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30 avril 2010 5 30 /04 /avril /2010 16:12

 

Transmission

 

L'apport de l'art et de la philosophie

pour le soin des addictions

 

  280px-Eug-C3-A8ne_Delacroix_-_La_Mort_de_Sardanapale.jpg       

 

Ce texte reprend en partie ce que j'avais publié dans la revue Forum (revue consacrée à la recherche en travail social) en 2008, et qui concernait plus spécifiquement une défense de la philosophie et de l'art dans les formations de travailleurs sociaux. J'ai ensuite repris la substance de cet article dans le dernier chapitre de mon livre sur Les groupes d'entraide afin d'expliquer mon travail au sein du Centre de soins où je travaille.

Plus fondamentalement, il s'agit ici d'une réflexion qui est en lien avec celle de Nicolas Floury, psychologue et philosophe, qui avait effectué son stage dans notre association en prenant comme thème de Mémoire l'apport de ces ateliers sur les dépendants en soin. De cette expérience, nous avons tous deux conçu le projet d'un livre en commun. C'est en partie dans cette perspective propédeutique que ce premier article est présenté dans cette rubrique, sachant toutefois que mes dernières réflexions infléchissent de plus en plus mon travail - pratique, comme théorique - vers une approche existentielle. Cet infléchissement ne remet pas en question notre projet d'écriture commune, mais requiert que j'adapte cette approche culturelle, artistique et socio thérapeutique, ainsi que les écrits qui l'accompagnent, en conséquence, que je trouve une conciliation éventuelle entre approches culturelle et existentielle. Ce devrait être la matière des prochains articles.

Dans ce texte, il est beaucoup question de peinture, de littérature et de philosophie, mais, de par sa perspective socio thérapeutique, il va de soi que cet article aurait aussi sa place dans la rubrique philosociale

Nous n'excluons pas cependant dans cette rubrique des articles purement littéraires ou artistiques, détachés a priori de toute considération socio thérapeutique.

 

        Dans le cadre du programme de soins de l'association où je suis employé, j’anime donc divers ateliers permettant aux accueillis de s’investir culturellement, de s’ouvrir de nouveaux horizons et de découvrir des centres d’intérêt inattendus de leur propre point de vue.

        Les ateliers se complètent entre eux et avec ceux d’autres intervenants (théâtre) en fonction de thématiques particulières (altérité, etc.). De façon paradoxale au premier abord pour ce qui concerne le domaine de l’addiction, je décrirais mes ateliers philosophiques, littéraires et esthétiques comme des entreprises de réhabilitation du désir. Le désir, on le sait, peut en effet être source d’esclavage ou de liberté. Dans une perspective spinoziste, le désir de vie et de joie est ainsi constitutif de l’être humain, mais on peut dire que, chez le dépendant, il se méprend sur sa cible. En cela, ce dernier n’a rien d’exceptionnel d’ailleurs. Et à cet égard, si l’on accepte comme postulat de base que l’addict tel que nous le rencontrons dans nos centres n’est jamais qu’une caricature extrême et grimaçante de nous-mêmes en tant que nous sommes soumis à des processus d’aliénation, de dépossession de soi, qui nous touchent tous plus ou moins à des degrés divers, la question est bien de tenter de se réapproprier la cause de notre désir. Autrement dit, il s’agit moins de lutter contre le désir – si obsessionnel soit-il - que de s’efforcer de lui donner un objet plus fécond dans la perspective de l’augmentation de la joie ; c’est par un affect plus fort qu’on vainc les affects inadéquats, comme le dit Spinoza.

 

         A – Philothérapie

         Les ateliers « philosophie » ont lieu chaque semaine (une séance de une heure trente). Les séances portent sur des  thèmes divers. Je m’appuie sur des textes de la Tradition ou / et des supports audio visuels ; des moments didactiques alternent avec des échanges. Fondamentalement, même si l’atmosphère est plus intime du fait du nombre restreint de participants, mon intervention n’est pas différente de mes cours magistraux en centres de formation. In fine, dans ce cadre il s’agit de voir ce que les auteurs ont à nous dire sur notre propre expérience, sur des questions existentielles qui nous touchent tous.

         DSCN1247.JPGJe distinguerais deux temps dans ma démarche ; deux temps logiques, plutôt que chronologiques : Un premier qui peut être considéré comme une propédeutique, et un second qui est celui de la compréhension et de l’appropriation des concepts. Le premier consiste, non à transmettre des savoirs selon une logique de distribution - acquisition, mais plutôt à chercher, par un travail de déconstruction des représentations communes ou des préjugés, à éveiller une posture chez l’auditeur, à édifier le participant en quelque sorte. On peut aussi parler plus simplement de susciter une vigilance vis à vis des représentations aliénantes qui nous assaillent - qui tendent d’abord à nous déposséder de nous-mêmes, de nos jugements, voire de nos désirs. Attitude d’autant plus nécessaire à notre époque médiatique de formatage de masse et d’immédiateté pulsionnelle, où l’on est soumis à l’impératif catégorique du jouir à tout prix. Je parlerais plutôt de suspension du monde. La philosophie doit d’abord passer par ce geste, par ce pas de côté, cette mise à distance permettant ensuite, dans un second temps, une réappropriation de soi et du monde.

         Dans mes ateliers, Sartre, Marx, les sceptiques, etc. fournissent des outils pour pulvériser les essentialismes qui nous figent dans des postures sclérosées, ce qui permet de se redonner un souffle de liberté, de rendre tangible aux usagers leur marge d’auto détermination (Cette idée de déconstruction constitue peut-être un point de jonction avec l’idée de dénouer ce qui fait répétition dans la psychanalyse).

          Concernant le second temps, prenons pour exemple un philosophème classique : la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave, que je peux traiter dans une séance sur l’altérité (ou sur le travail ou même l’histoire) par exemple, ne peut laisser insensible l’auditeur. C’est, au niveau le plus originel, la question de la médiation de l’autre et de son impact dans la construction de soi qui est en jeu. Il faudra alors se confronter à l’ambivalence de cette relation à l’autre, faite à la fois de désir et de violence. Cette thématique nous apostrophe tous sur la violence de la lutte pour la reconnaissance, sur notre propre rapport à la mort et sur ce que cette dernière génère, ou non, comme sens pour notre vie, sur le prix de la liberté, ou encore sur le travail comme vecteur d’émancipation. C’est à partir de cette expérience à la fois émotionnelle, conceptuelle et réflexive que l’auditeur est plus disponible pour s’imprégner de la problématique de la reconnaissance par exemple, si importante pour chacun de nous, - et a fortiori pour les personnes en souffrance existentielle, psychologique et sociale. Le matériau philosophique rend en effet possible la mise en scène de telles situations, dès lors qu’on interprète les concepts d’une manière qui exploite toute leur richesse. Les stoïciens, Epicure, Pascal, Heidegger et bien d'autres fournissent ainsi des philosophèmes (la finitude, la solitude) permettant d’aborder la charge d’angoisse qui tisse le fond tragique de l’existence humaine.

         Il s’agit de faire penser l’usager, et de l’inciter par exemple à établir une certaine distance avec tous les réseaux de causalité. Plus généralement, c’est une posture éthique qui fait de nous des êtres plus authentiquement humains. La philosophie élève la personne en quelque sorte. L’un dans l’autre, je conçois la relation entre l’intervenant (ou l’enseignant) et l’accueilli comme un appel à l’humanité ; le langage de l’enseignant devient le vecteur, le médium d’une pro-vocation du monde. Son discours se transforme en une adresse provocatrice à l’advenue de l’humanité en chacun des participants. A cet égard, la posture édificatrice américaine me sied assez.

         La philosophie tend idéalement à redonner le monde comme neuf ou régénéré. Après le passage du philosophe, rien n’a changé en apparence ; mais le travail des concepts est nourrissant ; il insère un coin dans le monde, il permet de faire mûrir un point de vue différent, une ouverture dans le rapport à soi et à l’autre. La philosophie révèle chacun à soi-même, le fait naître une seconde fois en quelque sorte ; mais à lui-même cette fois, ce qui le rend plus libre de ses choix. Et donc, plus libre de s’engager en conscience, plus efficacement, dans la mise en œuvre de ceux-ci.

 

         B – Le « lecteur de soi-même »

         Dans les ateliers littéraires, c’est un peu le même mouvement qui est à l’oeuvre. Je cherche cependant moins à théoriser, et plutôt à rendre sensibles les auditeurs à la musicalité de la langue, au pouvoir évocateur des récits - soit que je lise moi-même, soit que je m’appuie sur un support audio.

         Les récits, mais aussi la lecture, sont des vecteurs de sens très importants. A cet égard, l’anthropologue Michèle Petit parle de nécessités anthropologiques. Nous sommes des « bêtes à récits », nous explique-t-elle. Plus loin, l’auteur montre dans ses travaux (2002 et 2008) - qui s’appuient sur des expériences de terrain dans le monde entier - que le livre peut soutenir les personnes en grande détresse (1), en situation d’exil (prison, prise d’otage, hôpital, misère, etc.). Proust constatait déjà dans A la recherche du temps perdu que les idées étaient des «succédanés des chagrins». Nommer le chagrin dissipe sa nocivité, le rend plus léger. En ce sens, le livre peut réparer des êtres fragmentés, en souffrance.

         Avec la littérature, le même processus de subjectivation est en marche qu’avec l’approche philosophique, si j’ose dire. Il n’est pas question d’ateliers occupationnels, on l’aura compris. Il s’agit, bien au-delà, de découverte de soi et de l’autre. De ce point de vue, et pour rester dans un registre plutôt littéraire que philosophique, je fais modestement mienne la maxime proustienne selon laquelle « Chaque lecteur est, quand il lit, le lecteur de soi-même ». Dans la controverse qui l’oppose à Ruskin (dans Sur la lecture), Proust nous dit que la lecture n’est pas simplement une conversation avec les esprits éclairés du passé, mais l’instauration d’« une relation à l’autre au cœur de la solitude ». Les grands écrivains se signalent ainsi en ce qu’ils viennent parler au cœur de chacun d’entre nous, dans ce qui le touche de façon essentielle et intime (2). Nous lisons quelques lignes, et subitement nous avons le sentiment qu’elles expriment ce qui est au fond de nous depuis toujours, sans que nous n’ayons jamais été à même de l’exprimer clairement jusque là. Les grands livres ont cette fonction libératrice. Ils ouvrent des portes, des nouveaux horizons de sens. C’est la vertu de ces livres qui « changent la vie », comme l’avait bien vu Guéhenno. (3)    

         Dans les ateliers, grâce à la découverte des grandes pages de la littérature mondiale – Dostoïevski, Proust, Sartre, Camus, Hesse, Yourcenar, Céline, etc.DSCN1241.JPG -, je cherche ainsi à initier un rapport au livre vecteur de sens pour notre propre vie, qui enrichisse l’expérience des usagers, qui déclenche ou oriente le désir, qui révèle des potentiels, des dimensions inaperçues de soi-même et de l’autre.

         En outre, je parlerais également de vertu socio thérapeutique de la littérature : nous l’avons vu, la mise en récit est civilisatrice en quelque sorte. « Miroir le long du chemin », comme le disait Stendhal, la littérature est un médium qui permet aux égarés de retrouver le leur, de renouer proprement avec un sens (4). Non que l’écriture, ou même la lecture, confère des vertus morales particulières, ou qu’elle anesthésie la singularité individuelle, ou même l’énergie vitale (5). Mais elle s’immisce dans le réel qu’elle refaçonne, elle fraye des voies (ou des voix) au cœur de l’expérience de chacun ; elle amène ainsi à la repenser, à la retravailler subjectivement. Lent labeur de défrichement au cours duquel l’expérience de l’écrivain, mais aussi du lecteur, est mise à distance, secondarisée, produite à un second niveau. Ce processus est source d’estime de soi en ce que l’expérience de chacun s’en trouve « mieux ramifiée ». Les métaphores réparatrices s’insinuent au cœur de la fêlure afin de la colmater. Processus civilisateur où, par la médiation du langage littéraire, il devient possible de se reconnaître comme véritablement humain, membre d’une communauté. Le récit est ainsi un miroir permettant à chacun de se reconnaître.

         Sans qu’il soit ici question d’attribuer une importance démesurée à cette activité, c’est ainsi que j’interprète la découverte émerveillée au cours de ces ateliers de romans de Hesse, ou de Dostoïevski, comme Crime et châtiment ou Souvenirs de la maison des morts, par des personnes ayant des parcours marginaux, émaillés de nombreux séjours en prison, poly toxicomanes, - et qui, pourtant, effectuent un extraordinaire parcours de recouvrance au moment où j’écris ces lignes.

 

         C – Introduction à l’esthétique.

       Mes ateliers d’approche de l’histoire de l’art concernent principalement l’histoire de la peinture (avec quelques ex cursus vers le théâtre et la poésie). Dès lors, j’utilise plus de supports visuels bien sûr. En ce qui concerne les aspects plus théoriques, je m’appuie sur des historiens de l’art accessibles à des novices en cette matière. Des thématiques qui sont parfois établies en fonction de celles abordées en philosophie ou en littérature, ou / et qui sont en lien avec l’actualité des expositions parisiennes, sont développées pendant quelques semaines. Elles trouvent généralement un aboutissement sous forme de visite d’un musée.

         Selon un geste de retrait plus ou moins analogue à celui que j’ai isolé pour la philosophie, la pratique de l’esthétique que je cherche à valoriser dans ce cadre socio-thérapeutique suppose aussi que l’on se mette en marge du discours actuel dominant de la rentabilité, et qu’on privilégie à l’inverse un discours qui puise ses racines dans l’esprit du don. Un certain type de rapport aux œuvres d’art, une forme de transmission de ce qui fait l’essence d’une œuvre, peut en effet être opposé à la promotion, à l’entreprise de diffusion culturelle. La première étaye un modèle de la transmission de l’art vecteur de (re)subjectivation, et qui peut être inscrite dans une théorie du don ; la seconde s’adresse, non au processus de désir d’un individu singulier, - comme cette industrie voudrait le faire croire -, mais aux pulsions d’un public de consommateurs. Ce dernier type de productions (télévisuelles principalement), loin de contribuer à l’expression de nos singularités, renforce au contraire la standardisation de nos modes de vie. Mon approche se définit en partie dans son opposition à une entreprise de formatage des hommes à l’identique, comme résistance au marketing qui conditionne nos désirs, et qui favorise la diffusion de masse pour former un public homogène de consommateur (6). Je parlerais d’un conflit des subjectivités : au zapping pulsionnel du présent flottant et indéterminé, l’art permet d’opposer la production sublimée d’un désir dont l’expression s’inscrit dans la durée. Sa puissance structurante peut donc être requise dans notre cadre socio-thérapeutique. Les idées de recomposition de l’humain, du lien social, voire du monde, prennent dès lors un sens plus profond.

         L’émancipation par rapport aux formes diverses de formatage ou d’aliénation peut être considérée comme une entreprise de réappropriation de soi. Là non plus il ne s’agit pas d’avoir des prétentions démesurées concernant les effets de ces activités, mais ce concept n’est sans doute pas loin de ce que je cherche à initier avec l’idée de « réappropriation » par un sujet, - mais cette fois par la médiation de l’art. En effet, qu’il s’agisse de littérature (telle que je la définis plus haut), de théâtre ou de peinture, l’œuvre d’art authentique est à mon sens contemporaine d’une rencontre qui précipite l’irruption d’un sujet, ou plus précisément d’un processus de subjectivation. Vertu éducative de l’art, la relation à l’oeuvre nous reconnecte de façon positive avec la vérité de notre désir, c'est-à-dire avec la logique constructive d’un processus de sublimation. L’esthétique est donc féconde dans notre contexte en ce qu’elle se définit comme éducation du goût, des sens. Comme l’écrivait Montesquieu :

 

« Ceux qui jugent avec goût les ouvrages de l’esprit ont et se font une infinité de sensations que les autres hommes n’ont pas » (2006).

 

         Autrement dit, l’homme de goût a accès à des dimensions de l’univers, du rapport à soi-même et à l’autre auxquelles nous n’avons pas nécessairement accès dans le cours quotidien de nos vies régies par l’utilité ou la loi du profit. Le terme de « recomposition » de l’humain, correspondant à une réorganisation – ou une réorientation – de la dynamique pulsionnelle, est renvoyé ici à l’activité de l’amateur d’art. Le terme « amateur » prend ici un sens très particulier qui n’implique aucunement un amateurisme justement, ou encore une passivité, une extériorité, une distance insondable par rapport à l’œuvre. Au contraire, l’acte esthétique de l’amateur se donne là aussi comme une réponse active à une provocation du monde (7).

         Concrètement, dans les ateliers il s’agit d’aiguiser les sensations des participants par la découverte de DSCN1243ce qu’il y a réellement à voir dans des peintures. Il s'agit de donner des lunettes, d'acquérir des codes de perception. Le « voir » est alimenté par le dire, et inversement dans un mouvement circulaire. Des projections de vidéos alternent avec des séquences plus théoriques visant aussi à désacraliser le rapport à l’œuvre pour des personnes généralement intimidées et peu familiarisées avec l’art, ou encore à expliciter différentes fonctions de l’art.

         Les savoirs des historiens de l’art sur lesquels mes cours s’appuient (8) fournissent les codes d’interprétation, les filtres (philtres) à travers lesquels «les œuvres se lèvent » (Arasse, 2006) et livrent quelques uns de leurs secrets. Se manifestent ainsi des éléments signifiants, le punctum comme disait Barthes, un détail parfois. Il s’agit de désir et de plaisir des sens, certes. Pour ces divers ateliers, on pourrait aussi parler d’espace transitionnel (au sens de Winnicott), d’ouverture d’un espace ; tout n’est pas toujours compris, mais imagination et faculté créatrice sont activées, voire une certaine forme de sensualité : le corps est sollicité ; certains accueillis ferment les yeux, se lovent pour mieux écouter.

         Mais je conserve une orientation spinozienne dans la mesure où il est aussi question de chercher à déclencher une sorte de « cercle vertueux » de la joie et du savoir, de l’estime de soi et de la démarche de connaissance - deux notions à propos desquelles les recherches les plus récentes en sciences de l’éducation nous disent qu’elles sont clairement en interrelation. En d’autres termes, chez ces personnes souvent dépressives, le but est d’insuffler un désir de désirer au sein duquel se conjuguent expérience émotionnelle de l’art, plaisir des sens, regain de confiance, découverte d’enjeux (historiques, politiques, éthiques, sociaux), et soif d’en savoir plus.

         A cet égard, de même que pour l’activité littéraire, il est très gratifiant pour l’intervenant que je suis de voir se mobiliser pour ce type d’ateliers des personnes que l’habitus de classe, la vie d’errance, - ou plus simplement les préoccupations de toute sorte liées à leur situation difficile -, ne prédisposent pas à un intérêt pour l’art a priori. Egalement par analogie avec ce qui se passe dans la lecture, cette activité atteste concrètement que l’art est vecteur de resocialisation : en l’occurrence, j’assiste à la constitution de micro communautés ponctuelles et locales d’amateurs ; ces personnes s’investissent dans l’organisation de visites d’expositions, se documentent, en discutent, guident les novices dans un musée, et entreprennent le cas échéant un embryon de cours d’esthétique. Ainsi, lors d’une visite au Louvre concluant une séquence de cours, ce n’est pas sans émotion que j’ai vu mes « étudiants » expliquer à un nouveau venu le sens de la position du mulâtre au sommet de la grappe humaine dans Le radeau de la méduse de Géricault. Ou d’autres à Orsay, montrer à un camarade qu’elle était la bonne distance pour apprécier un tableau de Pissarro ; ou encore, expliquer pourquoi Monnet avait peint huit Cathédrales à Rouen.

 

         A l’aune de l’esprit du don, les expériences esthétique, littéraire et philosophique se rejoignent finalement. Le percept (pour employer une notion deleuzienne), lié aux sens et contemporain de l’œuvre d’art, est certes différent du concept issu de la raison et produit par la réflexion philosophique. Mais l’on ne peut véritablement parler de solution de continuité entre eux ; d’autant que ma tendance à la « théâtralisation » du concept - liée à une pratique de l’enseignement axée sur des personnes peu familiarisée avec la philosophie - contribue à faire de sa transmission une expérience émotionnelle. L’esthétique prolonge le littéraire et le philosophique, les trois valant comme injection de signifiant. L’œuvre incarne la pensée, le percept approfondit le concept, le prolonge comme s’il en était une suite musicale. A moins que, inversement, l’œuvre se manifeste comme événement qui donne à penser.



 1 M. Petit (2008) parle de la relance d’une activité psychique et d’une parole, la remise en mouvement d’un temps qui semblait gelé » p. 57

 2 « … des textes lus ou écoutés dans le secret de sa solitude, ou même parcourus, aident à réveiller des régions de soi indicibles ou enfouies dans l’oubli, à leur donner forme symbolisée, partagée et à les transformer. […] Les textes lus ouvrent ici un chemin vers une intériorité, vers les territoires inexplorés de l’affectivité, des émotions, de la sensibilité ; la tristesse et la peine commencent à être nommées. Ce qui est partagé avec l’auteur, avec celle qui lui prête sa voix, avec ceux qui participent à ces espaces de lecture, ouvre un espace intime, subjectif » (M. Petit, 2008, pp. 81-83)

 3 Dans cet ordre d’idées, M. Petit (2008) écrit : « De la naissance à la vieillesse, nous sommes en quête d’échos de ce que nous avons vécu de façon obscure, confuse, et qui quelquefois se révèle, s’explicite de façon lumineuse et se transforme grâce à une histoire, un fragment ou une simple phrase. Et notre soif de mots, d’élaboration symbolique est telle que, bien souvent, nous imaginons assister à ce retour d’un savoir à propos de nous-mêmes en rebondissant sur Dieu sait quel ressort, en faisant dériver le texte lu de notre caprice, y trouvant ce que jamais l’auteur n’aurait imaginé y avoir mis ». (p. 86)

 4 Mes ateliers attestent du fait que ces auteurs, parfois difficiles, ont un pouvoir évocateur pour toute sorte de personnes. J’ai été agréablement surpris de voir que La recherche de Proust « passait » aussi bien que L’étranger de Camus. On sait que le « je » de Proust dépasse le « je » social, qu’il atteint à une universalité qui touche pourtant chacun d’entre nous de façon singulière ; c’est sans doute un élément d’explication concernant cet intérêt pour le moins étonnant a priori.

 5 Au contraire ; comme l’écrit M. Petit (2008) : « … le texte suscitera chez certains lecteurs, non seulement des pensées, mais encore des émotions, des potentialités d’action, une communication plus libre entre corps et esprit. Et l’énergie libérée, appropriée, donnera parfois la force de passer à autre chose, de sortir de là où le lecteur était immobilisé » p. 60.

6 Bernard Stiegler, in Manières de voir, janvier 2007 (revue éditée par Le Monde diplomatique).

7 Ainsi, comme Baldine Saint Girons (2007), on comprendra la relation de l’amateur à l’œuvre essentiellement comme un acte qui, à la fois engendre le sujet, et qui est vecteur de civilisation : « L’acte esthétique répond à la provocation du monde et implique une décision plus ou moins consciente, par laquelle je m’utilise moi-même pour m’exposer à l’altérité, l’approfondir et la retravailler, de manière à produire un « senti » au deuxième degré, imprégné de savoir et d’imagination, qui devient réel[…] (l’acte esthétique) s’immisce dans le réel, le retravaille et produit finalement une idée du réel plus riche, plus profonde, mieux ramifiée[…} il passe à travers les choses et les transforme, en transformant celui qui les accomplit[…] il va vers les choses, rôde autour d’elles, s’introduit en elles. Il ne les crée pas ex nihilo, mais les dote d’une nouvelle puissance […] De la sorte, l’acte esthétique constitue le signe et la preuve d’une culture efficace et vivante ; et il réussit à rassembler les hommes, à les relier (religare), au-delà de toute langue et de toute religion déterminée. Le modèle qu’il propose et les transferts qu’il suscite font de lui le véhicule le plus efficace de la civilisation. »  Ce que B. Saint Girons appelle « l’acte esthétique » est ce supplément d’âme qui permet ainsi de faire l’expérience de notre appartenance au monde et à la communauté des humains : « Seule la volonté d’altérisation de soi ou d’appréhension de soi-même comme un autre permet d’accéder à des couches de la subjectivité qui resteraient hors d’accès […] L’acte esthétique est justement ce qui nous engage à sentir les implications de la présence, à ressaisir nos raisons de vivre et à comprendre notre appartenance à un monde où la loi du profit est sans effet […] L’essentiel est dans la lente et patiente découverte de ce qui échappe à la standardisation […] S’il y a urgence à pratiquer des actes esthétiques, c’est bien parce qu’ils manifestent et fortifient la liberté, le sens de l’apparemment gratuit et de l’inutile, l’attention et le respect de l’Autre dans ce qu’il a de plus vivant et de moins prévisible » (préface).

 8 Principalement Arasse et Gombricht.

 

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30 avril 2010 5 30 /04 /avril /2010 15:47

 

Philosocial 

 

DE L’ETAT DE NATURE A L’ETAT CIVIL

 

DSCN1246 

         L’idée de Contrat social est souvent employée de sorte qu’elle apparaît comme un lieu commun de la philosophie politique, voire de toute sorte de discours à connotation sociale. Ainsi par exemple, les conditions socio-économiques ayant changé (crise, mondialisation, chômage) depuis 1945, il est question ces dernières années de refonder le contrat existant depuis la Libération, et qui a prévalu pendant les trente glorieuses. Il s’agirait en l’occurrence de prendre acte de la fin de l’Etat providence, et de reconnaître que notre vivre-ensemble ne peut plus être fondé sur le même socle de garanties, de sécurités, etc.

         Mais que recouvrent réellement et originellement les termes « Contrat social » ou encore « état de nature », notion qui accompagne souvent la première ? En quel sens considère t-on que ces concepts sont au principe de l’entrée dans la modernité politique ?

      

       L’idée de Contrat social a une histoire, avec ses péripéties, et une genèse qui, dans un autre contexte, mériterait que l’on s’y attache. Mais, puisque nous sommes désireux d’aller à l’essentiel, nous pourrions dire que c’est avec le philosophe anglais Hobbes (au 17ème siècle), puis avec Rousseau (au 18ème siècle), que cette idée atteint pour la première fois sa pleine signification dans la mesure même où leur façon de la conceptualiser est contemporaine d’un basculement dans la modernité. Avant ces philosophes en effet, les conceptions du pouvoir étaient caractérisées globalement par le fait qu’elles ancraient celui-ci dans la nature, la tradition, voire le divin. La modification assez fondamentale en philosophie politique se produit dès lors qu’émerge l’idée que le pouvoir ne peut trouver sa légitimité dans l’idée de nature, - comme chez Aristote, par exemple -, ou dans le divin – comme chez Bossuet -, et qu’il convient donc de penser la politique selon d’autres critères ; et notamment selon l’idée de convention ou de contrat. Cela signifie que, contrairement au modèle antique aristotélicien qui faisait de l’homme « un animal politique », un être naturellement fait pour vivre en société (ce qui impliquait corrélativement des hiérarchies naturelles), les théoriciens du contrat pensent la société politique selon un modèle artificiel. Ils fondent donc la légitimité politique sur une convention, même non exprimée, par laquelle nous entrons dans un système d’obligations mutuelles, nous nous engageons à renoncer à certaines prérogatives, à certains « droits naturels » afin d’en obtenir d’autres.

         Le contrat permet ainsi de justifier la nécessité de l’Etat. Avec le modèle hobbesien, on a donc pour la première fois un schéma explicatif de ce qui, originellement, amène des hommes plus ou moins égaux a priori à passer de façon relativement libre et concertée de l’état de nature à l’état civil, à se constituer donc en société politique.

         Ce modèle hobbesien n’est cependant pas unique, et nous verrons quelle est la réponse de Rousseau à Hobbes sur ce point, et notamment sa différence de conception de l’état de nature avec ce qu’elle implique ; et finalement nous intéresserons à l’étonnante reprise moderne de cette idée de pacte social dans la Théorie de la justice du philosophe américain contemporain John Rawls.

 

  Texte 3. Hobbes

 

 

DSCN1248

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30 avril 2010 5 30 /04 /avril /2010 15:02

 

Philosocial 

 

PRESENTATION

 

 

 DSCN1249

 

 

Dans cette rubrique, je mets en ligne des séquences de mes cours de philosophie dans des Centres de formation pour travailleurs sociaux. Je les appelle des séquences primordiales car il s'agit d'aller au coeur d'un certain nombre de concepts fondamentaux et d'aider le lecteur à s'en imprégner, à en comprendre la substance. Scènes primordiales ou primitives aussi parce que, à l'oral en tout cas, leurs enjeux ne sont pas dénués d'une dimension émotionnelle assez forte. De fait, la démarche philosophique n'est pas purement intellectuelle. Toutefois, cette approche est, je crois, d'un bon niveau ; elle réclame donc certains efforts. Nous éviterons la démagogie : la philosophie est un travail de réflexion sur les concepts, et l'assimilation de concepts peut-être difficile, contrairement à ce que tend à laisser croire un certain néo sophisme contemporain (voir dans la catégotie actualité philosophique de mon blog le billet d'humeur sur Onfray).

 

Cependant, ces cours - ici remaniés pour une diffusion exclusivement écrite (et destinés à un ouvrage à venir de sensibilisation à la philosophie) - s'adressent à l'origine à des non spécialistes (éducateurs, assistants sociaux, infirmiers), et ils sont donc accessibles à "tout honnête homme". Je m'appuie souvent sur des croquis pour mieux faire passer le message. Ces textes visent essentiellement à  fournir au lecteur un bagage, un arrière plan philosophique substantiel, lui permettant ensuite de mieux se positionner dans sa vie d'une façon générale, ou pour ce qui concerne des questions plus "régionales" (professionnelles, politiques, etc.).

 

Comme dans les autres secteurs du blog, il va de soi que j'appelle le lecteur à réagir, interagir, questionner, critiquer, commenter, etc.

 

Une première série de textes concerne le Contrat social, ou plus précisément  - pour ce qui constitue cette scène primordiale - le moment du pacte social ; elle comportera 4 articles, une introduction, puis des articles sur les dits moments chez Hobbes, Rousseau et le philosophe américain contemporain J. Rawls.

 

Ensuite, une autre série d'article concernera, entre autres, Le maître et l'esclave chez Hegel et le matérialisme dialectique chez Marx.

 

Texte 2 : Texte 2. Introduction au Contrat social

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30 avril 2010 5 30 /04 /avril /2010 11:03

 

LE VOYAGEUR PELERIN

 

 Chemin-de-Saint-Jacques-de-Compostelle-4.jpg

 

« Caminante no hay camino, se hace camino el andar »

« On chemine sans chemin ; le chemin se fait dans le cheminement »

Ernesto Machado

 

 

Dans cette rubrique de mon blog, je propose quelques articles touchant aux émotions, sentiments, enseignements sur soi et les autres, liés au voyage. Cependant, celui-ci doit être ici compris plutôt comme itinéraire initiatique, pélerinage, pérégrination, avec ce que cette dimension comporte de difficultés, voire de souffrances, de remises en question, mais aussi de rencontres, de joies, d'expériences paroxystiques ou semi paroxystiques (pour employer un concept du psy américain Maslow).

Je pense plus particulièrement à l'Inde, d'une part, et aux chemins de Compostelle, d'autre part, - deux endroits qui me sont chers. J'ai en effet  silloné le sous-continent dans les années 85 - 95 (et encore en 2001 et 2007), et j'ai découvert d'autre part depuis très récemment le Camino (Chemins de Compostelle), avec un certain émerveillement. Etrangement, j'ai d'ailleurs retrouvé sur le camino des ressentis, des émotions que j'avais connus autrefois en Inde.

  

En ce qui concerne cette rubrique, il peut s'agir aussi de conseils pratiques ou stratégiques pour ces voyages, ainsi que des échanges de toute nature. Il pourra aussi être question de yoga, ou de disciplines de ce genre, par exemple, dans la mesure où les liens sont évidents entre la marche et ces disciplines de soi (et que cela fait aussi partie de mon expérience personnelle et professionnelle). Bienvenu donc pour tout type de réactions ou d'interventions sur ces divers sujets.

 

Dans un premier temps, 3 articles à venir : 1 - Texte 2. Installer la présence : les étonnantes modifications sensorielles et émotionnelles liées à l'expérience de la marche sur le Camino ; 2 -  sur des formes surprenantes de voyage - pélerinage dans l'Inde contemporaine. 

 

 

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Petite bibliographie indicative sur ces thèmes de la marche, du pélerinage ou de la route. Comme une musique de fond, ces livres ont accompagné mon expérience, et je ne peux que les recommander chaudement :

 

Le pélerinage aux sources de Lanza del Vasto (folio); un incontournable ! un émerveillement à chaque page pour tous les lecteurs sensibles à la question de l'itinéraire initiatique, du pélerinage, avec un texte très profond, mais au style simple ; la découverte d'une Inde qui n'existe pratiquement plus, à la façon du pélerin, pour un occidental en quête spirituelle, et qui découvre à cette occasion des situations merveilleuses et/ou cocasses; la rencontre avec Gandhi, etc. En quoi la véritable rencontre de l'autre me permet de devenir plus profondément moi-même ? LDV deviendra plus profondément chrétien dans cette aventure, et se rendra célèbre pour la fondation de diverses communautés d'entraide.

 

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Marcher de Frédéric Gros (Carnet nord) ;   formidable analyse des vertus de la marche et du pélerinage, des ouverture qui s'opèrent en nous, des jouissances, y compris physiologiques, qu'ils procurent ; par un prof de philo de Paris XII. Apaisement, plénitude, communion avec la nature, sentiment de l'élémentaire, de la fraternité, ce livre m'a accompagné lors de ma dernière marche sur le chemin de Compostelle. Une petite citation pour donner une idée: "Quand on marche, rien ne bouge, ce n'est qu'imperceptiblement que les collines s'approchent, que le paysage se transforme. On voit en train ou en voiture, une montagne venir à nous. L'oeil est rapide, vif, il croit avoir tout compris, tout saisi. En marchant, rien ne se déplace vraiment : c'est plutôt que la présence s'installe lentement dans le corps. En marchant, ce n'est pas tant qu'on se rapproche, c'est que les choses là-bas insistent toujours davantage dans notre corps. Le paysage est un paquet de saveurs, de couleurs, d'odeurs, où le corps infuse".

 

Les carnets du pélerin de Swami Ramdas (Albin Michel, spiritualité vivante) ;  Le pélerinage en Inde, dans une quête spirituelle, mais en toute simplicité, avec une humanité énorme, et avec beaucoup d'humour.

 

Récits d'un pélerin russe d'un annonyme (livre de vie). Démarche spirituelle très étonnante d'un pélerin avec d'étonnantes modifications physiologiques à la clef.  

 

Sur la route de Kerouac; sans commentaires

Idem pour le formidable film - livre Into the wild de Depp - Krakauer

 

Divers livres sur Compostelle dans les prochains articles

 

Texte 2 : Texte 2. Installer la présence

 

 

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29 avril 2010 4 29 /04 /avril /2010 16:51

       

 

Les groupes d’entraide, une thérapie contemporaine

Pascal Coulon (L’Harmattan, Psychologiques, fév. 2010)

 

 

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Le 28/04/2010 L'espace Harmattan organisait une signature de ce livre. A cette occasion, nous avions prévu une discussion entre professionnels de divers corps de métier et de diverses sensibilités autour des problématiques qu'il met en évidence.

Voici le texte préparatoire de la présentation de cet ouvrage par son auteur.

 

 

          Ce livre sur les groupes d’entraide a donc été publié en février 2010. Résultat d’un travail de deux années, il est aussi le fruit d’une réflexion entamée il y a une bonne douzaine d’années.

 

         Dans ce livre, il s’est agi pour moi d’éclairer un peu le thème des fraternités, des groupes en 12 étapes, ce que certains appellent aussi les groupes néphalistes. Un de mes objectifs a consisté à faire en sorte que soit reconnue leur valeur thérapeutique, sociale, humaine, voire philosophique. J’ai essayé de rendre cette lumière tamisée, peu agressive, en rapport avec l’éthique de ces groupes. Et cela dans la mesure où l’idée était de mieux les faire connaître, de faire le point sur certains préjugés, de remettre les choses en place, et non d’entrer dans un conflit idéologique. Un des buts du livre consiste toutefois à essayer d’injecter un peu de pluralisme dans un secteur (le soin des addictions) devenu un peu trop unilatéral à mon goût (aussi bien en tant que philosophe qu’en tant qu’intervenant). Autrement dit, la réduction des risques est une bonne chose et un progrès indéniable à divers égards, mais je m’élève contre le fait qu’elle puisse constituer l’alpha et l’oméga du soin.

        

         Cependant, ce livre provient à l’origine tout à la fois d’un étonnement, d’une colère et d’une insatisfaction face à l’ostracisme dont les groupes d’entraide sont l’objet, - ainsi d’ailleurs que les quelques pauvres intervenants dans le soin des addictions qui ressentent une affinité avec eux, leurs présupposés, etc.

         Comment rendre compte de la confidentialité des groupes en France, voire de l’ostracisme à leur égard, alors que l’on a à faire à des gens qui, de toute évidence, ne possèdent certes pas la panacée (et peut-être ont-ils eu tendance au début à croire le contraire – que ce qui marchait pour eux était automatiquement universalisable, ce qui a joué en leur défaveur), mais qui obtiennent des résultats non négligeables et difficilement contestables en privilégiant l’entraide, qui développent des compétences de vie et des qualités, qui s’appuient sur des valeurs à propos desquelles tout honnête homme (au sens du 17ème siècle) serait d’accord grosso modo ? Insatisfaction également concernant la littérature sur les groupes. Au sens où, à quelques exceptions près (la sociologue Marie Jauffret-Roustide, par exemple), cette littérature adopte un point de vue surplombant. Perspective souvent très critique, mais surtout point de vue du savant sur son objet, qui ne permet pas de rendre compte de l’interprétation des acteurs eux-mêmes sur leur propre expérience, qui ne laisse pas se déployer les implications et les potentialités de leur méthode. J’ai donc adopté pour ma part une focalisation interne, qui s’efforce d’accompagner l’expérience des acteurs, d’en déployer la logique, de mettre en exergue la richesse, le sens, les implications de la méthode, qui décrit leur horizon, etc. Un peu, toute proportion gardée, comme l’anthropologue M. Mauss pour qui j’ai une tendresse, ou encore Marx dans son rapport aux prolétaires : les intellectuels ne savent pas mieux que les ouvriers ce qu’ils ont à faire, mais ils peuvent accompagner leur mouvement, en dévoiler le sens, décrire un horizon, des impasses, etc. Mon point de vue est bienveillant quoi qu’il en soit, et si le livre parle des groupes, il s’adresse aussi à eux (et parle pour eux). A cet égard, quelques retours de lecteurs membres des fraternités me confirment qu’ils ont perçu cette dimension de mon travail, ce qui constitue en soi un vecteur de reconnaissance important pour moi.

           

            Cette posture n’empêche pas d’ailleurs – bien au contraire - un bon nombre de critiques. Du fait de cette approche bienveillante, je me suis senti autorisé à aller chercher des critiques que je n’ai pas trouvées ailleurs, en plus des reproches plus « traditionnels ». Mais ces critiques ne sont pas assassines, au sens où mon approche permet aussi de dessiner en creux des solutions, des sorties pour leurs éventuelles impasses, des évolutions possibles. Par exemple, interroger le statut de l’abstinence, se demander s’il s’agit d’un moyen ou d’une fin, permet de sortir de postures dogmatiques et fermées, tout en persévérant dans cette abstinence. De même, il est possible d’envisager l’abstinence comme un concept dépassé et réactionnaire, ou alors comme un nouveau modèle de résistance locale, de subjectivation de soi par soi, dans un contexte où le néo libéralisme, comme vaste entreprise d’homogénéisation, vise à produire, à façonner un sujet assujetti, un individu consommateur.

         Mais, ma posture correspond aussi à un autre axe de ce livre qui apparaît de façon explicite vers la fin : je tends à considérer la problématique de la relation entre les fraternités et le système de soins comme une mise en abyme de celle concernant les formes communautaires en démocratie – problématique qui fait l’objet d’un traitement fort différent en France et aux USA. Autrement dit, je crois que cette question, source de nombreuses tensions, peut évoluer et trouver des éléments de solution, non par un rejet, ou une critique violente qui entraîne des blocages et sclérose chez les agents, mais en aidant les gens à s’approprier de façon plus profonde et plus vivante leur tradition ; et cela en prenant comme horizon notre commune humanité, vers laquelle il s’agit de progresser. Ainsi, dans cet ordre d’idées, un autre axe de ce livre consistant à essayer de sortir des blocages et des phénomènes de rejet entre fraternités et système de soins français, j’explique dans le dernier chapitre qu’à mon sens c’est un travail de l’équipe socio éducative d’aider ces personnes à mieux s’approprier leur démarche.

        

         Dans le 1er chapitre j’effectue une enquête sur les origines historiques des groupes, leurs principes, valeurs, méthode, etc. et je montre leur affinité avec le stoïcisme.

         Dans le 2ème chapitre j’aborde les critiques dont font l’objet les fraternités en m’efforçant de faire le tri : quelles sont celles qui sont pertinentes, celles qui relèvent de raisons de basse politique, d’incompréhension, de préjugés, de phantasmes, etc. ? Je m’interroge sur les raisons des résistances ou du rejet que les groupes rencontrent ; mais je m’attarde aussi sur les critiques plus justifiées que je m’efforce de traiter. C’est sans doute le chapitre le plus âpre, le plus polémique.

         Mais, comme le dit Pascal, après avoir relevé les causes d’une situation, il faut en découvrir les raisons. Au-delà des causes les plus triviales de ces blocages – causes humaines trop humaines (corporatisme, enjeux de pouvoir, phantasmes, etc.) –, cette situation n’est réellement compréhensible qu’à partir de la prise en compte des « background » culturels, historiques, religieux, sociologiques, politiques respectifs de la France et des USA. Ainsi, dans les 3ème et 4ème chapitres, je m’efforce de montrer que la pensée ne se déploie pas de la même façon selon qu’elle s’exerce sur un territoire déterminé par l’histoire, ou alors sur un territoire vierge et à conquérir (perçu comme tel en tous cas) ; c’est ce que j’ai appelé l’approche géo philosophique des groupes de conversion. J’établis une filiation/distinction entre le centralisme républicain imprégné de culture catholique malgré tout, - qui entraîne une approche un peu unilatérale - d’une part, et un développement génétique de la démocratie, imprégnée d’une forme particulière de protestantisme, - favorable aux associations de toute nature, d’autre part.

         Cette approche me fournit donc un socle paradigmatique me permettant dans le 5ème chapitre d’opposer les approches plus psychanalytiques et les approches groupales, d’effectuer une étude comparée des thérapies de groupes, laquelle me permet de faire apparaître les spécificités « techniques » et l’éthique des fraternités, ainsi que leur conception révolutionnaire de l’alcoolisme et de la thérapie – avec leur emploi pragmatique des idées de conversion et de fond régénérateur, par exemple.

         C’est aussi cette analyse géo philosophique qui me fournit un arrière plan conceptuel pour revenir de manière plus informée dans le 6ème chapitre sur un point assez fondamental - point qui constitue par ailleurs une sorte de pierre d’achoppement pour la culture française : la puissance supérieure. Il s’agit pour moi d’un concept opératoire et d’une notion complexe, pouvant faire l’objet de plusieurs interprétations possibles – des plus traditionnelles (biblique) aux plus techniques (principes de récursivité et de rétroaction : même s’il n’est pas substantiel et qu’il résulte d’une émergence, le tout est plus que la somme des éléments qui le constituent, et ce tout rétroagit en régénérant les éléments qui le composent et lui donnent naissance). C’est même cette pluralité des interprétations qui constitue une condition de son efficience, de sa richesse ; toute tentative pour figer la puissance supérieure de façon définitive dans une définition est contre productive. D’une façon plus générale, j’élargis le propos dans ce chapitre sur les questions soulevées par la dimension spirituelle indéniable de ces groupes, et là, j’interpelle les membres des fraternités sur les risques attachés au programme, je les appelle à une ouverture dans leur pratique qui s’oppose à une clôture dogmatique.

         Dans le dernier chapitre, que j’appelle Alter thérapie, je m’efforce d’inscrire ces groupes dans la filiation du don contre don, ce qui atteste également de leur dimension de résistance à la toute puissance du marché néo libéral. Mais je modifie aussi la focale de l’ouvrage pour décrire l’expérience du personnel d’Adaje concernant les membres de ces groupes, et j’étudie leur compatibilité, les difficultés que cela entraîne, etc. Enfin, j’évoque ma propre expérience, et l’apport spécifique d’activités culturelles (philosophie, art, littérature, yoga) dans les soins relatifs aux addictions.

        

         Alors que différentes recherches modernes en psychologie positive montrent que des relations humaines de qualité - faites d’attention à l’autre et empreintes de solidarité - ont un impact thérapeutique évident, il serait dommage de se passer d’une méthodologie créatrice ou recréatrice de lien, ayant fait ses preuves concernant les conduites addictives. D’autant que son cadre et ses traditions fournissent des garanties de sécurité non négligeables contre dérives et abus de toute sorte. Forts de leurs traditions et de leur éthique entièrement focalisée sur la recouvrance par l’entraide, ces groupes ne risquent pas en effet les dérives sectaires liées à l’égocentrisme d’un ou plusieurs individus. De plus, l’esprit lié à l’événement fondateur qui transcende, constitue et structure par là même les fraternités comme telles, est une balise qui préserve leurs membres des diverses tentatives de fonctionnalisation de la personne humaine auxquelles nous pouvons assister aujourd’hui. De ce point de vue, leurs valeurs originelles sont bien ancrées et constituent un pôle de résistance appréciable à la logique économique aliénante du marché tout puissant vis-à-vis de laquelle les travailleurs socio-psycho-éducatifs sont (avec raison) vigilants actuellement. Il semble peu douteux en effet que recouvrance, fraternité et entraide ne restent à l’avenir les points d’orgue de ces groupes.

 

Prochain texte de cette rubrique : Injecter du pluralisme

 

 

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