dans ce livre de 1850, extrêmement important pour comprendre les spécificités et les différences entre France et Amérique, ce dernier pays devient sous la plume de Tocqueville une sorte d'outil paradigmatique, une image pure de la démocratie, permettant de mieux comprendre par contraste que la France est un pays d'abord révolutionnaire, avant d'être démocratique.
J'ai montré ailleurs que ces déterminations se sont cristallisées et solidifiées, qu'elles sont donc très actuelles, et que cette analyse est surtout très éclairante pour comprendre bien des aspects de notre société contemporaine - et notamment la crise actuelle.
Concernant la dimension insurrectionnelle de la crise, l'analyse sartrienne du groupe en fusion (voir la table des matière) dans La critique de la raison dialectique reste un modèle du genre.
Comme le montre aussi Rousseau dans le Livre I du Contrat social, le moment où une masse d'individus atomisés produit un corps nouveau (le Peuple Souverain) s'apparente à une véritable opération chimique.
Chez Sartre, l'atomisme des individus se transforme en unité subjective dans le mouvement révolutionnaire.
Malheureusement, comme aurait pu le dire Girard, le danger réside dans la possible transformation de la violence de tous contre tous en une violence du tous contre un. En ce sens, la haine qui semble se cristalliser sur E. Macron est de mauvaise augure.
Si l'on est d'accord avec l'idée que la situation actuelle de délitement des services publics, de baisse du pouvoir d'achat et d'accroissement des inégalités n'est que l'explosion finale d'une situation qui ne cesse d'empirer depuis quarante ans pour les plus faibles, le haro actuel sur le Président ressemble à certain égards à un phénomène de bouc-émissarisation.
Toujours concernant la violence insurrectionnelle, Colère et temps, du philosophe contemporain Peter Sloterdijk, fournit une grille de lecture très puissante de l'histoire.
C'est un livre d'accès plus difficile, où la colère, originaire, est hissée à une dimension ontologique (le titre du livre fait le pendant d'Être et temps de Heidegger). Ne pas oublier que l'histoire de la civilisation occidentale dans L’Iliade commence par invoquer : "La colère d'Achille, ce fils de Pelée, chante la nous, Ô déesse..."
Enfin, concernant les risques de dérives de la démocratie vers la tyrannie, je ne saurais jamais trop recommander la lecture du Livre VIII de République de Platon.
Ce dernier se méfie de la démocratie. Dans le L VIII, qui décrit les régimes successifs de la Cité sous forme de déclin, on comprend mieux pourquoi : la démocratie y est représentée comme la gigue des désirs contradictoires, le règne de la corruption, où les individus ne sont pas à leur place. Mais surtout, c'est l'universalité du schéma (et son éventuelle actualité) décrit par le philosophe qui est particulièrement frappante à mon sens : un tel régime préfigure la tyrannie dans la mesure où, de cette corruption généralisée, il risque toujours d'émerger un individu providentiel qui se présente comme un homme fort capable de rétablir l'ordre et à qui le peuple accorde sa confiance.
En espérant que ces quelques indications, dont j'ai bien conscience qu'ils sont loin de notre actualité immédiate, puissent fournir quelques repères aux lecteurs.
Je souhaite avec cet article inciter le lecteur à aller voir le dernier film d'Emmanuel Mouret, Mademoiselle de Joncquières. Ce conseil est encore plus d'actualité pour mes étudiants normands dans la mesure où je vais entamer avec eux une série de cours sur ce que j'appelle "Le sillage matérialiste", de Démocrite à nos jours, en passant bien entendu par le siècle des Lumières, et plus particulièrement Diderot.
De fait, pour la réalisation de son neuvième long métrage, Emmanuel Mouret s’est inspiré d'un roman de Diderot de la fin du 18ème siècle, Jacques le fataliste et son maître, et plus particulièrement d’un passage de ce livre. Le film se concentre en effet sur l’histoire de Madame de la Pommeraye et du marquis des Arcis telle qu’elle est racontée à Jacques et son Maître par l’hôtesse d’une auberge où ils font étape. Mme de la Pommeraye et le marquis des Arcis sont amants jusqu'au jour où celle-ci découvre que son bien aimé n’a plus de sentiments pour elle. Blessée, elle cherche alors à se venger de lui en lui présentant une courtisane dans l’espoir qu’il en tombe amoureux et se fasse prendre au piège.
Le film est à mon avis pétri de qualités : plein de charme et d'humour, la langue en est merveilleuse, avec un rythme, un phrasé et une élégance qui permettent surtout de jouir de toutes les subtiles variations du jeux des émotions et des sentiments amoureux. Présence formidable de Cécile de France qui incarne Madame de Pomeraye, dans un rôle qui n'est pas sans rappeler le jeu de Glenn Glose dans Les liaisons dangereuses. Édouard Baer est brillant dans le rôle du Marquis des Arcis (on ne peut s'empêcher de penser qu'il représente, au moins en partie, Diderot lui-même), libertin piégé sentimentalement par l'énigmatique Mademoiselle de Joncquières, jouée de façon très sobre par la jeune et belle Alice Isaaz.
Mais le film est aussi manifestement bien informé historiquement et philosophiquement. Les libertins des 17 et 18èmes siècles réactualisent en effet les philosophies matérialistes d’Épicure et de son disciple Lucrèce, avec ce que cette pensée entraîne comme conséquences en termes de critique de la croyance religieuse et de la morale afférente. Il ne faut pas oublier que Molière, auteur de Tartuffe, se réclamait d’Épicure et qu'il avait entièrement traduit le De rerum natura de Lucrèce. Au-delà de la physique matérialiste qui aura un rôle important durant le siècle des Lumières, c'est donc aussi toute la conception morale des rapports amoureux issue du poème de Lucrèce qui est reprise par les libertins du 18ème - une morale située aux antipodes des préceptes de l’Église.
La métriopathie (le calcul des plaisirs et des peines) d’Épicure et Lucrèce amène en effet à considérer la relation charnelle comme un véritable plaisir, dont il ne saurait être question de se priver.
Mais elle invite aussi à cultiver la "Vénus vagabonde" dans la mesure où c'est la passion liée à un attachement exclusif qui produit de la peine et qui participe d'une corruption courante du lien amoureux : souvent incapables d'assumer notre solitude d'atomes, nous sommes amenés à inventer promesses, obligations, contrats, âmes sœurs, mariages, jalousie, etc., bref, tout un ensemble de représentations transcendant l'expérience - l'opinion (pour reprendre une catégorie épicurienne) - qui se surimposent au plaisir sensible et qui tendent bien souvent à transformer la relation de couple en un piège infernal - à tout le moins susceptible de transformer cette relation de plaisir en son contraire.
Mais Diderot est un auteur bien trop subtile pour ne pas être conscient des contradictions qui nous traversent tous, et il sait bien que cette position reste relative dans la mesure où elle peut se révéler fragile et bien difficile à respecter dans la pratique. Ainsi, le Marquis est absolument transi d'amour pour cette jeune fille, entrée en religion en compagnie de sa mère, et qui se révèle donc particulièrement difficile à séduire. Sa résistance est à la mesure de l'accroissement du désir du Marquis et des prodiges d'ingéniosité qu'il met en œuvre pour parvenir à ses fins. A cet égard, le moment où, lors d'un dîner, le Marquis se retrouve piégé par Madame de la Pommeraye, mis en demeure d'argumenter philosophiquement contre le libertinage et de défendre les valeurs de l’Église s'il veut s'attirer les bonne grâces de la jeune fille et de sa mère, est un moment d'anthologie. Notons en passant que le Marquis fait alors référence au sublime de l'émotion amoureuse lié au divin, qu'il oppose au plaisir libertin, ce même sublime qui, de Longin à Burke en passant par Bossuet ou Vico, constitue à cette époque un concurrent philosophique - certes minoritaire - du matérialisme philosophique des libertins.
L'idée du triangle amoureux, avec tout ce qu'elle comporte de rebondissements et de sentiments ambivalents, est aussi très présente dans ce film, bien sûr, même si je n'irai pas jusqu'à une certaine facilité consistant à dire que le récit illustre l'idée de désir mimétique chère à René Girard.
Quoi qu'il en soit, grand moment de plaisir subtil et intelligent, ce film est à mon sens la bonne nouvelle cinématographique de cette rentrée de septembre.
Mon périple récent sur l’un des chemins de Compostelle, le Camino Primitivo - trois cent vingt kilomètres entre Asturies et Galice, de Oviedo à Santiago –, fut l’occasion pour moi d’une réflexion sur la notion de « primitif », cette notion avec laquelle je n'ai cessé de commercer ces dernières années en m'attachant aux peintres des avant-gardes du 20ème siècle pour qui le primitif, l'élémentaire ou l'originaire constituent une quête essentielle - Klee, Kupka, Pollock, Soulages, et tant d'autres.
Concernant le Chemin, la dénomination « Primitif » renvoie officiellement à la chronologie, à l’histoire, dans la mesure où elle indique qu’Alfonso II, Roi des Asturies au 12ème siècle, fut le premier roi à entreprendre le pèlerinage. L’aspect religieux du pèlerinage prit alors une dimension politique, puisque c’était une façon de fédérer autour de lui les peuples du Nord de l’Espagne contre les velléités d’indépendance, notamment galiciennes, tout en réinvestissant culturellement, spirituellement, économiquement, militairement et politiquement la péninsule envahie par les maures. En ce sens, le pèlerinage vers les reliques de l’apôtre Jacques participa aussi de la Reconquista.
Cependant, au-delà de cette dimension chrono-historique et religieuse qui n’est pas réellement mon objet lors de ces pérégrinations, en marchant sur ce chemin difficile j’ai pu aussi percevoir ce que le terme « primitif » recelait de référence à l’originaire. Ce chemin, a fortiori parce qu’il s’inscrit dans la continuité du difficile et somptueux Chemin du Nord, est primitif en ce qu’il est sans doute le plus dur, mais aussi le plus authentique. Loin du grand barnum qu’est devenu le Camino Francès, le marcheur est immédiatement sollicité sur le Primitivo par son relief, son climat et ses zones désertiques. Le pèlerinage est exigeant et grandiose à la fois. Les dénivelés incessants, la pluie et la boue des chemins mettent les corps à rude épreuve ; la rareté des pèlerins, mais aussi des villages rencontrés, de même que les espaces à perte de vue contribuent au sentiment de solitude du marcheur. Dans ces conditions assez rudes, il est inévitablement reconduit à ce qui fait l’essentiel ; de par le mouvement de la marche, il en vient à se sentir en phase avec l’élémentaire, et à ce qui renvoie dès lors à notre commune humanité - et qui remplit le marcheur de joie lorsqu’il s’y sent relié.
Ce sentiment de phase avec l’élémentaire, ou le primitif en tant qu’état de haute intensité qui n'est pas très éloigné de la quête des peintres évoqués plus haut, le pèlerin le doit aussi aux asturiens rencontrés sur le chemin. C’est un peuple rude, sans doute moins loquace que dans d’autres régions d’Espagne, à l’image de sa terre et de son climat. Mais ce sont des régions qui ont su préserver un sens profond et authentique de l’hospitalité, tel qu’il tend à nous faire désormais défaut. Cette hospitalité est d'une importance majeure, j’en ai fait plusieurs fois l’expérience ces dernières années. De ce point de vue, la qualité d’un chemin n’est pas liée aux conditions météorologiques ou à la plus ou moins grande difficulté de la marche, mais en grande partie aux hospitaliers, à l’attention et la bienveillance de ces femmes et ces hommes dont l’hospitalité dans son sens le plus originel contribue à inscrire le marcheur dans une histoire. La qualité humaine de leur accueil tend à donner au marcheur un sentiment d’appartenance qui le transforme presque insensiblement en pèlerin dépositaire d’une tradition ancestrale. Progressivement s'instille alors en lui ce sentiment de lien fraternel qui tisse à bas bruit l’arrière-plan émotionnel de tout véritable pèlerinage.
C’est dans cette mesure, par ce lien à l’élémentaire participant d’une nouvelle rythmique, que le pèlerinage fait partie de ce que j’appelle sur ce blog une « expérience-source d’évolution existentielle ». En l’occurrence, je veux indiquer par cette formule des expériences au cours desquelles le problème n’est pas d’acquérir ; des choses, bien sûr ; mais, il ne s'agit pas non plus de gagner du savoir à strictement parler, ni même de l’expérience. Cette connexion suppose au contraire de se délester, de s’alléger comme on allège son sac, de perdre en quelque sorte, pour revenir à ce primitif où le marcheur n’est plus rien : corps qui marche où le personnage social se trouve dépassé. Sentiment de perte des limites du moi et d’immersion dans le tout, à la façon des moines errants zen ; c’est une expérience régénératrice de connexion avec des énergies telluriques, des rythmes oubliés, qui se propose alors au marcheur ; non plus réellement un savoir, mais une co-naissance supérieure du (avec) le monde.
Mais il me semble aussi que ce type d’expériences, au même titre par exemple que les cures de jeûne qui tendent aujourd’hui à faire l'objet d'un début de réhabilitation de la part de la communauté scientifique, ont aussi une dimension éthique. Nous le savons, nos sociétés occidentales étouffent de surplus, de trop plein. Non seulement elles tendent à transformer tout étant en objet de consommation destiné à notre utilité propre, mais aussi tout individu citoyen en consommateur, et cela de façon exponentielle avec le développement des réseaux (il suffit de faire un achat sur le net pour s’en rendre compte).
Sur le plan de la santé, nous ne souffrons plus que rarement dans nos contrées de manque de nourriture, mais bien d’excès de toute sorte, facteur de pathologies diverses (surtout pour les plus démunis). Concernant la consommation d'une façon générale, même les plus conscients d’entre nous sont pris dans toutes sortes de contradictions mortifères entre leurs aspirations éthiques et écologiques d’une part, et une logique de laquelle ils ne peuvent s’extirper.
Nous tendons ainsi vers une sorte de fuite en avant auto destructrice, tant sur les plans sanitaire, écologique, qu’éthique. Certes, on peut redouter que, malgré nos coups de barre, il soit trop tard pour redresser le Titanic avant la collision avec l’iceberg fatal. Mais considérer cette perspective apocalyptique comme le seul horizon possible consisterait à ne pas tenir compte des expériences en question. Je l'ai dit dans un article précédent (http://fraterphilo.over-blog.com/article-texte-6-manquer-sans-entraves-64574178.html), ces expériences sont en effet des alternatives régénératrices. Mais ce sont aussi des formes de micro-résistances, des contre conduites (pour employer le langage de Foucault) visant, contre la logique de la consommation à tout crin, à réhabiliter le manque, le vide, comme des valeurs salvatrices et créatrices - dès lors que ces expériences sont effectuées sous le signe de la sollicitude et dans un esprit fraternel. Réhabiliter le manque permet de comprendre que le besoin de consommation, et bien souvent la faim elle-même, est une représentation construite socialement, et qui peut parfaitement se déconstruire dans la perspective d’une sobriété heureuse. C’est du moins, à mon modeste niveau, le message que je m’efforce de faire passer par l'intermédiaire des philosophes existentiels et de l'art dans un champ qui fait partie de mes compétences professionnelles – le traitement des addictions -, domaine où les questions du manque, du vide et de la solitude se posent de la façon la plus aigüe.
Plus globalement, des raisons existent de considérer l'avenir avec un certain optimisme, et c'est pour moi l'un des enseignements de ce pèlerinage et de ses rencontres. Depuis plusieurs décennies maintenant, s'est levée une nouvelle génération sensible à tous les êtres vivants, et qui refuse cette logique folle et destructrice de la consommation. Une nouvelle sensibilité, un renouvellement de la perception morale a émergé, qui se traduit, entre autres, par des mouvement de défense des animaux et de lutte contre l'abattage industriel (http://fraterphilo.over-blog.com/2017/01/j-180/l-214.html), ou encore par l'adhésion de toute une frange de la jeunesse au végétarisme, voire au véganisme. Cette génération nouvelle est consciente que les enjeux et problèmes auxquels nous avons à faire face sont d'une importance telle que leur résolution ne peut passer que par ce type de posture éthique - et certainement pas par un grand soir politique, toujours source de violence.
Comme pour le marcheur de l'aube qui connaît un sentiment de royauté, de premier matin du monde, un horizon se lève. Cette nouvelle génération a fait le choix de modifier son rapport à l'environnement, aux êtres vivants dans leur ensemble et à eux-mêmes. C'est à elle d'ouvrir le chemin désormais.
La disparition de Philip Roth, le très grand écrivain américain, m'incite à republier cet article de 2012 dans lequel je citais, entre autres, un extrait de Pastorale américaine. Tous ses livres sont des régals de lecture. Je recommande plus particulièrement Pastorale américaine, La contrevie, Le théâtre de Sabbat, La tâche.
Je précise que cet article se focalisait sur la thématique de la solitude, magistralement traitée par Roth. Mais, en ce sens, le texte et les extraits cités ne rendent pas compte du formidable humour - souvent grinçant - de Roth.
Comme toutes les grandes œuvres littéraires, celle de Roth aborde des questions qui nous touchent tous dans notre humanité (la sexualité, la mort, l’altérité, etc.). Le thème de la solitude n’apparaît pas vraiment de façon centrale dans Pastorale américaine.Quoique, par le biais d'une véritable analyse littéraire qui n'est pas ici mon objet, on eût sans doute pu nuancer cette affirmation tant le pacte de lecture est étrange, ambivalent - entre l'auteur (Roth), le narrateur-écrivain (Zuckerman), le personnage principal (Levov), quel est le statut des évènements racontés dans ce livre ? Quelle est la part de faits "réels", de fantasmes de Levov, d'imagination de Zuckerman ? Ce statut est-il variable ?
Le livre est d'une grande richesse quoi qu'il en soit, et mériterait une longue glose littéraire. Mais je me suis simplement attaché à quelques lignes de ce roman qui, de par leur profondeur et leur beauté tragique, sont d’une telle puissance évocatrice qu’elles alimentent ou approfondissent de toute évidence n’importe quel point de vue philosophique sur la question de la solitude.
Cette question me touche personnellement et professionnellement, d’autant plus qu’elle est progressivement devenue ces dernières années un thème important de mes ateliers philo, voire de mes cours. En outre, ma dernière séance de pèlerinage – hors saison – sur les chemins de Compostelle m’a aussi amené à l’expérimenter de façon très concrète, avec ses difficultés, mais aussi sa fécondité (dont ce texte porte témoignage, en quelque sorte).
Même si la connaissance du thème général de Pastorale américaine n’est pas fondamentale pour la bonne compréhension de l’extrait que j’ai choisi, je copie ici la 4ème de couverture du livre
« Après trente-six ans, Zuckerman l'écrivain retrouve Seymour Levov dit «le Suédois», l'athlète fétiche de son lycée de Newark. Toujours aussi splendide, Levov l'invincible, le généreux, l'idole des années de guerre, le petit-fils d'immigrés juifs devenu un Américain plus vrai que nature. Le Suédois a réussi sa vie, faisant prospérer la ganterie paternelle, épousant la très irlandaise Miss New Jersey 1949, régnant loin de la ville sur une vieille demeure de pierre encadrée d'érables centenaires : la pastorale américaine. Mais la photo est incomplète, car, hors champ, il y a Merry, la fille rebelle. Et avec elle surgit dans cet enclos idyllique le spectre d'une autre Amérique, en pleine convulsion, celle des années soixante, de sainte Angela Davis, des rues de Newark à feu et à sang...Passant de l'imprécation au lyrisme, du détail au panorama sans jamais se départir d'un fond de dérision, ce roman de Philip Roth est une somme qui, dans son ambiguïté vertigineuse, restitue l'épaisseur de la vie et les cicatrices intimes de l'Histoire. »
En fait, vers ses 16 ans, Merry, anti conformiste, extrémiste, s’est lancée dans une dérive violente qui la conduit à poser des bombes pour protester contre la guerre du Vietnam. Elle tue ainsi plusieurs personnes et disparaît, laissant ses parents complètement désemparés. L’extrait que j’ai choisi intervient cinq ans plus tard, alors que Seymour a obtenu un renseignement sur le lieu où se trouve Merry (mais n’est-ce pas un fantasme ?). La nuit tombée, il guette son apparition dans une ruelle sordide de Newark.
« A voir l’endroit où elle travaillait, elle ne devait plus se croire de vocation à changer le cours de l’histoire de l’Amérique. L’escalier de secours rouillé, si l’on s’avisait d’en grimper la première marche, s’effondrerait se détacherait de son armature et s’écraserait dans la rue ; c’était un escalier de secours qui n’avait plus pour fonction de sauver des vies en cas d’incendie, mais de pendre là, inutile, pour témoigner de l’immense solitude inhérente à la vie. Il lui semblait dépourvu de toute autre signification ; aucune autre interprétation ne lui donnerait autant de sens. Oui, nous sommes seuls, profondément seuls, jamais au bout de nos strates de solitude. Et nous n’y pouvons rien. Non, la solitude ne devrait pas nous surprendre, pour stupéfiante qu’elle soit à vivre. On peut toujours essayer de sortir ses tripes, on sera un solitaire écorché vif au lieu d’un solitaire renfermé. Merry, ma petite idiote, plus idiote encore que ton idiot de père, faire sauter des maisons n’y change rien non plus. On est seul avec les maisons, seul sans les maisons. On ne peut contester la solitude, et tous les attentats du monde n’y ont pas entamé la moindre brèche. »
Jamais sans doute la philosophie ne pourra faire en sorte que nous soyons saisis de façon aussi pénétrante, sur le mode lancinant et terrible d'une imprégnation quasi sensible. Le lecteur est en quelque sorte amené à penser par ses sens. Jamais la conceptualisation philosophique ne pourra nous faire toucher aussi profondément ce sentiment de solitude comme élément essentiel qui tisse le fond tragique de nos existences. La grâce de la littérature, parce qu'elle est le lieu d'une parole qui ne représente pas mais désigne ( L'accueil de l'évènement ), produit ce miracle. A cet égard, l'extrait précédent fait écho en moi aux dernières pages d'un autre très grand livre, le Voyage de Céline, auteur envers qui P. Roth reconnaît sa dette.
« Le zinc du canal ouvrait juste avant le petit jour à cause des bateliers. L’écluse commence à pivoter lentement sur la fin de la nuit. Et puis c’est tout le paysage qui se ranime et se met à travailler. Les berges se séparent du fleuve tout doucement, elles se lèvent, se relèvent des deux côtés de l’eau. Le boulot émerge de l’ombre. On recommence à tout voir, tout simple, tout dur. Les treuils ici, les palissades aux chantiers là-bas et loin dessus la route voici que reviennent de plus loin encore les hommes. Ils s’infiltrent dans le jour sale par petits paquets transis. Ils se mettent du jour plein la figure pour commencer en passant devant l’aurore. Ils vont plus loin. On ne voit bien d’eux que leurs figures pâles et simples ; le reste est encore à la nuit. Il faudra bien qu’ils crèvent tous un jour aussi. Comment qu’ils feront ? »
La mort, la solitude, sont, dans ces romans, indépassables, totales, inéluctables. Aucune velléité consolatrice ou adoucissante dans ces textes. Si tel était le cas, ces auteurs seraient - c’est un lieu commun - de bien mauvais écrivains !
Et pourtant, en même temps, peut-être par la grâce de leur écriture qui nous met en phase avec l'originaire de notre condition, une émotion nous saisit, qui peut nous conduire à une forme d’acceptation. En effet, nous sommes amenés à penser ces choses réellement, par l'intermédiaire des sens en quelque sorte, et pourtant cela reste de la fiction, un "comme si", un peu comme au théâtre où l'on peut faire des essais. Dès lors, la littérature permet d'aller très loin ; dans le tragique même de ces lignes quelque chose touche notre sensibilité : peut-être, au plus profond de ce qui constitue pour chacun d'entre nous sa propre singularité, nous rejoignons paradoxalement de l'universel, c'est-à-dire le sentiment de la commune humanité que nous avons en partage, avec sa souffrance, sa misère, mais aussi sa grandeur parfois. Et, par là-même, sans que cette dimension tragique se trouve diminuée en quelque façon – bien au contraire, elle est approfondie et sans concession, encore une fois ! -, se dessine pourtant comme un horizon fraternel. C'est d'ailleurs en un sens, sans que soit invoquée de façon aussi claire la littérature (mais plutôt les philosophies existentialistes), ce point de vue que rejoint le psychiatre américain Irvin Yalom, qui écrit dans Thérapie existentielle
« La solitude est une composante de l’existence humaine; nous devons nous y confronter et trouver un moyen de l’assumer. La communion avec les autres constitue notre principale ressource permettant d’atténuer la peur de cet isolement. Nous sommes tous des bateaux solitaires voguant sur une mer sombre. Nous voyons les lueurs des autres bateaux, bateaux que nous ne pouvons atteindre, mais dont la présence et la similitude de situation nous apporte du réconfort. Nous avons conscience de notre solitude et de notre vulnérabilité absolues. Mais si nous parvenons à sortir de notre monade dépourvue de fenêtres, nous avons conscience de la présence des autres confrontés à la même peur solitaire. A notre sentiment d’isolement se substitue la compassion pour les autres et nous ne sommes plus terrifiés. Un lien invisible unit les individus qui vivent la même expérience… »
Je dirais que c’est allant aussi loin que possible dans cette direction de l’assomption de la solitude, aussi loin que chacun d’entre nous en a la possibilité, en fonction de son histoire, de ses ressources, etc. - et non en la fuyant comme nous avons toujours tendance à le faire –, que se dessine l’esquisse d’une solution. Il convient de creuser, de cultiver la problématique de la solitude, et les écrivains nous prêtent la main à cet effet. Nul masochisme dans cette entreprise ! Plutôt un acte de foi, avec la part de risque que cet acte implique, et qui prend la forme d’un raisonnement par analogie : le philosophe américain du 19ème siècle, Thoreau, voulait croire que, contrairement à la légende qui courrait dans sa ville de Concord (Massachusetts), l'étang de Walden (au bord duquel il avait chisi de vivre dans les bois) n’était pas sans fond, et qu’il finirait par le toucher un jour pour remonter plus fort, régénéré, à la surface. Il va de soi qu’il avait aussi en tête ses états émotionnels, que nous appellerions aujourd'hui dépressifs.
Dans la mesure où cette assomption de la solitude est sans doute une condition pour que nous ne transformions pas l'autre en objet destiné à combler le manque, le sentiment du vide, je dirais que, de même, il faut croire que le creusement, l’approfondissement de notre solitude peut déboucher à terme sur la source d’un rapport régénéré à soi-même, et donc à autrui, sur une véritable rencontre, un sentiment fraternel, voire sur l’amour.
En lien avec mes cours et conférences de cette fin mars, je republie avec quelques modifications marginales cet article d'octobre 2012 qui traite plus particulièrement des relations de fécondation mutuelle entre littérature et pensée philosophique.
« Travailler à bien penser, voilà le principe de la morale »
Pascal
L’idée selon laquelle la littérature est source de sens et alimente l’œuvre de bien des philosophes n’est certes pas une nouveauté ; mais la parution récente de plusieurs livres relance de façon intéressante la question des rapports entre les deux disciplines. C’est notamment le cas avec Le laboratoire des cas de conscience de Frédérique Leichter-Flack (Alma éditeur, 2012), Un cœur intelligent d’Alain Finkielkraut (Stock Flammarion, 2009), ou encore Le musée imaginaire d’Hannah Arendt de Bérénice Levet (Stock, 2011). Trois livres qui, chacun à leur manière, montrent que les œuvres littéraires accompagnent ou stimulent de façon très fécondes des questions existentielles touchant à notre quête de sens et que la conceptualisation philosophique ne parvient pas toujours à pointer de façon aussi vivante et concrète.
Je n’ai jamais douté quant à moi du fait que les œuvres littéraires, et sans doute au-delà certaines œuvres d’art, puissent constituer d’essentiels vecteurs de sens, pour peu qu’elles soient découvertes à point nommé par le lecteur (ou le spectateur) potentiel. Sans doute faut-il parler d’un kaïros, d’un moment opportun, pour la rencontre en question (sans une certaine maturité, il est difficile d’apprécier Proust, Yourcenar ou Woolf). Au-delà de la question de l’âge, certains moments de notre parcours sont plus propices que d’autres à ces rencontres ; à cet égard, les moments de crise de notre vie peuvent aussi, sous certaines conditions, valoir comme des moments privilégiés de ce type de découvertes. Ainsi, la lecture de Dostoïevski, Céline, Virginia Woolf, Fante, Proust, Balzac ou Yourcenar (entre autres) a pu accompagner ma quête de sens et éclairer parfois mes sombres journées et mes nuits sans sommeil. Et cela d’autant plus que j’adhère à la conception proustienne selon laquelle « le lecteur est, quand il lit, le lecteur de lui-même ». Il faut comprendre par-là que l’œuvre nous donne des clefs permettant de pénétrer des régions de nous-mêmes, du monde et du rapport à l’autre auxquelles nous n’aurions pas accès sans elle. Dans ces conditions, initiatrice d’un véritable processus de subjectivation, la rencontre d’un auteur peut, à mon sens, constituer l'une (parmi d’autres) de ces expériences source d’évolution existentielle dont je parle souvent sur ce blog. Qui n’a ressenti, en de rares et précieux instants, le sentiment que ce qu’il était en train de lire valait comme actualisation de ce qui était potentiellement contenu en lui n’a pas fait cette expérience privilégiée. Ultimement, ce serait donc cette fonction révélatrice de la littérature qui en ferait la grandeur ; et, d’une certaine manière, c’est cette conception qui constitue aussi une sorte d’idéal régulateur dans mes ateliers socio-thérapeutiques.
Mais il semble évident que la littérature constitue aussi un vecteur de sens pour le philosophe, la pénétrante écriture de certains auteurs étant source d’intuitions fécondes. Elle vaut ainsi comme une approche phénoménologique des réalités vivantes, lesquelles donnent à penser et fournissent un matériau au philosophe. De par leurs œuvres, les écrivains donnent accès à des fines sphères de vérité et de sens. A. Finkielkraut écrit à ce sujet :
« On n’a pas besoin de la littérature pour apprendre à lire. On a besoin de la littérature pour soustraire le monde réel aux lectures sommaires, que celles-ci soient le fait du sentimentalisme facile ou de l’intelligence implacable. La littérature nous apprend à nous défier des théorèmes de l’entendement et à substituer au règne des antinomies celui de la nuance ».
On pourrait dire que la philosophie cherche à se situer d'emblée dans l'universel, alors que la littérature s'attache d'abord à la singularité des faits, des personnages, etc. Mais, ce faisant, paradoxalement - tout en transformant cette singularité, sans jamais l'effacer et en l'accentuant plutôt - elle parvient à rejoindre l'autre (le lecteur) dans sa singularité. C'est alors qu'elle atteint à l'universel. Dès lors, même si, loin d'être unilatérale, la relation entre les deux disciplines est complexe, certaines de ces œuvres ouvrent souvent la voie du travail conceptuel. Les exemples sont assez nombreux : pour rester dans la modernité, je pense aux diverses déclinaisons du thème de l’altérité chez Sartre – l’aliénation particulièrement – qui doivent beaucoup à Flaubert et Genet, par exemple (L’idiot de la famille et Saint Genet, comédien et martyre). Deleuze fait aussi grand cas de la littérature bien sûr – avec Melville, Conrad, Carol, Lawrence, Fitzgerald, etc. Quant à René Girard, son emploi des écrivains est essentiel (voir Penser la violence). En effet, ce sont eux qui le mettent sur la voie du désir triangulaire et mimétique, puis de la victime émissaire ; même si, ultérieurement, ces théories trouvent un achèvement avec la science anthropologique.
Dans le Laboratoire des cas de conscience, l’auteure propose une réflexion sur des questions éthiques contemporaines qui s’appuie sur des œuvres de Gogol, Kafka, Melville, Dostoïevski ou Camus. Quel est l’intérêt de la littérature en l’occurrence ? Avec le déclin des structures traditionnelles qui fondaient l’autorité de principes quasi intangibles, il est de moins en moins possible de se référer à des repères stables et des normes éternelles en matière de morale. Valeurs et idéaux se désagrègent donc ; pourtant nos sociétés n’ont pas moins besoin que les précédentes de se prononcer sur le bon ou le mauvais, sur le permis et le défendu, le bien et le mal, et cela dans un contexte où les progrès scientifiques et techniques nous mettent face à de nouveaux enjeux et à des cas de conscience redoutables - notamment dans le domaine du vivant, la médecine, etc. Dans ce contexte, l’éthique actuelle tend à devenir une véritable casuistique, et chaque cas singulier un cas de conscience. A chaque fois, la réflexion éthique devient donc une sorte de « gymnastique » spirituelle où il s’agit d’intégrer une multitude de paramètres, un équilibre entre des principes (conviction et responsabilité), des acteurs différents, la nécessité d’effectuer en permanence des allers retours entre les principes, les lois, le terrain, etc. Or, en un sens, l’approche littéraire confère le souffle du sens concernant la réflexion sur ces situations réfractaires à une approche uniquement normative, et qui requièrent une nécessaire mobilité, une capacité d’adaptation aux cas singuliers. C’est particulièrement le cas avec sa fine analyse du formidable Billy Budd de Melville (sur laquelle je ne peux m’attarder ici).
Il est intéressant de constater que les trois livres en question font référence à la légende du cœur intelligent du Roi Salomon que l’on trouve dans Le livre des Rois de l’Ancien Testament. F. Leichter-Flack et Bérénice Levet montrent que c’est ce cœur intelligent qui amène Salomon à prononcer son fameux jugement. Intelligence du jugement qui ne va pas sans une démarche casuistique, déjà chez Salomon, mais a fortiori lorsqu'elle est appelée à s'appliquer à des questions éthiques contemporaines. Quant à A. Finkielkraut, la légende qui met en évidence la sagesse de très jeune successeur de David lui fournit le titre de son livre. Rappelons cette légende issue du Livre des Rois :
« A l'âge de 17 ans, Salomon fait un rêve. Dieu dit : Demande ce que tu veux que je te donne. Salomon réplique : Donne à ton serviteur un cœur intelligent pour juger ton peuple, pour discerner entre le bien et le mal, car qui pourrait juger ce peuple considérable? Ce discours plait à l'Eternel, qui répond : Parce que tu m'as fait cette demande, et que tu n'as point demandé une longue vie, et parce que tu n'as point demandé la richesse, et parce que tu n'as point demandé la mort de tes ennemis, mais que tu as demandé de l'intelligence pour comprendre la justice, voici : J'ai fait selon tes paroles; voici : Je t'ai donné un cœur sage et intelligent, tellement qu'il n'y en a pas eu comme toi avant, et qu'après il n'y en aura point comme toi. Et je t'ai même donné ce que tu ne m'as pas demandé, même la richesse, même la gloire, de manière que nul ne sera comme toi parmi les rois tout au long de ta vie. Et si tu marches dans mes voies pour garder mes statuts et mes préceptes, comme a marché David ton père, je prolongerai tes jours. »
A. Finkielkraut s'approprie en quelque sorte cette légende pour construire une belle problématique : là aussi, nous dit-il, puisque l’on ne peut plus demander à Dieu ce cœur intelligent, à qui adresser cette demande ? A la littérature, répond l’auteur. Voici quelques lignes de son introduction :
« Leroi Salomonsuppliait l'Eternelde lui accorder 'un cœur intelligent'. Au sortir d'un siècle ravagé par les méfaits conjoints de l'efficacité technologique et de la ferveur idéologique, cette prière a gardé toute sa valeur. Dieu cependant se tait. Il nous regarde peut-être, mais Il ne nous répond pas, Il ne sort pas de son quant-à-soi, Il n'intervient pas dans nosaffaires. Il nous abandonne à nous-mêmes. Ce n'est ni à Lui ni à l'Histoire, délégitimée par un siècle d'horreurs commises en son nom, que nous pouvons adresser notre requête avec quelque chance de succès, c'est à lalittérature. Sans elle, la grâce d'un cœur intelligent nous serait à jamais inaccessible. Et nous connaîtrions peut-être leslois de la vie, mais non sa jurisprudence. »
Finkielkraut traite diverses œuvres dans son livre (qu’il a parfois abordées déjà dans sa toujours intéressante émission de France Culture Réplique), et leur donne des développements philosophiques qui touchent à des questions très actuelles. Ainsi, de son interprétation des Carnets du sous-sol de Dostoïevski (pas très éloignée de celle de Girard), de Washington square de James, Lord Jim de Conrad, ou encore La tâche de Roth, qui est passionnante, et très féconde pour penser divers phénomènes actuels (la concurrence victimaire, par exemple).
Mais c’est le traitement du livre de Sebastian Haffner Histoire d’un allemand, avec cet étonnant concept « d’encamaradement » des hommes, qui est particulièrement fécond pour moi, - notamment pour mon cours d’introduction à la philosophie qui touche à la banalité du mal sur la base de l’œuvre d’Arendt. Dans ce roman autobiographique, à la fin de ses études de juriste vers 1933, le narrateur est, comme ses condisciples, convoqué par les nazis à un séminaire de plusieurs jours. Alors qu’il redoute de subir un endoctrinement, ce qu’il découvre avec surprise, c’est la camaraderie, la fusion joyeuse dans le groupe. Mais le lecteur comprend vite que celle-ci est un poison dans la mesure où les obligations, la capacité de penser, les valeurs, les « empêchements » qui lient normalement chaque individu sur le plan moral tendent à se dissoudre sous l’effet du groupe, de la franche et grasse rigolade et de la camaraderie virile.
« La camaraderie est un baume aux tourments du soi. A rebours de l’oppression ou de la domination totalitaire, elle s’offre aux hommes comme une irrésistible dispense d’humanité. Elle n’écrase pas, elle allège. Elle n’enjoint pas, elle délivre. Et contre ceux qui peuvent être tentés de trahir le groupe et de cultiver en secret, à l’écart, l’image de l’être aimé, par exemple, elle possède une arme fatale, le rire… A Jüterborg, Raimund Prezel ne s’est pas, comme il s’y attendait, heurté à l’Etat, il s’est enfoncé dans un magma. Ce n’est pas l’uniforme qui a été sa perte, mais l’informe ; ce n’est pas le règlement, c’est la récréation ; ce n’est pas la contrainte, c’est le chahut ; ce n’est pas l’ordre disciplinaire, ce sont les vannes de dortoir ».
On voit bien en quoi ce type de textes fournit un matériau assez extraordinaire pour traiter les problématiques touchant à la question éthiques, sur les raisons des souffrances que les hommes s'infligent, sur le mal, sa banalité, etc. dans le sillage des travaux d'Arendt bien sûr, mais aussi de Milgram, par exemple.
Le livre de B. Levet, à la fois fin, cultivé et agréable à lire, est quant à lui très fourni dans la mesure où il s’agit d’une reprise de son travail de thèse qui met en évidence le rapport très important d'Hannah Arendt avec la littérature (principalement, mais aussi la peinture et la musique). Il montre en quoi et comment ces disciplines ont fécondé sa pensée philosophique.Voici donc la 4ème de couverture de ce livre :
«Le Musée imaginaire d'Hannah Arendt : le titre est à entendre en un sens large, comme la métaphore des œuvres littéraires, picturales, musicales qui ont nourri le vocabulaire de sa sensibilité et de son intelligence. Les commentateurs d'Arendt ont remarqué, souligné la présence de la littérature dans son œuvre - moins, mais il est vrai qu'elles sont plus discrètes, celles de la peinture ou de la musique. Cependant, personne, jusqu'à présent, n'était entré dans son œuvre exclusivement par cette voie. J'ai choisi de l'emprunter afin de comprendre pourquoi elle s'était ainsi volontiers tournée vers les écrivains et les artistes. Quelle est la spécificité de l'approche littéraire et artistique du réel ? A quoi les moyens de l'art doivent-ils d'être, comme elle le déclare, sans rivaux pour raconter la vie de quelqu'un ou dire ce qui s'est passé ? Au terme de l'enquête, la réponse s'impose : l'art est seul, pour Arendt, adéquat à l'étoffe dans laquelle l'existence humaine est taillée. Le fondement de son parti pris artistique est ontologique. Et il n'est pas sans lien avec son expérience du XXe siècle, de l'épreuve et de l'examen des totalitarismes. Ces régimes qui se sont donné pour fin d'humilier et de nier le réel dans ses traits essentiels, de dérober à l'homme son humanité. Toutefois, je n'ai pas voulu simplement ajouter une nouvelle contribution aux études arendtiennes mais tenter de refonder, par le prisme d'une personnalité singulière, notre propre besoin des Humanités concurrencées, aujourd'hui, comme au temps d'Arendt, par les sciences humaines et sociales.»
Le rapport entre philosophie et littérature est complexe et mériterait, à lui seul, un traitement bien plus important que celui esquissé ici. On pourrait parler de "rencontre", à la manière de Deleuze, ou encore de "correspondances", comme Baudelaire, voire de "résonances". J'ai, pour ma part, toujours été très frappé des résonances entre, d'une part, l'expérience métaphysique de l'amour, avec sa dialectique rigoureuse du crime et de la rédemption, telle qu'elle est conceptualisée par le jeune Hegel dans L'esprit du Christianisme et son destin, et, d'autre part, le mouvement par lequel Raskolnikof retrouve le chemin de notre commune humanité après son crime dans le roman de Dostoïevski, Crime et châtiment. On ne peut, de toute évidence, évoquer ici des influences réciproques, mais des résonances plus profondes. On pourrait sans doute multiplier de tels exemples de correspondances.
Malgré leur diversité, ces trois ouvrages ont en commun de considérer que la grâce d’un cœur intelligent est liée à la littérature, ou encore à l'art. Les oeuvres en effet contribuent à l'avènement de notre commune humanité en ce qu'elles nous permettent de résister à tous les réductionnismes qui nous reconduisent à la condition de rouages, et nous incitent ainsi à respecter l'impératif catégorique kantien selon lequel en toute chose nous devons nous traiter les uns les autres, pas seulement comme des moyens, mais aussi comme des fins en soi.
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Dans Fraterphilo, les idées de soin, d'art thérapie, de réflexion philosophique, de yoga et de pèlerinage constituent un lien et une trame pour ce qui se construit progressivement : ce que j'appelle une philosophie de "l'expérience-source d'évolution existentielle".
La transmission de la philosophie et de l'esthétique est une chose difficile qui requiert la concentration de l'étudiant. Elle ne relève donc pas d'un discours démagogique ou sophistique dont la popularité médiatique n'a souvent d'égal que la pauvreté conceptuelle. Inversement, à l'attention des profanes, il ne peut s'agir non plus de procéder selon un discours élitiste, du type normalien. En ce qui me concerne, je dirais que mon but et ma profession de foi, que ce soit dans mes conférences, mes ateliers ou sur ce blog, c'est de tendre à rendre accessibles ces choses difficiles avec un minimum de déperdition conceptuelle.
Paru en Mars 2018 chez HDiffusion, Penser la violence de Pascal Coulon. 20 euro dans toutes les "bonnes librairies"
La violence a fait au cours des deux derniers siècles l'objet d'une pléthore de recherches dans bien des domaines, et nombreux sont les livres qui ont traité de la question en lui apportant des réponses fécondes. Bien peu cependant l'ont abordée dans sa dimension génétique essentielle de violence fondatrice. Et, pour cause ! Penser que toutes les communautés humaines et l'ensemble des processus civilisateurs, avec leurs rites, leurs cultures, etc., trouvent leurs origines dans une violence radicale qui en constitue la fondation ne va pas de soi ! De ce point de vue, Freud semble bien avoir la paternité de l'idée fondamentale d'un meurtre initial, paradoxalement à la source de la civilisation, de la morale et de la religion. Mais ne s'agit-il pas d'un mythe ? La question de la violence ne requiert-elle pas plutôt une méthode indiciaire, s'appuyant sur des recherches et un matériau anthropologiques ? L'oeuvre de René Girard tend dans un effort continu, magistral et souvent solitaire à remonter contre vents et marées aux sources d'une violence à la fois effective, revenant périodiquement, fondatrice et génétique. Sans omettre les failles de la doctrine, l'auteur met clairement en évidence l'articulation des théories girardiennes, désir mimétique, victime émissaire, méconnaissance, et nous en découvre la fécondité pour penser notre époque. (4ème de couverture)
De nombreuses personnes trouvent dans les groupes d'entraide des ressources pour lutter contre leurs souffrances, se reconstruire psychologiquement et recréer du lien social. Quel est le véritable potentiel de ces groupes ? Quelles sont les origines de ces fraternités ? Quelles sont leurs valeurs ? Comment expliquer leur relative confidentialité et les résistances que ces groupes rencontrent en France ? Cet ouvrage met en lumière les polémiques qui opposent vainement la psychanalyse aux autres thérapeutiques de groupe face aux sujets addictés.
L'Harmattan, 22,50 euro ISBN : 978-2-296-10844-8 • février 2010 • 226 pages